CANTO PRIMO
1 Per correr miglior acqua alza le vêle
Ornai la navicella del mio ingegno, Che lascia dietro a se marsi crudele :
2 E canterô di quel secoiido regno,
Ove r umano spirito si purga, E di salire al ciel diventa degno.
5 Ma qui la morta poesia risurga,
0 santé Muse, poichè vostro sono, E qui Calliopea alquanto surga,
4 Seguitando il mio canto con quel suono, Ui oui le Piclie misère sentirô Lo colpo tal, che disperar perdono.
r> Dolce color d' oriental zafiiro,
Clie s accoglieva nel sereno aspetto Dell' aerpuro iiilino al primo giro,
()* Agli occhi miei ricomincio diletto,
Tosto ch' io usci' fuor dell' aura morta Ghe m' avea contristato gli occhi e il petto.
CIIA.M l'UKMICK
Pour courir sur de meilleures eaux, la nacelle de mon génie va hausser les voiles, maintenant qu'elle laisse derrière elle une mer si impitoyable.
Et je chanterai ce second royaume où l'ame dv l'homme se i)urilie et devient di-^nie de monter au ciel.
Mais ici ([ue l'inspiration morte se ranime, o saintes Muses! puisque je vous appartiens; et cpi'ici Calliope s'élève un peu :
Et qu'elle accompagne mes chants de cette voix qui terrassa les misérables lilles de Piérus, si bien qu'elles n'espérèrent plus de pardon.
Une douce couleur de saphir oriental qui s'étendait dans les sereines profondeurs d'un ciel pur jusqu'à la voûte étoilée
Piamena la joie à mes yeux, aussitôt que je fus sorti d( cet air de mort qui m'avait attristé les regards et le cœur.
24 DKL PURGATOUIO.
7 Lo bel pianela che ad amar conforta,
Faceva tuUo rider l'oriente,
Velando i Pesci ch' erano in sua scorta.
8 lo mi volsi a m an destra, e posi mente
Air allro polo, e vidi quattro stelle Non viste mai fuor ch' alla prima gente.
9 Goder pareva il ciel di lor fiammelle.
0 settentrional vedovo sito, Poichè privato se' di mirar quelle!
10 Com' io dal loro sguardo fui partito,
Un poco me volgendo ail' altro polo, Là onde il Carro già era sparito ;
11 Vidi presso di me un veglio solo,
Degno di tarita reverenza in vista,
Che più non dee a padrealcun figliuolo.
12 Lunga la barba e di pel bianco mista
Portava, a'suoi capegli simigliante, De' quai cadeva al petto doppia lista.
13 Li raggi délie quattro luci santé
Fregiavan si la sna faccia di lume, Ch' io '1 vedea come '1 Sol fosse davante.
14 Chi siele voi, che contra '1 cieco fîume
Fuggito avete la prigione eterna?
Diss' el, movendo quell' oneste piume:
15 Chi v' ha guidati? o chi vi fu lucerna,
Uscendo fuor dellà pro fonda notte Che sempre nera fa la valle inferna?
10 Son le leggi, d' abisso cosi rotte ?
0 è mutato in Ciel nuovo consiglio, Che dannati venite aile mie grotte?
i.a belle planèle qui conseille d'aimer faisait sourire tout rOrient, voilant de ses clartés le signe des Poissons qui la suivait.
Je me tournai vers ma droite et j'ai rètai mon attention vers le pôle oppose au notre, et je vis quatre étoiles qui ne furent connues que des premiers hommes.
Le ciel semblait se réjouir de leurs feux. 0 Septentrion ! je puis plaindre ton veuva«»e, puisque tu es privé de leur vue.
(}iiand je fus détaché de ce spectacle, me tournant un peu du coté de l'autre pôle, où l'on ne découvrait plus le Chariot,
Je vis près de moi un vieillard seul, digne, rien qu'à le voir, de tant de respects, qu'un fils n'en doit pas davantage à son père.
11 portait la barbe longue et déjà blanchissante, pareille à ses cheveux qui retombaient partagés sur sa poitrine.
Les rayons des quatre étoiles sacrées répandaient sur sa figure un si bel éclat, que je le voyais comme si le soleil eût donné sur lui.
«Qui ètes-vous, vous qui, remontant le fleuve noir, avez fui la prison éternelle? dit-il en agitant sa barbe vénérable.
« Qui vous a guidés, et qui vous a prêté le flambeau pour sortir de la nuit profonde qui obscurcit toujours la vallée de l'enfer?
c( Les lois de l'abîme sont-elles donc renversées, ou bien le ciel a-t-il changé ses décrets, pour que vous vous approchiez de ma montagne? »
17 Lo Diica mio allor mi diè di piglio,
E cou parole e con maiii e con cenni Reverenii mi fe le gambe e il ciglio.
18 Poscia rispose lui : Da me non venni :
Donna scese dal Ciel, per li cui preghi Délia mia compagnia costui sovvenni.
10 Ma da eh' è tuo voler che più si spieghi Di nostra condizion com'ella è vera, Esser non puote il mio che a le si nieghi.
20 Questi non vide mai 1' ultima sera^
Ma per la sua fol lia le fu si presso, Che molto poco tempo a volger era.
21 Si come i' dissi, fui mandato ad esso
Per lui campare, e non c' era al Ira via Che quesla per la quale io mi son messo.
22 Mostrata ho lui tuUa la gente ria;
E ora intendo mostrar quegli spirli Che purgan se solto la lua balia.
2-> Com' io r ho tratto, saria luiigo a dirti : Dell' allô scende virtù che m' aiula Conducerlo a vederli, ea udirli.
2i Or ti piaccia gradir la sua venuta : Libéria va cercando, ch' è si carn, Come sa chi per lei vila rifiuta.
2o Tu '1 sai, che non ti fu per lei a m ara In Utica la morte, ove lasciasli La veste ch' al gran di' sarà si chiara.
2) Non son gli editli eterni per noi guasti, Chè questi vive, e Minos me non lega; Ma son del cerchio ove son gli occhi casti
(IIANV I 27
Mon guide iilors s'empara de moi, et par ses paroles, par ses gestes et par ses signes, il me lit respectueusement lléchir les genoux et baisser les paupières.
Knsnile il répondit : «Je ne suis point venu de moimême. Une dame est deseenduedu ciel, de qui lesprirres m'ont fait accordera celui-ci mon aide et ma compagnie.
« Mais puisque c'est la volonté de connaître par un plus long récit notre condition dans toute sa vérité, mon vouloir ne peut être de te refuser rien.
a Celui-ci n'a pas encore vu son dernier soir, mais il en fut si près par sa folie, qu'il ne lui restait plus que bien peu de temps.
a Alors, comme je le disais, je fus envoyé à lui pour le sauver, et il n'y avait pas d'autre cbemin que celui où je me suis engagé.
«Je lui ai montré toute la nation des péclieurs; el maintenant j'entlîuds lui montrer les esprits qui se puri lient sous tes lois.
« Comment je l'ai entraîné, il serait long de te le dire, f^'en liant descend une vertu qui m'aide à le conduin* ici pour te voir et t'enlendre.
« A présent qu'il te plaise agréer sa venue. Il va cherchant la liberté dont on sait le prix, quand pour elle on abandonne la vie.
c( Tu h; sais, toi qui ne trouvas pas trop amcre la mort endurée pour elle dans Utique, où tu laissas ta dépouille destinée à devenir si glorieuse au grand jour.
«Non, nous n'outrageons point les décrets éternels. Car celui-ci vit, et je ne suis point de ceux que Minos enchaîne. Je suis du cercle où sont les chastes yeux
28 DFJ. PIJRGATORIO.
27 Di Marzia tua, clie in vista ancor li prcga, 0 sanlo petto, chc per lua la tegni : Per lo suo amorc adunque a noi ti piega.
2-5 Lasciane andar per li tuoi sette regni: Grazie riporterù di le a lei, Se d' esser mentovato laggiù degni .
2) Marzia piacqiie tanto agli occlii miei,
Mentre cli' i' fui di là, diss' egli allora, Che quante grazie voile da me, fei.
50 Or che di là dal mal fiume dimora,
Più mover non mi puô per quella legge Che fatta fu quand' io me n' usci' fuora.
51 Ma se donna del Ciel ti muove e regge,
Come tu di, non c' è mestier lusinga : Bastili ben, che per lei mi richegge.
52 Va dunque, e fa che tu costui ricinga
D' un giunco schietto, e che gli lavi '1 viso, Si che ogni sucidume quindi stinga :
53 Chè non si converria V occhio sorpriso
D' alcuna nebbia andar davanli al primo Ministre, ch' è di quei di Paradiso.
54 Questa isoletta intorno ad imo ad imo,
Laggiù, cola dove la batte V onda.
Porta de' giunchi sovra '1 molle limo.
55 Nuir allra pianta che facesse fronda,
0 indurasse, vi puote aver vita, Perô ch' aile percosse non seconda.
50 Poscia non sia di qua vostra reddita; Lo Sol vi mosirorà, che surge omai,-
ÇAwyr I. 20
ccDeMarcia, la bien aimée, qui semble te prier encore, o sainte àme, de la tenir pour ta compagne. Au nom de son amour, laisse-toi flccliir pour nous.
(( Laisse-nous aller au travers de tes sept royaumes. Je me louerai de toi auprès d'elle, si tu ne dédaignes point que ton nom soit prononcé là-bas. »
Alors il répondit : « Marcia Tutsi agréable à mes yeux tant que j'habitai de l'autre côté de la terre, qu'autant de grâces elle voulut de moi, autant elle en obtint.
(( Maintenant (ju'elle demeui'e au delà du lleuve maudit, elle ne saurait plus me toucher, en vertu de la loi qui fut faite quand je sortis des limbes.
« Mais si une dame du ciel te pousse et te conduit, comme tu l'assures, il n'est pas besoin de discours flatteurs, c'est assez que tu réclames mon aide en son nom.
« Va donc, et fais en sorte de ceindre celui-ci d'un roseau sans feuille et de lui laver le Nisage, de manière à effiicer toute souillure.
« Car il ne conviendrait pas de se présenter, \\vÀ\ encore couvert de quelque nuage, devant le premier des ministres que tu vas voir, qui est un des habitants du paradis.
« Cette petite île (jiii nous environne là-bas, là-bas, vers celte humble plage que battent les ondes, porte des roseaux sur son humide limon.
« Nulle plante qui donne des feuilles ou dont la tig^e s'endurcisse ne peut y prendre vie, parce qu'elle ne plierait pas sous le choc des flots.
« Ensuite que votre retour ne se fasse point de ce côté; le soleil, qui maintenant se lève, vous montrera où vous
IJEL PUIUiATORIO.
Prenderil m on le a più lievesalita.
57 Cosî sparî; ed io su mi levai
Senza pari are, e luUo mi ritrassi
Al Duca mio, e gli occhi a lui tlrizzai.
-►X Ei comiiiciô : Figliuol, segui i miei passi : Volgianci indietro, chè di qua dichina Quesla pianura a' siioi lermini bassi.
V alba viiîceva l'ôra maltuliiia, Che fuggia innanzi, si che di lonlano Conobbi il tremolar délia marina.
40 Noi andavam per lo solingo piano
Com' nom che torna alla smarrita slrada, Che infino ad essa li par ire invano.
il Quando noi fummo dove la rugiada
Pugna col Sole, e per essere in parle Ove adorezza, poco si dirada;
4'2 Ambo le mani in su 1' erbetta sparte Soavemente il mio Maestro pose; Ond' io che fui accorto di su' arte,
-45 Porsi ver lui le guance lagrimose : Quivi mi fece tutto discoperlo Quel color che l'Inferno mi nascose.
44 Venimmo poi in sul lito diserlo,
Che mai non vide navicar sue acque Uom, che di ritornar sia poscia esperto. .45 Quivi mi cince, si comé altrui piacque : 0 maraviglia! che quai egli scelse L' umile planta, cotai si rinacque
40 Subitamenle là onde la svelse.
pourrez attaquer la montagne par une pente plus douce.»
A ces mois il disparut, et moi je me levai en silence r( je me serrai contre mon guide et je lixai mes yeux sur lui.
11 commença : « Mon fils, suis mes pas, retournons en arrière, car de ce côté la plage s'incline doucement jusqu'à sa dernière extrémité. »
Déyd l'aube chassait l'heure de matines qui fuyait devant elle, en sorte que de loin je reconnus le frémissement de la mer.
Nous cheminions sur la plage solitaire, comme un homme retourne au chemin qu'il a perdu, et croit perdre ses pas jus(|u'à ce qu'il l'ait trouvé.
Quand nous fumes à l'endroit où la rosée résiste au soleil et, protégée par l'ombre, s'évapore peu.
Mon maître posa doucement ses deux mains étendues sur l'herbe fraîche, et moi je m'avisai de son dessein.
Je lui présentai mes joues baignées de larmes, et il y fit reparaître les couleurs que la fumée de l'enfer avait cachées.
Nous arrivâmes ensuite sur le rivage désert qui ne vit jamais naviguer sur ses eaux un homme capable d'en revenir.
Là il me fit une guirlande comme on l'avait voulu. 0 merveille! telle il avait cueilli l'humble plante, telle une autre renaquit soudain au lieu même où il lavait arrachée.
J'ai donc entrepris de commenter la Divine Comédie. C'est im travail effrayant et qui voudra plusieurs années. — Mais rien de plus conforme aux besoins et aux habitudes de renseignement. Pour cela, deux méthodes. — Méthodehistorique, les lois de l'esprithumain ,vues généralessur chaque sièclelittéraire, l'étude descirconstances qui réveillèrent, qui provoquèrent le génie, des inspirations qui visitèrent les grands hommes. — Méthodeexégétique, la crilique des textes, nécessaire pour compléter, pour vérifier les aperçus de l'histoire. C'est le seul moyen de connaître les procédés du génie. L'inspiration est fréquente, mais souvent elle expire devant les difficultés de l'exécution, elle s'éteint dans la lutte contre les obstacles, elle se perd dans les détails. Le propre du génie, c'est de conserver l'inspiration au milieu des difficultés, des luttes et jusqu'au fond des derniers détails. Son triomphe, c'est de forcer l'instrument et la matière rebelle, et de faire passer l'idée dans le marbre, dans la toile ou dans le mot. Il faut donc étudier les mots. Voilà pourquoi l'enseignement s'est fait par voie de commentaire. Homère dans l'antiquité, Virgile au moyen âge, Dante à la renaissance. Voilà les livres qui ont attaché sur eux des milliers de scoliasles, d'interprètes, de commentateurs; ce sont ceux aussi qui ont fait des révolu-
lions, fondé des Étals et des écoles, tenu en haleine l'esprit des peuples ; d'où sont sorties toutes les connaissances humaines, théologie, jurisprudence, philosophie, li liera ture.
Conimenlaires minutieux, recherches, critique dos textes, discussion des varianles; rien n'est plus glorieux que ce respect. Comme ces monuments, la cathédrale de Strasbourg, par exemple, qui nourrissent loule une tribu d'ouvriei's employés à leur entretien, ainsi ces grands ouvrages ont besoin d'clre conservés pièce à pièce.
C'est l'honneur de ces écrivains immorlels d'èlre pour ainsi dire chargés de faire exécuter la loi du travail, de ne pas permettre à l'esprit humain de s'endormir, de lui poser des questions qui le tourmentent; et, en le faisant penser d'après autrui, de le forcer à penser d'après lui-même. Le commentaire, c'est la médilaliun. Comme il iaut la parole pour exciter l'attention de l'enfant, de même il faut un enseignement qui commence l'éducalion des intelligences, qui les féconde. Socrate inspire Platon, Homère fait Virgile et Virgile a fait Dante.
Dante était destiné à cette gloire de prendre place parmi les maîtres qui l'avaient précédé, d'exercer la magistrature de la pensée, d'avoir des disciples, d'être commenté à son tour. — Voici comment Benvenuto entend l'explication de ce poëme : « Lumière qui éclaira l'Italie, vérités voilées sous la ficlion, doctrine cachée sous des sens divers; car j'y découvre l'histoire et la poésie, la science de la nature et celle des mœurs, l'antiquité et les temps modernes, tout ce qu'il y a de plus grand et de
34 l'K PURGATOIRE.
plus familier, et pour tout dire, en un mot, tout l'ensemble des choses divines et humaines. » {Benvenut. Proœm.) En Italie, la chaire de Dante est tombée avec la liberté. Il est juste qu'elle se relève en France, sur une terre libre, dans cette université de Paris dont Dante fut l'élève, en réparation de l'exil qui fut prononcé contre lui au nom d'un prince français.
Mais, si le commentaire se fait à la manière de Benvenuto, s'il embrasse toutes les choses divines et humaines, s'il dure dix ans, il est à craindre que peu d'auditeurs l'accompagnent jusqu'au bout ^ — Mais Dante est tout entier dans chaque partie de son poëme. Ses passions, son savoir, son génie, le suivent partout. On ne lit pas trois chants de suite sans y trouver toutes les ressources de ce puissant esprit.
Amoureux de la clarté, nous nous défions des livres (|ui ont besoin de commentateurs. Il est faux que les livres soient faits pour être lus. H y a d'abord les livres faits pour n'être pas lus, et ce sont les mauvais. Il y a ceux qui sont faits pour être lus seulement : ce sont les médiocres. Les grands livres, les beaux livres, sont faits pour être médités, étudiés, commentés : ce sont ceux qui tiennent plus qu'ils ne promettent, dont chaque parole porte une lumière, une inspiration, un enseignement, Homère, Virgile; parmi les modernes, Bossuet, Racine. — En philosophie, Aristote et Platon. — L'Écriture sainte même a besoin de ce commentaire perpétuel qui est la tradition de l'Église ; et ceux qui la rejettent
* Benvenuto d'Imola mit dix ans à commenter la Divi7ie Comédie. Boccace mourut au dix-septième chant.
sont condamnés au désordre de leurs interprétations arbitraires. — C'est assez de grands exemples pour justifier la Divine Comédie.
Rien de plus injuste que le dédain pour les commentateurs. — Les plus beaux génies se sont formés de la sorte. Voyez Bossuet : quand il prend un texte, il l'entoure de lumières, elles deviennent des éclairs, des foudres; il semble que la parole de Dieu retentisse encore du liant du Sinaï parmi les tonnerres. Ce ne serait pas trop d'um^ vie consacrée à commenter Dante, à faire comprendre, à faire aimer ce grand homme et tes choses plus grandes que lui qu'il aima et qu'il chanta. Toute l'éducation du moyen âge se .fondait sur ces principes : les professeurs étaient lecteurs. — Le 5 octobre 1575, dans une assemblée nombreuse réunie à l'église Saint-Étienne, près du Ponte-Veccliio, à Florence, on vit monter en chaire un homme célèbre par beaucoup d'écrits, Boccacc, engagé pour cent florins. Far un décret du 0 août, la république florentine avait ordonné que Dante serait lu et expliqué publiquement. C/était une tardive réparation. Ravenne n'avait pas voulu rendre les ossements du poëte. On lisait ces mots sur sa tombe :
Ilic rlaudor Daiitcs, patriis cxtorris ab aris, •Jiiem genuit parvi Florcntia mater amoris.
Boccace commença en ces termes : « La nature humaine, encore qu'enrichie de tant de privilèges par le Créateur, cstnéanmoinssi faible, qu'elle ne saurait faire nulle chose, si petite qu'elle soit, sans la grâce divine.
Ce que voyant, les plus grands hommes de l'antiquité et des temps modernes nous engagent à demander simplement cette grâce et à la solliciter de tout l'effort de notre dévotion, au moins au commencement de nos actes... Au moment donc où je me charge d'un poids beaucoup plus lourd qu'il ne convient à mes épaules, c'est-à-dire d'expliquer le texte savant, la multitude des histoires et l'élévation des pensées cachées sous le voile de la Comédie de notre Dante, et particulièrement devant des hommes d'une haute intelligence et d'une admirable perspicacité comme vous l'eles en général, Seigneurs florentins, certes je sens plus que jamais le besoin d'un tel secours. A ces causes, afin que mes paroles tournent à l'honneur et à la gloire du très-saint nom de Dieu, à la consolation et à l'utilité de mes auditeurs, avant d'aller plus loin, j'entends invoquer aussi humblement que je puis l'assistance de Dieu, me fiant beaucoup plus en sa bonté qu'en mon mérite. » — Rien n'est plus touchant que cette émotion. Justice à rendre à un grand homme. — Nous avons à rendre justice à un grand siècle : c'est un ouvrage nouveau que nous tentons.
Dans la chaiie de Florence, Philippe Villani, Filelfe, Landino. L'auditoire grossissant, il Mlut aller dans l'église du Dôme. — La chaire de Dante finit au seizième siècle avec la liberté.
(Commentaires traditionnels du quatorzième siècle.) Pierre et Jacques, fils de Dante. — A Bologne, 1375, Benvenutu d'Imola; à Pise, 1586, Francescoda Buti. Venise, Gabriello Sijuarro. Plaisance, Phihppe de Beggio, 1 599 . — Matthieu Yisconti , archevêque de Milan , réunit deux théologiens, deux philosophes, deux citoyens de Florence.
Les chaires ne suffisent pas. — Anonyme appelé l'Ottimo, 1554.
COMMENTAIRE DU CIIA>T I. 37
Jacopo délia I.ann, et le Fnlso Boccacio. [Comme ïit aires énidits des quinzième et seizième siècles.) Au concile de Constance, 1410, Jean de Serravalle, évèiiie de Fernio, commente la Divine Comédie pour le cardinal de Saluées et deux évêques anglais. {Co7nmentaires du seizième siècle.) Vellutello Dauiello, le Tasse, Galilée, Bellaimin. Aux deux siècles suivants, l'étude de Dante est négligée ; elle se ranime à la fin du siècle dernier. (Commentaires littéraires, philologiques du dix-neuvième ^iVc/f .) Alfieii, Monti, Foscolo, Tommaseo, Pellico. Toute celte génération nouvelle sort de l'étude de la Divine Comédie.
Les arts s'inspirent de la Divine Comédie : Orcagna reproduit XEnfer à Pise et à Sauta-Maria-Novella. Luca Signorelli, à Oivieto. Michel-Ange, à la Sixtine. Hapliaël, au Vatican, jdace Dante dans la Dispute du saint-sacrement. — Nous pouvons conmienter Dante en si bonne compagnie.
Terc. 4. — Paganisme de l'i.nvocatio.n, sodvenir d'Ovide :
Picrus lias genuil PelKeis divcs in agris Raiica(|iic garriilitas sluiiiuiiKpic iinmajie loqiiendi.
Ce n'est pas une distraction de Dante, il en fait système. Son enfer est peuplé des habitants de l'enfer païen. II invo(pie Apollon à l'entrée du paradis, et appelle le Christ : 0 sommo Giove, che fosti per noi crocefisso. On a reproché la même confusion au Tasse dans son enfer; à Milton qui lait dan<er les Heures et les Nymphes au paradis terrestre; à Canioëns supposant un conseil des dieux Bacchus, Vénus, Téthys.' — On a coutume d'expliquer cette eireur par les excès de la Renaissance. Cette explication est insuflisante.
Dante est nourri des poètes latins, Virgile, Lucain, Ovide, Stace, qui sont sa société familière. Tous les poètes latins dans renseignement scolastique. Chaires pour linlerprétation d'Ovide. Les écoles bénédictines d'Allemagne au dixième siècle. — Roswitha, et son admiration pour Térence. — Poëmes sur Troie, sur Dédale, sur Œdipe.
Mais le paganisme n'est pas seulement chez les savants. Au huitième siècle, les Lupercales sont célébrées à Rome. Au neuvième, temple de Jupiter sur le Saint-Bernard, statue d'Hercule à Milan,
38 LE PUKGATOIUE.
slahic de Mars à Florence, ciille d'Anténor à Padoue. Poésie populaire latine. Chant de Modènc, 1)24. Apiès une invocation du Christ, on trouve ces vers :
Et dum Hector vigil exstilit in Troja, Non eain ccpit fraudulenta Grœcia; Viuilc voci avis anscr candida Fugavit Gallos ex arce Romulca.
II y a toute une tradition classique au moyen âge. Elle l'honore. C'est une preuve de sa tolérance, qui ne s'effraye pas; c'est un des secrets de son génie, qui ne recule pas devant l'étude.
Nécessité du travail pour féconder le génie, et de la foi pour féconder le travail. La volonté, c'est le plus grand maître du génie. — Quemanque-t-il aux hommes de nos jours? — Ils ont beaucoup de velléités, beaucoup de pensées généreuses, pas de résolutions; jamais peut-être il n'y eut plus de grands talents, pas même au dix-septième siècle ; mais cette indécision, ce vague, cette mollesse de cœur, trahissent nos destinées et ne nous laissent pas aller jusqu'au bout.
.... Nec ultra Esse sinunt
Dante a fait comme Michel-Ange. Au commencemeni du seizième siècle,' Rome était encore pleine de ruines; le pape chargea Michel-Ange Buonarotti de les ulih'ser. 11 y avait à l'orient de Rome des thermes élevés par Dioclétien, dont les colonnades et les murs inutiles faisaient l'admiration de tout le monde. Le grand architecte lia ces constructions par d'autres ; il employa ces fondations solides, ces colonnes qui gardaient la trace
du ciseau grec; il en fît Sainte-Marie-des-Aiiges, une des plus belles églises de la ville éternelle. Aujourd'hui ceux qui la visitent regrettent quelquefois que les ruines antiques ne soient point restées comme le temps les avait faites, sans que les hommes y portassent les mains. Pour moi, quand je les parcourais, il me semblait qu'on n'avait pu rien faire de plus pour ces ouvrages admirables que de leur rendre ce que veulent tous les monuments, une destination; de leur faire supporter un toit, abriter un aulel, accueillir des pèlerins et des prières, de les ranimer en (juelque sorte et de les ressusciter. Dante a agi de même; il a trouvé dans Boèce, dans Virgile, dans Aristote, de beaux fragments d'anliquité; il les a relevés de la poussière pour en faire des colonnes de son édifice.
8. — Les ouatrk étoiles. — Ihmte se leprcsonlc la monlagnc (hi imrgaloirc dans riicniisplièrc auï-tial, aux anli[)Oiles, Le paradis terrestre la couronne et s'élève jusipià la splière du leu.
Conformité de cette opinion avec celle du moyen âge. La croyance aux antipodes n était point une hérésie. Géographie ]»oétique. Le })aladis terrestre [tlacé dans riiéniisphèie inconnu, et touchant au ciel. C'est l'opinion de saint Avitus, saint Isidore, saint Jean Damascène. Léiiende de saint Brandan ot de saint Amaio, allant à la recherche du paradis tenestre. hifliience de ces légendes sur les navigations du quinzième siècle. L'ile Saint-Brandan au traité d'Évora^ Christophe Colonih croit toucher au paradis terrestre.
La plus helle constellation de l'héniisphèrc austial est la Cioix du Sud. On la voit de Méroé et de tous les lieux à moins de quatorze degrés de la Ligne ; elle est décrite dans le catalogue de Ptolémée. Elle figure dans un glohe construit par l'Égyptien Ahou-Cassem en 1225.
* L'ile supposée de Saint-Brandan est citée dans le traité d'Evora, conclu, outre l'Espagne et le Portugal, pour le partage éventuel des terres à découvrir. G. A II.
Aniéric Vespiicc écrit à Picrre-Finnçols de Médicis : « Il me semble que dans ses vers Dante a eu l'intention de décriie par les quatre étoiles le pôle de l'autre hémisphère. Et jusqu'ici je n'ai nul doute qu'il n'en soit ainsi ; parce qu'en effet je vis quatre étoiles qui figuraient une amande, et qui avaient peu de mouvement. » — Voyage de Marco Polo; de retour en 1295. Il a visité les îles de la Sonde et dit de celle de Sumatra : c Je vous dirai imc chose qui semblera merveilleuse à tout homme, c'est que cette île est si loin vers le sud, qu'on n'y voit l'étoile polaire, ni peu ni beaucoup. » Opinion conforme de M. de Humboldt. {Histoire de la géographie du nouveau continent.)
8-H . — Caton, gardien du purgatoire, les quatre étoiles, symbole des quatre vertus cardinales qui se reflètent sur lui. Est-ce un caprice du poëte, ou un dessein arrêté?
C'est d'abord une imitation de Virgile. Au huitième chant de ï Enéide, bouclier d'Énée. Enfers peuplés de souvenirs romains; Calilina suspendu à un rocher menaçant
Secretosque pios, his dantem jura Catonem.
Ce point touche d'ailleurs à tout l'ensemble des idées politiques, philosophiques et poétiques de Dante.
Traité De Monarchia. — La civilisation est le but du genre humain dans le temps. Il n'y peut arriver que par l'unité de gouvernement, toute l'histoire travaille à procurer l'unité politique du monde. L'empire, ou le droit de réunir le monde sous une seule loi, déféré par la Providence aux Romains. Les Romains en étaient les plus dignes. Sénat, peuple et grands, citoyens, tous n'ont travaillé qu'au bien général de l'univers. « Ne faut-il pas dire qu'ils ne songèrent qu'au bien général, tous ceux qui, par leurs sueurs, par la pauvreté, par l'exil, par la perte volontaire de leurs enfants, de leurs membres, de leur vie, ont travaillé à la félicité publique? » Cincinnatus, Fabricius, Camille, les Décius. Laissez-moi citer encore cet ineffable sacrifice du très-sévère défenseur de la liberté, Marcus Caton, qui, pour embraser le monde de l'amour de la liberté, montra à quel prix il l'estimait en aimant mieux sortir libre de la vie qu'y demeurer esclave !
Convito, trattato IV, cap. iv et v. — Il reprend la même thèse.
COMMENTAIRE DU CHANT l. 41
11 nionlrc comment h\ Providence divine présida aux destinées de Rome, en lui suscitant à chaque âge les héios dont elle eut besoin. Les sept rois, Brntus, Fabiicius, Curius, Torquatus, Régulus. « Cœur très-saint de Caton, qui osera parler de toi? 0 sacratisshno petto di Catone, chi présumera di te parlare? Certes on ne saurait mieux te louer qu'en se taisant et en imitant saint Jérôme, qui, dans la préface de la Bible, arrivé à l'endroit où il laut nommer saint Paul, déclare que mieux vaut se taiie que d'en dire trop peu! »
Cap. 28. Il traite de la noblesse. Il énumère les veitus des quatie âges. Adolescence, jeunesse, maturité, vieillesse. Il a tiré pour les trois âges précédents ses exemples des j oëtes. 11 continue ainsi : « Je trouve rexenq)le des veitus de cet âge dans le giand poète Lucain, au II" chant de la Pharsale, lorscju'il raconte comment Marcia levint trouver Calou et le pria de la repiendie dans sa vieillesse. Par Marcia, j'enlends l'âme noble, et nous pouvons ainsi ramener la figure à la réalité. Marcia fut d'aljord vierge, et à cet âge elle représr'ute l'adolescence. Ensuite elle devint l'épouse de (]alon, et en cet état elle signifie la jeunesse; elle eut de lui des enfants par lesquels j'entends les vertus du second âge. Caton la doima en mariage à Hortensius, ce qui veut dire (prdle passa de la jeunesse à la maturité, et elle en eut encore des lils, ipii signinent les vertus d(; la troisième saison. Marcia devient veuve, ce veuvage lepiésentc la vieillesse. Elle retourne à Caton, ce qui exprime (jue Tàme noble, dès le déclin de ses jours, doit retourner vers Dieu! Et (juel homme terrestre est [)lus digne de représenter Dieu cpie Caton? »
Pédantisme de ce fragment, inégalité des grands hommes. C'est inie mauvaise critique, celle qui, de rinférioritéd'un passage ou d'un livre, conclut contie son authenticité. Il faut ces faiblesses, non pour humilier la natme humaine, mais pour l'enhardir. Si ces grands esprits étaient toujours à la même hauteur, oncioirait que ce sont des dieux, il faut qu'ils s'abaissent afin de nous faiie voir qu'ils sont bien hommes. Il laut qu'ils descendent pour nous apprendre que nous pouvons monter.
25. — Comment Dante glorifie le suicide de Caton. — Dante condamne le suicide. Au XI*^ chant de VEnfer, il range les suicidés parmi les violents. Au XI 11", Pierre des Vignes explique le supplice des suici(léS) condamnés à prendre la forme de buissons dans la
forêt infernale. Âpres la rcsurroclion, chaque corps sera suspendu à son arbre.
(Ihc non c giusto avor riù ili' nom si loglie'.
Martial a jugé sévèrement le suicide de Cal on :
Sit Cato duni vivit sanc vcl Cîcsare major Dum moritur numqiiid major Otlione fuit?
Dante paraît s'être arrêté aux jugements portés par les philosophes romains. Cicéron (De Officiis) déclare que le suicide, qui ne convenait pas aux mœurs légères des autres partisans de Pompée, était le seul parti digne de l'opiniâtie vertu de Gaton. De même Sénèque, dans ses lettres à Lucilius : « Catonem aiitem certius exemplar veri sapientis nobis deos dédisse; » et ailleurs : « Catonem vivant imaginent virtutis et perconseqvens honestatis. » Mais Dante est surtout entraîné par Lucain, pour lequel il professe avec tout son siècle une admiration si passiomiée.
Passage de Pietro sur Caton : « Christiis eum liberavit a liniho ; ciim possihile sit et verisimile Deiim, qui fecit eum tantum virtuosum, inspirasse ei crediditatem Christi filii venturi et contritum decessisse, et sic salvatum. » Admirable tolérance.
Dante fidèle a l'esprit de son siècle. — Toute l'ambition du moyen âge est de continuer les Romains. Doctrhie de saint Augustin sur les vertus temporelles des Romains, fondement de leur empire. Saint Thomas d'Aquin, traité De Regimine principiim ^-; les héros de Rome y sont glorifiés dans les mêmes termes que chez Dante.
Admiration du moyen âge pour Lucain, lu, expliqué dans toutes les écoles.
Dante, aux Champs-Elysées, retrouve ensemble Homère, Virgile, Horace, Ovide, Lucain.
32. — Le roseau, symbole de l'humilité. — Ottimo Commenta. L'auteur met ici une allégorie dans son chant ; et la })eiisée est celle-ci, que l'homme qui veut s'éloigner du péché et parvenir par la purification à l'état de grâce a besoin de s'humilier. Cette humilité est le commencement de la pénitence, et c'est pourquoi, sans
* Infer., XIII. - Liv. III, cap. IV.
elle, llioiiunc uv \)cu{ élropénilent. Le roseau est une piaule qui n*a ni tronc ni leuilles, pour uionlrer que l'humble ne doit pas vouloir fleurir teniporelleuient ; c'est-à-dire ([ue cpii veut l'aire nu tel voyage doit être exempt de toute roideiu* et nioudanilé qui aurait sa racine dans l'appétit concupiscihle. Si le roseau renaît, c'e-t qne la grâce de Dieu ne se dimiinie point en se connnnin(piant, et autant il en est donné, autant il s'en renouvelle.
Mêmes interprétations chez les autres couuuentateurs ancieus.
CoMMF.M Damk imite i/ANTiQrE. — Eu euler le myi te de Polvdorc [Enéide, III. l Ici le rameau d'or de Proscipine. (Enéide, VI.)
I.;itrl :iH)orc opac;i Aiireiis et foliis ol lento viniiiie ramus. Hoc sihi pulchra siiiun feni l'roserpina niunus Iiistitiiit : primo avuUo non déficit aller Aurons, et simili frondcscil virga métallo.
Le lameau d'or pouvait avoir un >ens dans les liturgies, dans les mylliologies païennes ; mais ce sens est l'crdu pour nous. Il sembK^ (pie Proseipine, la déesse des morts, n'ait (pie laire de ce riche métal, elle qui voit det;cendre tous les jours dans les enfers tant de I iciies et de rois. Au contraiir, le ro>eau de Dante est le symbole de I hinuililé. Uien n'est plus humble que l'image, rien de plus élevé que le sens.
Dante ne coj)ie pas, il s'a[»|)roj)rie, il transforme, il ajoute un sens moral. Les grands poètes imitent toujours, Virgile, Dante, le Tasse, Milton. Us n'ont garde de négliger ces trésors de poésie que la tradition roule avec elle comme un fleuve roule des paillettes d'or. L'originalité n'est pas ignorante; il n'y a point de plagiat, le beau est la chose de tous. Mais en même temps ils en font une oeuvre nouvelle qui porte leur sceau. Ils ne vont pas cueillir les fleurs d'autrui pour les emporter toutes fanées et sans parfum; ils savent en trouver la semence et les faire germer nouvelles et fraîches dans leur jardin.
Dans la dernière leçon, j'ai dit que Dan le n'avait pas besoin de cette fausse louange qu'on lui donne souvent d'avoir créé la langue ilaJienne; qu'il l'avait trouvée toute vivante, parlée, non par le peuple seulement, mais par les historiens et les poêles. J'ai dit, mais je n'ai pas prouvé que l'idiome de la Divine Comédie avait déjà traversé plusieurs siècles et rassemblé, pour ainsi dire, sur sa roule, les pierres dont il fallait construire ce monument. Cette assertion a besoin de preuves, et, sans vouloir faire des origines de la langue italienne une étude qui à elle seule occupa pendant toute une année dans cette chaire mon savant et regrettable maître, M. Fauriel, je ferai connaître brièvement le dernier état de la science sur un point si intéressant, enjoignant aux observations de mes devanciers le petit nombre de faits qu'il m'a été permis de glaner à leur suite.
Rien de plus controversé que les origines ilaliennes. On a fait descendre la langue de Dante du celtique, du flamand, du suédois. — Hypothèse deBembo : l'italien antérieur au latin. — Deux principes dans les langues : 1° Principe d'ordre, d'autorité, lois logiques et euphoniques, grammaire, langue savante. — 2° Principe de hberté, d'irrégularité, le penple prononce mal, construit mal, langue populaire. A Rome, langue latine savante, origine orientale, éducation grecque, forme synthétique ; mais tendance perpéluelle du penple à la corrompre, à la décomposer. Auguste emploie les particules, et Cicéron les auxihaires : Satis habeo dictîiin. Mots populaires : Minare^ hattiiere, etc.
Circonstances qui hâtent la décomposition du latin. — Persistance des anciens dialectes liguriens, étrusques, celtiques. Celtique dans le Milanais, grec dans l'Italie méridionale et la Sicile. Invasion des barbares plus ancienne qu'on ne pense ; esclaves affranchis : Tota theatra exclamasse barbare. La grande invasion achève le désordre, détruit les classes lettrées, jette des écrivains barbares dans
les leltres. Dans les diplômes lombanls du liuilième siècle, plus de svut;>xe. — Le chrisliauisuie luuove dans la pensée, par couséqucnt dans la langue, hébraisnies de la Vulgate, héllénismes des Pères, barbarismes des catacombes. D.ms les hymnes du Valican, plus de prosodie, plus de construction iirammalicale.
0 boue |)astor, Flaviane sacer Protège pleltc tiliitpic coiiuuisïsa Allilrtas \h'\.
C'est le latin de l'Église (pii lait 1 éducation des langues niode.nes : naïveté et énergie.
Maisl'esiirit humain ne peut s'accommoder longtemps de ce désordre. Les lois de la pensée se font jour dans la conlusion du langage. Vn idiome nouveau se constitue : épitaphe de Grégoire V.
Isus fmici;;eiia, Mdgari, et voce latiiiu Edocuit populos eloquio Iriplici.
I*iemières traces de la langue italienne d.ms les lecettes de mosaïstes du se[)tième siècle ; litanies earolines au huitième. Au neuvième, l'italien s'introduit dans les allaires, forunde de serment dans un jugement d'Arichis, juge de Capoue. l'n [»tu plus tard il païaît sur les monuments. En 1180, inscriptions sur les portes du Dôme de Montréal. Vers le même tem[)s, inscription d'un tombeau à Pi-e, imité de l'antiquité, strié avec dcu.v tètes de lions d vorant des chevreaux : Uore vai pcr via . — Pregando dclU anima mia. — Siccomc tu sei ego fui. — Sien sum ego tu dei essere. Et au-dessus, Diduinus maister. Une inscription sur l'aichitrave de la glande porte de l'église de Saint-Gassiuuo à Pise, atteste que Biduino vivait en 1180. Vers la Cm du même siècle parait Ciullo d'Âlc inio, et à sa suite toute l'école sicilienne, toute l'école ombrienne, loite l'école toscane. On ne diminue i)oiut la gloire de Dante en lui donnant d,s prédécesseurs, en montrant tous les siècles à l'œuvre pour ce giand ouvrage.
Pocnia sacro Al quale ba posto mano cielo e terra.
{Pamd., XXV.)
1 Già era il Sole ail' orrizonte giiinlo,
Lo cui meridian cercbio coverchia Jérusalem col suo più alto punto :
2 E la notte che oppt3sita a lui cercliia,
Uscia di Gange fuor colle bilance, Che la caggion di man quando soverchia 7) Si che le bianche e le vermiglie gua: ce, Là dove io era, délia bella Aurora, Per Iroppa etate divenivan rance.
4 Noi eravam lunghesso '1 mare ancora.
Corne gente che pensa suo cammino, Che va col core, e col corpo dimora :
5 Ed ecco quai, su '1 presso del maltino,
Per li grossi vapor Marte rosseggia Giù nel ponente sopra '1 suol marino ;
0 Cotai m' apparve, s'io ancor lo veggia, Un lume per lo mar venir si ratto, Che '1 mover suo nessun volar pareggia ;