‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 4)Chapitre 23 sur 30 · CATALOGUE · texte numérisé non relu

CATALOGUE

DES SUrriRSTITION^ ET DES PHATIQUES PAÏENNES Rl'PANDl'ES CHEZ LES FRANCS.

Drcssi' au concile de Lepliiies, 745 (1).

A la suite du capitulaire de Carloman, portant publication du concile de Leptines, on lit le document qui suit, et dans lequel il faut reconnaître un certain nombre de rubriques, répondant sans doute à autant de chapitres perdus, où l'on avait traité des superstitions contemporaines. Ce fragment si court n'en est pas moins un des monuments les plus instructifs du paganisme germanique. On y voit des temples encore debout, des idoles avec leurs prêtres et leurs prêtresses, plusieurs sortes d'augures et de sacrifices, des processions en l'honneur des anciens dieux, dos fêtes célébrées sur les tombeaux, enfin les mêmes insfitulious, les mêmes pompes que chez les peuples les plus polis de l'antiquité. Si cependant les fêtes de Wodan et de Thor ont perdu de leur splendeur, si les simulacres, par exemple, ne sont plus que des mannequins en haillons, il faut se souvenir qu'on est au milieu du huitième siècle, et qu'il y a plus de deux cents ans que Childebert et Clotaire ont ordonné la destruction de tout ce qui rappelait l'ancienne idolâtrie.

u 1. Du sacrilège qui se commet auprès des sépultures. — 2. Du sacrilège qui se commet à l'occasion des morts, c'est-à-dire des complaintes funèbres qu'on appelle dadsisas (2). — 5. Des

{{) ludiculus superstitionum et paganiarum ad concilium Liplinense.

(2) « De sacrilegio super defimctos, id est dadsisas. >^ M. ••rimm |piopnsp (lo donner îi r.o mot le sens dfl cbnnts futiMippa.

♦•20 rSOTKS

priiliquos honicnses {ftpurcalibus) du mois do février. — 4. Des cluipelles {casulis) ou oratoires des païens. — U. Des sacrilèges (|ui se coininetteiit dans les églises. — 6. Des sacrifices qu'on fait dans les forêts, et qu'on appelle nimidas. — 7. Des oblations qu'on fait sur les pierres. — 8. Du culte rendu à Mercure ou à Jupiter (1). — 9. Du sacrifice adressé à quelqu'un des saints. — 10. Des phylactères et ligatures. — 11. Des fontaines où l'on sacrifie. — 1*2. Des enchantements. — 15, Des augures qu'on tire des oiseaux, des chevaux, du fumier des bœufs, ou de l'éternument. — 14. Di>s devins ou sorciers. — 15. Du feu sacré qu'on obtient en frottant deux morceaux de bois, et qu'on nomme uodfijr. — 16. De la cervelle des animaux. — 17. Des superstitions païennes attachées au foyer des maisons, et au commencement de quelque ouvrage. — 18. Des lieux sans niailres qu'on honoie comme sacrés. — 19. D'une prière que les gens de bonne foi appellent prière de Sainte-Marie. — 20. Des fêtes célébrées en l'honneur de Jupiter ou de Mercure. — 121 . De l'écUpse de lune, où Ton crie Vince luna. — 22. Des tempêtes, des cornes et des limaçons. — 25. Des sillons tracés autour des domaines (2).

— 24. De la procession païenne qu'on nomme yrias, et qui se fjiit avec des habits et des chaussures déchirés. — 25. De l'usage où l'on est de considérer tous les morts comme autant de saints.

— 26. Du simulacre poudré de farine (5). — 27. Des simulacres qu'on fait avec des haillons. — 28. Du simulacre qu'on porte dans les champs. — 29. Des pieds et dos mains de bois dont on se sert, à la manière des païens. — 50. De l'opinion où l'on est que certaines femmes commandent à la lune, et qu'elles peuvent airacher le cœur des hommes, ce qui est la croyance des idolàlres. »

(1) « De sacris Mercurii vel Jovis.» C'est la trailuclione latine des noms lie Woden et de Tlior.

(2) C/esl prolniblenient le sillon tjui servait à consacrer I héritage.

(5) Je crois recoiuiaîtrc le siinnlacre de l'hiver, qu'on |tiêcipilail dans le Rhin au retour du printemps.

ET PIÈCES JUSTIFICATIVES. Wi

LETTr.E DE PÉTIIÂIIOUE.

tE CULTE DU RHIiN A COLOGKE AU QUINZIÈME SIÈCLE (Ij.

(( Je venais de quitter Âi.v-la-Chapclle, mais non sans m'èlie baigné dans les eaux qui passent pour avoir donné leur nom à celte ville, et qui sont liédes comme celles de Baïa. Cologne me reçut dans ses murs, assise sur la rive gauche du Rhin, cité fameuse par sa situation, par son fleuve et par son peuple. C'est merveille, sur une terre barbare, de trouver tant de civilisation, une ville si magnifique, chez les hommes tant de gravilé, tant d'élégance chez les femmes! Il se trouva que j'arrivais la vigile de Saint-Jean-Baptiste, et déjà le soleil penchait vers son coucher. Aussitôt mes amis (car là aussi j'avais des amis que la renommée m'avait faits avant le mérite) m'emmenèrent, du Heu où j'étais descendu, an bord du fleuve, où ils me promettaient un curieux spectacle. On ne m'avait point trompé, car toute la rive était couverte de plusieurs rangs de femmes, troupe innombrable et charmante. Je demeurai comme ébloui. Grands dieux! quelle beaulé, quels visages, quelles parures! Il y avait de quoi éprendre quiconque eût apporté un cœur libre d'amour. Je m'étais arrêté sur un point un peu élevé, d'où je pouvais considérer ce c|ui se passait. La foule était plus grande qu'on ne peut croire, et cependant sans désordre : toutes s'empressaient à l'envi, et beaucoup, le front couronné d herbes odorantes, les manches l'etroussées derrière le coude, baignaient dans le courant leurs

(I) F. Petrarclia, de Rébus [(anilidi'ibus episiolx, Wh.l, c[). -i. Je n'ai pu iireiii|)ôclici' lie citer cette charmante lethc de l'ctrarque, encore qu'on y sente trop celle faiblesse de cœur qui iil le lourment de ^a vie, mais qui l'ut expiée par le repentir de sa vieillesse.

i-n NOTES

mains blanches ol louivs ras, on échangeant je ne sais quels doux niuiimues que je ne comprenais point. Jamais peut-être je n'ai mieux éprouvé hi vérité de ce vieux proverbe qui a l'assentimenl de Cicéron : « Qu'au milieu d'hommes qui parlent une langue i( inconnue, on est comme sourd et comme muel. » Une seule consolation me restait, c'était d'avoir des inlerprètes excellents. Car, avec tout le reste, il faut encore admirer ceci : qu'un tel climat nourrit des esprits inspirés des Muses. Si donc Juvènal admire que la Gaule éloquente ait formé des avocats bretons,

Gallia causidicos docuit facunda Britaimos, il pourrait aussi admirer que la Germanie savante nourrisse des poêles harmonieux,

hocta ({uod argutos alyit Germania vales... « C'étaient ces compagnons qui, selon le besoin, me servaient d'oreilles pour entendre, ou de langues pour répondre. Je m'adressai donc à l'un d'eux, dans mon étonnement et mou ignorance de ce qui se passait, et je l'interrogeai par ces vers de Virgile :

Quid vidt conciir.>us ad aniiicm?

Ouidve petuiit uiiinKC ?

« On me répondit que c'était l'antique usage de la nalion , que c'était la persuasion de tout le peuple et surtout des fennnes, qu'avec l'aljlution de ce joui- le lleuve emmenait tous les maux qui menaçaient l'année, et qu'ensuite il n'arrivait plus rien que d'heureux : qu'ainsi chaque année cette cérémonie lustrale était observée avec une infatigable fidélité, et le serait longtemps encore. A quoi je répondis eu souriant : « Trop heureux les peuples « du Uhin, puisqu'il enqxirte leurs misères! Jamais ni le Pô ni « le Tibre ne suffirent à balayer les nôtres. Grâce à votre fleuve, « vous envoyez aux .\nglais les maux qui vous menacent. Volon- « tiers, nous enverrions les nôtres aux peupli-s il'.MVicpje et d 11- »< lyrie. Mais il parait que nos fleuves sont Irop paresseux! » Kl, connue il se faisait tard, nous nous leliràmes en riant, u

YiNGLINGA SAGA.

ir,.\i)niuiNb m: i.x .%atio.n suédoisk, ses 1'Iîemiei;< lÎTAiiLi^stMiNTs

ET SES PREMIÈr.ES LOIS (I).

« La leire qui est à l'orient du Tan;iïs fut anciennement appelée Asaland ou encore Asaheim, c'est-à-dire la terre et la demeure des Ases ; et la ville capitale du pays reçut le nom d'Asgard. Dans cette ville fut un prince nommé Odin : et il si' faisait là de grands sacrifices, et c'était la coutume que douze chefs plus puissants que les autres prissent soin des immolations et lendissent la justice au peuple, d'où vient (pi'on les appelait Diar et Drottnar, c'est-à-dire dieux ou seigneurs, et que tout le peuple leur rendait honneur et obéissance. Odin remportait sur tous les autres par ses voyages lointains et par la science de la guerre, cai- il avait soumis à ses lois beaucoup de pays et de royaumes. Il fut si heureux dans les combats, qu'il en levint toujours victorieux et chargé de butin; c'est pourquoi ses compagnons d'armes restèrent persuadés que la victoire lui appartenait, quelque part qu'il combattît. Quand ses hommes allaient à la guerre ou s'engageaient dans quelque entreprise, ils avaient coutume de se faire bénir par l'imposition de ses mains, espérant ainsi un heureux succès en toutes choses. Bien plus : si quelques-uns d'entre eux se trouvaient en péril sur terre ou sur mer, ils invoquaient sui'le-champ le nom d'Odin, comptant sérieusement sur son secours et comme s'il était avec eux. 11 visita plusieurs fois des contrées

(1) Heiius Krlngla, Ilistori;c rcgiim scplciilrioiiiiliuiii a Siiorro Sturlcsuiiiilie coiiscriptaj, ijuas illiisliuvit l'criii^skiœld; Stucklioliii, lO'J?, cap. Il, 5, i, 5, 8.

m NuTKS

si cloignùes, qu'il lui lallul plusieurs aiiiiécs pour iiidtroiin à ses voyages.

« Odin avait deux frères, Ve et Vilir. (".'élaiont eux (jui gouvernaient en son absence. 11 arriva qu'une fois ()din s'élanl rendu dans un autre pays très-éloigné et son absence prolongée ayant fait désespérer de son retour chez les Ases, ses frères se partagèrent son lièritagc et son royaume, et tous deux prétendirent à la main de Frigga, son épouse. Mais, bientôt apiès, Odin de retour ramena son épouse dans la couche nuptiale.

« Odin conduisit son armée contre les Vanes. Mais ceux-ci étaient sur leurs gardes : ils défendirent leur pays, et la victoire resta en suspens. Chacun des deux peuples ravagea les terres de l'autre, et ils se firent beaucoup de mal. A la fin, las de la guerre des deux côtés, ils tinrent une assemblée solennelle, oVi ils conclurent la paix en se donnant mutuellement des otages. Les Vanes donnèrent pour otages à Odin deux de leurs hommes les plus puissants, Niordh le riche et son (ilsFreyr. De leur côté, les Ases donnérentundesleurs, nommé llœner, qu'ils regardaient comme destiné à devenir chef, à cause de la beauté et de la majesté de sa personne ; ils lui avaient adjoint un nain appelé Mimir, le plus sage d'entre eux. Les Vanes, en retour, avaient livré Quasir, le plus éloquent des leurs. .Mais à peine Hœner fut-il arrivé au pays des Vanes, qu'il devint leur chef, et Mitnir l'assistait de ses conseils. Or, quand Hœner tenait rassemblée pour rendre la justice ou pour expédier d'autres affaires, et qu'en l'absence de Mimir il avait à résoudre des questions difficiles, c'était sa coutume de dire : « Que d'autres en jugent. « C'est pourquoi les Vanes, pensant que dans cet échange d'otages ils avaient été trompés par les Ases, prirent Mimir, lui coupèrent la tête, et la renvoyèrent aux siens. Odin reçut la tète, l'embauma d't.romates et fit par ses enchantements qu'elle s'entretint avec lui et lui révéla beaucoup de mxstèies. Il préposa Niordh et Freyraux sacrifices des dieux et ils furent appelés dieux chez les Ases. ISiordli avait une fille nommée Freya, qui fut prétresse : ce fut aussi la première i|ui

enseigna aux Ases l'art magique appelé Sé?id,très-praliqué chez les Vanes. Au temps où Niordh habitait au pays des Vanes, il avait épousé, selon leurs lois, sa propre sœur, qui lui avait donné ces deux enfants, Freyr et Freya. Mais chez les Ases le mariage était défendu entre des personnes si proches par le sang.

« A partir du point où le soleil se lève en été, jusqu'à celui où le soleil se couche en hiver, s'étend une longue chaîne de montagnes très-hautes, qui sépare le royaume de Suède de tous les autres. Au midi, et non loin de ces montagnes, est le pays des Turcs : c'était là qu'Odin possédait un grand territoire. En ce temps, les généraux des Romains parcouraient la terre et met. talent sous leurs lois tous les peuples, d'où vint que plusieurs chefs abandonnèrent leurs possessions. Or, comme Odin était très habile dans la divination et dans toute sorte de connaissances, il prévit que sa postérité régnerait dans le Nord. C'est pourquoi, laissant à ses frères Ve et Vilir le gouvernement de sa ville d'Asgard, lui-même s'éloigna avec le reste des dieux et un grand nombre d'hommes, et se dirigea d'abord du côté de roccident, vers le royaume de Garderikie ; puis il tourna au midi vers la terre des Saxons. Odin soumit donc plusieurs royaumes en Saxe, et, comme il avait plusieurs fils, il les y établit pour défendre la terre conquise. Ensuite il se choisit une demeure vers le nord, au bord de la mer, en un lieu appelé aujourd'iiui Odensé, dans l'île de Fionie. De là, il envoya Gefione du côté du septentrion, au delà du détroit, pour y chercher de nouvelles terres. Ch(Mnin faisant, elle alla trouver Gylfo, roi de Suède, qui lui donna un champ de terre labourable. Puis, arrivant au pays dos Géants, elle eut de l'un d'eux quatre fds, qu'elle changea en bœufs. Elle les mit à la charrue, détacha tout le champ et l'entraîna dans la mer du côté de l'occident, où elle s'arrêta près de l'île d'Odin ; et tout son soin fut de cultiver cette terre, qui est appelée maintenant Sélande. Skiold, fds d'Odin, devint l'époux de Gefione, et s'établit avec elle dans la ville de Lethra. Au même endroit de la Suède d'où le champ fut détaché, se trouve aujourd'hui un lac V. G. I '28

sinueuv appelé Mœlar, el les golfes du lac répoiuleiit parfaitement aux caps de Sélande. Sur cette aventure, Biagi l'Ancien a composé le chant suivant :

« Gcfione, riche en or, — enleva au roi Cijlfo — la terre qui devait ac- « croître le Danemiirk. — Elle Tarracha d'un élan si fort, — qu'autour des « bœufs attelés — la nier rejaillissait comme une jilnie impétueuse. — Et, « pendant que les taureaux marchaient tirant ce poids énornie, — ils por- (1 taiont sur leurs fronts huit blanthcs étoiles. »

« Odin connut donc qui' la terre était bonne du côté de l'orient dans le royaume de Gylfo ; et, s'y étant rendu, il conclut un traité avec le roi ; car celui-ci comprit qu'il avait peu de force pour résister aux Âses. En effet, Odin et Gylfo ayant lutté en toute sorte de sortilèges et d'enchantements, les Ases furent toujours les plus forts. Odin fixa son séjour au bord du lac Mœlar, au heu qu'on appelle l'ancienne Sigluna; où, ayant élevé un temple magnifique, il rétablit les sacrifices selon la coutume des Âses- Il devint maître de tout le pays autour de Sigtuna, et assigna des résidences et des demeures à chacun des sacrificateurs. Niordh s'établit à Noatun; Freyr, à Upsal; Heimdall, à Himmelbœrg; Thor, à Trudvanger ; Balder, à Bredablik ; et tous reçurent d'Odin des terres cultivables.

« Odin remit en vigueur pour son pays les anciennes lois des Ases. 11 y était ordonné que la dépouille des morts serait hvrée aux flammes, où l'on jetterait aussi leurs richesses. Odin ajouta qu'autant on brûlerait de richesses sur le bûcher, autant le mort en emporterait dans la Valhalla. Ceux qui, de leur \ivant, avaient enfoui des trésors en terre, devaient en jouir aussi dans l'autre vie. Il y avait ordre de jeter dans la merles cendres des bûchers ou de les couvrir de terre amoncelée. On devait élever aux chefs et aux princes des tertres funéraires, afin de les ra{>peler à la mémoire de la postérité. Aux honnnes vaillants et qui s'étaient distingués de la foule par de grandes épreuves, on devait ériger de.s pierres monumentales, et cette coutume se conserva long-

temps chez les nations qui suivirent. Odin voulut encore qu'il y eût un premier sacrifice aux premières brumes pour obtenir d'heureuses moissons; un second au milieu de l'hiver, pour les autres biens de la terre, et une troisième fête au commencement de l'été : c'était le sacrifice de la victoire. Par toute la Suède, chaque tète payait une pièce d'argent à Odin, qui, en retour, se chargeait de défendre le territoire, de repousser l'ennemi et de veiller aux sacrifices de l'année. »

YIIl

Page 1