‹ uvres complètes de A.-F. Ozanam (volume 5)Chapitre 23 sur 33 · HISTOIRE POÉTIQUE DE VIRGILE · texte numérisé non relu

HISTOIRE POÉTIQUE DE VIRGILE

Jusqu'ici, la Divine Comédie s'est annoncée comme un monument chrétien : et dès l'entrée nous y avons trouvé le symbolisme dont les images couvrent encore le portail de nos vieilles basiliques. Aux portes des églises on représentait souvent Adam et Eve, l'arbre et le serpent, et les animaux qui personnifiaient les sept péchés : au-dessus le jugement dernier^ et plus haut encore les anges prenant pitié de l'homme, les saints patrons du lieu, et la Vierge enfin triomphant de la sévérité des justices divines. — Ainsi Dante dans la forêt renconire les trois bêtes, symboles des trois concupiscences; la sombre porte de l'enfer où mène le chemin de perdition; et les trois femmes bénies qui assistent le poëte et qui ont résolu de le sauver, Virgile y paraît, mais comme dans le mystère des vierges sages, avec un rôle chrétien. Cependant, il ne faut pas s'y tromper, Virgile représente la science antique que le moyen âge ne réprouva jamais. Il faut qu'elle ait sa place dans le monument. Le souvenir des poètes classiques n'abandonnera pas Dante; il les recherche, il se mesure avec eux, il enrichit son édifice de leurs dépouilles.

COMMENTAIRE DU CIlANï XXU. 505

Diinte reproduit les idées de Virgile. Croit-on que Virgile ne reproduise pas les pensées d'aulrui? — Le mérite de l'art n'est pas de trouver des pensées. Les pensées sont, comme l'air et la lumière, le patrimoine de tous. Il y a moins de différences entre les hommes qu'il ne paraît; chez toutes les intelligences se retrouvent ces Irois notions : l'àme, le monde, Dieu. L'éducation multiplie encore ces ressemblances. Les mêmes idées circulent, tourbillonnent autour des esprits. Mais le plus grand nombre, distrait, indifférent, les laisse passer en désordre comme des rêves. Les forts les saisissent, les arrêtent, les soumettent, les mettent en ordre, les font servir à leurs desseins.

Les hommes de génie sont comme les rois qui reçoivent de toutes mains. Dieu se montre tout-puissant quand il fait toutes choses de rien. Il ne l'est pas moins quand de toutes choses il fait cette unité harmonieuse qui est le monde.

Nous avons commencé l'étude d'une loi de l'esprit humain peu connue, et qui jette un grand jour sur les obscurités du moyen âge, c'est que les lettres comme les empires ont deux histoires, l'une véritable qui s'adresse à la mémoire des hommes, l'autre fabuleuse qui s'empare des imaginations : la première qui sauve pour ainsi dire le corps et la substance des choses passées, la seconde qui en garde l'àme. La fable c'est l'auréole qui se forme autour d'une tête illustre, c'est cette transfiguration qu'on lui fait subir pour la rapprocher de l'idéal, c'est la gloire.

Nous avons vu naître la tradition labiilciisc dans l'école, Homère, Eschyle, Esope et les sept sages, Démosthènes, Ilippocrate, Aristote ot Platon. Mais rien n'éi^ale la destinée de Virgile.

Virgile chez les anciens. — 1 . Quand Y Enéide eut ravi tous les esprits par ses jjeautés, les granniiairiens qui la commentèrent s'attachèrent à y relever un mérite plus caché, le mérite de la science. Comme on avait voulu reconnaître dans Homère tout le savoir de la Grèce, on voulut que toutes les connaissances de l'antiquité latine fussent rassemblées dans Virgile. Servius ^ y trouve la théologie des Égyptiens et témoigne qu'on a écrit sur ce livre des traités entiers. H relève, dans les connaissances de Virgile, la science des cérémonies sacrées. Macrobe, dans ses Saturnales, y admire une profonde étude du droit augurai, et peu s'en faut qu'il ne lasse du poëte un souverain pontife. U lui accorde un grand savoir astrologique. 11 déclare que Virgile a su parfaitement toutes les opinions des philosophes et a montré, au sixième livre de VÉnéide, combien il avait approfondi toutes les sciences divines et humaines. Sénèque (de Brevitate vUx, ix) dit de Virgile : Divino furore instinctus salutare carmen canit.

Virgile savant, initié, arrivé jusqu'à la magie, n'a plus qu'un pas à faire pour entier dans le monde surnaturel. Donatus et Phocas, Virgiliivita. Sa mère rêva qu'elle enfantait un laurier; une branche de peuplier, plantée le jour de sa naissance, dépassa bientôt toutes les branches plantées pour les enfants du même âge; l'enfant ne poussa pas de cris, il jeta sur le monde un regard serein ; la terre poussa pour lui des fleurs et des gazons, et sur ses lèvres un essaim d'abeilles vint poser un rayon de miel.

H mourut avant la vieillesse, laissant son œuvre inachevée; il disparut comme ces dieux qui rentrent dans leur nuage. — Culte de Virgile. Silius Italiens vénérait une image de Virgile, célébrait sa naissance et visitait, de même que Stace, son tombeau comme un temple. Alexandre Sévère avait l'image de Virgile dans son laraire et lui rendait les honneurs divins. Le jour de sa naissance, aux ides d'octobre, était compté parmi les fêtes du. calendrier romain ; Do-

* In antiquis invenimus opus hoc appellatum esse non jEneida, sed gesla populi Romani. (Servius, ad lib. VI ^n.)

naliis (lib. 1) atteste que les femmes allaient en pèlerinage à l'aibrc de Virgile, et, selon Jovien, son tombeau resta entouré trun culte religieux. Sortes Virgilianx consultées par Adrien, Claude II, Alexandre Sévère : ce dernier tomba sur ce passage :

Eicudent alii spiranlia moUius œra

Tu rcgere iiiiperio populos, Romane, mémento.

Virgile chez les chrétiens. — Quand les païens en faisaient un oracle, comment les chrétiens n'en auraient-ils pas fait un prophète?

Virgile est enseigné dans les écoles des chrétiens. Ils ont la même foi à son savoir. Saint Augustin le coujpte parmi les sages et le loue d'avoir parlé comme un philosophe, comme un platonicien. {De Civit. Deiy lib. IV, X, Xlll, XIV). 11 s'att;iche, dans le sermon sur la prise de Home, à prouver que Virgile n'a point trompé en disant des Romains : Imperimn sine fine dedi. Saint Jérôme, si rempli de Virgile, se plaint de ce que les prêtres savent ce poëte par cœur. Fulgentius Planciaiies (de AHajovia Ubrorum Virgilii) suppose que Virgile lui apparaît et lui explitpie comment V Enéide est l'histoire allégorique de l'homme depuis s;i naissance représentée par le naufrage. Dès le premier vers, Arma vinmique cano Trojx qui primiis (ib oris; Anna, c'est la force, le monde corporel; vivnm, c'est la sagesse, le monde spirituel; 'primxis, c'est le nombre, c'est le monde artificiel : ainsi trois choses, avoir, régir et orner; la nature, la science et le bonheur. Fulgentius remarque le rappoi t de cette doctrine avec l'Écriture sainte. Virgile en est ravi.

Virgile "VnoPHÈTE dans la quatrième églogue. — Disco)irs prélé par Eusèbe à Constantin devant les Pères de Nicée. Traduction grecque de la quatrième églogue :

2(Xs/t^E; MoÛTat, pî'/â/ï;v 'j/âriv vptvîc-ojaîv \\/.îi T.OLo^i'jrj- ccJji;, uy^jjy' èûarôv paai/ija,

u Quelle est cette \ierge, si ce n'est celle qui conçut de lEspiit saint? Nous croyons que ces paroles, sous le voile de l'allégoiie, ont

à la fois leur clarté ot leur obscurité. Je pense que le poêle connut le mystère bienheureux de nolrcî Sauveur, mais pour éviter la cruaulé des hommes, il a tourné les esprits vers des idées qui leur étaient familières en les exhortant à dresser des autels au nouveau-né. »

Lactance (Instit. vn, 24) voit dans la même pièce l'annonce du règne de mille ans : Cedet et ipse mari vector.

Mais saint Jérôme condamne ces interprétations. {Ep. LUI, ad Paulin.) {( Comme si nous n'avions pas lu des centons d'Homère et des centons de Virgile, et qu'il fallût faire de Virgile un chrétien sans le Christ pour avoir dit :

Jam redit cl Virfto, rcdeunt Saturnia resna. n

Virgile au moyen âge. — Nous avons vu comment Virgile arrivait aux portes du moyen âge avec un double cortège : d'un côté les païens en faisaient l'interprète de toute la science antique, un pontife et un demi-dieu. Les chrétiens croyaient reconnaître en lui la saine philosophie, les pressentiments de la révélation, l'oracle qui avait annoncé la naissance de l'Enl'ant divin. Ils lui jetaient sur les épaules le manteau de prophète et l'introduisaient dans leurs écoles. Mais il n'y était pas accueilli sans scrupules.

Au sixième siècle Virgile et le Code théodosien font le texte de l'enseignement. {Greg. Tur. , IV, 47 . ) — Les faux Virgile de l'école de Toulouse. Saint Didier de Vienne explique Virgile à ses élèves. Mais saint Grégoire le Grand s'en effraye, et saint Ouen proteste contre les fables des poètes criminels. (Prxfat. ad vit. sancti Eligii.) Saint Rémi a des scrupules. Sigulfa explique Virgile en cachette. Songe de saint Odon de Cluny. (Mabillon, Act. SS. Ord. S. Benedicti, sœc. V, p. 154.) Comme il avait désiré lire les vers de 'Virgile, il lui fut montré en songe un vase très-beau à l'extérieur, mais tout rempli de serpents... et à son réveil il comprit que les serpents figuraient la doctrine des poêles, et le vase oii ils étaient cachés le livre de Virgile.

Cependant Virgile l'emporte, A la fin du dixième siècle on lit dans un poëme de Walther, de Vita sancti Christophori :

Omnibus excellens docuit nos musa Maronis.

COMMENTAIRE DU CHANT XXIf. 369

Virgile est accepté iioii-scnloiiuMil comme poëlc, mais comme philosopljo. — Commentaire de Bernard de Chartres sur le sixième livre de V Enéide. « Nous trouvons que, dans le texte unique de V Éjiéide, Virgile a porté la préoccupation d'une dou])le doctrine. Tel est le témoignage de Macrobe, qui a montré la vérité pliiiosophiqne du poëme et qui n'a point oublié l'exposition de la table poéticpie. Voyons donc maintenant le sens philoso[)lii(iue de ces tictions. Virgile en tant que plnlo>oplie a voidu décrire la condition de la vie humaine... ce que soufire une ame placée temporairement dans un corps mortel. Enée est l'àmc, les sept vaisseaux les sept volonté^, le corps c'est l'enfer, b

Virgile dans l'Eglise. — Viri^ile ne serait jamais arrivé à cette fortune, il n'aurait pas triomphé des résistances sans ce renom de prophète et de précui*seur du Christ. Le génie bienveillant du moyen âge est disposé à reconnaître dos pressentiments chrétiens dans toute l'antiquité, il acceptait les oracles des Sibylles.

Dans le mystère de Noël, à Rouen, Virgile vient immédiatement après les prophètes ^ Maro, Maro, vaste gentilmm, da Christo testimonium. Virgilius in juvcnili habitu bene ornatus respondent :

Ecce polo demissa solo nova [>rogenies est.

L'ne prose de Maiiloue, citée par Bettinclli, suppose une visite de saint Paul au tombeau de Virgile :

Ad Maronis niansoUciiin Ductus, fudit super oum Pia; rorein lacrymaj.

Qucm te, inqiiil, reddidisscm, Si te viviiiu iiivenisseni, Poetarum maxime.

Virgile da>s la Fable. — Virgile a paru sur la scène populaire des mystères, il i'audra qu'il subisse toutes les conséquences de la

' Ducange, Glossarium ad script, med. et inpm. latinifatis, III. 255, va. Heiischel.

370 LE PURGATOIRK.

popularité. Virgile trompe le diable et s'empare de son livre. {Chronique hollandaise et Guerre de la Warthiirg.)

Virgile à Rome. Saint Paul vient à Home où il apprend la mort de Virgile. Il se n et en qucie de ses livres. Ils sont dans un lieu profond on l'on ne peut pénéirer qu'au milieu des tonnerres. Au fond est l'image de Virgile, assise sur une grande ehaire et autour de lui ses livres par monceaux. Deux cierges à droite et à gauche. Un arclier visant vers la lampe. Mais saint Paul ne ])eut entrer à cause de deux hommes de cuivre qui frappent avec de lourds marteaux. {Image du monde, citée par Edelestand du Méril.)

Virgile à Bahylone, oùileulève la fille du Soudan. Virgile à Tolède, où le roi le retient prisonnier sept ans, après quoi l'archevêque le marie à donalsabel.

Virgile à Naples. Il contient les éruptions du Vésuve. Il perce le Pausilippe. — Son école et la fenêtre par où il entendait la messe '.

Virgile dans l.\ Divine Comédie. — Dante l'appelle le sage fameux qui sut toutes choses ; celui qui honore tout art et toute science ; le profond docteur ; le soleil qui guérit toute vue troublée ; celui qui lui apprend tout ce que la raison peut voir.

Raphaël place Virgile dans la dispute du Saint-Sacrement. Le moyeu âge est plus équitable que les modernes qui vont sans cesse de l'un à l'autre de ces excès, ou de tout accorder à la philosophie ou de ne lui accorder rien.

Terc. 4. — Hugues de Saint-Victor. Annotationes in Ecclesiast, Homil. I, p. 76 et suiv. (Thèse de M. Weiss, p 45.) u Comme d'abord le feu prend difficilement au bois vert, mais quand il est excité par un souffle puissant et qu'il commence à dévorer l'aliment qu'on lui piésente, nous voyons s'élever des tourbillons de fumée, à travers lesquels à peine s'échappent quelques étincelles, jusqu'à ce que l'embrasement s' accroissant et toute vapeur étant épuisée, la fumée se dissipe et la flamme éclate dans toute sa splendeur... Ainsi un cœur charnel, comme un bois vert et encore tout imprégné de l'humeur de la concupiscence, s'il a reçu quel-

* Chronique hollandaise, citée par Edelestand du Méril.

que étincelle de la crainte ou de l'amour de Dieu, commence par jeter la fumée de ses passions et de ses désirs mauvais qui résistent. Puis l'àme s' affermissant, quand la flamme de l'amour vient à brûler avec plus d'ardeur et à resplendir avec plus d'éclat, bientôt tonte l'obscurité des passions se dissipe, et l'esprit purifié s'élance à la contemplation du vrai. »

CANTO XXllI

Mentre che gli occhi per la fronda verde Ficcava io cosi, come far suole Chi dielro ail' uccellin sua vita perde ;

Lo più che padre mi dicea : Figlinole,

Vienne oramai, chè '1 tempo che c' è imposto Più utilmente compartir si vuole.

r volsi '1 viso e il passo non men tosto Appresso a' savi, cheparlavan sie, Che r andar mi facén di nullo costOc

Ed ecco pianger e cantar s' udie, Labia mea, Domine^ per modo Tal, che diletto e doglia parturie.

0 dolce Padre, che è quel ch' i' odo?

Comincia' io : ed egli : Ombre che vanno, Forse di lor dover solvendo il nodo.

Si come i peregrin pensosi fanno,

Giugnendo per cammin gente non nola, Che si volgono ad essa e non rislanno;

CHANT XXIll

Tandis que je plongeais les yeux dans le vert feuillage, comme a coutume de laire un homme qui perd son temps à la poursuite du petit oiseau,

Celui qui pour moi fut plus qu'un père me disait : « Mon fils, viens maintenant, car le temps qu'on nous octroie veut être plus utilement employé.»

Je tournai mes regards et tout aussitôt mes pas vers les deux sages qui parlaient, de telle sorte qu'avec eux la marche ne me coûtait rien .

Et voilà qu'on entendit pleurer et chanter ces mots : Labia mea^ Domine^ d'un accent qui enfantait à la fois plaisir et douleur.

c< 0 mon doux père, commençai-je, qu'est-ce que j'entends? » Et lui : a Des ombres peut-être qui vont dénouant le nœud de leur dette. »

Comme font des pèlerins pensifs, qui rejoignent en chemin un groupe d'inconnus, se tournent vers eux et ne s'arrêtent pas ;

374 DEL PURGATOniO.

7 Gosi diretro a noi, più losto mota,

Venendo e Irapassando, ci ammirava D' anime turba tacita e devota.

8 Negli occhi cra ciascuna oscura e cava,

Pallida ncUa faccia, e lanto scema, Che dair ossa la pelle s' informava.

9 Non credo che cosi a bnccia strema

Erisilon si fusse falto secco,

l^er digiunar, quando più n' ebbe tema.

10 lo dicea, fra me stesso pensando : Ecco

La gente che perde Gerusalemme, Quando Maria nel figlio diè di becco.

11 Parean V occhiaie anella senza gemme :

Chi nel viso degli uomini legge omo^ Ben avria quivi conosciuto l' emme.

12 Chi crederebbe che V odor d' un porno

Si governasse, generando brama,

E quel d' un' acqua, non sappiendo como?

13 Già era in ammirar che si gli affama,

Per la cagione ancor non manifesta Di lor magrezza e di lor trista squama; u Ed ecco del profondo délia testa

Volse a me gli occhi un' ombra, e guardô fiso; Poi gridô forte : Quai grazia m' è questa?

15 Mai non 1' avrei riconosciuto al viso;

Ma nella voce sua mi fu palese

Cio che r aspetto in se avea conquiso.

16 Questa favilla tut ta mi raccese

CHANT XXIll. 575

Ainsi, venue derrière nous, mais nous dépassant d'une marche plus rapide, nous admirait une troupe d'ames, muette et pieuse.

Chacune de ces âmes avait les yeux caves et éteints, la face pale, et loute sa personne si amaigrie, que la peau prenait la forme des os.

Je ne(?r()is pas qu'Krisichlhon fut ainsi desséché par le jeûne jusqu'à la dernière écorce, même quand il ressentit les suprêmes terreurs de la faim.

Je disais, pensant en moi-même : Tel était le peuple qui perdit Jérusalem, quand la juive Marie mit la dent sur son propre fils.

Le cercle de leurs yeux semblait un anneau sans pierre. Ceux qui sur le visage de l'homme lisent |^^1 auraient ici bien reconnu l'M.

Qui croirait que l'odeur d'un fruit et la fraîcheur d'une eau, en excitant le désir, dussent réduire des ligures à ce point? Qui le croirait s'il ne savait comment ?

Déjà je me demandais avec étonnemenl pourquoi ils étaient si affamés; car j'ignorais encore la cause de leur maigreur, la hideuse écaille qui les couvre.

Et voici que des profondeurs de sa tète une ombre tourna les yeux vers moi et me regarda fixement. Puis elle cria d'une voix forte: «Quelle grâce m'est donnée ! »

Jamais je ne l'eusse reconnue à son visage ; mais sa voix me découvrit ce que son aspect m'avait caché.

Cette étincelle ralluma dans moi toute la connais-

576 BEL PlIRGATORIO.

Mia conoscenza alla cambiala labbia, E ravvisai la faccia di Forese.

17 Doh non contendcre ail' asciulta scabbia,

Clic mi scolora, prcgava, la pelle, Ne a (lifelto di carne che io abbia;

18 Ma dimmi il ver di le, e chi son quelle

Due anime che là ti fanno scorla; Non rimaner che tu non mi favelle.

19 La faccia tua, ch' io lagrimai già morta,

Mi dà di pianger mo non minor doglia, Risposi lui, veggendola si torta.

20 Perô mi di, per Dio, che si vi sfoglia;

Non mi fardir mentr' io mi maraviglio, Chè mal puo dir chi è pien d' altra voglia

21 Ed egli a me : Dell' elerno consiglio

Cade virtù nell' acqua, e nella pianta Rimasa addietro, ond' io si mi sottiglio.

22 Tiitta esta genteche piangendo canta,

Perseguitar la gola oltre misura, In famé e in sete qui si rifà santa.

25 Di bere e di mangiar n' accende cura

L' odor ch' esce del pomo, e dello sprazzo Che si distende su per la verdura.

24 E non pur una volta, questo spazzo Girando, si rinfresca nostra pena; Io dico pena, e dovre' dir sollazzo;

T Chè quella voglia ail' arbore ci mena.

CHANT XMII. 377

sance de ces traits défigurés, et je revis la face de Foré^ e.

«Ah! ne t'arrête pas, suppliail-il, à la lèpre qui me décolore la peau, ni à ce qui me manque de chair ;

c< Mais dis-mof la vérité sur loi, et qui sont ces deux Ames que je vois le faire cortège. Ne me fais pas attendre la parole. »

— Ta figure qu'autrefois je pleurais morte, lui répondi>-je, ne me donne pas un moins douloureux sujet de larmes, maintenant que je la vois si déformée.

« Dis-moi cependant, au nom de Dieu, qui donc vous effeuille ainsi. Ne me fais point parler tandis que je m'étonne, car celui-là ne saurait bien dire, qui est plein d'un autre souci. »

Et lui me repartit : «Du conseil éternel émane une puissance qui se répand dans l'eau et dans la plante restée derrière nous et qui m'exténue comme tu vois.

(( Toul ce peuple qui chante au milieu de ses pleurs, pour avoir suivi outre mesure Tappélit de la bouche, passe ici par la faim et par la soif, afin de retrouver la sainteté.

« Le désir de boire et de manger s'allume en nous aux exhalaisons du fruit et de la cascade qui s'étend là-haul sur le vert feuillage.

c( El plus d'une fois, faisant le tour de ce chemin, nous sentons se renouveler notre peine, je dis peine et je devrais dire consolation ;

« Car le désir qui nous pousse vers cet arbre est le

378 DEL rURGÂTORIO.

Che meno Crislo liclo a dire Eli Quando ne liberô con la sua vena.

io Ed io a lui : Forese, da quel di'

Ncl quai mutasti moiido a miglior vita, Cinqu' anni non son volti insino a qui.

27 Se prima fu la possa in te finita

Di pcecar più, clie sorvenisse V ora Del buon dolor ch' a Dio ne rimarita,

28 Corne se' tu quassù venulo? Ancora

Io ti credea trovar laggiù di sotio, Dove tempo per tempo si ristora.

29 Ed egli a me : Si tosto m' ha condolto

A ber Io dolce assenzio de' martiri La Nella mia col suo pianger dirotto, 50 Con suoi prieghi devoti e con sospiri

Tratto m' ha délia costa ove s' aspetta, E libéra to m' ha degli al tri giri.

31 Tant' è a Dio più cara e più diletta

La vedovella mia, che tanto amai, Quanto in bene operare è più soletta;

32 Chè la Barbagia di Sardigna assai

Nelle femmine sue è più pudica Che la Barbagia dov' io la lasciai.

33 0 dolce frate, che vuoi tu ch' io dica?

Tempo futuro m' è già nel cospetto, Cui non sarà quest' ora molto antica,

34 Nel quai sarà in pergamo interdetto

Aile sfacciate donne florentine

L' andar mostrando con le poppe il petto-

35 Quai Barbare fur mai, quai Saracine,

CHANT \XIII. r.7'.>

même qui conduisit le Christ avec joie jusqu'à crier Kli ! lorsqu'il nous racliela par le sang de ses veines. »

Et je lui répondis : «Forèse, depuis le jour où tu échangeas le monde contre une meilleure vie, cinq an ne se sont pas encore écoulés.

«Si le pouvoir de pécher finit dans toi, avant que survînt l'heure de la douleur hien élisante qui rend l'àme à Dieu son époux,

c( Comment donc es-lu venu si haut? Je pensais te trouver encore là-bas sous nos pieds, oiî le temps par le temps se répare.))

Et lui à moi : c< Celle qui m'a mené sitôt boire la douce absinthe des souffrances, c'est Nella ma bien-aiméeavec le déluije de ses larmes.

«Ses dévotes prières et ses soupirs m'ont tiré de la côte où l'on attend et m'ont délivré des autres cercles.

« Elle est d'autant plus chère et agréable à Dieu, ma jeune veuve si aimée de moi, qu'elle est plus seule à bien faire ;

«Car la Barbagia de Sardaigne est plus chaste que le pays barbare où je l'ai laissée.

« 0 mon doux frère, que me fais-tu dire? Un temps futur est déjà devant mes yeux, et pour lui cette heure ne sera pas encore bien loin.

«Un temps où du haut de la chaire on interdira aux effrontées Florentines d'aller montrant leur sein nu.

« Quelles barbares vit-on jamais, quelles Sarrasines ,

Cui bisognasse, pcr farle ir coverle, 0 spiritali o altrc discipline !

50 Ma se le svergognale fosser certe

Di quel che il ciel veloce loro ammanna, Già per urlnre avrian le bocche aperte.

37 Che, se 1' antiveder qui non m' inganna, Prima fien triste, che le guance impcli Colui che mo si consola con nanna.

3S Deh, fraie, or fa che più non mi ti celi; Vedi che non pur io, ma questa gente Tutta rimira là dove il Sol veli,

39 Perch' io a lui : Se ti riduci a mente

Quai fosti meco e quale io teco fui, Ancor fia grave il memorar présente.

40 Di quella vita mi volse costui

Che mi va innanzi, V altr' ier, quando tonda Vi si mostrô la suora di colui

41 (E il Sol mostrai). Costui per la profonda

Notte menato m' ha de' veri morti, Con questa vera carne che il seconda.

42 Indi m' han tratto su gli suoi conforti,

Salendoerigirandola montagna, Che drizza voi che il mondo fece torti. 45 Tanto dice di farmi sua compagna, Ch' io sarô là dove fia Béatrice :

Ouivi convien che senza lui rimagna

CHANT XXUI. 381

luixquelles il fallut, pour les faire aller couvertes, des peines spirituelles ou d'autres encore.

(( Mais si les déliontées savaient ce (jue le ciel leur prépare dans peu , déjà elles auraient la bouche ouverte pour jeter des liurlcnionls ;

((Car si le don de prévoir ne m'abuse point ici, elles seront tristes avant que le poil ait couvert les joues de l'enduit (jui aujourd'hui se console aux chansons de sa nourrice.

« Etmaintenant, de grâce, frère, fais en sorte de ne plus te cachera moi : vois que non point moi seul, mais toute cette troupe, nous regardons du côté où tu voiles les rapnsdu soleil. »

C'est pourquoi je repartis : aSi tu rappelles à ta mémoire quel avec moi tu fus, quel je fus avec toi, encore maintenant il te sera pénible d'en renouveler le souvenir.

c( De cette vie je fus détourné par Celui qui marche devant moi. Il m'en retira avant-hier, au moment où se montrait à vous dans toute sa rondeur la sœur de celui-ci.

« (Et je montrai le soleil.) C'est lui qui, à travers la profonde nuit des véritables morts, m'a conduit avec cette chair véritable qui suit ses pas.

((De là ses encouragements m'ont fait monter, gravissant et tournant la montagne où vous redevenez droits, vous que le monde a déformés.

(( 11 dit qu'il méfait compagnie jusqu'au moment où je serai auprès de Béatrix. Là il faut que je reste sans lui. »

382 DEL nilGATOlUO.

44 Virgilio è qiiesti clie cosî mi dice

(E addita'lo), e quest' altro è quell' ombra, Per cui scosse dianzi ogni pendice

45 Lo vosiro regno cbe da se la sgombra .

c< Virgile est celui qui me parla de la sorte (et je le montrai du doigt). Et cet autre est l'ombre au départ de laquelle tout à l'heure tressaillirent tous les flancs de votre royaume. »

Terc. 16. — Foièse, frère de Corso Donati, chef de la làctioii des x\oirs, homme délicat et qui aimait les bons morceaux. Ami de Dante et son allié; plus tard les discordes civiles les rendirent ennemis ; Forèse s'étaiit attaché au parti des Noirs et Dante à celui des Blancs. (Falso Boccacio.) — Aunella, femme pudique et sobre, ()ui vécut dans la tempérance avec ce gourmand, pour qui il lui fidlait préparer des mets délicats, en quoi sa vertu ne fit (pie brillei' davantage. (Benveiiuto.) — Piccarda, sœur de Gorsoet de Forèse, qui étant très-belle jeune fille, tourna son esprit vers Dieu, fit profession de virginilé, et entra dans le monastère de sainte Claire. Mais comme ses frères l'avaient promise à un gentilhomme florentin, appelé Rossellino délia Tos;i, Corso Donati qui était podestat de Bologne, vint l'enlever de force au monastère, la donna malgré elle à cet époux qu'elle détestait. Incontinent elle tomba malade, et passa dans les bras de l'Époux céleste à qui elle s'était vouée. (OU. Com.)

Dante parle peu de sa famille. Parcourez la Divine Comédie. Béatrix la remplit de ses rayons; mais jamais le poëte ne nous entretient ni de Gemma Donati sa femme, ni de ses fils, qui cependant semblent n'avoir pas été indignes de leur glorieux père, puisfjue deux d'entre eux, Pierre et Jacques, devinrent ses commentateurs. C'est donc avec un plaisir inattendu qu'on trouve dans un coin du Pui^gjdoire une scène d'intérieur, un souvenir des premiers jours, oii Dante, nouvel époux, trouvait dans la maison de sa femme de i'raternelles affections, avant que la guerre civile fût vomie détruire ce fragile bonheur.

51 . — La Barbagia de Sardaigne. — Un pays de montagnes, habité par une race barbare qui vint s'y réfugier quand les Romains s'emparèrent de la Barbarie. Cette race n'a ni lois, ni coutumes comme

COMMENTAIRE DU CFIANT XXIH. 385

les autres nations, leurs femmes sont si déslionnetes qu'on n'y conuaît pas le mariage. (Falso Bocc.) A cause tle l'extrême chaleur, elles sont vêtues d'im vêtement de lin qui ne couvre pas leur poitrine. (Benvenuto.) Le glossateurdu Mont-Cnssin ajoute : « Quand les Génois tirèrent cette île des mains des infidMes, ils ne purent piendre possession de cette montagne où Iwibile un peuple barbare et sans aucune civilisation. Leurs femmes sont vêtues d'une sorte de filet qui ne les couvre pas. »

Terc. 53. — Les peines spiriluelles et d'antres encore, selon Ben venuto. Jadis saint Grégoire avait réglé le costume des Romaines: Stib quo honcste latent. Le statnt de la commune de Florence défend aux femmes de porter des vêtements trop cchaucrés au cou. VOttimo ajoute que les peines spirituelles contre l'immodestie, lurent renouvelées eu 1551, sius l'épiscopat d'Aiinolo Acciaioli.

5r>. — La Prédiction. Bataille de .Monte Catiui. LesFIorentmset le roi Robert Ibiment la ligue guelfe. Le prince de Tarente, fièrc de Robert, vient à Florence avec 500 cavaliers. Uguccione délia Faggiola, cberdu parti gibelin, seigneiu' de Pisc et de Lncqnes, aidé de l'évêque d'Arezzo, des comtes de Santafiore, des Gibelins toscans, de Maffio Visconli qui lui avait envoyé des auxiliair- s et de vieilles bandes allemandes qui eondjatlaient au-si sous ses drapeaux, assiégeait .Monte C.itiui dans le val de Niévole. Les Florentins se miient en route pour faire lever le siège. Uguccione, inférieur en force, veut éviter h bataille. Contraint de l'acceplei', il mit les Floientins en déroule, lis laissèrent 2,000 moitset 1,500 prisomiiers. Il en resta de toutes les grandes familles nobles et des maisons plébéiennes enrichies, au nombre de 114 citoyens notables. Plnsieius péi iront dans la fuite et se noyèrent dans les marais de laGuisciana. C'était le 29 août, jour de saint Jean décollé. (Villaui.)

Page 1