DU PROGRÈS DANS LES SIÈCLES DE DÉCADENCE ^PREMIÈRE ET DEUXIÈME LEÇONS
Messieurs,
En reprenant le cours d'un enseignenicnl trop interrompu^ je me propose un dessein dont l'intérêt m'attire, mais dont l'étendue m'effraye. Jusqu'ici, j'ai successivement étudié les origines des littératures allemande, anglaise, italienne. C'est sans doute un spectacle attachant de voir sous un ciel brûlant ou glacé, sur un sol vierge ou sur une terre historique, le génie d'un peuple éclore, subir l'impression des événements contemporains, et donner ses premières fleurs dans ces traditions épiques, dans ces chants familiers qui ont encore tout le parfum d'une nature inculte. Mais au-
dessous de cette poésie populaire où les grands peuples de l'Europe occidentale ont montré toute la variété de leurs caractères, on reconnaît bientôt une littérature savante, commune à tous, dépositaire des doctrines théologiques, philosophiques, pohtiques, qui firent durant huit cents ans l'éducation de la chrétienté. Je voudrais maintenant étudier cette éducation commune des peuples modernes; je voudrais les considérer, non plus dans cet isolement auquel se condamne l'historien particulier de l'Angleterre ou de l'Italie, mais dans ce rapprochement fécond que la Providence avait préparé. Enfin je voudrais faire l'histoire des lettres au moyen âge, en remontant au moment obscur où on les voit échapper au naufrage de l'antiquité, en les suivant dans les écoles des temps barbares, jusqu'à ce que, les nations étant constituées, les lettres sortent de l'école pour prendre possession des langues nouvelles.
Cette longue période s'étend du cinquième au treizième siècle. Au milieu des orages du temps et devant la brièveté de la vie, un attrait puissant m'attache à ces études. Dans l'histoire des lettres, je cherche surtout la civilisation, et dans l'histoire de la civilisation, je vois surtout le progrès par le christianisme. Sans doute, en un temps où les meilleurs esprits n'aperçoivent que la décadence, on est mal venu à professer la doctrine du progrès. Comment renouveler une thèse vieilHe et discréditée qui avait naguère l'inconvénient du lieu commun, et qui a maintenant tout le danger d'un paradoxe? Cette croyance généreuse, ou,
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si l'on veut, celte illusion de notre jeunesse, ne semble plus qu'une orgueilleuse opinion réprouvée par la conscience et démenlie par Tliisloire. Le dogme de la perfectibrlité humaine ne saurait trouver que peu de faveur dans une société découragée; mais ce découragement a ses périls. Souvent il est bon d'humilier les hommes, jamais de les désespérer. 11 ne faut pas que les Ames perdent leurs ailes, comme dit Platon, et que, renonçant à la hauteur d'une pcrfeclion qu'on leur déclare impossible, elles se rejettent tout enlières vers de faciles plaisirs. Il faut se souvenir enfin qu'il y a deux doctrines du progrès. La première, nourrie d;ms les écoles sensualistes, réhabilite les passions : elle promet aux peuples le paradis terrestre au bout d'un chemin de fleurs, et ne leur prépare qu'un enfer terrestre au bout d'un chemin de sang. La seconde, née d'une inspiration chrétienne, reconnaît le progrès dans la victoire de l'esprit sur la chair; elle ne promet rien qu'au prix du combat, et cette croyance qui porte la guerre dans l'homme est la seule qui puisse donner la paix aux nations.
C'est la doctrine du progrès par le christianisme, que j'essaye de ramener comme une consolation en des jours inquiets. Je tenterai de la justifier, en la rattachant à ses principes religieux et philosophiques, en la dégageant des erreurs qui l'ont mise au service des plus détestables causes. Ensuite je l'éprouverai en l'appliquant à des siècles qui semblent choisis pour la démentir, à une époque pire que la nôtre et dont nous ne
pouvons pas nous vanter d'avoir égalé les malheurs ; car je ne m'associe pas à ceux qui accusent si hautement le temps prosent, ce qui est une autre manière d'accuser la Providence. Je parcourrai d'une vue rapide Tespace compris entre la chute de l'empire romain et la fin des temps barbares. Là où la plupart des historiens n'ont vu que des ruines, j'étudierai le rajeunissement de l'esprit humain, j'essayerai d'ébaucher l'histoire de la lumière dans un âge de ténèbres, et du progrès dans une période de décadence.
La pensée du progrès n'est pas une pensée païenne. Au contraire, l'antiquité païenne se croyait sous une loi de décadence irréparable : le genre humain se souvenait des hauteurs d'où il était descendu, et il ne savait pas encore comment en remonter les pentes. Le livre sacré des Indiens déclare qu'au premier âge a la justice ce se maintient ferme sur ses quatre pieds : la vérité c< règne, et les mortels ne doivent à l'iniquité aucun c< des biens dont ils jouissent. Mais dans les âges sui- « vants la justice perd successivement un pied, et les « biens légitimes diminuent en même temps d'un « quart. » Hésiode berçait les Grecs au récit des quatre âges, dont le dernier avait vu fuir la pudeur et la justice, c( ne laissant aux mortels que les chagrins dévorants et « les maux irrémédiables. » Les Romains, les plus sensés des hommes, mettaient l'idéal de toute sagesse dans les ancêtres; et les sénateurs du siècle de Tibère,
assis an pied des images de leurs aïeux, se résignaient à leur déchéance en répétant avec Horace •
JEtas parcntum, pojor avis, tulit Nos ncquiorcs, inox daluros Progcniein vitiosioreiii.
Si quelque part, ciiez Sénèque, par exemple, éclate un merveilleux pressentiment de l'avenir, s'il annonce en termes magnifiques les révélations que la science réserve aux siècles futurs, ces lueurs ne sont que le reflet du christianisme, qui venait de se lever sur le monde, et qui effleurait déjà de ses clartés les intelligences les plus éloignées de lui.
C'est avec TÉvangile qu'on voit commencer la doctrine du progrès. L'Kvangile n'enseigne pas seulement la perfectihilité humaine, il en fait une loi : « Soyez parfaits, estote perfedi : » et cette parole condamne l'homme à un progrès sans fln, puisqu'elle en met le terme dans l'inllni : « Soyez parfaits comme le Père c( céleste est parfait. » La loi de l'homme devient aussi cefle de la société ; saint Paul, comparant l'Eglise à un grand corps, veut que ce corps « grandisse jusqu'à sa a maturité complète, jusqu'à réaliser dans sa plénitude « l'humanité du Christ. » Et, pour m'assurer que j'entends hicn le texte sacré, un père de l'Eglise, Vincent de Lérins, après avoir établi l'immutabilité du dogme catholique, se demande : a N'y aura-t-il donc point de « progrès dans l'Église du Christ? Il y en aura, répondc< il, et même beaucoup. Car qui serait assez envieux « du bien des hommes, assez maudit de Dieu, pour
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« empêcher ce progrès? Mais qu'il soit progrès et non « changement... Il faut qu'avec les âges et les siècles <( il y ait accroissement d'intelligence, de sagesse, de « science, pour chacun comme pour tous. » Bossue t continue la tradition des Pères, et ce grand homme, si ennemi des nouveautés, croit au progrès dans la foi. a Pour être constante et perpétuelle, la vérité catholique « ne laisse pas d'avoir ses progrès : elle est connue en « un lieu plus qu'en un autre, en un temps plus qu'en « un autre, plus clairement, plus distinctement, plus c< universellement. »
Je ne m'étonne pas de cette différence de sentiments entre l'antiquité et les temps chrétiens. Le progrès est un effort par lequel l'homme s'arrache à son imperfection présente pour chercher la perfection, au réel pour s'approcher de l'idéal, à lui-même pour s'élever à ce qui vaut mieux que lui. Il n'y a pas de progrès si l'homme s'aime, s'il est content de son ignorance et de sa corruption. Les anciens connurent sans doute le divin attrait de la perfection, ils en approchèrent sur plusieurs points. Mais elle ne se montrait à eux que dans une image troublée et obscurcie, et les âmes qu'elle avait un moment soulevées, appesanties par l'égoïsme païen, finissaient par retomber sur elles-mêmes. Afin que l'homme sortît de lui-même, qu'il en sortît, non pour un moment, mais pour toujours, il fallait que la perfection pure lui apparût et que Dieu se révélât.
Le Dieu du christianisme se révèle comme vérité, comme bonté, comme beauté.
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Comme vérité, il attire l'homme par la foi, comme bonté par Tamour, comme beauté par l'espérance. En effet, r esprit humain est capable de posséder le vrai, il est libre d'embrasser le bien : il ne peut qu'entrevoir le beau. Nous délinissons le vrai; il y a longtemps que l'école dit : « Le vrai, c'est l'équation de l'idée et de Tobjet, œquatio intellcctus et rci. » Nous définissons le bien ; il y a plus longtemps encore qu'Aristote a dit : « Le bien, c'est la lin où tendent tous les êtres. » Mais nous ne définissons pas le beau, ou plutôt les philosophes se sont épuisés sans obtenir une définition qui devînt classi(|ue. Platon prononce que le beau est la splendeur du vrai. Selon saint Augustin, la beauté c'est l'unité, l'ordre, l'harmonie. Mais précisément le beau absolu est l'harmonie absolue des attributs divins; et nous percevons si peu cette harmonie, que nous ne savons concilier la liberté de Dieu avec son éternelle nécessité, sa justice avec sa miséricorde. Ces accords mystérieux nous échappent en même temps qu'ils nous attirent, et la beauté parfaite toujours absente est aussi toujours espérée.
L'homme, selon le christianisme, vit de deux vies : la vie de la nature et celle de la grâce qui s'ajoute à la nature. Dans l'ordre surnaturel, le vrai révélé à la foi constitue le dogme, le bien embrassé par l'homme produit la morale, le beau entrevu par l'espérance inspire le culte. Il semble qu'ici tout soit immuable, et cependant Yincent de Lérins veut que la loi du progrès s'y fosse obéir. Le dogme ne change point, mais la foi est
une puissance active qui cherche la lumière, fides quœrem intellectum. Elle conserve la vérité révélée, mais elle la médite, elle la commente, et du symbole que retient la mémoire d'un enfant, elle tire la Somme de saint Thomas d'Aquin. La morale ne change point, mais l'amour qui la met en pratique ne connaît pas de repos. Les préceptes restent, mais les œuvres se multiplient. Toutes les inspirations de la charité chrétienne sont déjà dans le Sermon sur la montagne : cependant il fallait des siècles pour en faire sortir les monastères civilisateurs, les écoles, les hôpitaux qui couvrirent touLc l'Europe. Enfin, le culte ne change pas, du moins dans son fond, qui est le sacrifice : un peu de pain et de viff", au fond d'un cachot, suffisait à la liturgie des martyrs. Mais une espérance infatigable pousse l'homme à se rapprocher de la beauté divine qui ne se laisse pas contempler ici-bas face à face. Il s'aide de tout ce qui semble monter au ciel, comme les fleurs, le feu, l'encens. Il donne l'essor à la pierre et porte à des hauteurs inouïes les flèches de ses cathédrales. Il ajoute à la prière les deux ailes de la poésie et du chant, qui la mènent plus haut que les cathédrales et les flèches. Et cependant il n'arrive encore qu'à une distance infinie du terme qu'il poursuit. De là cette mélancolie qui respire dans les hymnes de nos grandes fêtes. Au sortir des pompes sacrées, l'homme religieux ressent l'ennui de la terre et dit comme saint Paul : c< Je désire la disso- « lution de mon corps pour être avec le Christ. Cupio c< dissolvi. » Ce cri est encore celui d'une âme qui veut
fi^ranclir; en eflet, le christianisme représente les saints allant de clarté en clarté, et le bonheur de la vie future comme un progrès éternel.
L'ordre surnaturel domine l'ordre naturel; il l'éclaire, le féconde et le règle. Le dogme nourrit la philosophie, les lois religieuses servent de premières assises aux constitutions ])oliliques, le culte suscite les architectes et les poètes. Toutefois, l'ordre de la nature reste distinct, quoique subordonné : il a sa lumière propre, quoique insuffisante, qui est la raison. Le vrai, le bien et le beau s'y manifeslenl par la science, par les institutions sociales ci parles arts.
La science commence, et elle trouve aussi dans la foi le principe de ses progrès. Car il existe une foi naturelle, qui est le fond même de la raison. Elle marque à la science son point de départ dans un certain nombre de vérités indémontrables. Pour comprendre, il faut croice, et Descartes, voulant reconstruire tout l'édifice des connaissances humaines, lui donna pour première pierre cette première certitude : « Je pense, donc je suis. » En même temps, la foi jette la science dans une carrière sans bornes en lui communiquant l'idée de l'infini. L'esprit humain ne se délivrera jamais de cette idée impitoyable qui le tourmentera, qui lui fera prendre en mépris le connu pour s'enfoncer avec passion dans l'inconnu, et qui ne lui laissera pas de cesse jusqu'à ce que, arrivé au bout de la nature, il y trouve Dieu.
En second lieu, l'amour devient le principe du pro-
grès dans les institutions sociales. L'ordre de la société repose sur deux vertus : justice et charité. Mais la justice suppose déjà beaucoup d'amour; car il faut beaucoup aimer l'homme pour respecter son droit qui borne notre droit et sa liberté qui gêne notre liberté. Cependant la justice a des limites ; la charité n'en connaît pas. Pressé par ce commandement de faire à autrui le bien qu'il se veut à lui-même, et se voulant un bien infini, celui qui aime les hommes ne trouvera jamais qu'il ait assez fait pour eux jusqu'à ce qu'il ait consumé sa vie dans le sacrifice et qu'il meure en disant : « Je suis un serviteur inutile. »
Enfin, l'espérance est le principe du progrès dans les arts. Nous avons vu la beauté parfaite fuir devant l'imagination humaine qui la poursuit. Mais nul mieux que saint x\uguslin n'a exprimé la peine de l'âme devant cette fuite éternelle de l'idéal qu'elle désire éternellement. c( Pour moi, dit-il, presque toujours «ion « discours me déplaît; car je suis avide d'un mieux que « je crois posséder dans ma pensée... L'idée illumine c( mon esprit avec la rapidité de l'éclair; mais le lance gage ne lui ressemble point, il est lent, tardif, et, ce tandis qu'il se déroule, l'idée est rentrée dans son « obscurité mystérieuse (1). » La plainte de saint Augustin, c'est la plainte de tous ceux qui ont rêvé la beauté, qui l'ont cherchée et qui sont assez grands pour se rendre le témoignage qu'ils ne l'ont jamais atteinte; c'est
(1) Saint Augustin, de erudiendis Rudibus.
Virgile mourant et vouant au feu son Enéide ; c'est le Tasse ne pouvant se consoler de sa Jérusalem, Quand ces dégoûts saisissent des artistes immortels, il semble que l'art lui-même aurait dû se décourager. Il n'en est rien, et l'espL'rance, plus puissante que l'impuissance avouée des grands hommes, ressaisit ceux qui les suivent et les ramène à l'œuvre interrompue. Elle pousse ces générations d'architectes et de peintres (jui recommencent à bâtir après le Parthénon, après le Colysée, après Notre-Dame de Paris; qui recommencent à peindre des Christ, des Madone, des Sainte Famille, avant que le temps ait effacé les couleurs de Giotto et de Raphaël. Les poètes sont les plus hardis : ils osent venir quand le monde est encore tout retentissant des chants d'Homère et de Virgile. Il est vrai que ces exemples inimitables les troublent d'abord, et que Dante, à l'entrée de l'Enfer, hésite à commencer son pèlerinage poétique et terrible. Mais c'est encore l'espérance qui le pousse pour ainsi dire par les épaules dans le chemin ténébreux. Et si, plus d'une fois durant ia route, il sent ses genoux trembler et son cœur défaillir, c'est elle qui le ranime et le force à marcher jusqu'au bout en lui montrant Béatrix, c'est-à-dire l'idéal qui lui sourit au ciel.
Voilà comment la philosophie chrétienne peut établir la loi du progrès. Il faut maintenant se demander si c'est une loi morale ou nécessaire, une loi qui souffre résistance ou qui se fasse invinciblement obéir.
L'histoire semble répondre que la loi du progrès est
nécessaire et obéie. Elle l'est moins visiblement dans les temps païens où le dogme obscurci ne prête qu'une clarté insuffisante à la marche des esprits : avec plus d'éclat, quand le christianisme a replacé la vérité religieuse comme une colonne de feu à la tête de Thumanité.
La suite des siècles n'offre pas de plus grand spectacle que celui de l'homme prenant possession de la nature par la science. M. de Humboldt a tracé ce tableau d'une main septuagénaire et inspirée. Il y faut ajouter deux traits. Pendant que Fhomme s'empare de la création, il prend aussi possession de lui-même et de Dieu.
On voit d'abord les Egyptiens resserrés dans la vallée du Nil : à droite et à gauche les déserts leur marquent les limites du monde habitable. Mais ils lèvent les yeux vers les astres dont les révolutions ramènent le débordement du fleuve sacré. Ils admirent le cours réglé des étoiles ; ils les comptent, ils en marquent le lever et le coucher. Ces ignorants qui vivent sur un coin de terre, à qui la mer est interdite, commencent à connaître le ciel. Bientôt les Phéniciens viennent armés de l'astronomie et du calcul. Ils affrontent non plus seulement la mer qui baigne leurs côtes, mais l'Atlantique jusqu'aux rivages de l'Irlande, où leurs vaisseaux vont chercher l'étain : le monde s'ouvre du côté de l'Occident. Cependant la Grèce se tourne vers l'Orient, d'où lui vient le péril avec Darius et Xerxès, où elle trouvera l'empire avec Alexandre. Ce hardi jeune homme, disons mieux, ce grand serviteur de la civilisation, double en quel-
ques années le monde des Grecs. Mais Aristote se fait un empire plus vaste que celui d'Alexandre et surtout plus durable : il met la main sur le visible, et l'invisible, il donne des lois à la nature et à la pensée. Pour continuer son œuvre, ce n'est pas trop de plusieurs générations de savants : Ératostbène mesure la terre, Ilipparque dresse la carte des cieux. En même temps l'humanité commence à se chercher elle-même : les philosophes l'étudient dans son essence et les historiens dans SOS œuvres. Hérodote avait rattacbé au récit des î^nierres médiques l'histoire de l'Egypte et de la Perse. Diodore de Sicile poussa ses recherches jusqu'aux derniers peuples du Nord. Il semble que les Romains ajouteront peu à ces découvertes. Ils n'agrandissent pas le monde connu, mais le traversent dans tous les sens; ils le percent de routes, ils le rendent praticable : Perviusorbis. Les nations se rapprochent, encore incapables de s'aimer, déjà forcées de se connaître. Tacite écrit la Germanie : c'était écrire déjà l'histoire de l'avenir.
Cependant la science antique ne connaissait Dieu qu'imparfaitement. Platon, qui avait le plus approché du Père des choses, ne le concevait ni seul, ni libre, ni créateur, puisqu'il lui opposait une matière éternelle. Le paganisme jetait à la fois ses ombres sur la nature et sur l'humanité. D'une part, le grand nombre des esprits hésitaient à forcer les secrets du monde physique qu'ils croyaient tout peuplé de divinités jalouses. D'un autre côté, comment les historiens au-
raient-ils traité avec le même respect des races issues de dieux différents, destinées, les unes à commander, les autres à obéir? Le progrès s'arrêtait là, si le christianisme ne fût venu pour chasser les terreurs superstitieuses qui enveloppaient encore la nature^ et pour rendre le genre humain à lui-même, en lui rendant l'unité de race et de destinées.
Le christianisme paraît^ et il a ses conquérants qui laisseront derrière eux les aigles romaines. Dès le septième siècle, des moines byzantins s'enfoncent dans les steppes de l'Asie centrale et franchissent la grande muraille de la Chine. Six cents ans plus tard, d'autres religieux porteront les messages des papes au khan des Tartares, et enseigneront la route de Péking aux marchands de Gênes et de Venise. Sur leurs traces, Marco Polo traversera le Céleste Empire et visitera les îles de la Sonde deux siècles avant les navigateurs portugais. D'un autre côté, les moines irlandais, poussés par cette passion de l'apostolat qui agitait leurs monastères, s'aventurent sur les mers de l'ouest, touchent, en 795, aux bords glacés de l'Islande, et, poursuivant leur pèlerinage vers l'inconnu, se font jeter par le vent sur la côte d'Amérique. Lorsque, au onzième siècle, les Scandinaves abordèrent au Groenland, ils apprirent des Esquimaux qu'au sud de leur pays, au delà de la baie de Chesapeack, a on voyait des hommes blancs vêtus de a de longs habits blancs, qui marchaient en chantant et c( en portant devant eux des bannières. » Ces cloîtres, d'où sortaient les explorateurs du monde terrestre,
étaient cependant voués à l'étude des choses divines. La théologie scolasliquc y naquit; de l'idée de Dieu, elle fit jaillir sur l'homme et sur la société des lumières que l'antiquité n'avait pas connues. Ses disputes memes^ dont on a trop accusé la subtilité, tinrent les esprits en haleine pendant cinq cents ans et disciplinèrent la raison moderne.
Le moyen âge avait mieux servi les sciences morales que les sciences physiques. Cependant une parole de Roger Bacon, et les calculs inexacts de Marco Polo, poussèrent Christophe Colomb sur la route du nouveau monde. La foi de ce grand homme fit la moitié de son génie; l'opiniâtreté de sa croyance répara l'erreur de ses conjectures, et c'est pourquoi Dieu lui donna, comme il dit, a les clefs de l'Océan, et le pouvoir de « rompre les chaînes de la mer, qui étaient si l'orte- (( tement serrées. » Avec une nouvelle terre se dévoile toute une création nouvelle; les tribus des plantes et des animaux se multiplient. Quelques années encore, et les vaisseaux de ALagellan ayant achevé le tour du globe, l'homme se trouve maître de sa demeure. La science aborde aux ports de la Chine et de l'Inde; elle force ces sociétés impénétrables à livrer leurs écritures sacrées, leurs épopées, leurs annales. Le moment approche où elle rendra la voix aux hiéroglyphes de Thèbes et aux inscriptions de Persépolis.
Pendant que l'homme finit de conquérir la terre, de peur qu'il ne trouve un moment de repos, Copernic lui ouvre l'immensité en brisant les cieux factices de Pto-
lémce. Les étoiles fuient bien loin des faibles dislances calculées par l'astronomie ancienne. Mais le télescope les poursuit, le calcul les replace sous des lois plus savantes et en même temps plus simples. La terre semble s'anéantir en présence de ces amas d'astres semés comme des îles dans Tocéan lumineux. Mais l'homme grandit; puisqu'il mesure son néant. Malheur à ceux que ce spectacle éloigne de Dieu, comme si leur attente avait été trompée, comme si, en pénétrant dans les espaces du ciel, ils avaient espéré trouver Dieu quelque part assis sur un trône matériel, comme se le figuraient les anciens ! Au contraire, tout ce qui plonge l'homme loin du visible et du fini le rapproche de ce Dieu que le christianisme publie infini et invisible. Les étoiles, du temps de David, racontaient la gloire du Créateur; elles n'ont pas tenu un autre langage à Kepler et à Newton.
Si la loi du progrès entraîne ainsi les intelligences, comment laisserait-elle les sociétés immobiles? Dans les grands empires de l'Orient, une autorité toute-puissante écrase les volontés: là, point de progrès, parce qu'il n'y a point de lutte. Au contraire, la liberté agite les peuples de la Grèce ionienne; elle fait et défait des pouvoirs aussi mobiles que les dieux de l'Olympe; là, le progrès se soutient mal, parce qu'il n'y a plus de règle. Il faut que ces deux puissances nécessaires, l'autorité et la liberté, se trouvent en présence à Rome, fortes, l'une de la majesté du patriciat, l'autre de la persévérance plébéienne : il faut qu'elles entrent en
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lulte, mais dans une lulle contenue par la règle, et de ce combat naît le droit romain, le plus grand effort qu'ait fait l'antiquité pour réaliser sur la [terre l'idée de la justice. Mais cette justice, admirable quand elle réglait les contrats, se troublait tout à coup en disposant des personnes. Elle consacrait l'esclavage; elle établissait une espèce d'hommes qui n'avaient ni Dieu, ni famille, ni droit, ni devoir, ni conscience. Je ne parle pas de la femme et de l'enfant, esclaves domestiques que le père de famille pouvait tuer ou vendre : voilà pour la justice. En ce qui (oucbt^ la charité, il est vrai que Cicéron en a prononcé le nom. 11 a écrit le mot icaritas), mais qu'il est loin de la réalité! Ce grand moraliste n'ose point condamner les combats des gladiateurs. Pline le jeune les loue, et Trajan, le meilleur des princes, donna cent vingt- trois jours de fêtes, oij dix mille combattants s'entr'égorgèrent pour le plaisir du peuple le plus policé du monde. On ne connaît pas assez toute l'horreur de ces sociétés païennes, qui mêlaient aux plus délicates jouissances de l'esprit les derniers assouvissements du sang et de la cliair.
Ce fut le travail des temps chrétiens de faire vivre dans les âmes et pénétrer dans les institutions deux sentiments, sans lesquels il n'y a ni charité ni justice : je veux dire le respect de la liberté et le respect de la vie humaine. Le christianisme reconquiert la liberté de l'homme, non d'un seul coup, mais pied à pied. Il rend premièrement à l'esclave la conscience qui fait de lui non plus une chose, mais une personne, qui lui donne
des devoirs, el par conséquent des droits. C'était détruire le fondement môme de l'esclavage : les siècles suivants en poursuivirent la ruine. Ils l'achevèrent par la faveur attachée aux affranchissements, par la transformation de la servitude personnelle en servage de la terre, jusqu'à ce qu'une constitution du pape Alexandre III déclarât qu'il n'y avait plus d'esclaves dans la société chrétienne. Il ne fallait ni moins de siècles, ni moins de génie et de courage pour rétablir le respect de la vie humaine. Le christianisme avait pu croire son œuvre presque achevée quand les lois des empereurs chrétiens eurent puni le meurtre des enfants nouveaunés et supprimé les spectacles de gladiateurs. C'est alors que paraissent les barbares, apportant de leurs forêts deux soifs égales : celle de l'or et celle du sang. Ce ne sont plus seulement les peuples qui s'arment contre les peuples, mais les villes contre les villes et les châteaux contre les châteaux. L'Eglise a beau se jeter éperdue au milieu de ces querelles en protestant qu'elle abhorre le sang : a Ecclesia abhorret a sanguine, » les instincts de la barbarie éclatent au milieu des croisades; ils se déchaînent aux Vêpres siciliennes. Voilà les résistances que l'Église avait à vaincre pour empêcher les hommes de s'entre-tuer. Qu'était-ce pour les faire vivre, pour conserver l'enfant exposé, l'infirme, le vieillard inutile, toutes ces charges que rejette une société sans foi, et qui honorent une société chrétienne? Il semble moins facile de soutenir la cause du progrès dans les arts. xVprès les anciens, que reste-t-il à
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faire, et comment pousser plus loin qu'eux la simplicité et la grandeur? Mais, premièrement, ces beautés incomparables sont aussi (les beautés inspiratrices; elles ne se laissent pas contempler sans laisser dans l'àme le désir, le besoin, la passion de les imiter. Quand donc l'esprit bumain ne dépasserait jamais les œuvres de l'antiquité, il pourrait encore ajouter les monuments aux monuments, et augmenter rornement de sa demeure terrestre. Au-dessous de la Rome des Césars, toute de marbre et d'or, et deveuue, comme l'appelle Virgile, la plus belle des clioses, se creusait la Rome souterraine des cbrétiens -.jamais le progrès ne fut plus obscur. Et cependant les cbapelles pratiquées dans ces souterrains devaient un jour percer la terre, monter plus liant que tous les temples et tous les tbéàtres antiques. Saint-Pierre, Sainte-Marie-Majeure, ajoutent leur majesté vivante aux ruines du Forum et du Colysée.
En second lieu, si l'art des anciens a pour lui la pureté des formes, le calme des attitudes, la vérité des mouvements, enfin une merveilleuse faculté de rendre le fini et le visible, il n'a pas le don de traduire l'invisible et l'infini. Voyez les bas-reliefs dont Phidias décora les frises du Parthénon. Qui n'admirerait la naïveté des poses, la vigueur et la grâce des contours? Et toutefois, quand le sculpteur représente la querelle des Lapithes et des Centaures, on s'étonne de voir la même sérénité sur les traits des combattants, les uns tuant sans colère, les autres mourant sans désespoir. Serait ce que l'artiste aurait tenté d'exprimer un idéal héroïque,
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inaccossiblc aux passions humaines? Un témoignage contemporain nous détrompe et trahit l'impuissance de cet art grec qui donnait la vie à la pierre, mais qui ne lui donnait pas la pensée. Xénophon rapporte que Socrate aimait à visiter les artistes et les aidait de ses conseils. « Il alla voir un jour le peintre Parrhasius : « La peinture, lui dit-il, n'est-elle pas la représentation « de ce que l'on voit? Vous imitez avec des couleurs « les enfoncements et les saillies, le clair et l'obscur, « la mollesse et la dureté, le poli, la rudesse, la fraî- « cheur et la décrépitude. Mais quoi ! ce qu'il y a de « plus aimable, ce qui gagne la confiance et ce qui « touche le désir, l'imitez-vous, ou bien le faut-il c< croire inimitable? — Parrhasius. Et comment le re~ « présenter, puisqu'il n'a ni proportion ni couleur, et « qu'enfin il n'est pas visible? — Socrate. Mais ne « voit-on pas dans les regards tantôt l'amitié, tantôt la c< haine? — Parrhasius. Je le crois aussi. — Socrate. c( Donc il faut imiter ces passions par l'expression des « yeux... La fierté, la modestie, la prudence, la vivac< cité, la bassesse, tous ces sentiments se montrent « dans le visage et le geste, dans la pose et le mouve- (( ment. » Le pressentiment chrétien, qui dévoilait à Socrate la vanité des faux dieux, la perversité de la morale païenne, lui faisait reconnaître aussi l'insuffisance de l'art grec. En effet, le christianisme vient; il donne aux derniers de ses croyants le sens des choses qui ne se voient pas et ne se mesurent pas : les ouvriers des catacombes décorent de peintures les tombeaux des
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martyrs; ils travaillent à la lueur de la lampe et sous la menace des perséculions. Ils représentent le Christ, la Vierge, les apolres, des chrétiens en prières. Ces figures Irahissent quelquefois une grande inexpérience; souvent les proportions leur manquent; mais tout le ciel est dans leurs yeux. Le sentiment de l'infini remplit ces fresques. Il passe dans les mosaïques qui ornent les églises de Rome et de Ravenne aux temps barbares, et tout le progrès de la peinture italienne du treizième au quinzième siècle sera de faire resplendir sous la beauté antique des formes la beauté chrétienne de l'expression. Troisièmement, l'art classitiue porte le caractère de l'unité. L'antiquité ne connaissait qu'une seule civilisation gréco-latine, région lumineuse hors de laquelle il n'y avait que des barbares. La société civilisée regorgeait elle-même de barbares, c'est-à-dire d'esclaves, incapables de participer à la vie des esprits. L'art n'était donc que le plaisir orgueilleux du petit nombre. L'opulent Romain que les devoirs de sa charge retenaient à York ou à Séleucie pouvait, sous les portiques d'un palais qui lui rappelait la patrie, se faire lire Properce ou Virgile. Mais le Breton d'York et le Parthe de Séleucie ignoraient éternellement les poètes favoris de leurs maîtres. Au contraire, l'inspiration chrétienne a débordé chez tous les peuples qui ont cru. Elle a ravivé les vieux idiomes de l'Orient en leur donnant ces belles liturgies grecque, syrienne, copte, arménienne. Elle a jailli surtout dans les langues de l'Occident; elle a formé, comme cinq grands fleuves, les littératures de l'Italie,
S6 rRKwiÈnK Ei j)euxiè:m1": leçons.
de la France et de l'Espagne, de rAllcmagne et de l'Angleterre. De là deux avantages des temps modernes. D'un côte, le beau, toujours unique dans son type, trouve une variété infinie de manifeslalions nouvelles dans le génie, les passions, les langues de tant de peuples différents. D'un autre côté, les joies de l'esprit se communiquent à un plus grand nombre d'intelligences, et l'art se rapproche de son but, qui est d'achever l'éducation, non de quelques-uns, mais de la multitude; de charmer, non les heureux, mais ceux qui travaillent et qui souffrent, et de faire descendre l'idéal comme un rayon divin au milieu de l'inexorable ennui de la vie.
Ainsi l'humanité semble attirée irrésistiblement vers une perfection que jamais elle n'atteindra, mais dont chaque âge la rapproche. Toutefois c'est précisément cette nécessité irrésistible qui effraye plusieurs esprits sages, et qui soulève contre la doctrine du progrès deux difficultés. On la repousse comme une doctrine d'orgueil; car elle suppose les hommes de chaque génération meilleurs que leurs pères; elle inspire le mépris du passé, le dédain des traditions. On la dénonce comme une doctrine de fatahsme, car il suffit qu'un siècle soit le dernier pour être le plus grand ; et, comme il y a des siècles où s'obscurcissent la vertu et le génie, le progrès se réduit au seul travail qui ne s'interrompt point, c'est-à-dire à l'accroissement des biens matériels.
Ces difficultés se dissipent, si l'on distingue entre l'homme et l'humanité. Dieu n'a pas créé l'humanité
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sans dessein, et ce dessein éternel, soutenu d'une puissance infinie, ne peut pas rester sans effet. La volonté qui meut les astres règle aussi le cours des civilisations. Ainsi l'humanité accomplit une destinée nécessaire, et cependant elle se compose de personnes libres. Il reste donc à f^iire la part de la liberté dans b^s destinées bumaines, par conséquent la part de l'erreur et du crime. Il y a des jours de maladie, des années d'égarement, des siècles qui n'avancent pas, des siècles qui reculent. Personne ne dira que les détestables sculptures qui désbonorent l'arc de triomphe de Constantin l'emportent sur les métopes du Parthénon, ni (|ue la France de Charles Yl fut plus puissante que celle de Philippe- Auguste et de saint Louis. Pour moi, j'ose plus, et, à mes yeux, le (piatorzième siècle avec la guerre de cent ans, le seizième avec l'anarchie dans les consciences et l'absolutisme sur les trônes, le dix-huitième avec le libertinage des esprits et des mœurs, sont autant d'égarements de la société moderne, comme je vois les signes de son retour dans l'admirable élan de 1789, qui fut détourné de sa voie, mais qui ramenait les peuples aux traditions du droit public chrétien. Dans ces périodes de désordre; Dieu laisse les personnes maîtresses de leurs actes, mais il a la main sur les sociétés; il ne soufire pas qu'elles s'écartent au delà d'un point marqué, et c'est là qu'il les attend pour les reconduire par un détour pénible et ténébreux plus près de cette perfection qu'elles oublièrent un moment. C'est pourquoi il ne permet pas non plus que l'humanité s'égare jamais
tout entière el en toutes choses. Toujours une lumière reste quelque part; elle marche et finit par rallier à sa suite les générations fourvoyées. Quand l'Évangile pâlit en Orient, il éclaira les peuples du Nord. Au moment où les écoles d'Italie se fermaient devant l'invasion des Lombards, la passion des lettres se ralluma au fond des monastères irlandais. Quelquefois le progrès, interrompu dans les institutions^ retrouve son essor dans les arts; et, quand l'art fatigué s'arrête, la science prend la conduite des esprits. Si les libertés publiques se taisent sous Louis XIV, d'autres Yoix se font entendre, les voix immortelles des orateurs et des poètes qui attestent que la pensée humaine ne sommeille pas. Si l'éloquence et la poésie semblent aujourd'hui descendues de cette élévation où le dix-septième siècle les porta, le génie scientifique de notre siècle n'est pas monté moins haut, et qui accusera d'immobilité le temps d'Ampère, de Guvier et de Humboldt?
Mais, tandis que l'humanité accomplit une destinée inévitable, l'homme reste libre. Il peut résister à la loi du progrès, toujours obligatoire, mais non plus nécessaire pour lui. Il peut se refuser à l'attrait intérieur qui le sollicite, à l'entraînement de la société qui le pousse vers le mieux. D'ailleurs deux choses sont personnelles et ne se ressentent pas du cours des temps : je veux dire l'inspiration et la vertu. La Divine Comédie surpasse ï Iliade de toute la supériorité du christianisme; mais Dante n'est pas plus inspiré qu'Homère. Leibnitz sut infiniment plus qu Aristote, mais pensa-t-il davantage?
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De même l'héroïsme des premiers chréliens ne fut pas surpassé par les grands missionnaires des lemps barbares, et ceux-ci ont trouvé leurs égaux dans ces prêtres intrépides qui vont de nos jours chercher le martyre sur les places publiques du Tonquin et de la Corée. Les belles âmes du moyen âge, saint Louis, saint François, saint Thomas d'Aquin, aimèrent Dieu et les liommes avec autant de passion, servirent la justice et la vérité avec autant de persévérance que les plus nobles caractères du dix-septième siècle. Le temps, en multipliant les lumières, on tempérant la viohmce des mœurs, ne l'ait que rendre la science plus accessible, la vertu plus facile, ajoutant ainsi à la dette de reconnaissance que nous recueillons avec l'héritage de nos pères. Ainsi cette doctrine, qu'on accuse de mépriser le passé, fait au contraire sortir tout l'avenir des flancs du passé, elle ne connaît pas de progrès pour les âges nouveaux sans la tradition qui garde l'ouvrage des siècles précédents. Ainsi cette doctrine d'orgueil et de fatalisme détruit à la fois le fatalisme et l'orgueil ; car pour elle l'histoire du progrès n'est pas l'histoire de l'homme seulement, mais de Dieu, respectant la liberté des hommes, et faisant invinciblement son œuvre par leurs mains libres, presque toujours à leur insu, et souvent malgré eux.
Une telle croyance ne favorise certainement pas le matérialisme, et il ne faut point s'étonner qu'elle ait rallié à elle de grands spiritualistes et de grands chrétiens : Chateaubriand, Ballanche, pour ne parler que des morts, et jusqu'à M. de Donald, qui finit par reconnaître que
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(( les révolutions elles-mêmes^ ces scandales du monde « social, deviennent entre les mains de l'Ordonnateur c( suprême des moyens de perfectionner la constitution « de la société (1). » On pourrait, au contraire, nous reprocher de pousser le respect de l'esprit jusqu'à l'oubli de la matière ; car au-dessous de ces trois choses divines : le vrai, le bien et le beau, nous avons oublié une chose humaine, l'utile; et, après la science, les institutions sociales et les arls, nous avons négligé ce que nos contemporains ne négligent pas, l'industrie. Non qu'il faille mépriser l'industrie quand elle se subordonne à ce qui vaut mieux qu'elle, quand elle s'éclaire de l'étude de la nature, qu'elle s'inspire du bien public, qu'elle s'attache aux règles du goût, qui corrige la grossièreté de la matière par la pureté des formes. Si la science, l'art, le bien public, frappent ainsi l'industrie d'un triple rayon, elle s'anime, elle vit d'une vie morale, elle peut servir le progrès des esprits. C'est ce qu'on voit au moyen âge chez ces républiques italiennes, aussi résolues à s'immortaliser qu'à s'enrichir, aussi hardies dans leurs monuments que dans leurs navigations. Mais, si le développement de l'industrie, au lieu de suivre le progrès des esprits, le déborde et l'arrête, les sociétés avilies reprennent pour un temps le chemin de la décadence.
(1) Je dois rindication de ce passage à une remarquable thèse sur Vidée du Progrès, présentée à la Faculté des lettres, par M. Javary, professeur de philosophie.
Jusqu'ici nous avons traité du progrès pour ainsi dire tout à notre aise, en embrassant ces grands espaces historiques où il est facile de choisir et de grouper à son gré les événements. H faut maintenant nous réduire à un terrain plus étroit, descendre à une époque dont toutes les apparences semblent tournées contre nous. Je veux parler des temps écoulés depuis la dm le de l'empire d'Occident jusqu'à la fin du treizième siècle, jusqu'au moment qu'on a coutume de saluer comme le réveil de l'esprit humain.
S'il n'y avait dans Ihomme (ju'un bon principe, le progrès n'en serait que le développement calme et régulier. Mais il y a dans l'homme deux principes, l'un de perfection, l'autre de corruption; dans la société deux puissances, la civilisation et la barbarie. Le progrès est donc une lutte; cette lutte a des alternatives de défaite et de victoire. Toute grande période dans l'histoire part d'une ruine et finit par une conquête.
La première période où nous entrons commence à la plus formidable ruine qui fut jamais, celle de l'empire romain. On ne se représente pas assez la majesté de cet empire, quand il faisait la paix du monde par ses lois, l'éducation des peuples par ses écoles, l'ornement des provinces par ce nombre infini de routes, d'aqueducs, de villes et de monuments dont il les avait couvertes. Sans doute l'avarice et la cruauté romaines vendaient cher ces bienfaits. Cependant l'opinion que les peuples avaient de Rome était si haute, que le bruit de sa chute alla effrayer, non-seulement les consulaires, les claris-
simes retirés dans la paix de leurs villas, non-seulement les lettrés et les philosophes épris d'une civilisation où l'esprit humain avait porté toutes ses clartés, mais les chrétiens, les anachorètes au désert. Comment n'auraient-ils pas cru aux approches du dernier jour en voyant crouler l'empire qui, selon Tertullien, suspendait seul la fin des temps? Au récit de cette effroyable nuit où Alaric entra dans Rome avec le fer et le feu, saint Jérôme frémit au fond de sa solitude de Bethléem; il s'écrie : a Une rumeur terrible nous vient d'Occident; on race conte Rome assiégée, rachetée à prix d'or, assiégée « de nouveau, afin qu'après les biens périssent aussi c< les vies. Ma voix s'arrête et les sanglots étouffent les « paroles que je dicte. Elle est captive la cité qui mit c< en captivité le monde :
Quis cladetn illius noctls, quis funera fando Explicet, aut possit lacrymis œquare doloicm?
Cependant cette catastrophe, qui épouvantait toute la terre, n'étonna pas saint Augustin. Soit que ce beau génie fût moins retenu par les attaches du patriotisme antique, ou plutôt que l'amour l'élevât à des hauteurs plus sereines, il mesura d'un regard plus sûr la grandeur menaçante des événements. Au milieu des colères païennes qui reprochaient au christianisme la chute de l'empire, Augustin écrit son livre de la Oiié de Dieu, et, remontant à l'origine des temps pour expliquer à la fois les destinées de Rome et du monde, il marque d'un trait lumineux cette loi chrétienne du progrès dont j'ai
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faiblement indiqué la trace. Au commencement des choses, deux amours ont bâti deux villes. L'amour de soi-même, poussé jusqu'au mépris de Dieu, a construil la cité de la terre; l'amour de Dieu, poussé jusqu'au mépris de soi-même, a construit la cité du ciel. La cité de la terre est visible : elle est Babylone, elle est Rome : elle peut périr. La cité du ciel est invisible, elle se confond pour un temps avec la cité de la terre ; mais elle ne périt pas sous les ruines de Babylone et de Rome. Elle grandit sans cesse, depuis la famille i)atriarcale jusqu'au peuple d'Israël et jusqu'à l'Eglise chrétienne. L'Eglise s'accroît par les persécutions, s'éclaire par les hérésies, se fortifie par les tourmentes. Elle poursuit sur la terre le cours d'une semaine laborieuse dont elle célébrera le sabbat au ciel, non dans la stérilité d'un repos inaclif, mais dans l'activité éternelle de l'intelligence et de l'amour.
Les temps qui suivent vont justifier saint Augustin. Au moment où Tempire est conquis, la civilisation chrétienne devient conquérante. Cette conquête dépasse toutes celles de l'antiquité, par la profondeur, la difiiculté et l'étendue de ses dessoins.
Et d'abord, le christianisme se proposait la conquête des consciences. Rome n'y avait jamais songé. Elle mettait la main de ses légions sur les terres conquises, la main de ses proconsuls sur les populations; elle ne s'occupait pas des âmes, ni de leurs destinées immortelles. Sans doute elle disciplinait les barbares, c'était beaucoup; elle les instruisait, c'était davantage : jamais
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elle n'eut la pensée de les convertir. Et comment l'eûtclle fait, si convertir c'est donner à la conscience purifiée le gouvernement des passions, et si le paganisme romain enchaînait la conscience au pied des passions divinisées? Au contraire, le christianisme ne comptait pour rien la possession du sol et la soumission forcée des peuples, il réclamait l'empire des intelligences et des volontés. A des esprits grossiers, qui ne connaissaient que des dieux homicides et voluptueux, il fallait annoncer un dogme spirituel. A des hommes violents, il fallait donner une loi de mansuétude et de pardon. A des immolateurs de victimes humaines, il fallait proposer un culte contenu dans la prédication, la prière et le sacrifice non sanglant. Et ne dites pas que la nouveauté même d'une telle doctrine touchait nécessairement les cœurs, et que la parole savante du prêtre triomphait sans peine de ces ignorants. Rathbod, duc de Frise, pressé par saint Wulfram, s'étant fait décrire le paradis nouveau qu'on lui proposait au lieu de la Yalhalla de ses ancêtres, finit par déclarer qu'il aimait mieux rejoindre ses ancêtres que d'aller avec une troupe de mendiants habiter le ciel des chrétiens.
Mais cette conquête des esprits devait être faite par l'esprit, et les armes, loin de la servir, ne pouvaient guère que la compromettre, comme il arriva plusieurs fois. Il lui fallait donc des instruments qui ne laissassent voir que la puissance de l'esprit, des instruments faibles et dédaignés, des femmes, des esclaves, des malades; et c'est, en effet, par ces mains infirmes que
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s'accomplit la conversion des barbares. C'est Clotilde chez les Francs, Tbéudelinde chez les Lombards, Patrice que nous retrouvons en Irlande; ce sont, enfin, deux absents, deux hommes qui restèrent en Italie, qui ne mirent pas le pied sur le territoire ennemi, et qui du fond de leur retraite conduisirent la conquête du Nord. L'un, saint Benoît, dans son désert du mont Cassin, forma les milices monastiques, les aruia de l'obéissance et du travail. L'esprit dont il les anima, charitable et sensé, intrépide et persévérant, devait les pousser jusqu'au fond de la Germanie, au cœur de la Suède et de la Norwége, abatlant les forets et les superstitions qui en faisaient à la fois le prestige et l'horreur. L'autre, saint Grégoire le Grand, durant douze ans de pontificat, put à peine quitter le lit trois heures par jour, et de ce lit de douleur il dirigeait la guerre de la civilisation contre la barbarie, réformait l'Eglise des Francs, réconciliait les Lombards et les Visigoths ariens. Un jour, il se rappela que, passant sur le Forum, il y avait vu en vente des esclaves d'une grande beauté; au dire des marchands, ces esclaves étaient des Angles. Par ses ordres, quarante missionnaires descendirent sur la terre des Angles : un siècle après, l'Angleterre était chrétienne.
Enfin, Rome, avec une sagesse admirable, s'était contentée d'un empire borné; et le christianisme, avec une confiance plus admirable encore, voulait un empire sans bornes. Assurément du haut des promontoires de la Grande-Bretagne, les généraux romains avaient
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pu découvrir la côte d'Irlande et la convoiter. Sans doule ProbuSj après avoir dévasté la Germanie jusqu'à l'Elbe, songeait à la réduire en province. La prudence du sénat arrêta ses agrandissements. Mais le christianisme ne pouvait céder aux mêmes conseils. Un jeune Gaulois, nommé Patrice, enlevé par des pirates irlandais et vendu dans leur île, où il garda des troupeaux, réussit à s'enfuir, regagna la Gaule et s'enferma au monastère de Lérins. Quelques années après, il reparaissait en Irlande comme envoyé de la papauté ; à son tour, il enchaînait les peuples, mais avec la chaîne dorée de la parole et sous le joug léger de l'Évangile. Au bout de trente-trois ans, l'Irlande convertie mettait au service du christianisme une race neuve, capable de tous les travaux et de tous les dévouements. La conversion de la Germanie voulut plus de temps et plus d'efforts. Il fallut trois cents ans de prédication et de martyres pour reprendre d'abord les anciens postes romains sur le Rhin et sur le Danube, pour enlever ensuite pied à pied la Thuringe, la Franconie et la Frise. A chaque siècle, les colonies chrétiennes se multiplient ; elles s'enfoncent dans des solitudes sans nom : à chaque siècle elles périssent sous un flot de païens, aussi épris de leurs faux dieux que de leur indépendance. La lutte se prolonge jusqu'à ce que saint Boniface constitue enfin la province ecclésiastique de Germanie. Il meurt en Frise de la main des barbares, mais en pardonnant à ses meurtriers : les Romains avaient su mourir, et ce grand art les avait conduits à moitié chemin de la con-
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(jiièle (lu monde : les chréliens seuls surent mourir sans vengeance, et cet art plus grand leur livra le monde entier.
Tel fut le progrès de la conquête chrétienne aux temps mérovingiens : il en faut voir les résultats. Ce c(ui m'étonne d'abord, c'est que l'Eglise, qui aima les barbares jusqu'à mourir pour eux et par leurs mains, ne se détacha pourtant pas de la civilisation anticpie, c'est qu'elle en garda, en ranima les ruines. Cette fois encore, l'ordre surnaturel soutint l'ordre naturel et lui communiqua la vie.
Premièrement, le dogme sauva la science. En effet, \c mythe païen aimait les ténèbres, il se plaisait dans l'ombre des initiations, il ne se discutait pas : le dogme chrétien aime la lumière, il se prêche sur les toits, il provoque la controverse. Saint Augustin avait dit: (( Quand l'intelligence a trouvé Dieu, elle h; cherche encore, » et il ajoutait cette belle parole : « bitcllccîiim raldr amn, aimez à comprendre. » La vérité révélée voulut donc être comprise, et la philosophie recommença. La théologie fut longtemps maîtresse de brûler les écrits des philosophes païens. Que dis-je? elle n'avait qu'à les laisser brûler par les barbares. Au contraire, elle les conserva; elle fit une œuvre sainte aux moines de copier les livres de Sénèque et de Cicérou. Saint Augustin, sous son manteau d'évôque, avait introduit Platon dans l'école. Boëce y fit entrer Arislote en traduisant ï Introduction de Porphyre, qui devint le texte principal de l'enseignement philosophique. Les
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Francs, les Irlandais, les Anglo-Saxons, les fils des pirates et des brûleurs de villes pâlirent sur cette question : a Si les genres et les espèces existent par eux- « mêmes ou seulement dans Fintelligence? » Cette question portait comme en germe toute la querelle des Réalistes et des Nominaux, toute la scolastique du moyen âge, et pour mieux dire la philosophie de tous les temps.
Secondement, la loi religieuse sauva les institutions sociales. Les chrétiens professaient que Dieu avait laissé briller un reflet de sa justice dans la législation romaine; ils croyaient apercevoir un merveilleux accord entre le droit de Rome et les institutions de Moïse, et c'est l'origme d'une compilation publiée vers la fin du cinquième siècle : Collatio legum Mosaicarum et Romanarum, L'Eglise conserva donc le droit romain : elle en recueillit les plus sages dispositions dans le corps des lois ecclésiastiques; elle le revendiqua comme le droit commun du clergé et des sujets romains sous la domination des barbares; elle le fit pénétrer chez les barbares mêmes, comme on le voit dans les lois des Ravarois, des Lombards, et principalement des Visigoths. Mais de toutes les œuvres politiques où le clergé de ce temps mit la main, la plus grande fut la consécration de la royauté. La royauté sortait des forêts de la Germanie avec des traditions toutes païennes et des instincts sanguinaires. Le christianisme lui jeta d'abord sur les épaules le manteau du magistrat romain et lui apprit à régner, non par la force, mais par la justice. Plus '
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Inrd, et pour achever de la piirifierj il lui donna le sacre des rois d'Israël. De ces chefs de guerre il voulut faire des pasteurs de peuples, doux et pacifiques, et qui tempéreraient le règne même de la justice par la charité.
Troisièmement, le culte sauva les arts. Quand le culte chrétien sortit des catacombes et qu'il bàlit des églises, il les modela d'abord sur la forme des basiliques, c'est-à-dire des lieux où siégeaient les magistrats : l'antiquité n'avait rien de plus auguste. Il couvrit ensuite ces édifices de mosaïques, dont les traits ne rappellent plus Iharmonie et la juste proportion, mais souvent la grandeur et la simplicité de l'art grec. On voit les évéques, les moines civilisateurs de France et d'Angleterre attirer autour d'eux les plus excellents artistes d'Italie pour construire des basiliques à la manière des anciens, pour les animer de peintures et de vitraux. A ces églises déjà toutes vivantes il fallait donner la paroh;. Il fallait que leur chant s'élevât comme une seule voix, et que le concert des lèvres exprimât le concert des âmes. C'est pourquoi s'ouvrirent les écoles de chant ecclésiastique, qui eurent leur modèle et leur règle dans l'école deSaint-Jean-de-Latran. Mais la musique, le septième des arts libéraux, selon l'enseignement de l'antiquité, suppose la connaissance de tous les autres. On n'y parvient qu'après avoir suivi jusqu'au bout les voies poudreuses du trivium et du quadrivium. Surtout, comment séparer le chant delà poésie? et comment fermer la porte de l'école ecclé-
siastiqiie aux poètes, quand ils y seraient rentrés, cités à chaque page par saint Basile, saint Augustin, saint Jérôme? Quelques esprits sévères essayèrent bien d'arrêter Virgile au seuil ; mais d'autres, plus complaisants, montrèrent que le doux chantre de Mantoue avait annoncé la venue du Messie. Sa quatrième églogue à la main, Yirgilc passa et fit passer avec lui tous les poètes classiques.
C'était peu d'avoir conservé l'antiquité : le christianisme devait travailler pour l'avenir en recueillant ce qu'il y avait d'éléments féconds dans le chaos de la barbarie; car il n'existe pas d'ignorance si épaisse qui ne soit sillonnée de quelque lumière, ni de violence si indisciplinée qui ne reconnaisse quelque loi, ni de mœurs si triviales où ne se glisse quelque rayon d'inspiration poétique. Le christianisme développa chez les Germains cette droiture d'intelligence qu'une fausse philosophie n'avait point gâtée. Il développa dans leurs mœurs, il consacra dans leurs lois ces deux beaux sentiments : le respect pour la dignité de l'homme et pour la faiblesse de la femme. Enfin, dans les chants guerriers où ces hommes sans lettres célébraient les actions de leurs ancêtres, on sentait assurément je ne sais quoi de plus inspiré que toutes les déclamations de la décadence latine. L'Église se garda bien de briser la harpe des bardes gallois et des scaldes germaniques; elle la purifia ; elle y mit une corde de plus pour chanter Dieu, les saints, et les joies de la famille au foyer que le Christ a béni.
Le dernier effort de ce travail qui fait pénétrer la civilisation dans le monde barbare, qui rajeunit par la barbarie le monde civilisé, le terme glorieux où aboutit la première période du progrès chrétienj c'est Gbarlemagne.
Une seconde période s'ouvre ici; elle s'ouvre par une ruine et par la ruine d'une puissance clirétienne. Au premier abord, jamais cliute ne parut plus désastreuse ; car jamais empire ne parut plus nécessaire que celui de Gharlemagne, ni mieux fondé. D'un côté, ce grand bomme n'avait pas reçu vainement le titre d'avocat de TKglise, qu'il couvrait de son glaive au debors, et dont il faisait respecter les canons au dedans. D'un autre coté, il renouvelait la monarcbie universelle des Césars et cette politique bienfaisante qui devait unir en un seul corps les nations pacifiées. Enfin l'Ecole était dans le Palais, et les lettrés se pressaient autour de ce conquérant qui avait mis la force au service de l'esprit. Cependant un si bel ordre ne devait pas être de longue durée, et Cbarlemagne avant de mourir en pleura la fin. Il meurt en effet; trente ans après, son empire croule au traité de Verdun, et ce grand édifice se partage en trois débris. Cependant les flottes des Normands viennent se jeter aux embouchures du Weser, du Rhin, de la Seine et de la Loire; leurs bandes remontent ces fleuves, saccagent les monastères, jetant au même feu les riches copies de la Bible et les manuscrits d'Aristole et de Virgile. En même temps, les Hongrois, traînant
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avoc eux l'arrière-ban des populations slaves, envahissent rAllemagne, la Bourgogne et l'Italie. Ces frères dos Huns passaient comme la tempête; l'herbe foulée par leurs chevaux ne repoussait plus. A la vue de tant de maux, le monde se crut perdu, et pour la seconde fois pensa toucher à la fin des siècles. Le diacre Florus, de Lyon, chanta les terreurs de ses contemporains. c( Montagnes et colhnes, forêts et fleuves, et vous aussi c< rochers, et vous, vallées profondes, pleurez la race c( des Francs... Un puissant empire florissait sous un c( brillant diadème : il y avait un seul roi, un seul peu- « pie... Les citoyens vivaient en paix et les ennemis (( dans l'épouvante. Le zèle des évêques rivalisait à a donner aux peuples de saintes règles dans des conf( ciles fréquents. Les jeunes gens apprenaient à conc< naître les livres divins; les cœurs des enfants s'a- (( breuvaient à la source des lettres... 0 fortuné, s'il (( eût connu son bonheur, l'empire qui avait pour citac( délie Rome et pour fondateur le porte-clef du ciel ! ce Mais aujourd'hui cette majesté tombée d'une si (( grande hauteur est foulée sous les pieds de tous... a Ah! qui ne reconnaît cet oracle évangélique et n'en c( redoute l'accomplissement : Quand le fils de l'homme « viendra, pensez-vous qu'il trouve un reste de foi sur « la terre? »
Au moment où tout semble perdu, tout va être sauvé. La Providence aime ces surprises, elle y montre la puissance de son gouvernement et la faiblesse des nôtres. D'abord les peuples qui semblaient déchaînés pour
la destruction de l'Église vont la recruter et la défendre. Les invasions germaniques n'avaient pas assez renouvelé l'Europe romaine. Le nord-ouest de la France et le midi de l'Italie étaient trop peu pénétrés de ce limon qui pouvait senl rajeunir un sol épuisa;. Les Normands vinrent donc s'y jeter comme un flot, mais comme un flot régénérateur. Pendant que les monastères brûlaient, on voyait sortir de leurs ruines quelques religieux échappés au massacre, qui prêchaient les pirates, et qui souvent finissaient par les convertir. Les Normands entrèrent dnns la civilisation chrélienne. Ils y apportèrent le génie des entreprises maritimes, le génie du gouvernement qu'ils montrèrent dans leurs conquêtes d'Angleterre et d'Italie, le génie de l'architeeture, comme ils le firent voir en Sicile par les basiliques dorées de Palerme et de Montréal, en Normandie par ces tours abbatiales et ces flèches qui bordaient la Seine, depuis son embouchure jusqu'à Paris, et qui en faisaient l'avenue monumentale d'un peuple-roi. Un peu plus tard, les Hongrois et les Slaves tombaient encore tout couverts de sang aux pieds de saint Adalbert. Ces fléaux de Dieu en devinrent les serviteurs intelligents et libres. Ils apportèrent à la chrétienté le secours d'une épée invincible. Ils la couvrirent du côté de l'Orient contre la corruption byzantine et contre l'invasion musulmane. Alors seulement fut assurée l'indépendance de l'Occident.
En même temps ce démembrement de l'empire, qui ari-achait les cris du diacre Florus. ])rép;irait de loin
rémancipation des nations modernes. La France, l'Allemagne et l'Italie commençaient. 11 est vrai que la division de la monarchie, poussée jusqu'à l'infini, aboutit au morcellement féodal. Les vices de la féodalité sont assez connus. Elle eut du moins l'utilité d'attacher à la terre l'homme épris de la vie errante, amoureux des hasards. Elle l'y attacha par le double lien de la propriété et de la souveraineté. La seule propriété du sol n'aurait pas retenu ce fils de barbare, qui lui préférait de beaucoup les richesses mobiles, l'or, les belles armures, les troupeaux. Mais, quand le seigneur devint à la fois propriétaire et souverain, maître du fief et de ceux qui l'habitaient, son orgueil fut touché; il apprit à aimer sa terre et ses hommes, à les défendre, à combattre pour eux. L'habitude de tirer ainsi l'épée pour autrui élevait les caractères. L'Église s'en aperçut; elle vit dans le dévouement féodal le remède aux maux de la féodalité. A celte société guerrière elle proposa un idéal héroïque, la chevalerie, qui fut le service armé de Dieu et des faibles. La féodalité divisait les hommes par le déchirement du territoire et par l'inégalité des droits. La chevalerie les unit par la fraternité des armes et par l'égalité des devoirs.
Ainsi la chrétienté grandissait et se donnait lentement une organisation qui lui permît de soutenir sa grandeur. Mais où trouver les loisirs de la pensée dans un âge de fer? Qui se souciera de sauver les titres de l'esprit humain, quand les moines n'ont que le temps de charger sur leurs épaules les reliques des saints et de
1)L' rROGRKS DANS LtS SIÈCLES DE DÉCADENCE. 55
s'enfuir? Plusieurs chroniques s'interrompent à l'invasion des Normands, et beaucoup d'églises rapportent à cette époque la perte de leurs diplômes et de leurs légendes.
Toutefois, deux îles de rOccidenl avaient échappe à la souveraineté de Charlemagne. On s'étonne d'abord que la Grande-Bretagne et l'Irlande, si affaiblies par leurs guerres intestines, se soient soustraites à la domination d'un empire qui allait des bouches du Rhin à celles du Tibre, et de l'Èbre à la Theiss. Mais, en effet, dans cette décadence de l'empire carlovin^aen. il fallait qu'une société moins découragée offrît un refuge aux sciences et aux lettres. Pendant le onzième siècle les monastères irlandais continuent de nourrir tout un peuple de théologiens, de savants, de disputeurs. De temps à autre, ils jettent leur trop-plein sur la côte de France, où l'on voit arriver, selon l'expression d'un contemporain, des troupeaux de philosophes. Au milieu de ces philosophes sans nom paraît Jean Scot Erigène, célèbre jusqu'au scandale, hardi jusqu'à la témérité, érudit jusqu'à renouveler les doctrines d'Alexandrie, mais s'arrêtant au bord du panthéisme assez tôt pour conserver une incontestable influence sur les mystiques du moyen âge. D'autre côté, l'Angleterre, tandis qu'elle assistait de loin au déclin de la dynastie carlovingienne, inaugurait chez elle le règne d'x\lfred le Grand. Ce jeune homme héroïque reconquiert le royaume de ses pères, et, de cette main victorieuse qui vient de chasser les Danois, il rouvre les écoles. Lui-même, à trente-six
anSj il se donne un maître; il apprend la langue latine, il traduit le Pastoral de saint Grégoire, pour Tédification du clergé, la Consolation de Boëce et les Histoires de Paul Orose et de Bède, pour l'instruction de tous. Il s'efforce de hâter ainsi l'éducation de son peuple, c( tremblant, comme il dit, à la pensée des châti- (( ments que les puissants et les lettrés encourront dans (( ce monde et dans l'autre, s'ils n'ont su ni goûter la c( sagesse ni la faire goûter aux hommes. »
Pendant que le Nord s'éclairait de ces flambeaux, l'Allemagne entretenait aussi le feu sacré aux trois foyers monastiques de la Nouvelle-Corbie, de Fulde et de Saint-Gall. Ces puissantes abbayes, défendues contre les barbares par de fortes murailles, contre les mauvais princes par le respect public, enveloppaient dans leur enceinte des écoles, des bibliothèques, des ateliers de copistes, de peintres et de sculpteurs. Je m'arrête à Saint-Gall, où je sens déjà comme un premier souffle de la Renaissance. Là, on ne se borne pas à transcrire par obéissance les livres des païens': on n'accueille pas les muses latines avec une curiosité inquiète et mêlée de remords. C'est peu d'honorer les anciens, on les aime avec cette passion intelligente qui rend la vie au passé. Les moines engagent de savanles disputes; ils livrent à tout venant des combats de grammaire, des assauts de poésie; il en est qui opinent au chapitre en vers de Y Enéide, Déjà les lettres latines ne suffisent plus à l'ardeur de ces hommes séparés du monde : il faut qu'ils pénètrent dans l'antiquité grec-
que, et une femme leur sert de guide. La chronique de Saint-Gall a conservé ce gracieux récit, qui n'ôte rien à la gravité des mœurs monastiques. On raconte que la princesse Hedwige, fiancée dans sa jeunesse à l'empereur d'Orient, avait appris la langue grecque. iMais, cet engagement rompu, Iledwige avait donné sa main nu landgrave de Souabe, qui la laissa bientôt veuve et libre de vivre dans la prière et dans l'étude. Elle prit donc sa demeure non loin de l'abbaye, et là elle se faisait instruire par un moine ancien et nourri de toutes les sciences de ce temj)s. Il arriva qu'un jour le vieillard se laissa accompagner par un jeune novice, et la landgravine ayant demandé quel caprice amenait cet enfant, celui-ci répondit en vers « qu'à peine latin, il voulait devenir grec; »
Esso vi'liin grrciis, cuiii vix siiii, doiiiiia, latiiius.
Le vers était mauvais, mais l'enFant était beau et docile. Hedwige le fit asseoir à ses pieds, et ce premier jour elle lui apprit une antieime de la liturgie byzantine. Elle lui continua ses soins jusqu'à ce qu'il entendît la langue de saint Jean Glirysostome et qu'il put l'enseigner aux autres. Voilà par quelle noble main les lettres grecques furent ramenées à Saint-Gall. Hedwige, satisfaite des leçons qu'elle avait reçues et données, combla de largesses la savante abbaye. On remarquait parmi ses présents une aube d'un travail merveilleux, où étaient brodées les Noces de Mercure et de la Philologie,
58 rREMlKRE ET DEUXIÈME LEÇONS.
Les lettres ne périssaient donc pas. Elles languissaient dans les pays latins, en Italie, en Espagne, en France. Cependant l'enseignement s'y perpétue; et j'en trouve riîéritier glorieux dans un homme qui appartient à ces trois pays par sa naissance, son éducation et sa fortune : je veux parler de Gerbert, ce moine d'Aurillac, instruit, non chez les Arabes de Cordoue, comme on Ta cru, mais à l'école épiscopale de Vich, en Catalogne, et porté par l'admiration de ses contemporains jusque sur la chaire de saint Pierre. Cet homme illustre suffit pour défendre l'Europe méridionale du reproche de barbarie, et nous dispense de nommer les ouvriers moins connus qui travaillaient dans l'ombre, mais avec persévérance, à entretenir la chaîne de la tradition.
11 fallait assurément conserver la tradition, sans laquelle il n'y a pas de progrès, mais il fallait y ajouter. L'antiquité n'avait plus de formes assez variées, assez vivantes, pour suffire au génie des temps nouveaux : les langues modernes devaient naître. Alfred, qui apprenait le latin à trente-six ans, savait à douze ans les chants héroïques des Anglo-Saxons. 11 acheva de fixer cet idiome tout poétique, et par conséquent mobile, en l'écrivant en prose, en le forçant de traduire la pensée ferme et précise des anciens. En même temps les moines de Saint-Gall s'attachent à faire passer non-seulement les chants de l'Église, mais les Catégories d'Aristote, mais l'encyclopédie de Martianus Capella, dans cette langue teutonique dont l'empereur Julien comparait
Jes rudes accents aux cris des vautours. La croissance des langues néolatines devait être plus lente. Toutefois, (lès le neuvième siècle, les traces de leur existence se multiplient. Le concile de Tours prescrivait de prêcher en langue vulgaire. 11 l'ut obéi : nous en avons la preuve dans une homélie récemment découverte et qu'on ne peut placer au-dessous de l'an 1000. On y trouve un mélange de mo(s français et Intins confondus dans une syntaxe harbare. De ce chaos où se débat le vieux: prédicateur, sortira cependant la langue de Bossuet.
La civilisation doit donc vaincre, mais après avoir couru les derniers périls. Le plus grand de ces périls était dans l'Eglise, déshonorée à Rome par la profanation du saint-siége, envahie de tous cotés par les mœurs féodales, qui changeaient les prélatures en fiefs et les évéques en vassaux. 11 fallait donc que le salut vînt de l'Église et de la partie de l'Église où la vie spirituelh' s'était surtout réfugiée ; ce fut une réforme monastique, celle de Cluny. qui décida de la destinée du monde. Un moine français appelé Odon, qui avait étudié à Paris, alla cacher son savoir et sa vertu dans un monastère, à quatre lieues de Mâcon, au fond d'une vallée silencieuse à peine troublée de temps en temps par les cris des chasseurs et les aboiements des chiens. 11 y introduisit une observance austère, qui n'excluait ni la passion des lettres, ni le culte des arts, et dont l'ascendanl finit par ranger sous le gouvernement de Cluny un nombre considérable de monastères en France, en Italie, en Angleterre. L'unité d'hiérarchie, d'administra-
lion, de discipline, s'établissait dans les institutions monastiques pour se rétablir dans le reste de la société chrétienne quand le jour serait venu. Le jour vint. C'était la fête de Noël de l'année 1048. L'évéque Brunon, désigné par l'empereur Henri Ili pour remplir la chaire de saint Pierre, se rendait en Italie, et visitait en passant l'abbaye de Cluny. Un religieux italien nommé Hildebrand, le fils d'un charpentier, mais fixé à Cluny depuis quelques années par le zèle des réformes, osa se présenter au nouveau pontife et lui remontrer que la nomination de l'empereur ne pouvait conférer aucun droit dans le royaume spirituel du Christ. 11 lui conseillait donc de poursuivre son voyage jusqu'à Rome, et là, dépouillant un titre sans force, de restituer au clergé et au peuple la liberté des élections. Ce que j'admire surtout, c'est que Brunon le crut, voulut l'emmener avec lui, et, arrivé à Rome, se remit à la discrétion du clergé et du peuple. Brunon fut élu pape, et Hildebrand, prenant place à côté du trône pontifical, montra déjà ce qu'il serait plus tard sous le nom de Grégoire Vil.
Grégoire YII marque l'entrée d'une troisième période, qui commence encore par une défaite. On avait vu d'abord ce pontife, par la seule puissance de la parole, réduire l'empereur Henri lY, un homme charnel et sanguinaire, et tout chargé des malédictions de ses sujets, à venir au château de Canossa demander pénitence et pardon. Alors on avait pu croire la barbarie
DU PROr.HKS DANS l.KS SIKCLKS DI-: DECADENCE. (51
vaincue et le inontle prêt à subir les lois d'une théocratie qui risquait d'absorber le pouvoir temporel, mais (jiii (levait ranimer la vie spirituelle dans tout l'Occident. Cej)endant, quelques années après, l'empereur Henri IV j)renait Rome, intronisait un antipape à Saint- Jean-de-Latran : la force avait le gouvernement des consciences. En même temps Grégoire VII mourait à Salerne, et voici ses dernières paroles : « J'ai aimé la justice et détesté l'iniquité; c'est pourquoi je meurs dans l'exil. ))La chute semble plus effrayante que jamais; car on voit périr, non pas un empire, mais la pensée même qui pouvait régénérer les empires. Pourtant cette fois les chrétiens ne croient plus à la fin prochaine du monde. Un des évêques qui assistaient le pape mourant lui répondit : « Seigneur, vous ne pouvez pas « mourir en exil, puisque Dieu vous a donné la terre (( pour juridiction et les nations en héritage. »
En efl'et du tombeau de Grégoire VII devait sortir le progrès chrétien du moyen âge, progrès trop connu, trop incontesté, trop éclairé par la science moderne, pour qu'il ne me suffise pas d'en marquer les principaux traits. La querelle du sacerdoce et de l'empire continue, toujours plus formidable à mesure que les deux puissances trouvent des représentants plus illustres : d'un côté, Frédéric I", Frédéric II, aussi grands hommes de guerre qu'hommes d'État; d'un autre côté, Alexandre m, Innocent III, Innocent IV, politiques consommés et prêtres héroïques. Après deux siècles de lutte, l'empire vaincu renonce à mettre la main sur le spiri-
<)2 rREMlP:[\E ET DEUXIÈME I.EÇO>"S.
tuel. En voulant rendre l'Église puissante, les papes l'ont rendue libre; les deux pouvoirs se divisent, et, la force rentrant dans son domaine, la conscience est sauvée.
En même temps la papauté accomplit un second dessein de Grégoire VII. Elle arrache les peuples de l'Occident, où ils s'agitaient livrés à des combats éternels, sans justice et sans fruits. Elle les pousse en Orient, où, puisqu'il leur faut la guerre, elle leur donne la guerre sainte, justifiée par une cause toute divine, couronnée par la conquête du droit et de la liberté. En effet, les peuples, transportés loin de ce puissant empire d'Allemagne qui prétendait souveraineté sur eux, s'affranchissent de la vassalité et prennent possession de leur indépendance. Foucher de Chartres représente les croisés, Allemands et Français, Anglais et Italiens, vivant dans une fraternelle égalité. Les nations modernes gagnent leurs éperons en Palestine, et à l'unité visible de l'Empire succède l'unité morale de la République chrétienne.
Secondement la féodalité s'ébranle du même coup. Sous la bannière de la croix les roturiers combattent au même titre que les nobles, à titre de soldats du Christ ; ils gagnent les mêmes indulgences, et s'ils meurent ils remportent les mêmes palmes du martyre. Les marchands de Gênes et de Yenise plantent l'échelle aux murs des villes sarrasines; ils mènent l'assaut d'une main aussi ferme, d'un visage aussi fier que les barons de France. La féodalité eut beau se créer en
DU rUOGUKS DANS LES S1Î:CLES DE DÉCADENCE. 63
Terre-Sainte des principautés et des marquisats, elle en revint meurtrie. Elle revint pour trouver en Europe trois luttes à soutenir : contre l'Eglise, qui réprouvait les «guerres privées; contre la royauté, qui étendait chaque jour sa juridiction au préjudice des justices seigneuriales; enfin contre les communes, qui faisaient leur avènement.
Les communes italiennes alliées de la papauté, associées à ses périls, avaient du partager sa fortune. J'en trouve le premier exemple dans la commune de Milan, dont on ne sait pas assez la glorieuse histoire. Eu lUiG, un noble appelé Gui avait obtenu à prix d'or l'archevêché de Milan, il y était soutenu par un clergé corrompu et par une aristocratie oppressive. Deux maîtres d'école, le prè(re Landulf et le diacre Ariald, entreprirent de relever le siège profané de saint Ambroise. Ils réunirent premièrement leurs disciples, et, peu à peu, tout le peuple, et leur firent jurer une ligue contre les simoniaques et les concubinaires. Au bruit de ces querelles, Rome s'émut. Pierre Damien, chargé comme légat du pape de réformer l'Église de Milan, fit droit aux plaintes du peuple et réduisit l'archevêque et son clergé à signer une condamnation publique du concubinage et de la simonie. Quelque temps après, ces engagements étaient foulés aux pieds, et le diacre Ariald mourait de la main de ses ennemis. Mais il laissait un héritier de ses desseins, un homme de guerre, Ilarlembald, aimé de la multitude, aussi puissant par la parole que par l'épée, et qui, s'étant déclaré le champion de
64 PREMIKIIK KT DKUXIKME l.KCONS.
rfiglise, avait reçu du pape le gonfalon de saint Pierre. Harlembald rallia son parti découragé, en resserra les rangs par un nouveau serment communal, soutint contre les nobles une guerre opiniâtre, les jeta hors delà ville, et mourut enfin dans son triomphe, un jour qu'à la tête des siens, tenant à la main le gonfalon de saint Pierre, il repoussait un dernier assaut. Mais alors Grégoire YII était pape; il acheva Tœuvre du diacre et du chevalier. La simonie et le concubinage furent vaincus, la noblesse réduite au partage des fonctions ; et la commune de Milan garda cette forte organisation plébéienne qui, pendant deux cents ans, fit l'appui des papes et l'inquiétude des empereurs.
Tandis que les villes de Lombardie et de Toscane se constituent en républiques et traitent d'égal à égal avec les rois, l'esprit communal passe les Alpes, le Rhin et les Pyrénées. Après les admirables travaux de M. Augustin Thierry, qu'est-il besoin de montrer comment l'esprit libérateur ravivait, ici les souvenirs de la municipalité romaine, là les traditions de la ghilde germanique? S'il ne réussissait pas à rendre les villes souveraines, il les faisait entrer ;en partage de la souveraineté. Leurs députés prenaient place aux Etats généraux. Le dogme de l'égalité naturelle semé par le christianisme produisait l'égalité politique.
Au milieu de ces luttes et de ces déchirements, il semble qu'il n'y avait point de place pour les lettres * jamais elles n'en eurent une plus grande et ne l'occupèrent avec plus d'éclat. Il n'est pas vrai que les lettres
aiment toujours la paix. Les lettres aiment la guerre (]uand elle est civilisatrice, quand elle engage l'épée au service de l'intelligence ; quand elle met en présence, non-seulement des intérêts, mais des doctrines contraires; quand, partagés entre ces doctrines, les esprits sont obliges de choisir, par conséquent de penser. Les siècles de Périclès et d'Auguste sortirent de Salamine et de Pliarsale; la querelle des investitures réveilla la scolaslique. Grégoire \1I, voulant un clergé chaste, l'avait voulu savant. Au concile romain de 1078, il renouvela les canons qui instituaient auprès de toutes les églises épiscopales des chaires pour l'enseignement des arts libéraux.
On vit alors qu'il n'est pas facile d'asservir un peuple, comme quelques-uns le croient, en le mettant sous la garde des prêtres. Là où l'on a mis un prêtre, à la génération suivante on trouve un théologien, à la troisième le théologien engendre le pliilosoplie, à la quatrième le philosophe engendre le publicisle, et le publiciste engendre la liberté. Ceux qui connaissent mal le moyen âge n'y aper(;oivent qu'une longue nuit, où les prêtres veillent sur des troupeaux d'esclaves. Mais un de ces prêtres calomniés s'appelait Anselme, et une pensée le tourmentait, celle de trouver la plus courte preuve de l'existence de Dieu. 11 suffit de cette pensée pour faire de lui un grand métaphysicien, pour lui susciter des disciples et des contradicteurs, pour commencer les controverses qui mettront aux prises Abélard et saint Bernard, et qui pousseront les esprits
lA CIV. AD y SIECLE. I,
66 PREMIÈUi: ET DEUXIÈMK LEÇONS.
aux dernières témérités, ku milieu de ces orages et au-dessus paraissent les deux anges de l'école, saint Thomas d'Aquin et saint Bonaventure : ils semblent chargés, si la mort ne les arrêtait, de poser la dernière pierre, l'un du dogmatisme, l'autre du mysticisme chrétien. Ces deux saints ne craignent pas d'énerver la théologie en reconnaissant la philosophie comme une science distincte ; ils n'ont pas pour la raison ces superbes dédains qu'on a trop affectés depuis. Du haut des vérités éternelles, ils ne méprisent pas les besoins du temps, ils les embrassent d'une vue désintéressée, et saint Thomas écrit sur l'origine des lois, sur la part légitime de la démocratie dans les constitutions politiques, sur la tyrannie et l'insurrection, des pages dont la hardiesse a étonné les modernes. Jamais la pensée ne fut plus libre que dans ce temps qu'on a représenté comme l'esclavage de la pensée. C'était peu de la liberté, elle eut la puissance, elle eut ses universités dotées par les papes et les empereurs, elle eut ses lois, ses magistratures, son peuple studieux et turbulent. Un historien de cette époque donne à la chrétienté trois capitales : c< Rome, siège du sacerdoce ; Aix-la-Chapelle, siège de « l'empire, et Paris, siège de l'école. »
Ainsi la vie coule pour ainsi dire à pleins bords dans la littérature savante ; mais elle ne ruisselle pas avec moins de fécondité, elle fleurit avec plus de grâce et de fraîcheur dans les langues vulgaires. Elle leur fait produire deux poésies : la première, commune à toutes les nations de l'Occident, bien qu'elle mûrisse d'abord
lu- PROGRÈS DANS I>ES SlÈCl.ES DE DÉCADENCE. 07
vn France comme dans sa terre natale ; elle célèbre les luh*os qui sont le type de la vie chevaleresque, et le culte des femmes qui en fait le charme. La seconde est une poésie nationale, propre à chaque peuple dont elle conserve le génie et les traditions. L'Allemagne a les Aventures des Nibelungen encore toutes pénétrées d'instincts barbares et de souvenirs païens. On y voit de longues chevauchées à travers la foret sans nom, des festins ensanglantés, les fils de la lumière aux prises avec ceux des ténèbres, et le héros vainqueur du dragon périssant à cause d'un trésor maudit et d'une femme déchue. Les brumes du Nord prêtent leur faveur à ces sombres fictions. Au contraire, le soleil du Midi échauffe et colore le poëme du Cid : toute l'Espagne vit dans ce personnage, terrible aux infidèles et récalcitrant à son roi, si religieux et si fier dans sa religion, que Dieu même le traite avec ménagement, et ne le retire de C(^ monde qu'après l'avoir averti par l'apôtre saint Pierre. Mais c'est l'Italie qui choisit alors la meilleure part : elle a trouvé l'inspiration dans la sainteté. Cette terre, remuée par Grégoire YII, produit des mêmes sillons une doubh; moisson de saints et d'artistes; d'un côté, saint Anselme, saint François, saint Thomas, saint Bonaventure, et autour de ces grandes âmes un nombre infini d'ames tendres et ardentes; d'un autre côté, toute une génération d'architectes et de peintres formés au tombeau de saint François, à leur tête Giotto. Le lien qui unit la foi et le génie ne fut jamais plus visible, et je ne m'étonne pas si l'épopée nationale de l'Italie doit être
une épopée sacrée. Dante la conçut ainsi, et de ses méditations sortit ce poëme patriotique et théoiogique, écrit pour un pays dont il remue toutes les passions, et pour la chrétienté dont il glorifie les croyances; pour le moyen âge dont il représente les crimes, les \ertus et le savoir; pour les temps modernes qu'il devance par la grandeur de ses pressentiments; un poëme, enfin, tout retentissant des frémissements de la terre et des chants du ciel.
Poema sacro
A cui ha posto inan cielo o terra.
Et maintenant, s'il ne faut pas oublier les travaux plus humbles qui sont la condition du grand nombre, s'il faut parler de l'industrie et des biens terrestres, je reconnais que le moyen âge avait sur plusieurs points conservé, retrouvé, agrandi la richesse matérielle du monde ancien. On sait déjà comment les croisades rendirent aux Latins toutes les grandes voies commerciales que l'antiquité s'était ouvertes du côté du Levant, comment l'apostolat religieux les poussa plus loin et jusqu'aux extrémités de l'Asie. On a vu les moines recueillir les traditions de l'agriculture romaine, reconquérir pied à pied par le travail volontaire les terres abandonnées par l'oisiveté des esclaves, et porter les préceptes des Géorgiques sur les bords du Weser et de l'Elbe. Il resterait à montrer les vieilles villes sauvées de la fureur des barbares ou renaissant de leurs cendres, grâce au courage de leurs évêques, au respect, aux im-
niunités qui entouraient la chasse de leurs saints; d'un autre côté les villes nouvelles se multipliant autour des abbayes; car, de même que toutes les puissances civilisatrices, l'E^^^lise aime à bâtir. Mais l'Eglise nebatil plus comme les Romains. Le christianisme a pour ainsi dire retourné l'aspect des villes en même temps que les mœurs des hommes. Tout l'homme de l'antiquité était tourné vers le dehors; il vivait sur la place publique ou dans l'atrium richement décoré où il recevait ses clients. Il négligeait le reste de sa maison. Les chambres étroites qui s'ouvraient sur le péristyle étaient bonnes pour les femmes, les enfants, les esclaves. Mais le christianisme tourne le cœur de l'homme vers les joies intérieures; il lui fait trouver le bonheur à son foyer et embellir le lieu où il passe sa vie avec sa femme et ses enfants. De là ce luxe de boiseries, de tapisseries, de meubles richement sculptés qui faisait l'orgueil de nos ancêtres. Cependant, au premier abord, les villes modernes semblent le céder de beaucoup aux cités antiques. Les anciens faisaient leurs temples petits, mais les amphithéâtres étaient immenses, les bains magnifiques, les portiques et les colonnades innombrables. Au contraire, la ville chrétienne se groupe humblement autour de sa cathédrale où elle a mis tout son effort. Si elle y ajoute quelque autre monument, c'est le palais communal, l'école, l'hôpital. Les anciens bâtissaient pour le plaisir, et c'est en quoi il faut désespérer de les égaler jamais. Nos villes sont construites pour le travail, la douleur et la prière; et c'est à savoir souffrir, travailler et prier, que
70 rREillÈnK ET DEUXIÈME LEÇONS.
consiste l'éternelle supériorité des temps chrétiens.
Je m'arrête ici et je finis à Dante, digne de venir après Charlemagne, après Grégoire VII, de venir comme vainqueur, couronnant une époque de progrès, et. comme vaincu, ouvrant une nouvelle époque de ruines. En effet, Dante, ce grand vainqueur qui mène le triomphe de la pensée au moyen âge, est aussi un grand vaincu, exilé par sa patrie qui lui refuse un tombeau, suivi par ce quatorzième siècle qui verra la chute des républiques italiennes, la France en feu, et l'école en décHn. Mais ni le quatorzième siècle, ni aucun autre, ne prévaudra jamais contre le dessein de Dieu et contre la vocation de l'humanité.
Nous avons parcouru un espace de huit cents ans, c'est-à-dire une partie considérable des destinées humaines; les trois périodes que nous y avons reconnues commencent par autant de décadences. Mais chacune de ces décadences cache un progrès que le christianisme assure, qui s'accomplit obscurément, sourdement, et pour ainsi dire par des voies souterraines, jusqu'à ce qu'il se fasse jour et éclate enfin dans une plus juste économie de la société, dans une plus vive lumière des esprits. Arrivés au sommet du moyen âge, gardonsnous de croire que l'humanité n'ait plus qu'à descendre,^ si ce n'est une courte pente, pour remonter des cimes plus hautes qui ne seront pas encore les dernières. Nous avons assez loué le moyen âge pour avouer maintenant ce qui manquait à ces temps héroïques, mais pleins de souvenirs païens et de passions barbares. De
là les périls de la foi qui n'eut jamais à livrer de comhals plus terribles; de là le désordre des mœurs, les emportements de la chair, le goût du sang, et tout ce qui fit le désespoir des saints, des prédicateurs, des moralistes contemporains. Ces juges sévères ont vu surtout les vices de leur époque, et plusieurs ont ignoré le bien même dont ils étaient les ouvriers. Les scandales qui trompèrent de si grands esprits nous montrent que le moyen âge n'a pas achevé l'œuvie de la civilisation chrétienne, et de si grands esprits trompés nous apprennent, au milieu de notre décadence qui se voit trop, à ne pas nier le progrès que nous ne voyons pas. Venus en des jours mauvais, souvenons-nous que le christianisme qui nous porte en a traversé de pires, et, comme Énée à ses compagnons découragés, disons que nous avons passé par trop d'épreuves pour n'attendre pas de Dieu la fin de celle-ci :
0 pa^si graviora, dabit Deus his quoque finem.
^TROblÈME LEÇON
Messieurs,
Avant de pénétrer dans l'étude des temps barbares, il faut savoir quelles étaient les richesses de l'esprit humain au moment de l'invasion, ce qui devait périr dans ce grand désastre, ce qu'il fallait sauver; quels vains ornements l'antiquité devait emporter dans son tombeau, quel héritage elle laissait aux peuples modernes. Je m'arrête à la mort de Théodose, à la veille du cinquième siècle, et j'oublie l'Orient, dont le génie ne se fera sentir que par de lointaines influences, pour me renfermer dans l'Occident, où vont se décider les destinées prochaines de l'humanité.
A cette époque où il semble que toute civilisation va finir, on trouve deux civilisations en présence, l'une
74 TROISIÈMK LEÇON
païenne, l'autre chrétienne, chacune avec ses doctrines. ses lois, sa littérature, et l'on peut se demander à laquelle des deux appartiendront les peuples nouveaux qui se pressent aux portes de l'empire.
En effet, le paganisme n'avait pas fui aussi rapidement qu'on le croit, ni devant les lois des empereurs chrétiens, ni devant les progrès de la philosophie. Depuis soixante ans que les édits de Constance, renouvelés par Théodose, poursuivaient les superstitions idolâtriques, on ne voit pas qu'en Occident ils eussent fait fermer les temples, ni éteint le feu des sacrifices. Quand Honorius visita Rome, en 404, pour y célébrer son sixième consulat, les sanctuaires de Jupiter, de la Concorde, de Minerve, couronnaient encore le Capitole, et leurs frontons chargés de statues faisaient planer sur la ville éternelle les images des anciens dieux. Les autels votifs tout couverts d'inscriptions attestent qu'on n'a pas cessé de répandre le sang des béliers et des taureaux ; et jusqu'au milieu du cinquième siècle on nourrit les poulets sacrés dont les présages gouvernaient Rome et l'univers. Les calendriers de ce temps indiquent encore toutes les fêtes païennes et les jeux qui les solennisaient. Nous connaissons trop peu l'antiquité, nous ne savons pas assez comment ce culte de la nature, chanté par les poètes, justifié par les sages, conduisait à honorer les deux grands mystères de la vie et de la mort par la prostitution religieuse et par le sacrifice humain. Nous ne savons pas assez que le théâtre et l'amphithéâtre, dédiés l'un à Racchus, l'autre au Soleil, étaient des
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temples où, en rhonncur des dieux, avec des rites vénérés, tantôt des outrages sans nom violaient les dernières lois de la pudeur, tantôt des milliers de gladiateurs venaient s'égorger aux applaudissements du peuple le plus poli de la terre. C'étaient là les attaches de chair et de sang qui, en dépit des édits impériaux, retenaient la foule aux autels des idoles.
La philosophie ne réussissait pas mieux à ramener les esprits d'élite, les hommes d'État, les derniers héritiers des lamilles sénatoriales. Il faut admirer l'érudition, la suhtilité, la hardiesse des philosophes alexandrins; mais leurs prodigieux travaux n'a^Tlient abouti qu'à restaurer le paganisme. Ils prêtaient le prestige d'une interprétation savante à ce culte que l'aristocratie romaine défendait comme une institution politique.
Le paganisme ne devait périr que par le cliristianisme, par deux armes spirituelles : la controverse et la charité, la prédication elle martyre. Nous assisterons à ces belles discussions où saint Augustin s'épuise de zèle et d'éloquence pour entraîner des âmes choisies, comme Volusien, Longinien, Licentius; mais surtout nous verrons commencer l'instruction des ignorants, des petits, de tous ceux à qui le paganisme n'avait jamais prêché. Nous pénétrerons dans ces familles chrétiennes qui assiègent pour ainsi dire un vieux père idolâtre, et finissent par le conduire au baptême, vaincu et rayonnant. En même temps nous entendrons les cris du cirque, lorsque le moine Télémaque s'y jettera pour séparer les gladiateurs, y mourra lapidé par les specla-
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leurs, et scellera de son sang l'abolition de ces détestables jeux.
Cependant l'erreur ne se retire que lentement, comme une nuit qui laisse après elle les nuages. Le panthéisme d'Alexandrie doit revivre et porter ses témérités jusque dans les chaires de la philosophie scolastique. C'était au grand jour de l'antiquité classique, dans les écoles de Jamblique, de Maxime d'Éphèse et des derniers philosophes païens qu'avaient fleuri la magie, l'astrologie, toutes les sciences occultes, qu on croit écloses dans les ténèbres du moyen âge. D'un autre côté, les ignorants, les gens des campagnes (pagani), ne se détachaient qu'à regret d'un culte qui parlait à leurs passions. Au huitième siècle, les pèlerins du Nord s'étonnent de voir des danses païennes profaner encore les places publiques de Rome. Longtemps les conciles des Gaules et d'Espagne poursuivirent de leurs anathèmes l'art sacrilège des devins et les pratiques idolâtriques des calendes de janvier. Les superstitions latines donnaient la main aux superstitions germaniques pour opposer à la conquête chrétienne une dernière résistance. Non-seulement tout ne périt point dans le paganisme, mais tout ne doit pas périr. Jusque dans la fausse religion, il y a la religion, le besoin légitime d'entretenir un commerce avec le ciel, de le fixer à des jours, en des lieux, sous des symboles déterminés. L'Église eut le mérite de comprendre ce besoin et ce droit de la nature humaine, d'épargner aux peuples évangélisés des violences inutiles, et de réconcilier enfin l'art et la nature avec le
Christ, en lu i consacrant les temples et les fêtes, les fleurs et les parfums prodigués aux faux dieux. L'hérétique Vigilance se scandalisa d'une conduite si sage. Mais saint Jérôme se charge de la justifier, et nous reconnaîtrons dans sa réponse le commencement de cette politique miséricordieuse (pii inspirera les instructions de saint Grégoire le Grand aux missionnaires d'Angleterre, et qui leur conseillera de laisser à ces nouveaux chrétiens a leurs fûtes rustiques, leurs banquets inno- « cents et leurs joies temporelles, afin qu'ils goûtenl c( plus volontiers les consolations de l'esprit. » Ainsi toute la lutte de l'Église contre le polythéisme romain n'est que l'apprentissage de l'autre combat qu'elle doit livrer au paganisme des barbares; et, dans ses derniers efforis pour achever la conversion de l'ancien monde, nous voyons déjà ce qu'elle portera de génie et de patience à l'éducation des peuples nouveaux.
Cette préparation de l'avenir au milieu des ruines du passé, ce partage de l'élément périssable et du principe immortel, ce contraste qu'on trouve dans la religion devient bien plus manifeste dans le droit, quand, au cinquième siècle, les empereurs entreprennent d'y mettre ordre, d'une part, en donnant force de loi aux écrits des anciens jurisconsultes; de l'autre, en réunissantdans un seul code les décisions des princes chrétiens. Les jurisconsultes des temps classiques n'avaient jamais abjuré le droit des Douze Tables, et tous les efforts de l'école n'avaient pas effacé l'empreinte païenne qui marquait la constitution de l'État et la famille. C'était
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la doctrine du paganisme de diviniser la cité, de l'aire l'apothéose du pouvoir public, de le rendre souverain des consciences, en sorte qu'il n'y eût contre lui ni justice ni recours. L'empereur avait hérité de ce droit divin sur les biens, sur les personnes, sur les âmes. Il était au-dessus des lois, puisque sa volonté faisait loi. Comme dépositaire de la puissance militaire {imperium), il était maître de toutes les vies; comme substitué aux droits du peuple romain, il était rigoureusement le seul propriétaire du sol des provinces, dont les habitants ne conservaient que la possession précaire. Quoi d'étonnant si on les épuisait, si on les torturait pour en tirer l'impôt? Ainsi les persécutions n'avaient pas eu de fureurs, le fisc n'avait pas d'exactions, qui ne trouvassent des principes pour les autoriser, des légistes pour les servir. L'iniquité établie dans le droit public était descendue dans le droit civil. Le père, représentant de Jupiter, entouré de ses dieux lares, des images de ses ancêtres qui lui prêtaient leur majesté, exerçait le droit de vie et de mort, jugeait sa femme, exposait ses enfants, crucifiait ses esclaves. Les sages eux-mêmes admiraient cette constitution de la famille romaine, ce pouvoir sacerdotal et militaire installé auprès de chaque foyer, cet empire domestique à l'exemple duquel s'était formé l'empire du monde.
Cependant les violences de l'autorité avaient provoqué le réveil de la liberté. La conscience humaine, forcée dans ses derniers refuges, avait commencé une résistance mémorable, opposant au droit civil le droit
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des gens, aux lois des Douze Tables Tédit du préteur, les réponses des jurisconsultes, les constitutions des princes; introduisant enfin dans le conseil impérial les plus fermes esprits et les plus ingénieux, Gains, Ulpien, Papinien, afin de tempérer les rigueurs de l'ancienne législation. Mais le débat durait depuis luiit siècles, et la victoire de l'équité ne pouvait se déclarer que par le triompbe du cbristianisme. 11 ne fallait pas moins qu'une foi nouvelle pour porter les derniers coups au culte des vieilles lois, pour enbardir Constantin à décréter l'émancipation civile des femmes, la peine de mort contre le père meurtrier de son fils, contre le maître meurtrier de son esclave, pour arraclier enfin à Valentinien III et à Tliéodose II cette belle déclaration : « que le prince est lié par les lois. » Cette courte parole marque cependant la plus grande révolution politique qui fut jamais : elle fait descendre le pouvoir temporel à une place moins baute, mais moins périlleuse; elle inaugure le principe constitutionnel des sociétés modernes. Et c'est en effet le droit romain, réformé par les empereurs chrétiens, qui survivra à la ruine de l'empire, pénétrera chez les barbares pour les subjuguer peu à peu, et méritera cet éloge de Bossuet, « que (( le bon sens, qui est le maître de la vie humaine, y c( règne partout, et qu'on ne vit jamais une plus belle « application de l'équité naturelle. »
Mais la couronne de la société païenne, l'incomparable éclat dont elle rayonnait, c'était l'éclat des lettres. Sans doute Rome ne connaissait plus l'inspiration des
beaux siècles; cependant le règne de Constantin et de ses successeurs, si souvent accusés d'avoir précipité la décadence, semble rendre un moment aux aigles leur vol, au génie latin son essor. Ammien Marcellin écrivit l'histoire avec la verve et la rude sincérité d'un soldat. Végèce, dans son Traité de Vart militaire, recueillit les préceptes de l'art de vaincre, avant que cet art eût passé aux Goths et aux Francs. Les contemporains de Symmaque le mettaient à côté de Pline pour l'exquise urbanité de ses lettres et l'élégance de ses panégyriques. Mais je m'arrête aux poètes, et j'en distingue trois qui soutiennent la vieillesse de la muse païenne.
Claudien est le premier. Né en Egypte, abreuvé de bonne heure à ces sources savantes d'Alexandrie où les plus grands poètes du siècle d'Auguste avaient puisé, il avait retrouvé une corde de la lyre latine rompue depuis le jour où Lucain se fit ouvrir les veines. Depuis la Pharsale^ Rome n'avait rien entendu de comparable aux chants qui célébrèrent la disgrâce d'Eutrope ou les victoires de Stilicon. Seulement Claudien est si obsédé des souvenirs mythologiques, qu'il ne marche pour ainsi dire qu'entouré d'un nuage de fables, sans rien voir du siècle chrétien où il vit, sans rien entendre de ces grandes voix d'Ambroise et d'Augustin qui tonnent à Milan ou à Hippone, sans songer même à défendre les autels menacés de ses dieux. Il chante l'enlèvement de Proserpine, quand le culte de la Yierge Marie va prendre possession du temple de Cérès à Catane. Il convie les Grâces, les Nymphes et les Heures à parer de
leurs guirlandes la belle épouse de Stilicon, Serena, qui, en haine des idoles, arracha le collier de la statue de Cybèle pour en orner son cou. Il ne craint pas d'introduire les princes chrétiens dans l'Olympe et de mettre en scène, s'entretenant familièrement avec Jupiter, Théodose, le plus grand ennemi de Jupiter.
Il y a moins d'ilhisions, un sentiment plus juste de la dirr(''rence des temps, chez un autre païen, Rutilius rVumatianus. mais qui n'est plus poëte de profession, qui est homme (l'Ktat, préfet de Home, et qui, la (|uitlant vers l'an 418 pour aller revoir la Gaule sa patrie, dévastée par les barbares, écrit son itinéraire en vers harmonieux, où l'oreille trompée croit retrouver un écho d'Ovide. Ce qui le sauve de l'oubli et le met bien an-dessus de la foule des lettrés, c'est l'ardeur de son patriotisme, c'est le culte passionné de Rome, la dernière et la plus grande divinité du monde ancien. (c Écoute-moi, dit-il, écoute-moi, reine toujours belle « du monde qui t'a[)partient toujours, Rome admise « parmi les divinités de l'Olympe. Ecoute, mère des « hommes et mère des dieux : quand nous prions dans « tes temples nous ne sommes pas loin du ciel. Le soleil (( ne tourne que pour toi, et, levé sur tes domaines, dans (( les mers de tes domaines il plonge son char... De tant f( de nations diverses tu as fait une seule patrie; de ce « qui était un monde tu as fait une cité :
Urbe.m fecisti qund prius orbis erat (1). (t) Rutil. yumat. ïtiner., 1. I, v. 66.
LA CIV. AL' v' SIÈCLE. I. fi
(( Celui qui compterait tes trophées pourrait dénom- (( bi er les étoiles. Tes temples étincelaiits éblouissent leî^ c< yeux...Dirai-je les fleuves que t'apportent des voûtes a aériennes... et les lacs entiers versés dans tes bains? c< Dirai -je les forêts emprisonnées sous des lambris et « peuplées d'oiseaux mélodieux? Ton année n'est qu'un a printemps éternel, et l'hiver vaincu respecte tes plaic< sirs. Relève les lauriers de ton front, et que le feuillage « sacré reverdisse autour de ta tête blanchie ! C'est la c( tradition de tes fils d'espérer dans le péril, comme les c< astres qui ne se couchent que pour remonter. Étends, c< étends tes lois; elles vivront sur des siècles devenus « romains malgré eux; et, seule des cboses terrestres, (( ne redoute point le fuseau des Parques. »
Poirjge viciuras romana in stecula leges, Solaque falales non vereare colos (1).
Messieurs, ceci est très-beau, et, ce qui vaut mieux, très-vrai. L'ancien magistrat romain, avec la pénétration d'un jurisconsulte, a vu que Rome, trahie par les armes, continuerait de régner par les lois; et, toute païenne qu'elle est encore, sa foi dans sa patrie ne l'a pas trompé.
Sidoine Apollinaire n'a plus du paganisme ni la croyance ni le nom ; mais il en a l'éducation et les habitudes d'esprit. Chrétien comme Ausone, mais élevé comme lui à l'école des grammairiens et des rhéteurs de la Gaule, il ne peut construire un hexamètre, en-
(1) Rutil. Numat. Itiner., 1. I, v. 153.
chaîner des dactyles et des spondées, sans remuer en même temps toutes les réminiscences de la fable : soit qu'il compose en vers le panégyrique de l'empereur Avitus, ou celui de Majorien après la déposition d'Avitus, ou celui d'Anthémius après la déposition de Majorien, il dispose toujours des mêmes dieux, qui ne se lassent point de servir nu triomphe du vainqueur. Heureusement le panégyriste se lasse avant eux : Sidoine Apollinaire se convertit, il devient évéque, il deviendra saint. Il sera maître de ses passions; il ne le sera pas de ses souvenirs. Il faut voir, dans un excellent chapitre de mon ami M. Ampère (1), les combats de cet esprit partagé, la foi déjà victorieuse en lui, et cependant la mythologie le possédant si bien, que, s'il écrit à saint Patient, évèque de Lyon, pour le féliciter d'avoir distribué du blé aux pauvres, il ne trouve pas de louange plus digne du charitable prélat que de l'appeler un autre Triptolème.
C'est la lîn de la poésie ancienne, bien que Sidoine Apollinaire trouve encore un disciple, au sixième siècle, en la personne de Fortunat, et que les écrits de Claudien aient des copistes et des imitateurs en grand nombre dans les monastères du moyen âge. Mais l'antiquité devait offrir aux temps qui la suivirent des leçons plus sévères. Rome, en perdant le génie, avait du moins gardé la tradition; elle avait fait de l'enseignement une magistrature; et, dans les écoles impériales du Gapi-
(1) Histoire littéraire de la France^ t. II.
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tole, trente et un maîtres professaient la jurisprudence, la philosophie, la rhétorique et la grammaire. La jeunesse s'y pressait ardente, et si nombreuse, qu'il avait fallu une constitution de Yalentinien pour régler la police des études. Gratien avait voulu que les provinces jouissent du même bienfait, et que toutes les grandes cités eussent leurs chaires publiques, soutenues par de riches dotations. La faveur des lois multipliait ces laborieux grammairiens, qui faisaient profession d'expliquer, de commenter, par conséquent de conserver religieusement les textes classiques. Le savant Donatus, dont saint Jérôme écouta les leçons, fixait les principes de la grammaire latine. Macrobe, dans son commentaire sur le Songe de Scipion et dans les sept livres des Saturnales, mettait en œuvre tous les souvenirs de la philosophie alexandrine et de la poésie grecque pour éclairer la pensée de Cicéron et de Yirgile. Enfin Martianus Capella, sous les voiles d'une allégorie qui n'est pas sans éclat ni sans grâce, enveloppait les sept arts libéraux, où était venu se résumer tout le savoir des anciens. Ne nous étonnons pas, messieurs, que la science antique puisse se renfermer sous cette enveloppe étroite des sept arts. C'est h cette condition, et sous cette forme, que l'héritage de l'esprit humain traversera les temps barbares. Ces traités, ces commentaires, dont nous méprisons la sécheresse, sauveront les lettres latines. Le livre de Marlianus Capella deviendra le texte classique de tout l'enseignement profane au sixième, au septième siècle ; il se multipliera sous la plume des
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moines ; les langues modernes le traduiront déjà qu'elles en seront encore à leurs premiers bégayemenls. Donatos devient si populaire, que son nom est le nom même de la grammaire dans les écoles du moyen âge, qu'il n'y a pas d'étudiant si pauvre qui ne possède son Donaty et que nous trouvons une grammaire provençale sous le titre de Donatus l^rovincialis. Le moyen âge ne s'attachait pas sans raison à ces maîtres qui lui avaient donn(î l'exemple du travail, plus nécessaire que le génie. Le génii n'est cpie d'im moment, et Dieu, qui ne; le prodigue pas, veut apparemment que le monde sache s'en passer. Mais Dieu n'a jamais laissé manquer le travail. Il le distribue d'une main libérale, comme un châtiment et comme un bienfait qui efface les différences entre les siècles et entre les hommes. Le génie ravit une intelligence pour cpu Iques heures, il l'élève bien au-dessus de la condition commune; mais le travail vient la rappeler de ces hauteurs où elle s'oublierait, et la fait redescendre au niveau des mortels. Lorsque Dante, porté par l'inspiration, arrive aux dernières sphères de son Paradis, quand l'essor de sa pensée pénètre jusqu'au seuil de l'infini, on hésite, on ne croit plus à régale destinée des âmes. Mais, quand on voit ce grand homme, dans l'intervalle de ses chants, se consumer d'études, suer sur les bancs, pâlir sur les livres, comme le dernier des écoliers de son siècle, on se rassure, messieurs, on'trouve que l'égalité est rétablie et que les petits sont vengés.
Nous savons maintenant que l'antiquité ne devait pas
s'ensevelir tout entière sous les ruines de l'empire romain. Il reste à connaître le principe nouveau qui la sauva. Il faut voir comment le christianisme, qu'on a cru l'ennemi de la civilisation antique, porta sur elle une main sévère, mais bienfaisante, et la prit comme un malade qu'on traite durement, mais qu'on n'affaiblit que pour le conserver.
La fin du quatrième siècle est encore toute retentissante des voix pathétiques des Pères. M. Yillemain a rendu justice à ces maîtres de l'éloquence chrétienne, dans un livre qu'on ne recommencera pas. Je n'ai garde de toucher à un sujet dont il a fait, selon l'expression d'un ancien, sa possession immortelle. J'ai promis d'oublier l'Orient; en Occident, saint Ambroise est mort en 397; saint Jérôme, retiré en Palestine, n'agit plus que par l'autorité de son infatigable correspondance. Mais saint Augustin reste, il remplit de sa présence les premières années du cinquième siècle, et de sa pensée les siècles qui suivront. Nous n'avons pas à refaire ici l'histoire de saint Augustin, à peindre une fois de plus ce cœur tendre et impétueux, cette âme tourmentée et désireuse de lumière et de paix. Et qui ne connaît sa naissance sous le ciel africain, ses études à Madaure et à Carthage, ses longs égarements, et cette conduite de la Providence qui le mène comme par la main à Milan, aux pieds de saint Ambroise, et les derniers combats de sa volonté frémissante sous les coups de la grâce, et la voix qui lui crie : Toile et lege? Dans les écrits de ce grand homme, nous étudierons ce qui est plus grand
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que lui : la mélaphysique chrétienne qui se constitue, le christianisme se défendant et redoublant de vigueur vi de sagesse pour rester ce que Dieu l'a fait, c'est-à-dire une religion, quand les sectes voudraient en faire nne pliilosophie ou une mythologie.
Ce qui tourmentait l'àme d'Augustin, la maladie qui ne lui laissait de repos ni le jour ni la nuit, c'était la soif de Dieu. C'était le besoin de connaître Dieu qui l'avait jeté dans les assemblées des manicliéens, où l'on promettait de lui expliquer l'origine du mal, qui le poussait à l'école des néoplatoniciens pour y apprendre la route du souverain bien, qui le ramenait enfin au christianisme, quand il tomba à genoux sous le figuier de son jardin, mouillant de ses pleurs le livre des épîtres de saint Paul. A partir de ce jour, sa vie ji'est plus qu'un long effort pour atteindre à cette beauté « toujours ancienne et toujours nouvelle » qu'il se reprochait d'avoir aimée trop tard. Peu de temps après sa conversion, et sous les beaux ombrages de Cassiciacum, où il s'était retiré pour calmer l'orage de ses pensées, il écrivit les Soliloques, et là, se divisant pour ainsi dire en deux personnes, il suppose que sa raison l'interroge et lui demande ce qu'il veut connaître. << Deux choses, répond « Augustin, c'est-à-dire Dieu et l'àme. » Mais à quelle notion de Dieu aspire-t-il? lui suffit-il de connaître Dieu comme il connaît Alypius, son ami? — Non, car saisir parles sens, voir, toucher, sentir, ce n'est pas connaître. — Mais du moins la théologie de Platon, celle de Plotin, ne satisferaient-elles pas sa curiosité? — Fussent-elles
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vraies, Augustin veut aller au delà. — Mais les vérités mathématiques sontd'une clarté parfaite, et ne voudraitil pas connaître les attributs de Dieu comme les i)ropriétés du cercle ou du triangle? — « Je conviens, « réplique-t-il, que les vérités mathématiques sont trèsce claires. Mais de la connaissance de Dieu j'attends bien « une autre joie et un autre bonheur. »
Il commence donc à marcher hardiment, mais sûrement dans le chemin de la science divine. Il va quitter l'Italie, cette terre de séductions, et, tandis qu'il attend à Ostie le vent favorable, un soir^ appuyé avec sa mère à la fenêtre de la maison et contemplant le ciel, il engage l'admirable entretien dont il a conservé la mémoire au neuvième livre des Confessions, a Nous conversions « donc seuls, avec une infinie douceur; oubliant le ce passé, allant au-devant de l'avenir, nous cherchions c< ensemble quelle sera pour les saints la vie éternelle... ce Élevés vers Dieu par l'ardente aspiration de nos âmes. (( nous traversions toutes les régions des choses corpocc relies, et le ciel même d'où le soleil, la lune et les c( étoiles répandent leur lumière. Et, tout en admirant c( vos œuvres, Seigneur, nous montions plus haut, et c( nous arrivions à la région de l'âme, et nous la dé- « passions pour nous reposer dans cette sagesse par qui c( tout a été fait, mais qui n'a pas été faite, mais qui est c( ce qu'elle a toujours été, ce qu'elle sera toujours; ou (( plutôt il n'y a en elle ni passé, ni futur, mais l'être c< absolu; car elle est éternelle! Et, en parlant ainsi et c< avec cette soif de la sagesse divine, nous y touchâmes
t( un moment, d'un effort du cœur; et nous soupirâmes « en y laissant comme attachées les prémices de nos (( âmes, et nous redescendîmes dans le bruit de la voix, « là où la parole commence et finit ! . . .» J'abrège à regret cette page incomparable. Heureux, messieurs, ceux qui un jour ont eu avec leur mère un pareil entretien, qui ont cherché, qui ont trouvé Dieu avec elle, et qui depuis ne l'ont point perdu !
Toute la métaphysique de saint Augustin est en germe dans ce peu de paroles. Il y introduit ce qui fait la nouveauté de sa doctrine, comparée à celles d'Âristote et de Platon, je veux dire la notion de la loute-puissance divine, que l'antiquité n'avait pas assez connue, (ju'elle avait contredite, en supposant une matière éternelle, en n'accordant pas à l'ouvrier souverain le pouvoir de produire l'argile qu'elle lui permelt'iit de pétrir. Toute l'antiquité avait vécu sur un axiome équivoque : /:> nihilo itiliil. Pour établir contre une telle autorité le dogme de la création, saint Augustin ne trouve pas que ce soit trop de remuer toute la nature, et de remonter à Dieu par l'idée du beau dans son livre de !\fuska, 1, par l'idée du bien dans son traité de Libero jirbitrio, par ridée du vrai dans le traité de Vera Reii(iioue. Mon savant ami, M. l'abbé Maret (1), a mis en lumière ce prodigieux travail poursuivi à travers les controverses théologiques, au milieu d'un peuple qu'il fallait instruire et gouverner en présence des donatistes et à
(1) Theodicc'e chrc tienne, p. 155.
l'approche des Vandales. Ainsi s'achève la Théodicée de saint Augustin, que saint Anselme reprendra pour la pousser au dernier degré de précision, et que saint Thomas d'Aquin n'aura plus qu'à mettre en forme, en y rattachant toute la richesse de ses corollaires. L'évêque d'Hippone restera le maître de ces générations philosophiques dont les disputes remplissent le moyen âge. La tradition populaire le représentait ainsi : on lit dans la Légende Dorée qu'un moine ravi en esprit, ayant contemplé le ciel et l'assemblée des élus, s'étonna de n'y pas voir saint Augustin. Et comme il s'enquérait du saint docteur : c< Il est plus haut, lui répondit-on^ c< il est devant la Trinité sainte, dont il dispute pendant c( toute l'éternité. »
En effet, les mystères ne découragent pas le génie de saint Augustin. Il a dit cette grande parole : ce Aimez c( à comprendre. Intellectwn valde ama. » Et, dès lors, il devient le guide des théologiens qui voudront, comme saint Anselme, mettre la foi en quête de rintelligence, Fides quœrem intellectum. Ce n'est donc pas seulement l'idée de Dieu, c'est toute l'économie des dogmes chrétiens qu'il embrasse dans ses méditations, et il ne reste ni si profondes obscurités qu'il n'éclaire, ni controverses si périlleuses qu'il évite. Deux sortes d'hérésies faisaient le danger du siècle, les unes sorties du paganisme, les autres des écoles philosophiques. D'un côté, les manichéens ramenaient les doctrines de la Perse ou de l'Inde, la lutte des deux principes, l'émanation des âmes, la métempsycose. Ces erreurs avaient assez de prestige
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pour captiver de nobles intelligences, et pendant plusieurs années celle même d'x\uguslin; pour séduire la foule et former dans Rome une secte puissante dont les orgies effrayèrent saint Léon le Grand. Ainsi quatre Ci'nts ans de prédication et de martyre menaçaient d'aboutir à la réhabilitation des fables païennes, et, Manès l'emportant, le christianisme n'était plus qu'une mythologie. D'un autre côté, les ariens, en niant la divinité du Christ, les pélagiens en supprimant la grâce, rompaient tous les liens mystérieux qui rattachent Dieu à l'homme et l'homme à Dieu. Le surnaturel disparaissait donc; le démiurge des platoniciens remplaçait le Verbe consubstantiel, et le christianisme devenait une philosophie.
Saint Augustin ne le permit pas, et, comme la première partie de sa vie s'était consumée à se dégager des filets du manichéisme, il employa la seconde à combattre Arius et Pelage. Il combattit, ainsi que tous les grands serviteurs de la Providence, moins encore pour le temps présent que pour la postérité. Car le moment vient où nous verrons Larianisme entrer en vainqueur et par toutes les brèches de l'empire avec les Goths. les Vandales, les Lombards. Et, dans ces jours de terreur, comment les évêques auraient-ils eu le loisir d'étudier, à la lueur des incendies, les questions débattues à Nicée, si Augustin n'avait pas veillé pour eux? Ses quinze livres de la Trinité résumaient toutes les difficultés des sectaires, tous les arguments des orthodoxes, et c'était lui qui décidait la victoire dans ces conférences de
Yienne et de Tolède, où les Bourguignons et les Visigoths abjurèrent l'hérésie. Plus tard, quand le manichéisme, perpétué par les Pauliciens en Orient, regagne l'Occident; quand, sous le nom des Cathares et des Albigeois, il se trouva maître de la moitié de l'Allemagne, de l'Italie et de la France méridionale, et fit courir à la société chrétienne les derniers périls, croyezvous, messieurs, que l'épée de Simon de Montfort en triompha? Non, non, je ne crois pas que le feu ait jamais eu le pouvoir de vaincre une pensée, si fausse et si détestable qu'elle soit; j'aime à supposer qu'à la vue des violences qui déshonorent la croisade et qu'Innocent ÎII réprouva, beaucoup de cœurs nobles balancèrent. Ce qui les fixa, ce qui rattacha le monde chrétien à l'orthodoxie, ce fut l'éclatante supériorité de la saine doctrine exprimée par saint Augustin, le plus ferme et le plus charitable des hommes. Et dans celte lutte, dont il faut détester, mais non pas exagérer les excès, le champ de bataille resta, non pas à la force, mais à la vérité.
Comme toutes les grandes doctrines, le christianisme est l'âme d'une société qu'il façonne à son image, et, au cinquième siècle, ce grand ouvrage semblait déjà près de son achèvement. La papauté, dont on voit l'autorité universellement reconnue dès le temps de saint Irénée et de Tertullien, qui préside à Nicée, à qui le concile de Sardique défère le jugement des évêques, trouve en la personne de saint Léon le Grand un esprit aussi capable de défendre ses droits que de comprendre ses de-
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voirs. Pendant que les Grecs se partagent entre Neslorius et Eutycliès, Léon intervient avec la force et la modération d'un pouvoir légitime, et, par ses soins, le concile de Chalcédoine sauve la foi en Orient. Luimême se chargea de sauver la civilisation en Occident quand il apaisait Genséric aux portes de Rome, Attila au passage du Mincio. En même temps commencent à se former ces légions monastiques, où la papauté trouvera les auxiliaires d(^ ses desseins. Les institutions du désert et les vies de ses anachorètes, popularisées par les récits de - nt Âthanase, de saint Jérôme et de Cassien, poussciit dans la solitude les âmes fatiguées des vices et des malheurs publics. Ces villes opulentes et menacées, Rome, Milan, Trêves, ont encore des amphi • théâtres pour les plaisirs de la foule. Elles ont aussi des monastères où se forme un peuple meilleur et plus capable de faire face aux périls de l'avenir. Le païen Rutilius s'indigne de trouver dans les îles qui bordent la côte d Italie ces hommes austères, ces ennemis de la lumière, comme il les nomme, quand bientôt les lumières n'auront plus d'autres gardiens. Déjà s'ouvrent les grandes abbayes de Lérins, de l'île Rarbe, de Marmoutiers, un siècle avant que saint Renoît paraisse, non pour introduire en Occident la vie religieuse, mais pour la perpétuer en la tempérant.
Toutefois le peuple chrétien n'avait pas émigré tout entier dans le cloître : il resterait à considérer comment la foi nouvelle prenait lentement possession du monde laïque, corrigeait les lois et les mœurs, formait une
société plus douce que celle d'Auguste et aussi polie. Il faudrait voir jusqu'où l'Église poussait l'cducation des femmes dans ces belles lettres de saint Jérôme à d'illustres Romaines, aux héritières des Gracques et des Paul-Emile, qui apprennent l'hébreu/ qui s'attachent à pénétrer les obscurités d'Isaïe, qui ne veulent rien ignorer des controverses théologiques de leur temps. Il était honorable d'avoir tout espéré d'un sexe que la sagesse ancienne condamnait à filer la laine dans une éternelle ignorance des choses divines et des affaires publiques. Mais jamais saint Jérôme ne me paraît plus grand qu'au moment où il se fait petit, pour ainsi dire, enseignant à Lœta comment elle doit instruire sa jeune enfant, lui mettre sous les yeux des lettres de buis ou d'ivoire, récompenser d'un baiser ou d'une fleur ses premiers efforts. Un ancien avait dit : « Maxima debetur puero rêver entia. » Le saint docteur va plus loin : il fait de la fille de Lseta l'ange de la maison : c'est elle qui, tout enfant, commencera la conversion du vieil aïeul, du prêtre des faux dieux, et qui, assise sur ses genoux, lui chantera V alléluia malgré lui. Ainsi le christianisme n'avait pas attendu les temps barbares pour se constituer, pour fonder, comme on le dit, à la faveur des ténèbres, la puissance de ses papes et de ses moines. Il avait posé les bases de toutes ses institutions au grand jour, sous l'œil jaloux des païens. Les invasions qui approchaient lui promettaient moins de secours que de danger. Le droit canonique, dont nous voyons déjà la naissance, allait trouver une résistance
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opiniâtre dans les passions de la barbarie. L'Évangile devait mettre plus de douze cents ans à dompter la violence des vainqueurs, à réformer les mauvais instincts de leur race, et à ramener ces clartés de l'espril. cette douceur du commerce de la vie, cette tolérance envers les égarés, ces vertus enfin qui prêtent à la société du cinquième siècle le prestige des mœurs modernes.
Mais la conquête religieuse n'était pas finie, tant que les lettres résistaient, et dans ce siècle qui vit tomber tant d'autels, celui des Muses restait environné d'adorateurs. Cependant le christianisme se gardait bien de condamner le culte du beau, il honorait les arts qui faisaient l'honneur de l'esprit humain; et, de toutes les persécutions, la plus détestée fut celle de Julien, quand cet apostat interdit aux fidèles l'étude des lettres classiques. L'histoire littéraire n'a pas de moment plus instructif que celui où l'école, pour ainsi dire, entra dans l'Église avec ses traditions et ses textes profanes. Ces Pères, dont nous admirons l'austérité chrétienne, sont passionnés pour l'antiquité, ils la couvrent euxmêmes de leur manteau, ils la protègent et lui assurent le respect des siècles suivants. C'est par leur faveur que Virgile traversera des âges de fer sans perdre une page de ses poèmes, et viendra avec sa quatrième églogue prendre rang parmi les prophètes et les sibylles. Saint Augustin aurait trouvé les païens moins coupables, si, au lieu d'un temple à Cybèle, ils eussent élevé un sanctuaire à Platon pour y lire publiquement ses œuvres.
On connaît le songe de saint Jérôme, et la flagellation que les anges lui infligèrent pour avoir trop aimé Cicéron. Il ne paraît pas cependant que son repentir fût de longue durée, puisqu'il faisait passer les nuits aux moines de la montagne des Oliviers pour lui copier des dialogues de Cicéron, et que lui-même ne craignait pas d'expliquer les poètes lyriques et comiques aux enfants de Bethléem.
Pendant que l'éloquence païenne^ chassée du Forum, n'a plus d'asile que dans les auditoires des rhéteurs et dans les mensongères solennités où se prononcent les panégyriques des Césars, une éloquence nouvelle a rouvé sa première chaire aux Catacombes, et ses inspirations au fond des consciences. Saint Ambroise la règle déjà, et les préceptes de la prédication remplissent un chapitre de son livre de Officiis, Saint Augustin les développe; dans son traité de Doctrina christiana, il ne craint pas d'emprunter à la rhétorique des anciens tout ce qui convient à la gravité de la parole évangéhque. Nous entendrons ces orateurs tout à la fois savants et populaires, Pierre Chrysologue, Gaudentius de Brescia, Maxime de Turin. Mais tout leur éclat sera effacé par un autre prédicateur, qui ne s'adresse plus à quelques milliers d'hommes, mais à l'Occident tout entier. Au milieu des désordres de l'invasion, Salvien s'est chargé de justifier le gouvernement de Dieu. L'éloquence n'aura jamais de cris plus formidables que sur les lèvres de ce prêtre, quand il célèbre les funérailles du monde romain, quand il le montre expirant dans le rire et se
débattant sous la main de la Providence qui le traite par le fer, qui le traite par le feu, et qui ne réussit pas à le guérir : « Secamur, urimiir, nonsanamur, »
Les anciens, en écrivant l'histoire, avaient surtout cherché la beauté littéraire, et de là les ornements c( les harangues dont ils chargeaient leurs récils. Les chrétiens cherchèrent premièrement la vérité. Ils la voulurent dans les faits; ils mirent leur application à rétablir l'ordre des temps, et de là ces chroniques arides, mais scrupuleuses de saint Jérôme, de Prosper d'Aquitaine et de l'Espagnol Idace. Ils voulurent la vérité dans l'explication des causes, et faire planer pour ainsi dire, l'esprit de Dieu sur le chaos des événements humains. Celle philosophie de l'histoire dont saint Augustin fixe dans sa Cilé de Dieu I immorlelle ébauche, se développe sous la plume de Paul Orose. C'est lui qui, le premier, résuma les annales du monde dans cette parole : a L'homme s'agite et Dieu le mène. » Divina providentia agitur miindus et homo. L'ouvrage de Paul Orose devient le type de toutes les chroniques universelles qui se multiplieront au moyen âge. Grégoire de Tours ne sait pas raconter les temps mérovingiens sans remonter à l'origine des choses; et plus tard Otton de Freysingen, avec son beau livre de Mutalione rerum, continue cette chaîne historique dont Bossuet ne tiendra que le dernier et le plus admirable anneau.
Enfin, il fallait bien que la poésie se rendît, et que cette langue des faux dieux se pliât aux louanges du Christ. Au temps où l'impératrice Justine menaçait de
livrer aux ariens la basilique de Milan, saint Ambroise, avec tout le peuple catholique, passait les jours et les nuits dans le saint lieu ; pour charmer les ennuis des longues veilles, l'évèque introduisit le chant des hymnes déjà reçu dans les églises d'Orient. Bientôt la douceur du chant sacré gagna tout l'Occident, et le christianisme eut une poésie lyrique. En même temps il voyait commencer une poésie épique dans les vers de Juvencus, de Sedulius, de Dracontius. Déjà l'on peut dire avec un ancien : Nescio quid majus nascitur Iliade, Non que le génie moderne doive jamais égaler l'incomparable perfection des formes homériques; mais parce que l'humanité a retrouvé l'épopée universelle et véritable dont toutes les autres n'étaient que des ombres, l'épopée de la chute, de la rédemption, du jugement, qui traversera les siècles pour arriver à Dante, à Milton, à Klopstock.
Mais, dès le cinquième siècle, deux poètes chrétiens se détachent de la foule. C'est d'abord saint Paulin, dépouillant les honneurs de sa naissance et l'éclat de sa fortune, pour aller vivre au tombeau de saint Félix de Noie, et célébrer la paix de cet asile dans des vers dont la grâce est déjà tout italienne. Et qui ne croirait assister de nos jours aux pèlerinages des paysans napolitains, quand Paulin représente la basilique du saint resplendissante du feu des cierges, les draperies blanches suspendues aux portiques, le parvis jonché de fleurs, tandis que les pieux visiteurs arrivent par troupes, et que les montagnards descendent de l'Abruzze, portant
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leurs malades sur des brancards et poussant devant eux leurs troupeaux qu'ils feront bénir? — C'est encore l'Espagnol Prudonce, qui, tout chargé d'honneurs et (le longs services, consacre à Dieu les restes d'une voix harmonieuse et d'une verve inspirée. Sous un langage antique et que les auteurs des bons siècles ne désavoueraient pas, déjà Ton surprend une pensée moderne, soit que le poëte trouve l'accent de nos plus ciiarmants noels pour convier la terre à orner de ses (leurs le berceau du Christ; soit que, dans l'hymne de saint Lauren!, il dévoile avec une hardiesse digne de Dante les destinées chrétiennes de Rome; soitqu'enlin, répondant à Symmaque, il termine ses invectives contre le paganisme par cette supplique à l'empereur Ilonorius pour l'aholilion dos rombals de gladiateurs :
Nulluï. in iirljc i;iilat, cujiis sit porna volii|)la>!... Jain solis contonta feris, infiinis arcna Nulla crucnlatis homiciilia ludat in armis (l)î
On ne sait pas assez, et nous apprendrons peut-être comment la vocation poétique du moyen Age fut soutenue par ces écrivains (jui remplirent les bibliothèquc^s, qui partagèrent avec Virgile les honneurs de l'École, et qui formèrent les imaginations les plus polies, jusqu'à ce qu'on se lassât des beautés chastes et d'une poésie où la pudeur ne trouvait pas de page à déchirer.
L'œuvre ne serait pas complète, si parmi ces origines
(1) Prud. contr. Symmach., 1. U, v. 112G et seq.
•iOO THOISIÈMH LEÇON.
de tout ce qui doit grandir, nous avions oublié l'art chrétien, sorti des Catacombes, se produisant au grand jour dans les basiliques de Constantin et de Théodose, dans les bas-reliefs tunnulaires de Rome, de Ravenne, d'Arles; dans les mosaïques dont le pape Sixte III, en 433, enrichissait le sanctuaire de Sainte-Marie-Majeure. Déjà la coupole s'arrondit au tombeau de Sainte-Constance, pendant que la croix latine étend ses bras à Saint-Pierre et à Saint-Paul. L'empire est encore debout et tous les types sont déjà trouvés de cette architecture romane et byzantine qui couvrira de ses monuments les bords de la Loire, de la Seine et du Rhin, et qui n'aura qu'à briser l'arc de ses voûtes pour faire éclore avec l'ogive toutes les merveilles du style gothique.
x\insi voyons-nous commencer la foi moderne, la société moderne, Tart moderne : ces trois choses naissent avant les barbares; elles croîtront par eux, quelquefois malgré eux. Mais ce ne sont pas eux qui sont venus mettre dans le monde, ni le besoin de l'infini, ni le respect des femmes, ni l'inspiration mélancolique des poètes. Ils sont venus briser de leurs haches et de leurs leviers l'édifice de la société païenne, où le principe chrétien ne trouvait plus assez d'espace et de liberté. Je dis plus, ils ne frapperont pas si fort, qu'ils ne laissent debout bien des restes de ces vieux remparts où le paganisme se défendit. Nous trouverons que la moitié des vices dont on accuse la barbarie sont ceux de la décadence romaine; qu'il faut rapporter à l'antiquité une partie des désordres imputés aux temps chrétiens : les
superstitions populaires, les sciences occultes, les lois de sang rendues contre la magie et qui ne font que répéter les anciens décrets des Césars; la fiscalité des rois mérovingiens, toute empruntée à l'administration impériale; enfin la corruption du goût et la décomposition de la langue, qui laisse déjà prévoir la diversité des idiomes nouveaux. En effet, au-dessous de cette civilisation commune destinée à réunir en une seule famille tous les peuples d'Occident, on voit percer pour ainsi dire le caractère national de chacun d'eux. Dan^ chacune de ces provinces où la conquête l'a porté, le lalin trouve des dialectes opiniâtres, et le génie de Rome des mœurs qui lui résistent. Déjà se reconnaissent les caractères distinctifs des trois grandes na tiens néolatines. L'Italie a les hommes d'État : Symmaque . Léon le Grand , comme elle aura plus tard Grégoire le Grand, Grégoire VH, Innocent III. L'Espagne revendique le plus grand nomhre des poètes, elle leur donne celle verve dont le flot ne tarit pas, depuis Lucain jusqu'à Lope de Véga; la Psychomachie de Prudence prélude aux drames allégoriques, aux autos sacranientales de Calderon. Enfin la Gaule est la patrie des beaux esprits, des hommes exercés dans l'art de bien dire : nous connaissons l'éloquence de Salvien, les jeux de parole où se complaisait Sidoine Apollinaire; mais nous verrons ce lettré de la décadence retrouver tout l'héroïsme des anciens jours, quand il faudra défendre sa ville épiscopale de Clermont assiégée par les Yisigoths : ce sont bien là les deux traits dont Caton marqua le caractère des Gaulois, et qui ne
102 TUOISIÈME LEÇON
s'effaceront point chez leurs descendants : Rem m'diUirem et argiile locjui.
Voilà donc, messieurs, le dessein que je me propose. Il ne s'agit point de suivre jusque dans ses derniers détails l'histoire littéraire du cinquième siècle : je n'y cherche que des lumières pour l'obscurité des siècles suivants. Les voyageurs connaissent des fleuves qui s'enfoncent dans les rochers, et qui reparaissent à quelque distance de leur perte. Je remonte au-dessus du point où le fleuve des traditions semble se perdre, et je tâcherai de descendre avec lui dans le gouffre, pour m'assurer qu'à la sortie je revois bien les mêmes eaux. Les historiens ont ouvert en quelque sorte un abîme entre l'antiquité et la barbarie : j'entreprends de rétablir les communications que la Providence n'a jamais laissé manquer dans le temps pas plus que dans l'espace. Je ne connais pas d'étude plus attachante que celle de ces rapports qui lient les âges, qui donnent des disciples aux morts illustres cent ans, cinq cents ans après eux, qui montrent partout la pensée victorieuse de la destruction.
Je n'affronterais pas l'obscurité d'une telle étude, messieurs, si je n'étais soutenu, poussé par vous. J'atteste ces murailles que si jamais, à de rares intervalles, j'ai rencontré l'inspiration, c'est au milieu d'elles, soit qu'elles me renvoyassent quelques-uns des glorieux échos dont elles ont retenti, soit que je me sentisse emporté par vos ardentes sympathies. Il se peut que mon dessein soit téméraire, mais vous en partagerez la
M-: CINQUIÈME SlÈCLt. 103
responsabilité, vous suppléerez à l'insuffisance de mes forces. J'y vieillirai, si Dieu le permet, j'y blanchirai; mais le froid de Tàge ne me gagnera pas tant que je pourrai revenir, comme aujourd'hui, renouveler la jeunesse de mon cœur au feu de vos jeunes années.
( QUATnii- ME LEÇON )
Messieurs,
11 semble d'abord qu'au cinquième siècle le paganisme n'était plus qu'une ruine. On pense même communément que la cliute des superstitions avait commencé avant la prédication de l'Evangile, et que les cbréliens se vantaient d'un miracle facile en s'attribuant la destruction d'un vieux culte qui chancelait déjà sous les coups de la philosophie et de la raison populaire. Cependant, quatre-vingts ans après la conversion de Constantm, le paganisme subsistait. Il fallait plus de temps et d'efforts qu'on ne croit pour déposséder l'antique religion de l'Empire, encore maîtresse du sol par ses temples, de la société par ses souvenirs, de plusieurs âmes par le peu de vérités qu'elle conservait,
106 QUATIUÈME LEÇON.
d'un plus grand iiombro par l'excès même de ses erreurs.
Lorsqu'en 404 Ilonorius visita Rome pour y célébrer son sixième consulat, le poëte Claudien, chargé de complimenter publiquement l'héritier de tant d'empereurs chrétiens, l'invitait à considérer les temples qui entouraient le palais impérial comme d'une garde divine : il lui montrait le sanctuaire de Jupiter Tarpéien couronnant le Capitole, de toutes parts les édifices sacrés montant dans les airs et faisant planer tout un peuple de dieux sur la ville et sur le monde (1). N'accusons pas le poëte d'avoir rehaussé de ses hyperboles l'éclat du polythéisme éteint. Quelques années plus tard une description topographique de Rome, dénombrant les monuments épargnés par le fer et le feu des Goths, compte encore quarante-trois temples, deux cent quatre-vingts édicules. Le colosse du Soleil, haut de cent pieds, s'élevait auprès du Colisée où avait fumé le sang de tant de martyrs. Les images d'Apollon, d'Hercule, de Minerve, décoraient les places et les carrefours. Les fontaines continuaient de couler sous l'invocation des nymphes (2). Les temps passent, des temps que le christianisme remplit de son esprit, les temps de saint Augustin et de saint Jérôme, et, en 419, sous Valentinien III, Rutilius Numatianus célèbre encore la ville
(1) Claudien, de Sexto comulatn Honorii, vers. 45.
(2i Descriptio urbis Romœ, qux aliqmmdo desolata, mine gloriosior juissimo imperio restaiirata, incerto auctore qui vixit sub Honorio vel Vnlontmiuno ÏIÎ.
LE PAGAMSME. 107
païenne, mère des héros et des dieux. « Ses temples, dit-il, nous portent plus près du ciel. » 11 est vrai que les édils impériaux fermaient les temples et proscrivaienl les sacrifices. Mais pendant cinquante ans on trouve ces édils toujours renouvelés, par conséquent toujours désobéis. Au milieu du cinquième siècle on nourrissait encore les poulets sacrés du Capitole, et les consuls entrant en charge venaient leur demander les auspices. Le calendrier indiquait les fêtes des faux dieux avec celles du Sauveur et des saints. A Rome et hors de Rome, en Ralie, dans les Gaules et par tout l'Occident, on voit des bois sacrés que la cognée n'entame pas, des idoles honorées, des autels debout, et des païens qui. croyant à l'éternité de leur culte comme à celle de l'empire, attendent avec patience et mépris que la folie de la croix ait fatigué les hommes (i).
En effet, jusqu'ici les destinées de Rome semblaient se confondre avec celles de ses dieux; et les trois grandes époques de son histoire avaient travaillé à construire le système de croyances qui formait le paganisme du cinquième siècle.
L'époque des rois y avait mis ces vieux dogmes sur lesquels reposait toute la théologie romaine. Au sommet des choses, une puissance immuable, inconnue et sans nom. Au-dessous d'elle, des dieux connus, mais périssables, emportés par une révolution fatale qui devait
(1) Salvien, de Gubernatione Dei; Poleinius Silvius, Laterculns, seu index (lier um fastorum ; Beugn^l, Histoire de la chiite du paganisme en Occident.
108 QUATlxIÈME LliÇON.
détruire le monde pour le renouveler. Plus bas les âmes émanées des dieux, mais déchues, condamnées à expier, d'abord sur la terre, ensuite aux enfers, jusqu'à ce qu'elles devinssent dignes de retourner à leur premier séjour. De là, entre le monde visible et le monde invisible, un étroit commerce entretenu par les augures, les sacrifices et le culte des niânes. En communication avec le ciel et les enfers, Rome était un temple; elle en avait la forme carrée, orientée selon les rites antiques. Chaque maison patricienne était un temple, où les images des aïeux, assises à la place d'honneur, veillaient sur la fortune de leurs descendants. Les lois de la cité, consacrées par les auspices, devenaient des oracles; les magistratures, des sacerdoces; tous les actes considérables de la vie, des actes religieux. Un peuple ainsi pénétré de la pensée des dieux et des ancêtres, assuré de délibérer et de combattre sous leurs yeux, ne pouvait rien entrependre que de grand. Ces doctrines obscures mais puissantes avaient discipliné les anciens Romains; elles soutenaient tout l'édifice du droit public, à peu près comme les égouts de Tarquin, ces voûtes sombres, mais colossales, avaient assaini le sol de Rome et soutenaient le poids de ses monuments (1). Sans doute la mythologie grecque était venue altérer l'austérité de ces premières croyances. Mais elle était venue aux plus beaux siècles de la république. Alors commençait à se montrer cette hardie politique de
(1) Ottfried Mûllcr, Die Etrusker; Creuzer, Religions de l'antiquité, traduction de M. Guigniaiit; Cicéion, de Legibus, II, 8, 12.
\a: paganisme. iuo
Rome, qui allait élargissant toujours l'enceinte de son droit comme celle de son culte, pour y recevoir les nations vaincues avec leurs dieux. Les divinités de la Grèce suivirent au Capitole le char de Paul-Emile et de Scipion. Mais le triomphateur descendait du Capitole quand son heure était passée; les divinités captives y restèrent; elles attirèrent autour d'elles tous les arts. Les sculpteurs et les poètes élevèrent un Olympe de marhre et d'or à la place de l'Olympe d'argile que les vieux Romains avaient adoré. La religion perdait de son empire sur les mœurs, mais elle i^cgna sur les imaginations.
Enfin l'avènement des Césars avait ouvert les portes de Rome aux cultes de l'Orient. A mesure que s'écroulait le respect des traditions primitives, la société, plutôt que de rester sans dieux, en allait chercher de nouveaux jusqu'aux extrémités du monde. C'étaient Isis et Sérapis; c'était Mithra avec ses mystères, où les cœurs trouhlés croyaient trouver la paix. On a hlàmé Vespasien et ses successeurs d'avoir autorisé ces rites barbares, longtemps repoussés par la défiance du sénat. A vrai dire, les empereurs ne faisaient que reprendre l'ancienne politique romaine. Souverains pontifes d'une cité qui se vantait d'avoir pacifié le monde, il était de leur devoir d'en réconcilier toutes les religions. Ils réalisaient ainsi l'idéal du polythéisme^ où il y avait place pour tous les faux dieux, puisque le seul vrai n'y était pas.
Ainsi cette grande religion tenait par ses racines à
toute l'histoire, à toutes les institutions, comme à toutes les pierres de la cité. Elle avait encore des attaches plus fortes dans les âmes. 11 faut être jusle^ même envers le paganisme. 11 ne faut pas croire que la société païenne eût duré tant de siècles, si elle n'avait contenu quelques-unes de ces vérités dont la conscience humaine ne se passe jamais. La religion des Romains mettait un Dieu suprême au-dessus des causes secondes. Les inscriptions des temples le proclamaient très-bon et trèsgrand. Les féciaux le prenaient à témoin avant de lancer le javelot qui portait la guerre. Lepoëtc Plante montrait les messagers de ce dieu visitant les villes et les peuples, « pour lui rapporter, inscrits sur un livre, les noms de « ceux qui soutiennent de méchants procès par de faux « témoignages, de ceux qui se parjurent à prix d'ar- <( gent. 11 se charge de juger en appel les causes mal «jugées; et si les coupables pensent le gagner par des « présents et des victimes, ils perdent leur dépense et «leur peine (1).» Ce langage était celui, non d'un philosophe, mais d'un poëte; il s'adressait à la foule et il en tirait des applaudissements, parce qu'il touchait, comme autant de cordes vives, les croyances qui faisaient le fond de la conscience publique. La religion des Romains se souvenait aussi des morts. Elle avait pour eux des supplications touchantes : « Honorez les tombeaux, (f apaisez les âmes de vos pères. Les mânes demandent u peu, la piété leur tient lieu d'une riche offrande (2). »
(1) Plaute, Rudens, prolog., vers I cï h\,\. (^2)0vi(]., Ff/sL, lib. ïï.^ '
LE PAGANISME. ill
Les sacritices expiatoires pour les ancêtres se transmettaient de prre en fils, comme une charge de l'héritage; le pouvoir de ces cérémonies devait se faire sentir aux enferSj presser la délivrance des âmes qui s'y purifiaient de leurs souillures, et hâter le jour où elles viendraient, divinités protectrices, résider au foyer domestique (l). Toute la liturgie funèhre témoignait (hmc d'une foi -inlique à Ja vie fulure, à la réversibiliti^, des mérites, à la solidarité qui constitue les familles. La pensée de Dieu et le souvenir des morts étaient comme deux rayons que la philosophie n'avait point allumés, venus de plus haut, et capables, après tant de siècles, de guider encore un petit nombre d'Ames droites au milieu des ténèbres païennes. On s'explique ainsi l'opiniâtreté de quelques esprits honnêtes et timides qu'on voit résister au christianisme, et qui répondent comme Longinien aux sollicitations de saint Augustin : a Qu'ils « espèrent arriver à Dieu par le chemin des anciennes « observances et des anciennes vertus (2). »
Mais ce petit nombre de gens de bien jugeaient mal le culte dont ils défendaient les derniers autels. S'il y avait des traditions bienfaisantes dans le paganisme, elles y étaient comme les éléments dans le chaos. A côté des doctrines destinées à soutenir la vie des intelligences et des sociétés, on y aperçoit le travail d'un principe qui pousse la personne humaine et la civilisation à leur ruine.
(1) Ovide, Fust., lib. II, 35 et suivantes.
(2) Epistola Longiniafii Angustùwt apiul cpistola<; S. Augustini, 25 i.
Le principe malfaisant du paganisme travaillait d'un côté à éteindre dans l'homme la raison, en la séparant de la vérité souveraine dont elle emprunte ses clartés. Tandis que tout l'effort de la religion devrait être d'arracher l'esprit humain aux distractions des sens, de lui donner l'essor et de lever devant lui tous les voiles qui lui dérobent le monde intelligible, le paganisme, au contraire, le détourna de la région des idées, en promettant de lui faire trouver Dieu dans la région des sens. D'abord il le lui montra dans la matière même dont il divinisait les forces cachées : les Romains adorèrent les eaux des fontaines, ils honoraient des pierres, des serpents et tous les fétiches accoutumés des barbares. Jusqu'ici, du moins, l'homme adorait une puissance inconnue et qu'il croyait plus grande que lui. Sa seconde et plus coupable erreur fut de s'adorer luimême, et, quand il se connaissait faible et mauvais, d'avoir divinisé l'humanité. Les prêtres du paganisme, ses sculpteurs et ses poètes, prêtèrent à la nature divine les traits de l'homme et par conséquent ses faiblesses. De là ces fables qui mettaient dans le ciel les passions de la terre ; de là l'idolâtrie, dont on ne connaît pas assez tous les délires. Ce n'est pas, comme on l'a dit souvent, l'assertion calomnieuse des apologistes chrétiens, c'est l'aveu des sages du polythéisme, que les idoles furent considérées comme des corps où les puissances supérieures descendaient quand elles y étaient invitées selon les rites requis. On croyait les y retenir par la fumée des victimes; elles se nourrissaient de la graisse dont