I.A l'oLSIE
fiermains. Persée, en effet, est Ja divinité nationale du grand empire persan, qui porte son nom. C'est le même que Mithras, le dieu de la lumière; c'est l'adversaire <lu ténébreux Aliriman caché sous la figure du serpent pour introduire la corruption dans le monde. Le combat divin continue de siècle en siècle entre les héros de l'Iran on de la religion lumineuse, et les barbares du Touian, enfants de la nuit. Ainsi le grand Dchemchid, le serviteur du soleil, armé de l'épée d'or, en vient aux mains avec l'émissaire d( s démons, ) odieux Zohac, ({ui porte attachés à ses épaules deux serpents nourris de chair humaine. Dchemchid succombe; mais c'est pour renaître en la personne du jeune Féridoun, vainqueur du monstre cl libérateur des peuples. Cette suite de grands rois ne s'interrompt plusjusquà Kuslhem, le plus puissant de tous. Après de longues guerres contre les ennemis des dieux, il meurt, comme Sigurd, dans une chasse où son frère l'a traîtreusement conduit. Mais la tradition héroïque, troublée chez les Perses par de fréquentes révolutions, s'est conservée plus fidèlement dans les sanctuaires de l'Inde, dans ces poèmes sans fin qu'on y récite encore solennellement aux fêtes publiques, liien n'est plus célèbre que l'épopée du Maliabharaloù Vichnou, le dieu conservateur, s'incarne sous le nom de Crichna, afin de délivrer la terre désolée par les géants et les monstres. En vain les esprits mauvais suscitent contre lui le serpent Caliya ; il se dégage des replis du reptile et lui écrase la tète ; il met à mort le géant qui tenait en captivité seize mille vier-
'IW CHM'llKE V.
^t's, et met en libellé les belles prisonnières; les impies lomlienl sous' ses coups, les opprimés sont rétablis <lans leurs droits. La (uission de Cricbnaesl accomplie: il périt enfin, percé d'une flèche, en prédisant les maux (jui fondront sur Jes hommes, jusqu'à ce qu'il redescende du ciel pour les sauver (1).
Il semble donc que les grandes nations de la famille indo-européenne, qui gardèrent tant de traces d'une éducation commune, en retinrent aussi ce sujet éternel de leurs chants. C'est toujours la lutle du bien et du mal, de la lumière et des ténèbres, de la vie et de la mort : d'un côté la puissance du mal s'introduisant sous la figure du serpent avec l'aide de la femme; de lautre côlé le héros, incarnation de la nature divine, subissant la mort pour la vaincre et pour expier une ancienne malédiction. Ici je crois reconnaître un mystère, qui fait depuis six mille ans la préoccupation du monde, qui est au fond de toutes les religions, comme la religion est au fond de toutes les épopées. La lutte, la chute et la rédemption formeraient le texie d'un premier récit, dont tous les autres ne seraient que des variantes ou des épisodes. Ainsi l'humanité n'aurait jamais chanté d'autre histoire que la sienne, elle ne se serait pas donné d'autre spectacle que celui de ses antiques douleurs; et je ne m'étonne plus qu'elle ne s'en soit jamais lassée. Elle aime à voir, à toucher ses blessures, dut-elle les rouvrir; et voilà comment il se fait (jue nous
(1) Cr. Guigiii;tiil, Rclifiiona de l' .lnti(ii(iti\ I, '205. .'OS, 3'J7. C77 ; el la l)elle analyse ihi Schaliiinniili tloimée par J. Havres.
[.A l'OÉSIi:. 241
clierchons un plaisir dans la poésie, et que nous ne sommes pas contents si nous n'y trouvons des larmes.
Les Germains avaient donc un cycle éni(jue : la fable L'art imiiqui en faisait le pivot s'enfonçailjusque dans la dernière f'f""«'"'antiquité; elle touchait aux plus vieilles traditions de la Grèce et de l'Orient. Ils avaient ini héros, c'est-à-dire un modèle achevé des vertus qu'ils honoraient; un récit tragique, mais plein d'avertissements salutaires; (ont un monde de fictions assez merveilleuses pour retenir les imaginations charmées et leur donner l'Iiabilude du grand et du beau. C'est ainsi que la poésie commence l'instruction des peuples. Il reste à savoir ({uel parti les Germains tirèrent de leurs ressources poétiques. Toutes les nations du monde ont des traditions, comme toutes les montagnes ont des carrières; mais il faut que l'art y mette la main pour en faire sorlir des monuments.
Les peuples du Nord comprenaient si bien ce que la Lartdesvars
* "^ * * chez les
poésie exige d'art, qu'ils en avaient fait le secret des ^can.iim.ves. dieux. Une fable insérée dans la nouvelle Eddd raconte qu'à l'origine des siècles vivait un sage, nommé Kvasir, qui l'emportait sur tous les hommes par le savoir et par l'éloquence. Deux nains le mirent à mort, recueillirent son sang dans trois vases, et, le mêlant avec du miel, ils en firent un breuvage qui devait communiquer le don de la poésie. Il n'y avait rien qu'Oilin no tentât pour conquérir un breuvage si précieux. Il descendit sur la terre, pénétra dans la caverne où les trois vases
2'r2 Cil M'ITKI, V.
étaient cachés, les enleva, cl, prenauL la ligure irim aigle, il emporta dans le ciel le dépôt sacré, pour en l'aire part aux inmiortels d'abord, ensuite aux hommes. Lui-même s'abreuva le premier, et c'est pourquoi il est a})pilé l'inventeur des clianls. Il ne parle qu'en vers, et .ses discours enchaînent tous les cœurs. Cependant il a délégué sa puissance à Bragi son lils, et à Saga sa iillc, la déesse de la tradition. Saga a sa demeure auprès d'une cascade {Nm/i7//Wi7.rj, où elle puise chaque jour avec une urne d'or. Bragi est appelé le dieu des vers, le chanteur à la longue barbe, le premier des poël» s; la belle Idunna, son épouse, yarde dans une cassette les pommes merveilleuses dont la vertu est de rajeunir les dieux et d'écarter d'eux la vieillesse jusqu'au dernier jour du monde. L'art des vers est ensuite descendu chez les nains, chez les génies des bois et des eaux. Quand leur voix s'élève, on dit que les fleuves retiennent leurs tlots et que les oiseaux frémissent de plaisir. Enfin les mortels ont appris ce langage divin. C'est en vers que le sacrificateur prie et que le magicien prononce ces conjurations : la parole, liée par un certain rhythme, a le pouvoir de lier à son tour les vents et les tempêtes. — Il se peut que ces fictions ne soient pas toutes bien anciennes; maiselles r('j)résentenl vivement ce qu'il y a de mystère, de difficulté, d'enivrement, dans le niétier des poètes, les sources d'inspiration où ils doivent puiseï-, l'immortalité dont ils disposent. Surtout rien n'exprime mieux le caractère de la poésie Scandinave, où lanld'hononr s<^ mêle à tant de beautés.
[.A IMiKSIli. 'Jir,
[| y entre assurément autant de sang que de miel (1). Si l'art des vers est le partage des dieux, c'est aussi celui des prêtres. Il a commencé avec les fables qu'il célèbre. Son nom mème{lhin(i, TJod) indique un étroit rapport avec la science des runes et des enrhantements. On y sent le travail d'une caste sacerdotale, qui étonne la multitude avec cet idiome haimonieux, mesuré, chargé d'images et d'allusions. Les rois issus des dieux et revêtus du pontificat suprême apprennent les règles (lu chant en même temps que celles des sacrifices. Ainsi le roi Gunar, jeté, les poings liés, dans la caverne des serpents, où il devait mourir, improvise une dernière fois en frappant du pied les cordes de sa harpe. Plus lard la poésie fut sécularisée. Les princeseuront à leur cour des sacrificateurs sur lesquels ils se déchargeaient du service des autels, et des scaldes auxquels ils laissaient le soin de célébrer leurs exploits. Cette coutume était tellement enracinée, que saint Olaf, le premier roi chrétien de Suède et l'ennemi déclaré des traditions superstitieuses, au moment de livrer la balaille deStiklarstad, fit appeler trois poètes, et, les plaçant à ses côtés au milieu du cercle de boucliers dont ses soldats l'entouraient, leur commanda de regarder tout ce qui se passerait de mémorable afin de le célébrer par des chants. Or il arriva qu'Olaf périt dans la mêlée, et deux de ses poêles tombèrent avec lui. Le troisième, nommé Thormoder, blessé à mort, employa ce qui lui restait de
(1) Eclda ic Siiorre, 8'i-87. Kdda Ssemimdnr ; Grimnuiual, iô : rEyùdrccLii , 8, \h. Griiiim, Mythologie, \, SIT), 287, -451) ; It, 855, 865.
ÏU niAI'ITRK V.
vie à composer nu djanl en l'honneur de son roi ; puis, inracliantle fer (le sa blessure, il rendit le derniersoupir. — Comnnelepouvoirse divisait entre les chefs nombreux qui prenaient le titre de rois dans toutes les pr(»vinces du Nord, lesscaldesse partageaienten autant de petites cours dont ils faisaient l'oinement. lisse multiplièrent donc, et liuirent par former une classe et en quelque sorte une école de poètes qui suivaient les chefs au combat pour chanter leurs faits d'armes, et qui avaient place à leur table pour rappeler la mémoire des aïeux. Ils jouissaient de privilèges considérables, et leurs compositions, transmises de bouche, furent longtemps les seules annales du Danemark, de la Suède et de la Norvège. Enfin la passion des chants avait passé des grands au jieuple. Aux assemblées qui réunissaient chaque année le peuple d'Islande, des conteurs publics récitaient les aventures des héros ; d'autres allaient clierelier des auditeurs de bourgade en bourgade. Il nélait pas permis de rebuter le chanteur en cheveiix blancs qui frappait à la porte. Ses récits faisaient le passe-temps des nuits d'hiver. Pour charmer les longues veillées du Nord, il fallait une parole infatigable et une mémoire exercée. On cite un de ces rapsodes, l'aveugle Sluf, qui savait soixante chants et trente grands poëmes. Il y a peu de temps qu'on voyait encore, parmi les pêcheurs des îlesFeroë, des vieillards capables de chanter jusqu'au bout la vengeance de Brunhilde et la douleur deGudrun (1).
(\) F.ilda Ssemitmlar, t. Il ; Oddrunar Gnitr., Hinainol, loi»; Olaf
LA POESIE. 2i5
Ces mœurs, mieux conservées en Scandinavie, ont ' ' -otuimoi. laissé leur trace chez toutes les nations germaniques, le, (Wm.ii,,,. Les prêtres des Gètes avaient des poëmes sacrés qu'ils accompagnaient du son des instuments. Tacite trouve chez les Germains des hymnes en l'honneur d'Hercule, c'est-à-dire du dieu Thor. Il y avait aussi des formules magiques qui se chantaient pour consulter le soit, pouifermer les blessures, pour délivrer des captifs, et dont quelques-unes sont parvenues jusqu'à nous. S'il s'agissait, par exemple, de guérir un cheval blessé, on répétait les vers déjà cités plus haut, où paraissaient les dieux et les déesses secourant le coursier de Balder, blessé dans la forêt. S'il fiillait faire tomber les fers (l'un prisonnier, on récitait cet autre chant: « Un jour a les nymphes étaient assises ; elles étaient assises (jà et « là. Les unes nouaient des liens, les autres retenaient « la marche de l'armée, d'autres cueillaient des fleurs « pour en tresser des guirlandes. — Captif,' secoue tes a chaînes, échappe à tes ennemis. » Des compositions si mutilées nous apprennent bien peu. Elles laissent cependant présumer ce que pouvait être, dans îles chants de plus longue haleine, cette poésie sacerdotale, dont les moindres accents ne manquent ni de noblesse ni de grâce (1).
helgcs saga, 218-247. Geijer, Svea rikes hxfder, cap. v. W. Griiiim, Heldensage, 521 ; P. E. Millier, iïbcr die ^clitheit der Amlehre.
(1) .loinandès, Tacite, loc. citât. J. Grimni. Ueber zwcy entdecktc. Gediclilv, etc. Voici le texte du second fragment :
Eiris sazun Idisi — saziin liera diioder. Sunia liapt lieplidiiiii — suma heri lezidiin;
2i6 <:ii wmii; v.
Oaiis la suite, ou voit les rois des Francs et des Aiiglo- Saxons exerces dès leur enfance à retenir par cœur les chansons héroïques de leurs peuples. C'est ainsi qu'Alfred le Crand était resté jusqu'à l'âge de douze ans dans une entière ignoiance des lettres luiniaines; mais jour et nuit, dit le chroniqueur, il se l'aisail chanter des poëmes en langue barbare, qu'il retenait de mémoire. Aussi, lorsque dépossédé par les Danois, obligé de reconquérir pied à pied son royaume, il voulut pénétrer dans le camp de ces pirates pour épier leurs desseins, il y entra comme unscalde, la harpe à la main, chanta à la table du roi, et entendit les discours des cbefs. D'autres fois, les princes ont des cbanteurs en litre, qu'ils chargent dusoin de leur gloire et de leurs plaisirs. Le respect public entoure ces hommes inspirés. La loi des Rijjuaires punit d'une peine quadruple celui qui a blessé à la main un joueur de harpe. L'épopée anglosaxonne de Beowulf nous introduit à la cour des princes danois, lorsque, entourés de leurs compagnons d'armes, ils s'assoient au banquet, et que la coupe étincelante passe de mains en mains. Alors on voit le chanteur, « l'homme auK pensées sublimes et dont la mémoire « est pleine de chants, » prendre son instrument et célébrer premièrement l'origine des choses : « comment « naquit la terre, la plaine brillante qu'embrassent les « eaux; comment le Dieu qui donne la victoire suspen- « dildansleciellesoleileila lune, ces deux luminaires,
Suma clubodiiii — uiiibi cuoiiio widi Inspriiig ha|)tbuiuluii — invar wigaiulini
l.\ l'OÉSIE. 247
c( pour éclairer les liomnies; et comment il para toutes « les contrées du monde avec des plantes et des feuil- « lages. » Il rnppelle ensuite les aventures des héros, les guerres d'Hengesl et d'Offa, elle combat que le vieux Sigemund livra au dragon gardien du Irésor : « Ce fils c( de prince, seul, au pied de la Roche grise, en vint aux « prises avec la bête sauvage; et il eut ce bonheur que c< son épée transperça le serpent aux diverses couleurs, « cl qu'il devint maître de l'or amoncelé. » Mais, en même temps qu'il est dépositaire des traditions anciennes, le joueur de harpe sait f< trouver des paroles « qu'il lie harmonieusement ensemble, pour louer les u grandes actions des hommes de son temps. » Il chante le soir les vainqueurs de la journée, qui s'enorgueillissent de ses récils. On reconiinil bien à ces caractères les vieux Saxons, les plus farouches des hommes, mais les plus capables de civilisation : il n'y a pas de fête polir eux sans des joies grossières, sans des nuits j)assées à b'oire jusqu'à ce que les guerriers tombent ensevelis dans le vin. Mais il n'y a pas de fêle non plus sans la poésie, qui est le plus noble et le plus délicat de tous les plaisirs (1 ).
Cependant les poètes des Germains, comme ceux des Scandinaves, ont leur place ailleurs que dans les ban-
(1| Tiiéunn, de Gi'stis Lniloriri PU, c. xix : « Poetica cannina j^t-ntilia quœ in juventule didicerat, respuit. Asser, edit. Canibden, p. 5 et 15 : Saxonicos libros rccitareet maxime saxonica canniiia discere non desinebat. )) Je n'ignore pas que Tliistoiie d'Alfred allant chanter dans le camp des Danois est contestée; mais j y trouve la preuve de cette instruction poL-lique que le peuple attrilmait à ses rois.
•im en M'IillK V.
quels. On les trouve sur les champs de bataille, à cùlé (les héros, dont ils sont les égaux par la naissance el par la valeur. Ainsi, dans le poëme des Nibelungen, quand les guerriers burgondes venus au camp d'Attila commencent à reconnaître les dispositions hostiles «les Huns, et passent une nuit sans sommeil sous le toit de la salle où on lésa hébergés, Volker le musicien va se placer sur le seuil de la porte ; « il touche ses cordes de c« façon que toute la salle retentit; il fait entendre des « airs doux et suaves qui finissent par endormir sur (( leur couche les guerriers soucieux.» Mais le lendemain il reparaît au premier rang dans la mêlée, aussi habile à manier le glaive que l'archet, jusqu'à ce qu'il meure de la mort des braves. Souvent aussi on trouve de nobles chanteurs chargés de ces défis ou de ces messages dangereux ({ui plaisaientà la témérité des hommes du Nord. I.a harpe qu'ils portent ne fait pas moins de prodiges (juc la lyre d'Orphée, il n'y a pas de cœurs si durs qu'elle désespère de fléchir. Je ne puis me défendre de citer encore un de ces exemples qui font éclater, sous des mœurs toutes barbares, le génie musical de l'Allemagne. On lit dans un vieux poëme comment le roi de Frise, Hellel, s'était épris de la belle Irlandaise Ililda, que son père Hagen retenait prisonnière, refusant les princes qui la demandaient, et faisant pendre les messagers qui portaient leurs paroles Cependant trois vassaux du roi Iletlel se chargent de l'ambassade. Le plus célèbre des trois est Ilorrand, aussi habile musicien «pie bon gnerrl«'r. Ils patient av«^e une riche
cargaison, prennent terre en Irlande, et-se présentent au château deHagen comme des marchands étrangers. Ils y passent plusieurs jours; on admire leur bonne mine et leur magnificence, a Or il arriva qu'un soir Ilorrand se mita chanter d'une voix si merveilleuse, qu'il plut à tout le monde, et les petits oiseaux qui gazouillaient dans la cour se turent, et oublièrent leurs chansons; les bêtes des bois laissèrent leurs pâturages ; les serpents qui devaient cheminer dans l'herbe, et les poissons qui devaient nager dans les eaux, ne se souvinrent plus de leur chemin. Il chanta trois airs, et tous ceux qui étaient là trouvèrent le temps court. » Le vieil Hagen lui- même est ému; ilpermetque sa fille entende la voix du héros. Horrand fait si bien, que la princesse l'invite à monter près d'elle, reçoit le message, se laisse conduire sur les vaisseaux des prétendus marchands et devient l'épouse du roi de Frise. — Horrand etVolker rappellent encore les scaldes belliqueux du paganisme; mais ils sont aussi les modèles des poètes chevaliers, des Minnesinger du treizième siècle, de ce Wolfram d'Eschembach, par exemple, qui ne savait pas lire, mais qui composait de mémoire un poëme de vingt-quatre mille vers pour l'instruction des seigneurs et des nobles dames, et qui faisait gloire de ses faits d'armes bien plus que de ses chants (I).
(1) Nibelungen, aventure Ô0^ — Gudrimlicder, publiées par EtmiilJer, p. 58 €l suiv. :
Diu lier in dem walde liezen sien,
Die wiirme die da sollen in dem grase gèn,
iMais c'est la destinée des arts de descendre dans la (bule et de se populariser, au ris(|ue de s'avilir. Au dessous de ces chanteurs héroïques il y en avait d'autres moins désintéressés, qui vivaient de leur talent, visitant les manoirs des riches, et revenant chargés d'or. L'idéal d'une telle vie, avec tout ce qu'elle avait de prestige, est exprimé dans une ballade anglo-saxonne d'une haute antiquité, où le poëte vante ses longs voyages à travers les royaumes et les peuples, sur la terre spacieuse. Il a hanté, s'il faut l'en croire, la cour d'Attila, celles d'Ermanaric, roi des Goths, de Gibich, roidesBurgondes,etde tousles chefs puissants du Nord; il a pénétré en llalie et jusque dans le palais du César des Grecs : aussi a-l-il éprouvé beaucoup de bien et de mal. C'est pourquoi il peut chanter ce qu'il a vu et raconter de longues histoires aux convives dans la salle où l'on boit l'hydromel. La ballade finit en ces termes: u Ainsi vont cheminant les chanteurs avec leurs vers. Ils traversent beaucoup de pays, ils avouent leur pauvreté, ils ont des paroles de reconnaissance. Toujours au nord ou au sud, ils finissent par trouver quelque juge de leurs chants, quelque chef prodigue de présents, qui désire voir exalter sa grandeur devant ses nobles vassaux. Celui (jui sait dignement célébrer les actions d'autrui a la plus solide gloire d'ici-bas. »iVIais la gloire él.iit le partage du petit nombre. Souvent ces
Die visclie die da soltcn in ilcin wàge vliezen, Uie liezeu ir fjcverlc : jà lunule er siner vuoçje wol srenieien.
rapsodes mercenaires, repoussés par les grands, ne trouvaient d'asile qu'au foyer du pauvre. Au huitième siècle on voyait encore, dans les villages païens de la Frise, des aveugles, des mendiants, gagner leur pain en récitant aux paysans attroupés « les aventures du vieux temps et les combats des anciens rois. » Après que les sacerdoces antiques se furent éteints, quand les Minnesinger eurent trouvé d'autres héros à célébrer, ce furent les poêles du peuple, ce furent ces misérables, ces ignorants qui gardèrent le dépôt des traditions nationales. Au dix-septième siècle, la ville de Worms conservait encore la coutume de décerner une récompense d'argent à l'improvisateur qui célébrait dans un poëme sans défaut Siegfried, le meurtrier du dragon (1).
Ainsi la poésie est d'abord une fonction sacerdotale, comb;.(. ensuite une occupation aristocratique, enfin un métier ^°'^"''"" populaire. Elle constitue pour ainsi dire une profession qui a ses usages, qui a ses charges et ses droits. Elle ne plairait pas au cœur violent des hommes du ISord si elle n'avait pas aussi des combats et des périls. Rien n'est plus commun dans l'Edda que les assauts de parole où deux improvisateurs se jirovoquent par des
(1) Voici la traduction latine de quelques vers de ce chant anglo-saxon, publié par Thorpe dans sa belle édition du Codex exonierisis, p. 518: « lia commeantes — cum cantilenis feruntur — poetœ honiinuin — per terras niultas. — Necessitatem dicunt, — gratias agunt. — Seniperameridie aul borea — inveniuntununi — carniinum cognitoreni, — prodigunt donorum. » Cf. Thistoire de l'aveugle Bernlef dans la vie de saint Liudgcr, BoUand., Act. SS. Marlii. \V. Grimm, Heldensage, p. 520.
•Ibi CllAPITHE V.
questions obscures, poussent leurs interrogations sur tous les points difficiles de la mythologie, rivalisent de savoir et d'éloquence, jusqu'à ce que l'un d'eux reste vainqueur : souvent la mort est le partage du vaincu. Odin, le dieu des vers, donna le premier exemple de ces luttes. Un jour il quitte le ciel ; il veut éprouver la sagesse du géant Vaftlirudnir, qui a visité les neuf mondes et qui sait toutes choses. Caché sous un visage d'emprunt, il entre dans la salle du géant, s'assied devant lui, et tous deux conviennent déjouer leur tête au combat du chant. Le géant demande à son adversaire les noms des chevaux qui mènent dans le ciel le char du jour et celui de la nuit : comment s'appelle le fleuve <{ui partage la terre entre les hommes et les dieux; quelle est la plaine oiî les Ases livreront leur dernière bataille. Odin répond d'abord; il interroge ensuite: D'où vient la terre et d'où naquit le ciel? Quels plaisirs occupent les héros morts dans les cours de la Valhalla? Quelle destinée attend le monde après l'embrasement général? Enfin, quel nom mystérieux fut murmuré à l'oreille de Balder quand on le plaça sur le bûcher? A cette dernière question, le géant reste muet, reconnaît son interlocuteur, et paye de sa vie l'honneur d'avoir lutté contre un dieu. L'Allemagne connut aussi ces duels poétiques. J'en trouve un vestige dans le fabuleux récit du combat de la Warlburg. En présence du landgrave de Thuringe et de toute sa cour se présentent sept poètes : l'un d'eux s'annonce pour le champion du duc d'Autriche, et défie les autres chan-
leurs de lui opposer un égal; s'il succombe dans la dispute, il consent à être justicié comme un voleur. La dispute s'engage; les chants, les récits, les énigmes, se succèdent. Cependant le bourreau se tient prêt, et le vaincu perdrait en effet la tête si la landgravine ne lui tendait la main pour le sauver. Au fond de celte fiction chevaleresque du treizième siècle, on voit percer un souvenir des temps païens (1).
Jusqu'ici les mœurs poétiques de l'ancienne Germanie rappellent celles des premiers âges de la Grèce : d'abord les prêtres, comme Orphée, Linus, Amphion, qui font servir l'art des vers au culte des dieux et à l'instruction des peuples, puis les chanteurs, qu'Homère représente assis à la table des rois, où l'on écoute leurs conseils aussi bien que leurs récits; enfin les rapsodes parcourant les villes, la branche d'olivier à la main, et célébrant sur la lyre les combats des héros. Il n'y a pas jusqu'aux assauts de chant, avec leur condition fatale, qui ne trouvent un exemple dans la fable de Marsyas vaincu et écorché par Apollon. Ce ne sont ni les goûts sanguinaires, ni les images monstrueuses qui manquent dans les premières créations de la poésie grecque: il s'y voit assez de parricides, assez de géants, d'hydres, de gorgones et de centaures, pour trahir le désordre des imaginations et la barbarie de l'art. Mais ces ressemblances ne vont pas au delà des temps homériques. Avec V Iliade, tout change : le sentiment de
(1) Edda Ssemundar,t. I. Vafthrudnismal . Krieg %u W artbiir g, àAns la collection des Minnesinger, publiée par Von der Hagen.
l'ordre s'introduit dans l'art grec et ne lui laissera plus (le repos qu'il ne l'ait poussé à la dernière perfection. D'un coté, ce chaos de fables se débrouille, les monstruosités sont rejetées sur le fond du théâtre, la nature seule occupe la scène; elle y paraît avec vérité, avec simplicité, mais avec ce je ne sais quoi de divin qui en rehausse toutes les proportions. D'un autre côté, l'harmonie des idées passe dans la ])rosodie, dans tout le langage : elle lui communique une douceur, une force, une clarté inimitables. Mais ces progrès étaient soutenus par tous les efforts d'une civilisation qui a fait l'admiration du monde. Au contraire, les habitudes violentes des Germains devaient entretenir le trouble dans leur poésie comme dans leur langue et dans leurs lois. L'art y était, mais incapable de corriger la grossièreté de ses inventions et l'insuffisance de ses formes.
iiosodic des II semble que ce soit une tentative étrange que de
langues . , • / i
pçmaniques. déterminer les formes de versification pratiquées chez.
Allileration. i
les Germains de Tacite. Cependant je crois possible d'en indiquer les traits principaux en cherchant ce qui s'en est conservé chez les peuples du Nord. Je pense reconnaître la prosodie primitive des langues germaniques, lorsque, du septième siècle au neuvième, je vois les mêmes règles observées avec la plus exacte uniformité dans tout ce qui nous reste de poëmes leutoniques, anjïlo-saxons et Scandinaves.
Si donc on rapproche quelques fragments leutoni- <jucs qui paraissent dater des temps mérovingiens, si
on les compare aux plus anciennes poésies anglo-saxonnes et aux chants de l'Edda, on trouve que tout l'artifice des vers s'y réduit à deux moyens, l'accentuation et l'allitération. Et d'abord il n'y faut pas chercher une succession régulière de syllabes longues et brèves comme chez les anciens; on n'y voit pas non plus un nombre fixe de syllabes quelconques comme chez les modernes : la règle n'exige qu'un nombre égal de syllabes accentuées. Le vers ordinaire compte deux accents, c'est-à-dire deux élévations de voix et deux chutes. En second lieu, les vers se succèdent deux à deux, liés non par la rime, qui est le retour des mêmes désinences, mais par l'allitération, qui est le retour des mêmes initiales. La versification est riche quand l'initiale revient trois fois, quand la même lettre commence deux mots dans le premier vers, un dans le second. Au fond, ces règles dérivent des lois musicales auxquelles obéissent toutes les poésies. L'oreille y trouve deux plaisirs : le plaisir de la cadence et celui de la consonnance. Elle aime cette variété d'inflexions, cette succession de notes qui montent et qui descendent, et d'où résulte une sorte de mélodie. Elle aime aussi la répétition des mêmes sons, qui met l'unité dans la variété, qui lie les deux vers pour en former une période harmonieuse. Mais ce ne sont là que les premiers efforts de l'artnaissant. L'accentuation tenait lieu de ihythme dans les anciens chants populaires latins; l'allitération régnait dans les poèmes des Celtes et des Finnois. 11 y a loin d'un procédé si facile à la savante versification des
'i5G CIIAPITHE V.
Tirées, à ces lois sévères qui contraignaicnl le génie, qui le gênaienf, qui l'irrilaienl; mais, dans celle lulle, dans celle indignalion de la pensée contre les difficullés de la parole, la verve éclalail enfin, d'autanl plus puissante qu'elle élail réglée : Facit indignatio vermm (1). Le génie indiscipliné des barbares n'aurait pas supporté les chaînes d'une rigoureuse prosodie; il n'était pas non plus capable de ce travail soutenu qui fait la
(1) Voici des exemples irallitération :
'l°En Scandinave, Voluspn, str. 5 :
Sol varp sunnan Sol e meridic,
Sinni mana. Socius lunœ...
2° En anglo-saxon, Beowttlf, \.l :
Ofl Scyld Scefmg. Sœpc ScyUl Sceli filius,-
Sceathen tluealun. Ilostibus congestis. •
5* En Iculonique, voy. rinvocation magique ci-derrière :
Suma ^apl ^eptidun, Alite vincula vinciebant,
Suina Heri leziduu. Aliic exercitum niorabanlur.
Je me ranjje ici au système de M. Rask, qui divise en deux vers les deux membres de phrases allitérés. M. Grimm n'en fait qu'un seul vers en deux hémistiches.
On trouve des traces d'allitération dans les plus anciens monument s latins; par exemple, dans les termes de droit : FelLv faiifituinque.puyo pioque, templa tcsquaqiic, sanc sarleque. Elle reparaît chez les poètes latins des temps barbares ; par exemple, dans les poésies de S. Fortunat :
V. 547 : Diini rapit, eripitur rapicnda rapiiia rapaci. 506 : Fœdcra (nia fidcs formosat fœda fidelis. 508 : llliislris lustrante viro luca lustra ligustra.
Du même genre était ce poème en l'honneur de Charles le Chauve, dont tous les vers commençaient par un C :
Carmiiia ilarisonie calvis cantate Camœnœ.
Nous avons des exemples semblables dans plusieurs idiolisnies français : Sain et sauf, fort et ferme, bel et bon, feu et flamme.
perfection du style. Dans les chants anglo-saxons et Scandinaves on reconnaît des imaginations que rien ne gouverne. Elles s'élèvent avec une admirable impétuosité; mais elles ne se maîtrisent pas, elles s'oublient. Leur dessein se trouble; le poëme commençait par un récit d'épopée, un dialogue dramatique l'interrompt brusquement et finit avec tout le désordre d'une composition lyrique. Le sublime y étincelle, mais l'obscurité le suit souvent. Toute clarté se perd au milieu d'un nombre infini d'allusions, d'énig*mes, d'allégories. Jamais l'horreur du mot propre, jamais la passion des figures ne fut poussée si loin que chez ces pirates de la mer du Nord. L'or, qu'ils supposent recueilli dans les fleuves, s'appellera dans leurs vers la flamme des eaux, la grêle sera la pierre des nuages, un vaisseau devient le coursier de l'Océan, et un cheval le vaisseau de la terre; la harpe s'appelle le bois du plaisir, et les larmes Veau du cœur. Les scaldes se vantaient de donner au dieu Odin cent quinze noms, et de pouvoir désigner une île par cent vingt et une périphrases différentes (1).
Avec une telle poésie, il ne faut point s'étonner que les Germains n'eussent pas de prose. La poésie est la forme naturelle du langage; c'est le flot de la mer, le balancement des forêts, le souffle de la poitrine, qui donnent le premier exemple du rhythme et de la me-
(i) Edda, pnssm. — Le bois du plaisir et reau du cœur sont des expressions du poëme de Beowulf. Cf. P. E. Miiller, icber die JEchtheit der Asalehre.
TjS CHAPITUE V.
sure. C'est la sensibilité qui se satisfait par les chants comme par les cris et les pleurs. Voilà pourquoi les vers se composent et se conservent sans le secours de l'écriture, de sorte que l'improvisation n'est jamais si fréquente que parmi les peuples ignorants. Au contraire, la prose est l'ouvrage de la raison maîtresse d'ellemême et maîtresse de sa parole, tirant de son propre fonds et de l'ordre môme de ses pensées la forme qu'elle donne au discours. Elle suppose donc toute l'activité de l'esprit humain. Elle veut un travail intérieur, que l'écriture seule peut soutenir. C'est pourquoi il n'y a de prose que chez les nations qui écrivent, chez les nations laborieuses et par conséquent civilisi'es. Les Germains possédaient un alphabet; mais nous ne l'avons vu employé qu'à des usages superstitieux, tout au plus à de courtes inscriptions sur les rochers et les tombeaux. Les plus anciens monuments en prose sont des traductions du grec et du latin. La syntaxe des textes originaux y est suivie avec une si timide exactitude, qu'il y faut bien reconnaître les premiers essais d'une langue (jui n'a point de règles pour la construction prosaïque. Il n'y aurait jamais eu de livres chez un peuple qui en a tant fait depuis, s'il n'eût passé par les écoles des moines latins de Fulde et de Saint-Gall (1).
(1) La version crUlphilas suit mot à mot le texte j;roc des Évangiles; exemple :
Atta unsar thu in liiminam, veihnai namô lliein.Oiiimai
UocTEp Yi|xt!)v ô èv Tcïî cùpy.viiç, à-^iaaÔTiTW to ovcfxot aou. 'EXÔi'tw
Uiiudiiiassus theins. Vairtliai \ilja theins sve in liimina jah ana airlha.
i, {■jx'^ù.v.o. rs'.'j. revr.ÔTiTM to 65XT.[J.â aou w: sv cùpavM )tal eTv; Tf,;"fTî.
LA POÉSIE. ^ 'l-)d
Cependant la poésie du Nord était bien moins bar- çc qu'il y a
■T r (le. barbare
bare par la forme que par le fond. On n'y voit pas d'ef- ''"au'.Œ*'^ fort pour épurer les fictions d'une mythologie grossière. On y sent partout les deux passions qui poussaient les Germains sur la frontière romaine et les pirates normands sur les mers : la passion de l'or et celle du sang. Voici les conseils que le poëte du Havamal donne à son disciple: «Qu'il se lève matin celui qui en veut aux « richesses et à la vie d'autrui. Rarement le loup qui ' « restai couchétrouve une proie, rarement l'homme qui « dort trouve la victoire. — Si tu connais un homme « à qui (u te fies peu, et dont tu veuilles tirer un ser- « vice, tiens-lui un langage flatteur, dissimule ta pente sée : rends-lui mensonge pour mensonge, » Toute la fable de Sigurd n'est que l'histoire d'un trésor et de plusieurs vengeances : les frères, pour un peu d'or, y font égorger leurs frères; les héros arrachent le cœur de leurs ennemis et en boivent le sang ; une mère tue ses enfants, jette leur chair dans des vases remplis de miel qu'elle met sur la table de son mari, le poignarde lui-même après cet horrible festin, et l'ensevelit sous les ruines de son palais incendié. Le poëte achève son récit en déclarant heureux « l'homme qui engendrera une telle filLe, une femme aux actions fortes et glorieuses ! » Ce ne sont point ici les emportements d'une imagination en délire; ce sont bien les mœurs, non des Scandinaves seulement, mais de toutes les nations germaniques. Ces spectacles de carnage se renouvellent encore dans l'épopée allemande des Nibelungen. On y
2K0 (.HAPITUt V.
voit des guerriers épuisés de fatigue et de soif, et leur chef leur crie! «Si quelqu'un a soif, qu'il boive du « sang. » c< Or l'un d'eux s'en fut là où il y avait des morts; il s'agenouilla près d'une blessure et détacha son casque ; alors il commença à boire le sang qui ruisselait, et, quoiqu'il n'y fût pas acocutumé, cela lui parut grandement bon (1). »
Fable Mais nulle part les instincts avares et sanguinaires
n'éclatent plus violemment que dans la fable du forgeron Yieland, qui a laissé des souvenirs sur tous les points de l'Europe occupés par les Germains, depuis les Pyrénées jusqu'à la mer Glaciale. Longtemps, en Allemagne, on montra la forge de Vieland. En Islande, un habile artisan s'appelle encore un Volundr. Une complainte anglo-saxonne célèbre les malheurs de Vieland, et les habitants du Berkshire faisaient voir la pierre sur laquelle l'ouvrier invisible ferrait les chevaux des voyageurs. Les romans chevaleresques français veulent que les armes bien trempées sortent de l'atelier de Galand (ou Waland), qui forgea les trois bonnes épées Flamberge, Hauleciere et Joyeuse. Voici donc l'aventure du forgeron telle que la raconte l'Edda, telle
(1) Edda Sœmiiudar, Uavamal, 45, 58. Fdfnisbuna, 11 : l'ecunia polui vull — hoiuinuiii (jiiisque — perpeluo usque ad diein unicani. — Nam semel — débet vivcutiuin quisque — desceiidore ad lleliin. — Atlanial Bealus est posterorum qiiisquo — cui gigncre contigit taloni — puellaiii. fortiuin factonun huiile, — qmlein Giukius i)rocreavil 1 CA. Mbclunijeu . 54' aventure.
Do gie lier rcckcn einer ila er eincn lôteii vanl :
Er kniet iin zuo iler wunden, lien helni er abe gebanl ;
Do l)e|^unde er Irinken ilaz lliezcmle bliiol:
Svie ungewon ers wicre, ez dùUte in grœzliclieii guol.
LA POÉSIE. 'i6l
qu'au treizième siècle l'évêque norvégien Biorn de Nidaros l'entendit répéter encore à la cour de l'empereur Frédéric II (1).
Au temps où le roi Nidur régnait en Suède, trois Finnois vinrent s'établir dans la vallée du Loup, tous trois frères et de race royale. Comme ils erraient un jour autour du lac qui arrose la vallée, ils virent que trois Valkyries s'y baignaient en filant du lin ; elles avaient laissé leurs vêtements sur la rive. Chacun des trois frères en prit une pour épouse. Volundr, le plus jeune des trois, eut en partage la belle Alvilra, qui savait toutes choses. Mais après sept hivers les trois Valkyries se souvinrent des combats où elles avaient coutume de se mêler, et, quittant leurs époux, elles retournèrent sur les champs de bataille. Deux des frères se mirent à leur poursuite, l'un du côté du levant, l'autre du côté du couchant. Mais Volundr resta seul dans la vallée; il resta assis tout le jour, il forgea l'or rouge, il y enchâssa des pierres précieuses, il fit un grand nombre d'anneaux qu'il suspendit à un cordon d'écorce, attendant s'il plairait à sa belle épouse de revenir.
Or il arriva que le roi Nidur entendit parler de Volundr et de ses richesses. Il prit donc avec lui des hommes armés, s'enfonça dans la vallée du Loup, força l'entrée de la forge, fit lier Volundr qui dormait, lui prit son glaive étincelant et s'empara des anneaux d'or,
(1) Vilkina Saga, Edda Saemundar, t. II ; Vœlundar quida.
262 CHAPITHE V.
dont il destina le plus riche à Bodvilda, sa fille. Il retourna chez lui chargé d'or, et ramenant son prisonnier. Et Volundr grinçait des dents en voyant son glaive aux mains du roi et son anneau au doigt d'une étrangère. La reine s'en aperçut : elle conseilla de mettre le captif hors d'état de nuire. « Craignez, dil- « elle, ce serpent au nîgard perfide; coupez-lui les o nerfs et jetez-le dans 1 île de Sœvarslod. » On coupa donc à Volundr les nerfs des jarrets, on le jeta dans l'île, on lui bâtit une forge, et il y travaillait pour le roi Nidur à des ouvrages d'or et d'argent. Mais il travaillait aussi à sa vengeance.
Un jour, les deux fils de Nidur vinrent trouver le forgeron, et, s'étant fait donner les clefs de son coffre, ils y virent beaucoup d'or rouge et de joyaux. Et Volundr leur dit : u Venez demain, venez seuls, et je ferai « en sorte de vous donner tout cet or. Mais ne dites ni « aux femmes, ni aux serviteurs, ni à personne, que « vous venez près de moi. » Le lendemain de bonne heure, les deux frères s'appelèrent l'un et l'autre. « Allons, direntyils, voir le trésor. » Ils y allèrent, el, s'étant fait ouvrir le coffre, ils y regardaient avec avidité. Volundr leur coupa la tète; il cacha leurs restes, sous le fourneau. Puis il prit leurs crânes, les entoura d'argent, et en fit des coupes pour le roiNidur, leur père; il enchâssa les prunelles de leurs yeux comme des pierres précieuses, et les envoya à la reine leur mère. De leurs dents il fit une parure, et l'envoya à Bodvilda, leur sœur. Un peu après, Bodvilda étant venue
le prier de réparer l'anneau qu'elle avait brisé, il lui présenta un breuvage enivrant et la déshonora. « C'est « maintenant, s'écria-l-il, que je suis vengé. »
En même temps Volundr s'ajusta des ailes qu'il s'était secrètement fabriquées, et il s'éleva en riant dans les airs. Or il passa devant la salle où le roi ^'idur attendait ses enfants, et le roi lui cria : a Qu'a-t-on fait a de mes fils? » Volundr répondit : a Jure-moi pre- « mièrement par le bord de ton vaisseau et par le cercle c( de ton bouclier, jure par l'épaule de ton cheval et « par la pointe de ton glaive, que tu respecteras celle u qui est devenue l'épouse de Volundr... Et maintenant « va dans la forge que tu as fait construire ; tu y trouce veras les soufflets teints de sang. J'ai coupé la tête c< de tes enfants et j'ai caché leurs restes sous le fource neau. De leurs crânes j'ai fait des coupes garnies c< d'argent pour le roi Nidur. J'ai enchâssé les prunelles c( de leurs yeux comme des pierres précieuses, et je les ce ai envoyées à la reine leur mère. De leurs dents j'ai « fait une parure, et je l'ai envoyée à Bodvilda leur ce sœur. Et, à l'heure qu'il est, Bodvilda porte dans ses ce flancs un fils de Volundr, elle, la seule enfant qui ce vous reste à tous deux. » Alors le roi s'écria : ce Tu ce n'as jamais proféré une parole qui me causât plus de ce douleur. Mais il n'y a pas d'homme assez grand pour ce qu'à cheval même il puisse te combattre, il n'y en a ce pas d'assez fort pour te frapper d'en bas, tandis que <e tu planes là haut dans les nues (1). »
^1) Vœlundar quida. Sur le mytlie eie Vieland, voyez W. Grimm,
il semble, au premier aspect, que celle fable soit, comme Volundr lui-même, d'origine finnoise : elle convient au caractère industrieux et cruel que les Scandinaves prêtent aux peuples de la Finlande, leurs éternels ennemis. Cependant c'est Volundr qui joue ici le rôle héroïque ; c'est lui que le poëte chante et que les auditeurs admirent; c'est lui qui a survécu comme un personnage national dans la mémoire des peuples. Des traditions nombreuses en font le fils du géant Wate, établi dans l'île de Seeland, et le petit-fils du roi de Suède Wilkinus, qui s' nit à une déesse des eaux. D'autres fois Volundr est un Elfe, c'est-à-dire un être divin; et l'on se rappelle qu'en effet le travail des métaux est compté parmi les plaisirs des dieux. L'Edda représente les Âses bâtissant une ville dans la plaine de l'Ida : ils y élèvent des temples, des autels et des fourneaux; ils fabriquent d'abord des tenailles et des instruments de forgeron, puis des joyaux de toute sorte, « et les ouvrages d'or ne leur manquent pas. » Ces dieux, prêtres et forgerons, rappellent singulièrement les plus vieilles religions de la Grèce, les dactyles du mont Ida, les telchines, les cabires, tous travaillant le fer, tous pontifes et magiciens (1). A leur tête est Vulcain, père d'une race d'ouvriers, dont le plus habile sera Dédale. Vulcain est boiteux comme Vieland. Mais
llcldcmage, et rinléressant travail de M. Francisque Michel. M. Ampère, Histoire littéraire de France, t. 11, a indiqué les (races que ce mythe a laissées dans les vieilles traditions françaises,
(1) Guigniaut, lieliyions de l'antiqitiU', l. 11, p. 27;>.
In ressemblance va jusqu'aux derniers détails en la personne de Dédale, lui aussi prisonnier d'un roi, lui aussi travaillant dans une île, et s' échappant enfin avec les ailes qu'il s'est faites; lui aussi est resté si populaire chez les anciens, qu'on disait proverbialement un ouvrage de Dédale pour désigner un ouvrage parfait. De telles analogies supposent assurément une tradition commune; mais on retrouve toute la différence des deux poésies dans les traits qu'elles choisissent et dans les couleurs qu'elles y mettent. Ce qui émeut les poêles classiques, c'est la destinée d'Icare, de ce jeune fils que Dédale emmène dans sa course aérienne, dont il dirige l'essorcomme l'oiseau dirige le premier vol de ses petits. Mais le téméraire enfant s'élève trop haut : la cire de ses ailes se fond aux approches du soleil, il est précipité dans la mer. En vain Dédale, descendu sur le rocher deCumes, voulut graver aux portes d'un temple l'histoire de ses malheurs : deux fois il essaya de ciseler dans l'or la chute d'Icare, deux fois retombèrent ses mains paternelles. Voilà le récit que les Grecs et les Latins ne se lassaient pas d'entendre et de répéter. Ils en avaient fait la plus touchante des élégies; ils y trouvaient un sujet de pitié, c'est-à-dire d'un sentiment qui rend l'homme meilleur. L'épisode de Dédale reviendra encore dans ce sixième chant de V Enéide qu'Auguste se faisait lire par Virgile. Au contraire, ce qui plaît aux scaldes Scandinaves, c'est le spectacle d'un ressentiment que rien ne désarme; c'est ce captif, ce boiteux, qui sait dissimuler, punir un roi, et lui échapper enfin.
'JliG CHAPITRE V.
Je ne vois plus dans l'hisloire de Volundr qu'un sujet d'horreur, un récit fait pour lia lier les plus mauvais^ appétits de Ja nature humaine, un chant digne d'avoir élé chanté au festin fameux où Âlboin, roi des Lombards, contraignit Rosemonde à boire dans le crâne de son père.
C'est que la poésie n'a pas tout le pouvoir qu'on lui suppose. Il faut qu'elle prenne les héros de la tradition, les mœurs de la société; et, comme elle est le plus populaire de tous les arts, elle en est aussi le moins libre, puisqu'elle doit se rendre l'interprète de toutes les croyances et de toutes les passions nationales. Les annales d'un peuple ne donnent que la suite de ses chefs et de ses victoires ; on y apprend ce qu'il put et ce qu'il fit. C'est dans les chants de ses poêles qu'il laisse voir ce qu'il ne fil pas, mais ce qu'il voulut, ce qu'il rêva; c'est là seulement qu'on entend le cri de l'amour ou de la haine et qu'on a affaire, non plus à des morts, mais à des passions vivantes. Voilà pourquoi nous nous sommes arrêtés longtemps à considérer le peu qui nous reâte de la poésie du JNord : ce ne sont que des éclairs, mais ils achèvent de jeter quelque lumière sur ces ruines de l'antique Germanie que nous avions cherché à reconstruire. Maintenant nous commençons à nous représenter cet étal mal défini qu'on appelle la barbarie; nous en saisissons le caractère principal, savoir, l'indiscipline des esprits et des volontés. Pemlant que les sociétés policées reconnaissent des règles qu'on ne viole pas sans soulever l'indignation universelle,
LA ['OÉSIF. ^«T
c'est le propre de ces peuples incultes de ne connaître aucune loi si sacrée qui ne puisse être impunément désobéie, aucun devoir qui ne code à l'appât du butin et au plaisir des représailles. Rien ne les empêche donc plus de descendre au dernier abrutissement, et nous ne sommes pas surpris de les trouver anthropophages» Mais nous savons aussi qu'il ne leur manque pas un de ces instincts généreux qui révèlent la nature humaine; ni la piété tiliale qui arme le héros pour venger son père; ni le dévouement chevaleresque, lorsqu'il délivre la vierge captive ou qu'il la conquiert pour son compagnon d'armes; ni la tendresse de la femme quand elle monte sur le bûcher de son fiancé, ni sa pudeur quand elle place entre elle et lui un glaive d'or. Après que l'Évangile aura purifié cette terre barbare, il ne faudra pas s'étonner d'en voir sortir toute une moisson de saints et de grands hommes.
Ainsi la poésie ne fait que reproduire les mêmes conclusion^ contradictions qui éclatent dans les religions, dans les ^ Fru™"^". lois, dans les langues des Germains. Il n'y a pas d'horreurs, comme il n'y a pas de faussetés, qu'on ne voie parmi eux, où l'on ne sente je ne sais quelle haine de l'ordre, je ne sais quel effroyable amour des ténèbres, du mal et de la destruction. Mais il n'y a pas non plus de beautés, comme il n'y a pas de vérités et de justices que ces esprits grossiers n'aient entrevues et qu'ils n'aient aimées; car une race d'hommes ne traverserait pas les siècles si ces divines communications n'y main-
it'iiaienl un reste d'ordre et de lumière. Un contrastes! étonnant devient plus instructif quand on le voit se reproduire chez les autres peuples qui couvrirent le nord de l'Europe. Je me borne aux deux plus puissants, les Celtes et les Slaves, qu'on ne saurait oublier, soit à cause de leurs nombreux rapports avec la Germanie, soit à cause des derniers traits qu'ils ajoutent au tableau du monde barbare.
Rappon II ne faut pas croire, en effet, que les Germains seuls
tIfS Gerniain> .... ,
. avec occupassent le territoire immense ou nous avons trace
les autres *
'"^Tnrd/^" l'itinéraire de leurs migrations, depuis la mer Baltique jusqu'à l'Océan. Les Allemands se font une fausse gloire de se figurer leurs ancêtres formant une nationalité compacte, maîtres d'un sol incontesté, dans un isolement qui les eût frappés d'impuissance. Comme il fallait que celte race devînt forte, il fallait qu'elle fût mêlée, qu'elle fût contenue, qu'elle trouvât autour d'elle des alliances et des résistances; qu'elle connût ces commerces féconds, ces luttes salutaires qui font grandir les peuples. Sans parler des Finnois et des hordes errantes désignées par les anciens sous les noms de Scythes et de Sarmates, deux autres nations jiouvaient disputer l'empire du Nord. D'un côté, les Celtes couvraient d'abord, comme d'une première couche, toutes les contrées que l'invasion germanique devait inonder: la Bretagne, la Gaule, l'Espagne, la haute Italie. Leurs établissements s'étendaient au bord de la Balliiiue, où l'on trouve les Cimbres; dans la Bohême colonisée par les Boiens, sur les rives du Danube habitées par les
Scordisques et lesTaurisques, frères des Gaulois; enfin, jusqu'au nord du Pont-Euxin el du Palus-Méotide, où les anciens plaçaient la première pairie des Cimmériens, c'est-à-dire des peuples celtiques. D'un autre côté, les Slaves, d'abord resserrés entre le Boryslhène el les sources delà Vistule, devaient envahir successivement la Carinlhie, la Moravie, la Silésie, la Lusace, la Poméranie, d'où ils ne sortirent plus, et pousser leurs incursions jusqu'au cœur de la Thuringe. Au huitième siècle, les moines qui allèrent fonder le monastère de Fulde parlaient encore avec terreur des bandes de sauvages slaves qu'ils avaient rencontrés descendant les rivières à la nage et troublant de leurs cris le silence des forêts. Des nations qui avaient pénétré si profondément dans la Germanie avaient dû laisser une trace dans son histoire. En effet, rien n'est plus célèbre que la ligue des Teutons avec les Cimbres, les plus redoutables des Celles; et en même temps rien ne tient plus de place dans la mythologie du Nord que les guerres el les alliances des Ases avec les Vanes, c'est-àdire avec les Slaves. La déesse de l'Amour, Freya, passait pour une fille des Yanes admise à titre d'otage parmi les dieux des Germains et honorée sur leurs autels comme un symbole de paix et d'union (1).
(l) Parmi les populnlions celtiques de la Germanie, Tacite compte les Cimbres, les Estyens, les Gotliini, les Boïens, sans parler des Gaulois établis dans les «^?n(iccMJna/('.s. Gennania, 28, 29, 37, 45, 45. Slrabon, lib. \1I : xal rà KeXTixà (eôvYi), oî te Boict xat 2>cof^taxct y.a.1 Taupîoxci. Plntarque [in Mario) étend le pays des Celles jusqu'au Palus-Mcotide. Sur les Cimmériens, Homère, Odyssée, XI, 12 ; Hérodote, 1, 6 ; IV, 1 et suiv.
270 ' CIIAl'iriiK V.
Mais les liois grands peuples du Nord n'élaient pas seulement voisins, ils étaient frères; et cette ^)arenlé a ses preuves dans les traditions et dans les mœurs.
Quand les Grecs pinçaient la cité primitive des Cimmériens aux confins de l'Europe et de l'Asie, ils s'accordaient avec un antique récit qui représente les Celles arrivant en Occident sous la conduite de Hu le Foit. « Ils venaient du pays de l'Été {Dell'rohani) , du côté oiî « s'élève Constantinople; ils traversèrent la mer bru- « meuse pour s'établir en Bretagne; et avant eux il n'y a avait point d'hommes vivant dans la contrée, ni autre a chose (|ue des bisons, des castors et des ours. » S'ils vinrent de l'Orient, de celte école de toutes les religions savantes, on n'est plus surpris de trouver chez eux un enseignement qui rappelle à la fois la théologie de l'Inde et les chants sacrés des Scandinaves. De \h ces trois grands dieux, Teulatès, Taranis et Hésus, semblables à la trinité nationale des Germains, et rangeant aussi sous leurs lois tout un peuple d'êtres invisibles, de fées, de géants et de nains, qui animent la nature et qui la divinisent. De là celte cosmogonie où l'on voit l'u-
Cf. Uicfonbath, Crllica, t. 1. — Kn ce i|ni toiidie les établisst'iiuMits des Slaves, Frédéfrairc, ti8 : « Miiltis posl li;eivicilnis Widini (Slavi) in Tiioiiigiaiii, et rolùiiios vaslaiido i^'i^os, in FiMiunruin rej;nnm irrnunl. » Atlani de Brème, c. i : « l'raler eani |iarteni qna; dans Albini siijira iiuolitnr a Soraltis. » Vilit S. Slitrni, ap. l'ert/., l. Il, 7}iui : a llii ad (llnniiMi Fuldani) inagiiain Sclavounn nndtilndineni re|ieiil cjnsdoni llnminis aheo nalanles, lavandis coiporibus se iinimrsisse. » CI", /enss, die Deiilschoi vivl die SiulibitrMxinmi', \). (mO el sniv. — Snr la hj^uc des Cind)res cl des Tenions, l'intanjue, in Mario. Guerres et alliances des Ases avec les Vanes, Ytifilitifid saijii, ea|>. iv.
ilivers passant par une suite de créations et de destruclions, la terre elle-même représentée comme un animal gigantesque : le soleil est son œil, et de sa poitrine jaillissent trois sources, la mer, la pluie et les fleuves. De là, enfin, la métempsycose et le voyage des âmes à travers trois cercles d'existence, le cercle de l'épreuve, celui de la félicité et celui de l'infini. Tant de ressemblance entre les dogmes devait se faire sentir dans les institutions qu'ils soutenaient. Les coutumes de la Germanie reparaissaient cliez les Celtes avec des différences qui n'infirment point la parenté, mais qui attestent la liberté des deux peuples. Dans la société, une hiérarchie où l'on dislingue quatre degrés : les druides, les nobles ou chefs de guerre, les hommes libres réduits à une sorte de vasselage, et enfin les esclaves. Dans la famille, l'union conjugale consacrée par le don du matin et par le brùlement des veuves ; la constitution du clan, qui unit par une étroite solidarité les hommes issus d'un même sang, et les rend propriétaires en commun du domaine patrimonial. Dans les institutions judiciaires, î'ordalieou le jugement de Dieu par le feu et par l'eau ; le serment déféré aux parents, aux amis, aux clients de l'accusé; la composition pécuniaire et la loi tarifant le meurtre au prix d'un certain nombre de têtes de bétail. La comparaison des langues n'est pas moins concluante que celle des lois : en étudiant les idiomes celtiques, on retrouve une branche éloignée, mais reconnaissable, de la famille indo européenne; l'alphabet primitif des Irlandais reproduit les seize let-
'.'7-2 r.lIAI'ITI'.K V.
1res de l'écridire runique. Toute la poésie des Bardes rappelle celle des Scaldes islandais par les règles mêmes de sa versification, par les enseignements religieux dont elle était dépositaire, enfin par les fables épi(|ues dont nous trouvons le dernier écho dans les légendes populaires du pays de Galles. Quand je lis, par exemple, comment saint Samson combattit contre la fée qui brandissait une lance à trois pointes, et comment il pénétra dans la caverne du dragon pour l'enchaîner et Ir précipiter dans la mer, je ne puis oublier Sigurd, Brunhilde la Valkyrie et le dragon de l'Edda. — Si les traditions sont communes, le même désordre s'y est introduit pour conduire les deux peuples aux mêmes excès. Les pierres druidiques réclamaient autant de victimes humaines que les autels de Wodan. César trouva en Bretagne des tribus nomades vivant de leur chasse, et qui ne connaissaient, s'il faut l'en croire, ni propriété ni mariage : les femmes y étaient communes comme les biens. L'ivresse du carnage n'éclate pas plus dans les chants anglo-saxons que dans l'hymne de guerre du barde gallois, lorsqu'il se réjouit du banquet |)réparé aux corbeaux et aux vautours, lorsqu'il invite ses compagnons d'jirmes à « multiplier les crânes vides « de cervelle, à multiplier les femmes sans époux el « les chevaux sans cavaliers. » A ces cris sanguinaires, on se souvient que plusieurs tribus celtiques étaient cannibales (1).
(1) L'émigration des kiinris, sons l:i conduilo de llii-gadarn, est ra|t|iorlôodans II'» liiadoN galloises, triaitr A. I.nrain, l'har^nle, \, \\\. noniinr
Les Slaves furent moins connus des anciens, el le 'e* sia peu qu'on sait de leur première condition ne laisse voir que des peuplades sauvages dispersées sur un territoire immense, où chaque chef de famille campait à l'écarl, sans demeure fixe, sans voisins et sans lois. La passion de la guerre les poussait à la fois sur les provinces de l'empire d'Orient et sur les terres des rois mérovingiens. La férocité de leurs mœurs allait si loin, que les Russes offraient en sacrifice leurs enfants nouveau-nés, et qu'au treizième siècle il fallait qu'Alhert le Grand visitât, en qualité de légat du saint-siége, les Slaves de Poméranie pour déraciner la coutume païenne de tuer les vieillards et de les dévorer. Cependant, si l'on pénètre chez ces barbares avec les chroniqueurs du Nord, qui les connurent avant leur conversion, on y découvre les traces d'une ancienne culture. C'est d'abord une doctrine sacrée, le dogme d'un Dieu suprême, lumineux et intelligent, Swjatowit, qui, avec Perun et Kujewit, forme une triade en toutpointcomparableà celles
les tiois grands dieux des, Gaulois. Cf. Cœsar, de Bello Gallicu, IV, VI. — Sur la cosmogonie, la métempsycose et toute la doctrine sacrée des Celtes, le témoignage des anciens s'accorde avec plusieurs documents dont la critique moderne admet rautlienticilé. Voyez surtout deux chants de Thaliesin [Myvyrian archcologn, 20, 27), et le poëme des Sme.s. publié p;ir M. de la Villemar([;ié [Cluints populaires (le la Bretagne, t. I). — Pour les institutions celticpies, voyez aussi Tacite, Agricola ; les lois galloises de Hoël le Bon; tome 1"' de V Histoire d' Irlande Ae Moore, et les reclierclios de M. de Courson sur V Histoire des pruples bretons. — En ce qui concerne les langues et la poésie, Pictet, de V Affinité des longue^ celtiques avec le sanscrit; le savant recueil do M. de la Villemarqué; miss Brooke, Relies of ancien t Irish poetry. La légende de S. Samson est tirée du Liber Landavensi!^. C'est Diodore de Sicile (v. 32, §5) qui accuse d'anthropophagie plusieurs tribus irlandaises.
r,l cil A PITRE V.
des Celtes et des Germains. Les divinités inférieures viennent ensuite avec leurs atlributions distinctes, leurs généalogies, leurs aventures et leurs combats. Cette mythologie a son expression dans un culte pompeux. Rien ne ressemble plus aux descriptions ilii sanctuaire suédois d'Upsal que les temples des villes slaves de Rugen, deStettin, de Rlietra, de Kiew, d'Arkona, qu'on représente peuplés de statues d'or, entourés de bois sacrés, où les provinces voisines envoyaient des offrandes et sollicitaient des oracles. La fondation de ces cités sacerdotales était déjà une tentative pour retenir et policer les peuples. On y voit l'autorité des prêtres plus grande que celle des chefs de guerre, et tous les signes d'une constitution théocratique souvent ébranlée, jamais détruite. Mais le lien le plus fort qui contînt les nations slaves, qui les empêchai de se dissoudre, c'était hi chaîne des souveniis historiques. Les poëmcs qui les conservent ont toute la popularité, toute l'opiniâtreté des vieux chants de l'Allemagne : on reconnaît le même génie épicjue, les mêmes fables sous d'autres noms. Si les paysans du Rhin font voir le rociier où Siegfried combattit le dragon et la forêt où il mourut par la trahison de ses proches, les l'olonais ont longtemps chanté le roi Crocus, vainqueur du serpent, et tué à la chasse par les émissaires de son frère. On montre encore les os du reptile scellés dans les murs de la cathédrale de Cracovie. Ces traits sont déjà frappants, mais l'annloaie des langues est décisive. Les idiomes slaves ont leur place marquée enlri' le sanscrit et le golhi(iue ;
LA POÉSIE. 'l'tô
seulement, par l'abondance de leurs voyelles, par la richesse de leur forme grammaticale, ils tiennent de plus près à l'Orient. Tout s'accorde pour conlirmer la tradition des Slaves, qui les faisait venir du voisinage de la mer Noire, du berceau commun des Germains et des Celtes (1).
Ainsi s'établit l'incontestable fraternité des nations Fiatemii*
des
germaniques avec les deux grands peuples du Nord en •'eSp^éns!'' même temps qu'avec les peuples policés du Midi. Quelque différente que soit la destinée des uns et des autres, ils donnent tous le spectacle de la même lutte. Il n'en est pas de si barbare oij l'on ne voie un reste de civilisation qui se défend; il n'en est pas de si cultivé où l'on ne touche au vif je ne sais quelle racine de barbarie que rien ne peut arracher. Au fond des sociétés, comme au fond de la conscience humaine, on retrouve la loi et la révolte; on retrouve la contradiction, le désordre, c'est-à-dire ce que Dieu n'y a pas mis. L'histoire, comme la tradition, aboutitaumystèredela déchéance : nous arrivons, par un chemin bien long, à une vérité bien vieille ; mais rien n'est plus digne de la scienceque de donner des preuves nouvelles à de vieilles vérités.
(l)Procope, Bell. Goth., 3, A : OiV-tùdi ^è èv )caÀûëat; oîjcTpal; â'ieoxr)vwasvoi TTcXXtu u.èv «.t: àXXTiXwv, i^.v.èvizt; 8ï w; xi woXXà tÔv tv;; èvcDcrdcCo;
£V.acrTC'.7 wpov. Helmoldus Nigelliis, CJironic. Slavorum,\,bô, etc.: « Inter multiforiîiia Slavoruin numina praepoUet Swantewit, deus terrse Rugianorum... » Ibid. 3 : « Hos vero (inferiores deos) distributis officiis de sanguine ejiis processisse... » Ibid., 12 : « Sacerdos adnutiim sortiuniet porro rex et populus ad nutiim ejus pendent. » Cf. Jornandes. de fichus Gelicis, 5. Ditniar de Mersburg, Adam de Brème, et la Vie de S. Otton de Bamberg, apicd Bolland., JuL, I. Nestor, Chronic., II. — Bopp, Vertllcicltoule Grammatih, préface de la deuxième livraison.
y7r. CHAIMTRE V.
Tout le travail des siècles ne consiste qu'à réparei celte déchéance, à effacer cette contradiction, à remettre l'unité, la paix dans l'homme, dans les peuples, dans le genre humain. C'est ce que je vois commencer au sein de la famille européenne, à l'époque où, resserrée dans les vallées de l'Asie occidentale, elle attendait l'heure de se disperser. Quand le moment de la Providence fut arrivé, les Indiens et les Perses prirent leur route vers le Sud. L'essaim de peuples d'où devaient sortir les Grecs et les Latins se dirigea du côté de l'Occident; les Celles, les Germains et les Slaves ne trouvèrent devant eux que les froides plaines du Sej)lentrion, et il semble que leur partage était mauvais. Pendant vingt siècles leurs frères possédèrent les plus belles contrées de la terre, fondèrent des cités, des écoles, et firent à eux seuls toutes les affaires publiques de l'humanité. Les conquérants, les législateurs, les philosophes, se succédaient, travaillant sans le savoir à unir les peuples méridionaux par une civilisation commune, qui s'acheva sous la garde, et pour ainsi dire sous le mur de l'empire romain. Quand cet ouvrage fut accompli, il ne resta plus que de renverser le mur et de livrer l'entrée aux hommes du Nord, afin de composer celte société plus grande qui devait être la chrétienté. Les Germains se trouvaient en mesure de répondre à l'appel : ils avaient crû et multiplié dans l'ombi'e; et, s'ils étaient assez barbares pour renverser l'empinromain, il leur restait assez de lumières pour rt'bàlir sur ses ruines.