CHANT
Déjà le soleil était arrivé à l'horizon dont le méridien a son point le plus élevé au-dessus de Jérusalem;
Et la nuit qui tourne à l'opposile sorlait du Gange avec les balances qui lui lonibcnl des mains quand elle remporte;
En sorte qu'au lieu où j'élais les joues blanches et vermeilles de la belle Aurore commençaient à prendre en mûrissant les couleurs de l'orange;
Nous étions encore tout au bord de la mer, comme des gens qui pensent à leur route; ils cheminent déjà par la pensée, mais leurs pieds demeurent.
Et voici que, pareille à la planète de Mars, qui aux approches du matin, voilée d'épaisses vapeurs, se montre comme un point rouge à l'occident suspendu sur la plaine des mers.
Une lumière m'apparut (ainsi puissé-je la revoir I) glissant sur la mer d'un mouvement si rapide, qu'il n'y a pas de vol capable de l'ég.iler;
:8 DEL l'URGATORIO.
7 Dal quai com 'io un poco cbbi rilralto
L' occhio pcr dimandar lo Duca mio, Rividil piii lucente e maggior falto.
8 Poi d' ogni lalo ad csso m' appario
Un non sapca che bianco, e di sotto A poco a poco un altro a lui n' uscio.
9 Lo mio Maestro ancor non fece molto
Mcnlre che i primi bianchi apparser ali. Aller che ben conobbe il galeotio,
10 Grido : Fa, fa che le ginocchia cali;
Ecco r Angel di Dio : piega le mani : Ornai vedrai di si fatU uficiali.
11 Vedi che sdegna gli argomenti umani,
Si che remo non vuol, ne altro vélo Che r aie sue, tra liti si lontani.
12 Yedi corne l'ha dritte verso '1 cielo,
Traltando 1' aère con l'eterne penne, Che non si mulan corne mortal pelo.
15 Poi corne più e più verso noi venne
L' uccel divine, più chiaro appariva ; Perché 1' occhio da presse nol sostenne,
14 Ma chinail giuso ; e quei sen venne a riva
Con un vasello snelleto e leggiero, Tanto clie 1' acqua nulla ne inghiottiva.
15 Da poppa slava il celestial nocchiero,
Tal, che parea beato periscripto; E più di cento spirti entre sediero.
10 In exitu Israël de jEcjypto
Cantavan tutti insieme ad una voce,
Con quanto di quel salmo è poscia scriplo.
Kl après que j'eus un peu détourné les yeux pour interroger mon guide, je la revis plus vive et plus grande.
Puis de chaque C(Mé m'apparaissait je ne sais quoi de blanc, et au-dessous peu à peu se découvrait une autre Maiiclieur.
Mon maître d'abord ne dit mol, jusqu'à ce que les premières formes blanches se dessinassent comme des ailes, alors reconnaissant bii^i \o pilote,
Il s'écria : (dlàte-toi, hàte-toi de plier les genoux. ' Voici lange de Dieu. Joins les mains. Tels sont les ministres que tu verras désormais.
•( Vois comme il dédaigne les moyens humains; si bien qu'entre des rivages si éloignés, il ne veut ni rames ni d'autres voiles que ses ailes.
(( Vois comme il les tient dressées vers le ciel, battant L'air de ses plumes éternelles, qui ne se renouvellent point comme celles des êtres périssables. »
Kn<uite, [)lu^ approchait de nous l'oiseau divin, plus il paraissait resplendissant; en sorte que de près mes yeux ne soutenaient plus son éclat.
Je les baissai donc; et lui vint touclier au bord avec une nacelle si agile et si légère que l'eau n'en atteignait pas les flancs.
V la poupe se tenait debout le céleste nocher, tel que la béatitude semblait écrite sur son front; et plus de cent esprits étaient assis au dedans.
Iif exila hracl de .Egijpto, c'était le chant qu'ils répétaient tous ensemble d'une seule voix, en y ajoutant la suite du psaume autant qu'il y en a dans le livre.
5a DEL l'IRGATORIO.
17 Poi fece il segno lor di santa croce;
Ond' ci si gittar tutli in sulla piaggia, Ed ei sen gi, corne venne, veloce.
t8 J^a turba che rimase li, selvaggia
Parea del loco, rimirando intorno, Corne colui che nuove cose assaggia.
10 Da lutte parti saettava il giorno
Lo Sol, ch' avea colle saetle conte
Di mezzo '1 ciel cacciato il Capricorne ;
20 Quando la nova gente alzo la fronle
Yer noi, dicendo a noi : Se voi sapete, Moslralene la via di gire al monte.
ti E Virgilio rispose : Yoi credete
Forse che siatno sperli d' este loco ; Ma noi sem peregrin, corne voi sete.
22 Dianzi venimmo, innanzi a voi un poco, Fer altra via, che fu si aspra e forte, Che lo salire ornai ne parrà gioco.
25 L' anime che si fur di me accorte,
Fer lo spirar, che io era an cor vivo, Maravigliando diventaro smorte ;
24 E corne a messaggier, che porta olivo,
Tragge la gente per udir novelle, E di calcar nessun si moslra schivo;
25 Cosi al viso mio s'affisar quelle
Anime fortunatetultequante, Quasi obbliando d' ire a farsi belle.
20 lo vidi una di lor trarresi avante
Fer abbracciarmi con si grande affetio, Che mosse me a far lo somiglianle.
Puis l'ange leur fit le signe de la sainte croix; alors ils se jetèrent tous sur la plage. Et lui s'en retourna rapide comme il était venu.
La troupe qui resta semblait effarouchée de se trouver en ce lieu : elle regardait tout autour comme quand on examine des choses nouvelles.
De toutes parts le soleil dardait le jour, et ses flèches lumineuses avaient chassé le Capricorne de la moitié du ciel.
Quand la nouvelle Iroupe leva les yeux vers nous en nous disant : «Si vous le savez, montrez-nous le chemin qui conduit à la montagne. »
Et Yii'gile répondit : « Vous croyez peut-être que nous connaissons ces lieux, mais nous sommes comme vous étrangers.
« Nous venons d'y arriver un peu avant vous, par un autre chemin si Apre et si escarpé que la montée désormais ne nous paraîtra plus qu'un jeu. »
Les âmes qui s'apcr(;urent à ma respiration que je vivais encore devinrent pâles de surprise.
Et, comme autour d'un messager portant la branche d'olivier, la multitude court pour entendre les nouvelles, et personne ne semble craindre la presse;
Ainsi se suspendirent à mon regard ces âmes fortunées, autant qu'il y en avait, comme si elles oubliaient de s'aller faire belles.
J'en vis une se détacher des autres et s'avancer avec tant d'affection qu'elle m'entraîna à faire de même.
,2 DEL rURGATORlO.
27 0 ombre vane, fuor clic ncH' aspello ! Trc voile dielro a lei le niani avvinsi, E tante mi tornai con esse al pello,
2^ Di maraviglia, credo, mi dipinsi;
Perche l'ombra sorrise e si ritrasse, Ed io, seguendo lei, ollre mi pinsi.
20 Soavemcnle disse, ch' io posasse : Allor conobbi chi era, e pregai Glie per parlarmi un poco s' arrestasse. Risposemi : Cosi com 'io t' amai
Nel mortal corpo, cosî t' amo sciolta ; Pero m' arresto : ma tu perché vai ?
Casella mio, per tornare altra voila Laddove io son, fo io questo viaggio, Diss' io ; ma a te come lanl' ora è tolta? Ed egli a me : Nessun m' è fatlo oltraggio, Se quei, che leva e quando e cui gli piace, Più voile m' ha negato eslo passaggio ; 55 Chè di giusto voler Io suo si face.
Veramente da Ire mesi egli ha tollo Chi a voluto entrar con lutta pace.
54 Ond' io che er' ora alla marina volto, • Dove l'acqua di Tevere s' insala,
Benignamente fui da lui ricolto.
55 A quella foce ha egli or dritla l' ala ;
Perocchè sempre quivi si raccoglie, Quai verso d'Acheronle non si cala.
56 Ed io : Se nuova legge non ti toglie
Memoria o uso ail' amoroso canto, Che mi solea quetar lutte mie voglie,
U ombres vaincs, et qui n'ont de vérité que par la vue, trois fois j'enlaçai mes mains derrière elle, et trois fois je les ramenai vides sur mon cœur!
L'étonnement se peignit, je crois, sur mon visage : c'est pourquoi l'ombre sourit et se retira, et moi je m'avançai pour la suivre.
Elle m'invita doucement à me tenir en repos; alors je connus qui elle était, et je la priai de s'arrêter un peu pour converser avec moi.
Elle me répondit : aComme je t'aimai dans mon corps mortel, ainsi je l'aime libre de ses liens. Je m'arrête donc: mais toi, pourquoi viens-tu?
« Casella, mon bien-aimé, c'est pour revenir une autre fois au lieu où me voici que je fais ce voyage. Mais toi, comment donc as-tu perdu tant d'heures. »
Et lui : a Aucune injure ne m'est faite, si l'ange qui nous passe dans le temps et dans l'ordre qui lui plaît m'a refusé plusieurs fois le passage;
« Car une volonté juste règle la sienne. 11 est vrai que depuis trois mois, il a reçu en toute paix quiconque voulait entrer.
c( Ainsi moi qui attendais alors sur la plage, où l'eau (lu Tibre se mêle aux flots amers, je fus accueilli de lui avec bonté.
« C'est vers cette embouchure qu'il dirige maintenant ses ailes; car c'est là que se rassemblent toujours ceux qui ne descendent point vers l'Achéron.»
Et moi : « Si une loi nouvelle ne t'enlève point la mémoire ou l'usage de ces chants amoureux, qui avaient coutume d'apaiser tous mes désirs;
54 DEL PURGATOUIO.
r.7 Di cio ti piaccia consolare alquanlo
L'anima mia, che, con la sua persona Vencndo qui, è affannala lanto.
'r>'^ Amor che nella mente mi ragiona, Comincio egli allor si dolcemente, Che la dolcezza ancor dentro mi suona.
r/j Lo mio Maestro, ed io, e quel la gente Ch'eran con lui, parevan si contenli, Com' a nessun toccasse allro la mente.
40 Noi eravam tutti fissi ed attenli
kUe sue note, ed ecco il veglio onesto, Gridando : Che è ciô, spiritilenti?
41 Quai negligenza, quale stare è questo?
Correte al monte a spogliarvi lo scoglio, Ch' esser non lascia a voi Dio manifesto.
42 Comequando, cogliendo biada o loglio,
Gli colombi adunati alla pastura, Queti, senza mostrar l'usato orgoglio, 47) Se cosa appare ond' elli abbian paura, Subitamente lasciano star l'esca, Perche assaliti son da maggior cura ;
44 Cosî vid' io quella masnada fresca
Lasciar il canto, e fuggir ver la costa, Com' nom che va, ne sa dove riesca :
45 Ne la nostra partita fu men testa.
(c Ou'il le plaise de* donner cette consolation a mon iune, qui en venant ici avec son corps a tant souffert. >:>
Alors il commença : « Amor che nella mente mi ra- (jiona » avec tant de charme, que sa douce voix chante encore dans mon cœur.
Mon maître et moi, et toute celle foule qui était avec le chanteur, nous paraissions si contents que nul autre soin ne semhiait nous toucher.
Tous nous restions immohiles et attentifs à ses accenls. Et voilà que l'austère vioillanl nous crie : «. Qu'est ceci, esprits paresseux !
u Quelle est celle négligence, et pourquoi ce retard ? courez à la montagne et dépouillez vos yeux des écailles qui ne vous laissent pas voir Dieu. »
Telles des colomhes becquetant le blé ou l'ivraie, mangent ensembh^ paisibles et sans faire entendre leur roucoulement accoutumé;
Si quelque chose survient dont elles aient peur, elles abandonnent soudain leur pâture, parce qu'un soin plus grand vient les assaillir.
Ainsi je vis celle bande nouvelle venue abandonner le chant et s'acheminer vers la montée, comme un homme va sans savoir où il doit arriver : et notre fuite n(; fut pas moins prompte.
Dans les vers que nous expliquions ensemble, il y a huit jours, Dante nous donnait deux leçons qui contiennent pour ainsi dire tout l'art poétique et qui répondent à toutes les fausses doctrines littéraires : il nous montrait comment l'art doit imiter l'antique et s'attacher à la tradition; comment il doit imiter la nature et s'attacher à la réalité. En effet, c'est la destinée de l'art de chercher l'idéal et de le chercher dans le réel. L'idéal est connu par la tradition, par cette longue suite de poètes qui l'ont poursuivi depuis Homère, qui ont poursuivi le rêve d'une beauté parfaite, d'une beauté qui ne se montre jamais tout entière dans les choses terrestres. Dante n'a garde de négliger cet exemple de ses devanciers, il a les yeux sur l'antiquité classique, il se serre contre son maîlre Virgile, il l'étudié, il l'imite; mais le génie n'imite qu'en faisant une œuvre nouvelle : du rameau d'or de Proserpine il fait le roseau qui doit ceindre le pèlerin du purgatoire; l'image est plus simple et le sens plus élevé. C'est toute la différence du paganisme au christianisme.
CoMMEiNT Dante IMITE la nature. — Aux lueurs blanchissantes de l'aube, il reconnaît le frémissement de la mer. Ce charme du matin, ces premières clartés tremblantes sur les eaux, c'est bien la nature prise sur le fait.
Cminhhi. il lr('n((>l(ir dcHa wariiui. Tous cvux qui onl passi» quelques heures sur nier ont admiré ces jeux de Li hmiière et des e.inx; penché an bord du navii'(\ on voit se succéder h^s llols (jui viennent de loin, rouit n(, s'aj»- |)rochent jusqu'à l'endroit où le soleil donne el redescenih^nl ensuite pour faire place au Ilot ({ui suit. C'est l'iina^^e de nos vies : elles vienrenl ainsi, se poussant jus(|u'à ce niomenl unique où un rayon de bonheur les louche, et retombent ensuite où Dieu a voulu.
Dante sait bi(Mi que lidiNil ne j)eul être eheiclK' que dans la ri'alih'; que crili' bciuté rèvé'c par les |)oëles, ils ne l'ont entrevue que dans la nature, qui uo la laisse pas voir sans voile; qui la cache, mais qui la possède. Cet homme savant, ce disciple des écoles, a étudié la création ailleurs (jue daii^ la ()li\>i(|iie d" Viistole, ailleurs que chez les nahiiali^les et b^s j)oetes. Il est alb' la chercher hors des villes^ Inin de loiil ce ((iii ri'trécit riMuizon. C'est une ^ràce d étal (jue la l'rovidence lui a laite de l'exiler, de le l'aire sortir de celte riorencc; si belle, de le b>rcer d'errer de province en province, sans repos.de ITiOl) à \7rl\ .
Florence est l)ien belle, il semble qu-'cntre les murs de ses palais, sous les dômes de ses églises, rien ne puisse manquer à l'inspiration : montez cependant sur les hauteurs de Fiesole, la ville diminue, elle ne me semble plus qu'un ouvrage d'ivoire dans une corbeille de verdure. L'ouvrage qui est de la main des hommes est beau, mais j'aime mieux la nature qui est de Dieu.
Comme Camoëns, Dante est un poëte voyageur; cl po'ur le commenter il faudrait voyager sur ses traces.
tiS LE PURGATOIRE.
Ce voyage dantesque, M. J. J. Ampère l'a fait et l'a raconté dans un livre charmant : la Grhe^ Ihme et Dante. On y suit le poète d'un bout à l'autre de cette Italie, qu'on a le tort de se figurer toujours comme une molle et grasse contrée, comme l'Italie des Églogues de Virgile. C'est qu'on n'a pas gravi les laves de l'Etna, longé le lac sombre de Bolsena, traversé la foret de pins de Ravcnne et remonté ces côtes des Alpes qui dominent les plaines de la Lombardie comme une menace éternelle. Toute la nature était là pour instruire le poëte avec toutes ses grâces et toutes ses horreurs. Aussi n'est-il pas un disciple indocile : il n'y a pas de spectacle terrible ou charmant dont il n'emporte le souvenir. S'il traverse la vallée de l'Adige, il y trouve des collines éboulées, un chaos de rochers; il la comparera à la pente rapide qu'il descend pour arriver au cercle où les violents sont punis. Il a monté et redescendu dans les jours cruels de son exil les passages difficiles de l'Apennin; il s'en souvient en gravissant la montagne du purgatoire :
Vassi in Sanleo, e discendesi in Noli
Montasi su Bismanlova in cacume
Con esso i piè; ma qui convien ch' nom voli*.
S'il a erré sur les vertes collines du Gasentin, il n'en oublie plus les mille ruisseaux qui descendent dans l'Arno en portant la fraîcheur et l'humidité sur leurs bords :
Li ruscelletti, clic de' verdi colli Del Casentin discendon giuso in Arno^ Facendo i lor canali freddi e molli 2.
' Pur g., IV, 9.
Infern , XXX, 22.
COMMENTAIRE DU Cil AN T II. 59
Il n'est pas moins fnipjié des ouvrages des honimes. Au neuvième chant de V Enfn\ il décrit les sépultures d'Arles. Au dix-huitième, les perlides, divisés en deux liandes qui vont en sens contraire, lui rappellent le pont Saint-Ange au jubilé. Les moindres tableaux, ceux que le reste des hommes néglige, ne lui échappent pas. Les brebis qui sortent du parc, le faucon qui sort de sa cage et v(de vers le fauconnier, les oiseaux d(^ passage, le chevrier.
« Telles les chèvres qui tout à l'heure étaient si agiles et si hardies sur les pointes des rochers avant d'être repues, se tiennent tranquilles en ruminant et demeurent silencieuses à l'ombre, pendant que le soleil flamboie, gardées par le pAtre qui s'appuie sur sa houlette.»
ïiitilo air omltra, iiieiilrc clie "1 sol forvc, tiuanlale dal pastor, clie in su la verga Foggialo s' è, o lor ili posa serve*.
Ce ne sont point chez Dante d'heureux instincts; c'est une doctrine: au onzième chant de l'E/i/er, j)armi les violents contre Dieu, il range ceux qui attaquent la nature et Tari. La nature est l'art de Dieu reproduit par l'homme.
SI chc voslr' arte a l)io quasi è nipoto *.
Cette opinion que le poëte a de son art, n'est ni un lieu commun ni une ambition déréglée. Depuis Homère, qui commence par ces mots : « Muses, chantez la colère d'Achille,» jusqu'à Byron, poëte du désespoir qui presse
• Purg., XXAII, 27.
- Inf'ern., XI, ôo.
00 LE rUIlGATOlRE.
convulsivement sa plunme sous l'empire de la fatalité qu'il croit acharnée à sa suite, aucun homme n'a jamais voulu faire au sérieux ce métier de poëte, ce métier dont on sue, dont on pleure, dont on finil par mourir, sans croire qu'il ohéissait à quelque chose déplus qu'humain. Derrière chaque inspiration de Dante il y a un principe, derrière chaque beauté une doctrine.
Terc. 10. — Les anges de dante. — C'est une des prédilections de la poésie de Dante, et c'est un de ses charmes que ces figures d'anges dont il peuple pour ainsi dire la Divine ('orné die.
Ce que Dante trouvait dans la théologie. — Au-dessous de Dieu, esprit pur et infini, sont les anges, esprits purs, mais finis, placés au-dessus de l'homme, esprit fini et uni au corps. C'est l'ordre dans la création. — Chute des anges. — L'humanité destinée à réparer le vide du ciel. L'ange est l'idéal de la nature humaine.
Ce qu'il trouvait dans son cœur. — Lui aussi il avait poursuivi un idéal de beauté chrétienne, Béatrix, son. ange envolé.
Passage de la Yita Nuova, « Le jour qui achevait l'année, depuis que cette dame avait pris rang parmi les citoyens du paradis, j'étais assis en un lieu où me souvenant d'elle, je dessinais un ange sur des tablettes, et pendant que je dessinais, je levai les yeux et je vis des hommes auxquels il convenait de faire honneur et qui regardaient ce que je faisais; et, selon ce qui me fut dit ensuite, ils étaient là depuis un moment sans que je m'en aperçusse. Quand je les vis, je me levai, et les sa-
COMMENTAIRE liU CHANT 11. Ci
liiaiil, je leur dis : «Une autre personne était naguère « avec moi et c'est à elle que je pensais. « Ils s'éloignèrent, et reprenant mon ouvrage, je recommençai à dessiner des figures d'anges, et cependant la pensée UK^vinl de dire des paroles en vers comme pour l'anniversaire de celle que je pleurais. » Toute la pensée de Dante est là. Voilà pourquoi il ne se lasse point de dessiner des anges '.
Dante est fidèle aux habitudes de l'art contemporain, l/art chrétien représente l(»s animes par des jeunes gens ailés. La jeunesse, c'est-à-dire la force et la grâce, est le plus beau moment de la nature. Les ailes, c'est-à-dire l'idéal, la spiritualité, rininiortalité. Les anges des mosaïques. — Les beaux auges des l'icsques ilorentines. — Cimabue, Fra Angelico, Pérugin. Quand les hommes étaient si violents, où donc les peintres allaient-ils prendre ces tètes charmantes et radieuses? Les anges après eux sont changc's en amours. Danif a donné la parole aux anges de Giotlo, Giotto a saisi les anges de Dante, et les a fixés par le crayon et la couleur pour ({u'ils ne s'envolassent plus.
Ainsi ce poète (jui trouve son commentaire dans la nature, le trouve aussi dans les monuments. Cette même
• Au IX' de V Enfer. Cilé de Dite. L'iingechassanl l'air, l'épt'c dans la main gauche, la verge dans la droile. Aux VIII" et IX* du Purg., l'ange à la nacelle; l'ange à la porle. Les àrnes dans la vallée. L'hymne du soir. Les denx anges gardiens. Vèlcnienls verts comme les feuilles nouvelles. Glaives enflamniés. L'ange de la péniience; vêlement cendré, glaive cl clefs. Les sept anges qui fflaceiit les ^ept péchés.
Paradis, XXXI*. La rose ulanchc. Les anges au vis.igc de flamme, ailes d'or, les vêlements blancs; comme un e-saim d'abeilles descendant dans la fleur pour y porter l'ardeur et la paix, et remontant vers Dieu pour y porter la louange.
62 LE l'UUGATOIUE.
Italie qui offre rinterprétalion éternelle tle la Divine Comédie dans ses montagnes, ses lacs et ses vallées, la commente aussi par les fresques de ses palais et de ses églises. 11 n'y a pas une pierre qui ne soit sacrée, puisqu'il n'y en a pas une qui ne soit la glose de quelque livre immortel.
On a coutume de se représenter Dante sous ces traits un peu durs que lui avaient donnés Tâge, le malheur et la colère. Dante, dans la Dispute du saint Sacremen!, par Raphaël, c'est le pèlerin de l'enfer et le chantre d'Ugolin. Une autre image, peinte à Florence par GioKo dans la chapelle de l'ancien palais du Bargello, le montre au paradis avec plusieurs citoyens de Florence, une grenade à la main, jeune, plein de grâce, ouvert à l'amour de Béatrix, aux souffles les plus doux de la poésie, aux visions du purgatoire et du ciel.
Nous l'avons vu lié avec les peintres de son, temps, donnant des conseils à Giotto et dessinant des anges. Nous le trouvons ami du musicien Casella. «Il prit un souverain plaisir aux chants et au jeu des instrumenis, et séduit par ce plaisir, il composa un grand nombie de poèmes auxquels il faisait ensuite ajouter des airs agréables ' . »
Lui-même, au livre II du Convito^ dit : « La musique enlève aussi les esprits des hommes, de façon à ne leur plus laisser aucun emploi, tant l'âme est attentive. » Au moyen âge point de vers sans chant, la musique était la moitié du charme : Amor che nella mente mi ragiona,
' Boccace.
COMMENTAIRE DU ClIAM II. 6'
((L'iiniour qui dans mon cœur devise tendrement avec moi de ma noble dame, m'en dit souvent des choses si hautes que Ja pensée s'y égare. » Et cependant ses paroles ont un accent si doux que l'àme qui l'écoute et l'entend s'écrie: « Ah! pauvrette, que ne puis-je dire de ma dame ce que j'en entends! Assurément si je veux répéter ce que j'apprends d'elle, force m'est de laisser d'abord ce que mon entendement ne comprend pas, et de ce qu'il comprend une grande partie que je ne saurais redire! Si donc il y a quelque défaut dans les vers dont je ferai le tissu de ses louanges, qu'on en fasse le reproche à notre faible intelligence, à notre langage, qui n'a pas le pouvoir de reproduire tout ce que dicte l'amour. »
Avvegnachè la siibitana fuga
Dispergesse color per la canipagna, îiivolli al monte, ove ragion ne fruga;
lo mi rislrinsi alla fida compagna :
E corne sare' io senza lui corso?
Chi m' avria tratto su per la montagna?
Ei mi parea da se stesso rimorso :
0 dignitosa coscienza e nella, Corne t' è picciol fallo amaro morso!
Ouando li piedi suoi lasciar la frelta, Che r oneslade ad ogni atlo dismaga, La mente mia, che prima era ristretta,
Lo intento rallargô, si come Vc^ga,
E diedi il viso mio incontro al poggio, Che inverso il ciel più alto si dislaga.
Lo Sol, che dielro fiammeggiava roggio, Rotto m' era dinanzi, alla figura Ch' a\'eva in me de' suoi raggi 1' appoggio.
CHANT m
Pondanl qu'une fuile souchiinc dispersait à travers la cam])airnc ces Ames qui se dirigeaient vers le mont où la loi divine nous châtie :
Je me serrai contre mon compagnon fidèle; et comment sans lui aurais-je liàté ma course? Oui m'aurait traîné le long de la montagne?
Il me semblait pressé de remords. Conscience digne et pure, comme une petite faute te devient une morsure cruelle !
Ouand ses pieds quittèrent cette marche précipitée qui Ole à l'attitude toute noblesse, mon intelligence, d'abord fixée sur un point,
Etendit son effort comme ses désirs, et je portai mes yeux sur ce mont, le plus élevé de tous, qui sort des eaux et touche au ciel.
Le soleil, dont la rouge lumière flamboyait derrière moi, n'éclairait point Id terre devant ma figure; car mon corps faisait obstacle à ses rayons.
on DEL PlIRGATOniO.
1 lo mi vôisi (la lato con paura
D' cssere abbandonalo, quando i' vidi Solo dinanzi a ine la terra oscura :
8 E '1 mio Conforto : Perché pur diffîdi, A dir mi cominciô tullo rivolto; Non credi tu me teco, e ch' io li guidi?
{) Vespero è già cola, dov' è sepollo
Lo corpo, dentro al quale io facev' ombra Napoli r ha, e da Brandizio è tollo.
10 Ora, se innanzi a me nulla s' adombra, Non ti maravigliar più che de' cieh', Che r uno ail' allro raggio non ingombra.
H A sotTerir tormenti e caldi e gieli Simili corpi la Virtù dispone, Che come fa non vuol ch' a noi si sveli.
n Matto è chi spera che nostra ragione Possa trascorrer la infini ta via, Che tiene una sustanzia in tre personc.
15 Slate contenti, umana gente, al qiiia; Che se potuto avesle veder tutto, Meslier non era parlorir Maria;
u E disiar vedeste senza frutlo
Tai, che sarebbe lor disio quetato, Ch' eternalmente è dato lor pcr lutto.
15 Io dico d' Aristolile e di Plato,
E di molti altri. E qui chinô la fronte; E più non disse, e rimase turbato.
16 Noi divenimnio intîinto appiè del monte :
Je me loiiniai de côté, avec la crainte d'être abandonné, quand je vis que devant moi seulement la terre était obscure;
Et mon consolateur commença en ces mois : a Pourquoi craindre encore et le relourner ainsi? Ne me croistu point avec toi et venu |)our te ^^uider?
(( Il est déjà l'heure du soir au lieu où repose le corps, dans lequel je projetais une ombre : Naples l'a recueilli, et l'a enlevé à Brindes.
« Mainlenant, si rien ne s'obscurcit devant moi, ne l'en étonne pas plus que de la conslruction descieux, superposés sans que l'un interccJ^te à l'autre les rayons des astres.
« La vertu divine nous forme les corps que tu vois, capables de souffrir les tourments, la chaleur et la froidure: mais comment elle le fait, elle ne veut pas le révéler.
« Insensé, qui espère que notre raison puisse suivre jusqu'au bout les voies mystérieuses de Celui qui est une substance unique en trois personnes.
« Sachez vous contenir, race humaine, quand il s'agit du pourquoi; car, si vous aviez pu tout voir, il n'élait pas besoin que Marie enfantât.
a Et vous avez vu tels désirer inutilement qui auraient eu leur désir apaisé, et qui l'ont maintenant pour éternel regret.
« Je parle d'Âristote et de Platon et de plusieurs autres, » et là il baissa la tète, n'en dit pas davantage et demeura troublé.
Nous arrivâmes cependant au pied de la montagnie :
(i8 DEL PUUGATOniO.
Quivi Irovammo la roccia si erla, Chc indarno vi sarien le gambc prontc.
il Tra Lcrici e Turbîa, la più diserla, La più rolla ruina è una scala, Verso di quella, agcvole cd aperta.
18 Or chi sa da quai man la costa cala,
Disse '1 Maestro mio fermando il passo, Si che possa salir chi va scnz' ala?
19 E mentre che, lenendo il viso basso,
Esaminava dcl cammin la mente, Ed io mirava suso intorno al sasso,
20 Da man sinistra m' appari una génie
D' anime, <Aie movieno i piè ver noi, E non pareva, si venivan lente.
21 Leva, dissi al Maestro, gli occhi tuoi :
Ecco di qua chi ne darà consiglio, Se lu da le medesmo aver nol puoi .
22 Gnardommi allora, e con libero piglio
Rispose : Andiamo in là, ch' ei vengon piano; E lu ferma la speme, dolce figlio.
23 Ancora era quel popol di Ion ta no,
r.dico dopo i nostri mille passi,
Quanto un buon gittalor Irarria con mano;
24 Quando si strinser lutti a' du ri massi
Dell' alta ripa, e sletler fermi e slretti, Come a guardar, chi va dubbiando, slassi.
25 0 ben finili, o già spirilti elelti,
Virgilio incominciô, per quella pace Ch' io credo che per voi tutti s' aspelti,
CHANT m. G9
là nous Irouvàmes la roche si escarpée que l'agililc des jambes n'y pourraient rien.
Entre Lerici et Turbia, le sentier le plus désert, le plus sauvage, est auprès de cet endroit-ci un escalier facile et large.
a Maintenant qui sait, dit mon maître en arrêtant le pas, qui sait de quel côté la pènle s'incline, de Aiçon à laisser accès à qui chemine sans ailes? o
Et pendant qu'il tenait les yeux baissés, interrogeant sa pensée sur le chemin qu'il l'allail tenir, je regardais en haut tout autour du rocher.
A ma main gauche m'apparut une troupe d'àmes qui portaient leurs pas vers nous. Et à peine y paraissait-il tant elles venaient lentement .
« Lève, dis-je à mon maître, lève les yeux; vois de ce côté qui nous donnera conseil, si tu ne peux le piendre toi-même. »
Alors il me regarda, et, dun nir rassuré, il répondit: «Allons, car elles viennent à pas lents, et toi, fixe l'espérance dans ton cœur, mon doux fils. »
Cette troupe était encore loin de nous, et après que nous eûmes fait mille pas, elle se trouvait à la distance qu'une main forte atteindrait d'un jet de pierre.
Quand toutes les âmes se pressèrent contre les âpres rochers de la côte escarpée, et se tinrent immobiles et serrées, comme on s'arrête incertain pour regarder qui vient,
Virgile commença : « 0 vous qui avez bien fini, esprits déjà sûrs de votre élection, au nom de celle paix que je crois attendue de vous tous.
70 ni-L PURGATOIUO.
2() Dilene dove la monlagna giace,
Si che possibil sia 1' andaro in suso;
Chè '1 perder tempo a chi più sa più spiace.
27 Corne le pocorelle escon del chiuso
Ad una, a duc, a tre, e V allre slanno Timidede atterrando 1' occhio e '1 muso,
28 E cio che fa la prima, e 1' allre fanno,
Addossandosi a lei s' ella s' arresta, Semplici e quête, e lo 'mperchè non sanno :
29 Si vid' io mover, a venir, la testa
Di quella mandria fortunata allotta, Pudica in faccia, e nell' andare onesta.
30 Corne color dinanzi vider rolla
La lu ce in terra dal mio destro canto, Si che r ombra era da me alla grolta,
51 liistaro, e trasser se indietro alquanto;
E tutti gli al tri che venieno appresso, Non sappiendo il perché, fero altrettanto.
52 Senza voslra dimanda io vi confesso,
Che quesli è corpo uman che voi vedete, Per che il lume del sole in terra è fesso.
53 Non vi maravigliate; ma credete,
Che, non senza virtù che dal ciel vegna, Cerca di soverchiar questa parele.
34 Cosî '1 Maestro. E quella gente degna,
Tomate, disse, inlrate innanzi dunque, Co' dossi délie man facendo iiisegna.
35 Ed un di loro incominciô : Chiunque
Tu se', cosi andando vol^i il viso, Pon mente, se di là mi vedesti unque.
ClIAM" III. 71
« Dites-nous on la inonlngne s'incline, de façon qu'il soit possible de la gravir, car la perte du lemps est plus (I «'plaisante à qui sait davantaiio. »
(domine les brebis sortent du parc une à une, deux à i\eu\, trois à trois, et les autres se tiennent toutes timides, baissant vers la terre l'œil et le museau. ^ ¥a ce que fait la première les autres le font, montant sur son dos si elle s'arrête, simples et tranquilles, et sans savoir pourquoi;
Ainsi je vis s'avancer et venir à nous les premiers rangs de ce troupeau bienbeureux; leur visage était pudique et leur démarche modeste.
Quand ils virent devant eux la lumière interrompue^ à ma droite, sur la terre, par l'effet de mon ombre qui se portait sur le rocher;
Ils s'arrêtèrent et se retirèrent un peu en arrière, et tous les autres qui venaient ensuite, sans savoir pour- (juoi, en firent autant.
« Sans attendre votre demande, je vous confesse que vous voyez un corps humain, c'est pourquoi le reflet du soleil s'interrompt sur la terre.
« Ne vous étonnez pas ; mais croyez que ce n'est pas sans une vertu venue du ciel qu'il cherche à franchir cette muraille. »
Ainsi dit le maître, et cette troupe respectable répondit : «Retournez sur vos pas et marchez devant nous. » Et du revers de la main ils nous montraient la route;
Et l'un d'eux commença : « Qui que tu sois, tout en cheminant, porte sur moi les yeux, et cherche dans ta mémoire si là-bas tu me vis jamais. »
Ti DKL PI lUlATOr.IO.
r.() lo mi voki ver lui, c guardail fiso :
Biondo ora c bello, e di genlile aspetlo; Ma r un de' cigli un colpo avea diviso. '
r.7 Quand' i' mi fui umilmenle disdello
D' avcrlo vislo mai, ci disse : Or vcdi : E mostrommi una piaga a sommo il pello.
7)8 Poi disse sorridendo : 1' son Manfredi, •Xipole di Goslanza impératrice :
Ond' io ti prego che quando tu riedi,
r>9 Vadi a mia bella ilglia, génitrice
Dell' onor di Gicilia e d' Aragona, E dichi a lei il ver, s' allro si dice.
m Poscia cli' i' ebbi rotta la persona
Di due punte mortali, io mi rendei Piangendo a Quei che volentier perdona.
41 Orribil furon li peccati miei;
Ma la bontà infinila lia si gran braccia, Che prende cio che si rivolve a lei.
42 Se '1 pastor di Cosenza, ch' alla caccia
Di me fu messo per Clémente, allora Avesse in Dio ben letta quesla faccia, 45 L' ossa del corpo mio sarieno ancora
In co" del ponte presso a Benevento^ Solto la guardia délia grave mora.
44 Or le bagna la pioggia e move il vento
Di fuor dal Begno, quasi lungo il Verde, Ove le trasmutô a lume spentp.
45 Per lor maladizion si non si perde,
Che non possa tornar I' eterno amore, Mentre che la speranza ha fior del verde.
Je me tournai vers lui et le regardai fixement : il était blonil et beau, et d'un noble aspect; mais une blessure avait fendu l'un de ses sourcils.
Quand je me fus bumblement excusé de l'avoir jamais vu, il me dit : (< Vois, maintenant,» et il me montra nue plaie au haut (h^sa pnilriiK»;
Puis avec un sourire, il ajouta : a Je suis iManfreJ, pclil-fils de rimpéralrice Constance, et c'est pourquoi je le prie, quand tu retourneras sur la terre,
« D'aller tiouver ma gracieuse fille, mrre des deux rois qui sont l'iioiineur de la Sicile et de TAragon, et dislui la vérité si ou dit le contraire.
i< A[>rès (jue mon corps eut été percé de deux coups mortels, j(* me rendis en pleurant à celui qui volontiers pardonne.
«Mes pécbés fuient horribles; mais la bonl(« infinie a les bras si grands qu'elle prend tous ceux qui se tournent vers elle.
« Si Tévèquc de Cosenza, qui fut mis à la chasse de mes restes par le pape Clément, avait bien lu celte page dans la parole de Dieu,
« Mes os reposeraient encore à la tête du pont, près de Bénévent, sous la garde de lourdes pierres.
«Maintenant la pluie les trempe et le vent les bat, près des bords du Verde, hors du royaume, où le prélat les fit jeter en éteignant les torches.
c( Mais leur malédiction ne perd par les âmes, de telle sorte que l'éternel amour ne puisse y descendre pour que l'espérance y reverdisse encore.
74 DKI- rilIU'.ATORlO.
t(> Ver è chc qiiale in conlumacia muoie
Di Santa Gliicsa, an cor clie alfin si penla, Star li convien da quesla ripa in fuore
il Per ogni tempo, cli' cgli è stato, trenta, In sua presunzion, se lai décrète Più corlo per buon pricglii non diventa.
48 Vedi oramai se tu mi puoi far lieto, Rivelando alla mia buona Gostanza Corne m' hai vislo, ed anco esto divieto;
40 Ghè qui per quei di là molto s' avanza.
« Il est vrai que si quelqu'un meuri conlumnce envers la sainte Église, encore qu'il se repente à la lin, il lui faut rester dehors de cette côte escarpée
c< Trente fois autant de temps qu'il a persévéré dans sa présomption, à moins que cet arrêt ne soit abrégé par des prières charitables.
« Vois, maintenant, si tu peuxmeconsoler en révélant à ma bien-aimée Constance comment tu m'as vu et aussi 1 arrêt (jui me retient;
« Car ici on obtient beaucoup par les prières de làbas. »
A mesure que nous avançons dans la lecture du poëme, nous entrons plus profondément dans la connaissance du poëte. Nous commençons à pénétrer ce génie mal compris, qui passe pour le plus fougueux des esprits et qui en est le plus réglé. Nous savons tout ce qu'il y a de calcul et d'ordre dans son dessein, d'habileté à réunir et à soutenir jusqu'au bout le sens littéral et le sens allégorique, tout ce qu'il a puisé de science à l'école des anciens et sur les bancs des universités contemporaines, tout ce qu'il y a d'art dans sa manière de composer et d'imiter l'antique, et de reproduire la nature. Le texte que nous expliquâmes dans la dernière séance et celui qui doit nous occuper aujourd'hui nous livreront un autre secret du poëte, une autre source de ses inspirations. Je veux parler de ses croyances religieuses. Dante a eu cette gloire réservée aux plus grands hommes, que la postérité ne l'a pas laissé dormir tranquille dans son tombeau. La réforme qui détruisait toute autorité a voulu s'entourer d'autorités, elle a invoqué celle de Dante et de Pétrarque. Foscolo et Rossetti ont vu dans la Divine Comédie un manifeste anti papal.
Les trois griefs principaux de Dante contre les papes sont: la lutte contre l'Empire, l'intervention de Boniface VIII dans les affaires de Florence, la translation du
sainl-siégc à Avignon. 11 s'acharne contre BonilaceVlJ], dont il montre la place préparée entre les simoniaques' et saint Pierre mandissant celui qui usurpe sa chaire et la déclare vacante. Cependant, voici comment il juge un des actes les plus éclatants et les plus accusés de ce pontificat.
Damk r.T LE Ji Bii.i'; de Bomface VIll. — Tar une bulle du 2ti lévrier 1 500, rappelant (|ue la Iratlilioii accorde de giandos indulgejices à ceux (|ui visiteiif le tombeau de saint Pierre, « il promet la rémis- >ion des pérliés à tous ceux (|ui, vraiment j)éuitcnls et conlus, vieu <lront aux basiliques des Saints-Apôties, c^>lle année 1500 et cliaquc aimée séeulaire. » Nondue inlini de [lèlciins; il en airivc juscpi'à trente mille par jour, et Uouie ne ee-sa pas d'en eomptei" deux cent mille à la fois; en lout cnviion deux millions. Il en vient d'Espagne, d'Aiiglelerie, de llongiie. Un vieux Savoyard centenaire | orté p.ir ses lils. On campa sur les places el dans les rues, et plusit'Ujs lurent étouffés dans lalbule. Ouelcpies écrivains nVml vu là qu'une spéculalioîi pécuniaire-. Le cardinal Slefaueselu atteste (pranmielKnient les autels des Sainls-ApOties lecevaient d'ordinaire tienle mille lloiius, «ju'ils en leçuient celte année ciujpianle mille (à 12 francs le lloriii selon Cibraiio, 000,000 francs), non en oi' et en aigenl, mais en petites monnaies, des mains des pauvres, dont beaucoup n'olfraiciil rien. Cet argent est affecté à rentretien des basiliques el du cuit ; «^acré; mais Boniface VIII avait Ac:> pensées plus bautes.
Ltililé des pèlerinages pour réveiller les esprils, les ariaclier à l'égoïsme de la vie ordinaire, pour lapprocber les peuples, pour resserrer les liens de l.i cbrélienlé. Plus de croisades depuis la cbiite de Ptolémaïs; le pèlerinage de Rome remplaçait les croisades. On en rapportait rinspiration qui ose tout.
Ce (ju'ét lit encore Home au treizième siècle. — Il y vient tro.'s pèlerins célèbres. i° Giotto. — Emploi des cinquante mille flor.'ns à rembellissement des basiliques. Peinture de Giotto représentant Bo-
' Infern., XIX. — Parad., XXVII.
* Le chroniqueur d'Asti : «Papa innumerabilem pecuniani nb eisi'cm recepit, quia die ac nocle duo clerici stabaul ad altare sancli Fa ili, tenentes in eorum manibus raslellos, raslcllanles pecuniam infinilam. »
78 iK imif\(;atoiiu:.
nifacc qui publie le jubilé avec trois cires dont un tietit la bulle. Autres peintures <laiis le portique de Saint-Jeau de Lalran. Mosaïque de la banjue de Pierre, de Cavallini. — 2" Jean Villani a se trouvant loiit jeune au bienheureux pèlerinage dans celte ville de Rome, au milieu de tant de grandes choses, et considérant les histoires et action ^ des lloniains écrites par Virgile, Salluste, Lucam, Tite hive, il résolut d'imiter leur travail et leur slyle. » — 5" Dante dut faiie partie d'une des deux ambassades envoyées par les guelfes de Florence au pape, |)endant les premiers mois de l'année.
Ll rej)réscnte (Parad., XXXI) l'étonnement des barbares du Nord, découvrant de loin Rome et ses hauts monument*, et le LntKan qui s'él 've au dessus des chos s humaines : la piété des pèlerins qui se repo.>ent dans le parvis, heureux de redire un jour comment l'église était faite. 11 décrit (Inf., XVIll) l'ordre établi pour que l'armé' pieuse du jubilé s'écoulât sur le pont, les uns marchant vers Saint- Pierre, les autres vers le Capitole. Il croit à ce pardon : « l'ange a recueilli depuis trois mois dans sa barque quic0n([ue a voulu y entrer ^,i »
Lui-même en profite. .Ui IX*' chant, il se présente aux pieds de l'ange delà pénitence. Celui-ci a l'épée et les deux clefs qu'il tient de saint Pierre, assis devant la porte sainte sur trois manhes de marbre blanc et poli, de pierre rude et sombre, de porphyre sanguin. Dan le se jeite à ses pieds et frappe trois fois sa poitrine. Otlimo Commenta : « Convertito l'autore perla illuminazionc délia divina grazia accède ii vicaro di Cristo per coiifessare le peccata. » — En ef.et, il se présente à la i)orte sainte du jubilé, le jeudi saint 7 avril 1300. (letle pénitence sera féconde Béatiix morte depuis huit ans; il avait piomis de la chanter. Désordres de Dante; il se déclare un homme qui vivait charnellement. 11 airivait cependant à sa trente-cinquième année. Il fallait un giand événement pour vaincre sa conscience et lui arracher l'accomplissement de son vœu. C'est l'origine de la Divine Comédie.
Terc. lo. — Sur la philosophie et ses limites. — Passion de Dante pour la philosophie, cette fille de V empereur de Vunivers^.
* Yeramento da Ire mesi ha tolto chi a voluto entrar con tutta pace, [Purg., ch. n, 35.) - Convito, IV.
Out'rs(ioii (lu soiiveiaiii l)ion. Il C(nii|)(e trois écoles : Éj)icure, Zenon, Platon et Aristole. Aristote est le dernier e!!brt de la raison; niais il ne peut arriver ,m terme, ronimc les tiois Maries vont au tombeau (lu Sauveur, les trois écoles vont au tombeau qui est le monde préseni, et n'y trouvent pas le Clu ist, c'est-à-dire le souverain bien ; mais seulement le niessagcM- qui leur annonce où il faut le cliercber. — Parmi 'les dix cieux, le luntii'me est le symbole de la métaphysique et pliysi(|ue, le neuvième de la morale, le dixième de la théologie. Doctrine de saint Thomas : « Pour la comiaissance même de Dieu, telle (|ue la raison humaine peut l'obtenir, il l'ut nécessaiie (pie riionune fût assisté d'mie révélation divine. Parce que la vérité sur Dieu, telle (jue la raison 1 obtient, n'est ac(iuise que pour un petit nombre et an prix de beaucouj) de temps, et avec \c mélange de beaucoup d'encurs, et c'est néamnoins de cette vérilé (pie dépend tout le salut de 1 homme qui est en Dieu. .Min donc (jue le salut des hommes lût plusl'acile et |>lus assuré, il était nécessaire qu'ils lussent in«.tiuil^ des choses divines par révélation divine; donc il lallail qu'outie les M-iences plnlosophiques, objet de la raison, il y eût une doctrine sacrée «pie la révélation donnerait*. » — La doctrine du moyen âge n'est pas l'impuissance, mais riiisuffisance de la rai- on • c'est la doctrine de Desc^u'tes et de llossuel.
Jean de Seiiavalle, évéïpie de Feimo, Sur les étudies "philoso- ])l tiques de Dante :
(( Il étudia la théologie tant à Oxiord, au royaume d'Anglete) re, (pià Paris, au royaume de France ; et devint bachelier en l'université de Pari^, où il expli(pia les sentences poin- remplir les conditions (le la maîtrise II lut aussi la Bible, répondit à tous les docteurs comme c'est l'usage, et fit tous les actes (pii doivent être faits poui' le doctor. t dans la sacrée Tht'ologie. Il ne restait à faire que la n'^ception, c'est -à dire le banquet, mais l'argeiu lui manquant, il retourne à Florence, maître t«s arts excellent et thtx)logien pai lait. Et comme il et lit de noble iriissance et doué d'une gi andc sagesse, ou le fit prieur au palais du Peuple llorenlin, en sorte (pi'il s'occn|)C des aflaires du palais, néglige l'étude, etneretouine plus à Paris. )•
* Siunnia. pars. I. ail. 1.
58. — Manfukd^ 12')I. — Mort de Frédûric II, grand et mauvais prince, la plus grande figure despollfuie du moyen âge, protecteur des lettres, légishiten)- couvrant l'Ilalie de bandes sariasines. Vaincu par la nouvelle ligue lombarde, il mourut misérablement à Fiorenzuola, étouffé, dit-on, par Manfred.
Il laissait cinq enîants, dont deu\ légitimes. Manlied, prince de Tarente, résidait en Pouille connue régent du royaume; il avait vingt et un ans, il était beau, blond, cbevaleresque dans ses babitudes, il aimait les lettres, Â Barletta, il s'en allait le soii' cbanter avec des joueurs d'instruments et des troubadours. « Ces deux liéros illustres, l'empereur Frédéric et son fils, Manfred, montraient toute la noblesse et la droiture de leur caiactcre, tant que la fortune leur demeura fidèle, s'attacbant aux lettres qui sont l'honneur de l'humanité et dédaignant ce qui est le piopre des brutes. C'est poui-quoi ceux qui avaient le cœiu' noble et qui étaient dotés du don des grtàces s'e! forcèrent de s'attacher à des princes si grands, et tout ce qu'il y avait d'excellent parmi les Italiens se produisait à leur cour. Et parce que le trône royal était en Sicile, tout ce que nos prédécesseurs écrivirent-en langue vulgaire s'appela .sicdien. »
Saba Malaspina. — A la naissance de Manfred, des tempêtes passèrent sui- la Toscane, deux fantômes de fenmies dont on entendit les noms prononcés comme })ar une voix de toimcrre : Guelfe et Gibeline. Elles en viennent aux mains et luttent ensemble de Tauroie jusqu'à l'heure de midi.
Manfred tente d'empoisonner Conradin, répand le biuit de sa mort et se fait roi. H s'entoure de Sarrasins. Garnison sarrasine de Lucéria, Arabes justiciers de toutes les provinces, gouverneurs, chefs des ports. Il ravage la marche d'Ancône, avec neuf mille infidèles, ligué avec Eecelin le Féroce.
Terreur de la papauté et des guelfes. Recours à l'étranger. Urbain IV négocia avec saint Louis, qui refusa la couronne de Sicile pour un de ses fils. Son frère, Charles d'Anjou, comte de Provence, accepte. Bataille de Binévent, 12 février 12G6. Les barons de Pouille abandonnent Manfred sur le champ de bataille. L'aigle d'argent tombe de son casque, il meurt. L'archevêque de Cosenza
* Saba Malaspina. — Journal de Giovenazzo. — Nicolas de Jamsilla, etc.
com.mi:m.\iiu: m chant m. 8i
jolte ses O.S. ('liailes d'Anjou abuse de la victoire; il prend pour la leiiic cl pour lui les deux tiers du trésor, opprime les Siciliens. Heniontrances de Clément IV. Mort de Couradiu. Il jette son gant. .
Manireil avait marié sa fdle Conslance à Pierre d'Aragon. ^V'i:ocialions de Jean de Procida avec Pierre d'Aragon. Il était campé devant Rome et sinndait une croisade, (piand sonnèrent les Vêpres siciliennes, le lundi de Pàipics l'282. Quatie mille Français égorgés dans une nuit, les Icmmes évenlré.'s, les religieux égorgés sur les aulels, et un grand nombre dans le reste de l'ile. Pierre d'Aragon descend en Sicile au mois d'août, est couioniié roi, il meurt en I'285. Kt en 12".>ri, son lils Jacques ayant renoncé à la Sicile, Frédéric *[ui \ conuuaiidait en devient roi. De là cette sé|iaralion des deux Siciles ijui devait durer juscpi'à la (in île la dynastie angevine, se prolonger sous les Espagnols et éclater enco! e de nos jouis.
GANTO IV
1 Quando per dilletlanze ovver per doglie,
Che alcuna viriù nostra comprenda, L'anima bene ad essa si raccoglie,
2 Par ch' a nulla potenzia più intenda :
E questo è contra quello error, che crede Che un' anima sovr' altra in noi s' accenda.
5 E pero quando s' ode cosa o vede,
Che tenga forte a se l'anima vol ta, Vassene il tempo, e l' nom non se n'avvede
4 Ch' altra potenzia è quella che V ascolta,
E altra è quella che ha 1' anima intera : Questa è quasi legata, e quella è sciolta.
5 Di ciô ebb' io esperienzia vera,
Udendo quello spirto, ed ammirando ; Chè ben cinquanta gradi salito era 0 Lo Sole, ed io non m' era accorto, quando Venimmo dove quell' anime ad una
Quand, par rcffel du plaisir ou de la douleur qu'une de nos facultés perçoit, notre ame se recueille tout entière de ce côlé,
il semble qu'elle ne donne plus d'attention à nulle autre de ses puissances; et ceci est contre l'erreur qui professe qu'en nous une seconde ame s'allume au-dessus de la première.
Et c'est |)Ourquoi si l'on entend ou si l'on voit une chose qui retienne fortement l'Ame tournée vers elle, le temps passe et i'homme ne s'en aperçoit point.
Car autre est la puissance qui écoute, autre la puissance de l'àme entière : celle-ci est comme enchaînée, et celle-là reste libre.
C'est de quoi je fis une sûre expérience en écoutant et en admirant l'esprit qui me parlait; car le soleil était bien monté de cinquante degrés.
Et je ne m'en étais point aperçu, quand nous arrivâmes à un lieu où les âmes mes compagnes nous crié-