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011 aiTOsait les slatiios. Ouoli|iicrois le prctre dcsallérait leur soif en leur jetant à pleine coupe le sang d'un gladiateur. Des hommes raisonnables passaient leur journée au Capitole, rendant à Jupiter les services que les clients devaient à leur patron : l'un le parfumant, un autre lui annon(;ant les visiteurs, un troisii-me lui déclamant des comédies (1). Mais Rome voulait un dieu plus vivant que le Jupiter Capilolin. Elle l'eut, nonseulemenl visible, mais formidable, en la personne de l'empereur. Il n'y avait rien de plus divin sur la (eri-e, puisqu'il n'y avait pas de majesté plus éclatante et mieux obéie. Le pnp:anisnie ne fit que pousser ses conséquences jusqu'au bout quand il divinisa les Césars. Mais en même temps la raison arrivait à son dernier abaissement : l'Egyptien agenouillé devant les bêtes du Nil outragea moins l'humanité (jue le siècle des Anlonins, avec ses philosophes et ses jurisconsultes rendant les honneurs divins à l'empereur Commode (2).
D'un autre côté, le paganisme pervertissait la volonté humaine en la détournant du souverain bien par deux passions : la terreur et la volupté. L'homme a besoin de Dieu, et cependant il a peur de Dieu; il en a peur comme des morts, comme de l'autre vie et de toutes les choses invisibles. Il y est invinciblement attiré, et ce-
(1) Photius. Bibliothec, 215; TitoLivc, lih. XXXVIIl, cap. 45; Cicéron, in Verre7n,ac[. H, orat. IV; Minucius Félix, Octavius, 25; Tertullien, Apolog., 12; S. Cyprien, de Spectaculis; Arnobe, Adversus génies, lib. VI, cap. 17; Séiièque, cité par S. Augustin, de Civil. Dei, lib. VI, cap. 10.
(2) Lamprido, Commodus Anloninus.
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114 QIJATIUÈME LEÇON.
pendant il les fuit, il en évite même la pensée; et cette peur qui l'éloigné de sa fin dernière est l'origine de tous ses égarements. Au premier aspect, le paganisme ne semble qu'une religion de terreur : en défigurant l'idée de Dieu, il n'avait réussi qu'à la rendre plus obscure, plus menaçante, plus accablante pour l'imagination des bommes. La nature, qu'il proposait à leurs adorations, leur apparaissait comme nne force aveugle, sans autre loi que ses redoutables caprices qui faisaient éclater la foudre ou trembler la terre, et qui se révélaient dans les phénomènes volcaniques de la campagne romaine. On croirait qu'au milieu des trente mille dieux dont il avait peuplé le monde, le Romain aurait dû se trouver rassuré et confiant; on le voit, au contraire, plein d'inquiétude. Ovide représente les paysans rassemblés devant la statue de Paies, et voici la prière qu'il leur prête : a 0 déesse ! apaise pour nous les fontaines « et les divinités des fontaines; apaise les dieux dis- « perses dans les profondeurs de la forêt. Puissions- « nous ne rencontrer jamais ni les dryades, ni Diane (( surprise au bain, ni Faune, lorsque, vers l'heure de (( midi, il foule l'herbe de nos champs (1) ! » Si les paysans latins, les moins timides des hommes, craignaient de rencontrer les nymphes des bois, je ne m'étonne plus qu'ils aient adore la Fièvre et la Peur. Ce sentiment d'épouvante pénétrait tout le culte païen : de là tant de rites sinistres, et tout cet appareil en présence
(l)Oviclo, Fast., IV, 747 et suiv.
l.t; PAGAMSME. 115
duquel le poëtc Lucrèce put dire que la crainte seule avait lait les dieux. De là encore les délires de la magie, qui n'était qu'un effort désespéré de l'iiomme pour résister à des divinités violentes et pour les vaincre, non par le mérite moral de la prière et de la vertu, mais par la force physique de certaines opérations et de certaines formules. On ne peut rien voir de plus étrange et de plus instructif que ce système de conjurations, d'incantations, d'observations insensées, à 1 aide desquelles le peuple le plus sage de la terre croyait enchaîner la nature (1). Cependant tôt ou tard cette puissance terrible rompait ses nœuds et se vengeait de l'homme par la mort. La mort restait donc la dernière dominatrice du monde païen ; et voilà pourquoi le sacrifice humain fut le dernier effort de la liturgie païenne. C'étaient principalement les dieux infernaux, c'étaient les âmes des ancêtres, pales, exténuées, errantes autour de leur sépulture, qui demandaient du sang. Sous Tarquin l'Ancien, on sacrifiait des enfants à Mania, mère des Lares. Aux plus beaux siècles de la république et de l'empire, on enterrait tout vivants un Gaulois et une Gauloise, un Grec et une Grecque, pour détourner l'oracle qui promettait le sol de Rome aux barbares. La conjuration prononcée sur la tète des victimes les livrait aux dieux de l'enfer; et Pline, contemporain de ces cruautés, n'est frappé que de la majesté du cérémonial et de l'énergie des formules. Con-
(Ij Caton, délie Hmtica, 132, 141, 100; Pline, Uht. nat.Axh. XXVIII, cap. 2.
slaiiliii régnait déjà, el le christianisme avec Jui; les prêtres païens continuaient cependant d'offrir chaque année une patère de sang humain à Jupiter Latial. Vainement les Romains avaient interdit aux nations vaincues les égorgements, dont ils donnaient l'exemple. Au troisième siècle^ on trouve encore des immolations humaines en Afrique et en Arcadie. Toutes les lois de la civilisation ne purent étouffer ces instincts de bête sauvage que le paganisme démuselait au fond de l'homme déchu (1).
Mais l'homme ne pouvait fuir le bien véritable sans poursuivre les faux biens : la peur, qui l'éloignait de Dieu, le précipita dans la concupiscence, et le culte de la terreur devint aussi la religion de la volupté. 11 faut ici dévoiler les derniers excès de Terreur, ne fût-ce que pour désabuser un grand nombre d'esprits, qui, gênés par la sévérité de l'Évangile, se tournent avec regret vers l'antiquité, et demandent en quoi la civilisation romaine était inférieure à la chrétienne. Si la nature offre partout le spectacle de la mort, elle ne prodigue pas moins celui de la vie. L'homme y voit la même puissance qui est en lui pour la perpétuité de sa race, et dont il peut abuser pour sa perte; il sent s'exhaler de tout ce qui l'environne je ne sais quel charme dangereux et capable de lui faire oublier ses destinées spi-
(1) Macrobe, SaturnaL, I, 7; Valère Maxime, II, 4, 7; Pline, Uist. nat., lib. XXVIII, cap. 2; Plutarque, Quœst. Rom., 85; Suétone, Vita Octavn,\b; Tertullien, Apologetic, 9; Prudence, Contra Sijmmachum,l, vers 555 et suiv. Cf. Tzschirner, der Fall des Ueidenthums, p. 54 et suiv.
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riluellcs. Au lieu de le défendre contre celte ivresse des sens, le paganisme l'y plongea : il lui fît adorer dans la nature la puissance qui propage la vie. Ce culte brillant, qui avait eu à ses ordres Phidias et Praxitèle, choisit un signe obscène pour résumer tous ses mystères. Voilà ce qu'on promenait dans les villes et les campagnes du Lalium aux fêtes de Bacchus, avec des cérémonies où les plus illustres matrones avaient leur rôle. Les chan(s et les pantomimes qui accompagnaient la pompe sacrée ue permettaient pas à ces femmes d'ignorer ce qu'elles faisaient (1). Je sais qu'on a couvert du nom de symbolisme ces infamies; mais où les prêtres mettaient des symboles, les peuples trouvaient des excitations et des exemples. On honora les dieux en les imitant : leurs adultères servirent à rassurer les consciences timides. Enfin, après avoir adoré l'amour, qui fait circuler la vie dans la nature, on divinisa les voluptés sans nom qui révoltent toute la nature. On ne pouvait célébrer plus dignement Tapothéose de la chair qu'en lui sacrifiant la beauté et la pudeur. La prostitution devint un culte; elle ouvrit à Chypre, à Samos, h Corinthe, au mont Éryx des temples desservis par des milliers de courtisanes (2). Ainsi la luxure avait aussi ses immolations humaines. Ainsi la terreur et la volupté, ces deux mauvais génies du paganisme, poussaient
(1) S. Augustin, de Civil. Dei, lib. VII, cap. 21, U. Cf. Aristophane, Àcharn. Cf. Ovide, FaU., VI; Ilérodole, II, 4, 8.
(2) Plaute, Ampliitryo; Térence, Einiuch., III, 5 ; Ovide, Mctamorph., IX, 789; Hérodote, I, 182, 189; Justin, XVllI, 5. Cf. Tzschirner. p. IG et sniv.
riiommc au même abîme. Dans son éloignement du souverain bien, il en était venu jusqu'à diviniser le mal, jusqu'à l'adorer sous ses deux formes, la destruction et la corruption, jusqu'à le servir en se corrompant, en se détruisant lui-même. En présence d'un tel égarement, d'un culte qui outrageait l'intelligence, qui sanctifiait l'homicide, qui stipendiait l'impureté, saint Augustin l'atteste, les chrétiens honorèrent trop la nature humaine pour croire que d'elle-même elle lut descendue si bas : ils trouvèrent plus pieux de penser que l'Esprit du mal avait seul conçu tant d'horreurs, et trouvé le moyen de déshonorer Thomme pour l'asservir (1).
En effetj ces horreurs qui auraient dû soulever contre le paganisme toutes les âmes, servaient, au contraire, à les lui subjuguer en les dégradant, et c'est par là qu'il retint pendant plus d'un siècle l'empire que les lois lui retiraient. Les édits impériaux avaient proscrit les superstitions, dispersé les prêtres de Cybèle et les prêtresses de Yénus : tout le culte païen, avec ses attraits charnels et homicides, subsistait encore dans les spectacles. Saint Cyprien avait appelé l'idolâtrie « la mère des jeux. » Et comment une religion qui aboutissait à diviniser le plaisir ne se fût-elle pas emparée des plaisirs publics? Rome avait emprunté de l'Etrurie les combats des gladiateurs pour apaiser les morts, et les danses d'histrions pour conjurer la colère du cieL
(1) S. Augustin, de Civit. Dei, lib. VII, cap. 27, p. 117.
Oiiand donc le peuple romain donnait des fêtes, il les donnait à ses dieux et à ses ancêtres; il s'efforçait de reproduire dans des représentations symboliques les spectacles dont jouissent les immortels. Les courses du cirque représentaient les évolutions des astres, les danses du théâtre figuraient reniraînenient voluptueux qui emporte tous les êtres vivants, les combats de l'amphithéâtre faisaient voir en raccourci les luttes de Thumanité (1). Les lieux destinés à ces jeux étaient sacrés. On n'y épargnait ni le marbre, ni For, ni la sueur des hommes; et les Romains, ce peuple économe qui faisait ses temples petits, n'ont rien laissé de plus grand que les monuments de leurs plaisirs. Nous verrons qu'ils n'ont rien laissé de plus païen, de plus souillé et de plus sanglant.
Le cirque était consacré au Soleil : c'est ce qu(* marquait l'obélisque dressé au milieu de l'enceinte. Sur la ligne qui le partageait s'élevaient trois autels en l'honneur des Cabires. Chaque colonne, chaque ornement, la borne même autour de laquelle tournaient les chars, avait ses dieux. Avant l'ouverture des courses, un cortège de prêtres promenait autour du cirque les idoles déposées sur de riches litières. Des sacrifices sans nombre précédaient, interrompaient, suivaient les jeux. Quand la nappe tombée des mains du magistrat avait donné le signal, et que paraissaient enfin ces cochers qui faisaient les délices de Rome, quand la foule
(1) Varron, cité par S. Augustin, de Civil. Dei, lib. IV, cap. 1; Tertullien, de Spectaculis, 4; S. Cyprien, Epistola ad DonaW.m, 7 et 8.
enivrée, haletante^ poursuivait de longs cris les chars qui emportaient sa faveur ou sa disgrâce, qu'elle se divisait en factions furieuses et finissait par en venir aux mains, alors los dieux étaient contents, et Romulus reconnaissait son peuple. Ce peuple, cependant, avait perdu l'empire du monde, il s'était racheté à prix d'or; mais il oubliait tout au cirque; il y trouvait, selon l'expression d'un ancien, son temple, son forum, sa patrie et le terme de toutes ses espérances. Le calendrier de 448 compte encore cinquante-huit jours de jeux publics, cinquante-huit jours dans ces années menaçantes, où Genséric et Attila tout armés n'attendaient plus que l'heure de Dieu (1).
Le théâtre appartenait à Vénus. Lorsque Pompée remplaça par des gradins de marbre les tréteaux de bois où s'étaient assis les vieux Romains, il dédia son édifice à la déesse dont l'attrait puissant remuait toute la nature. Le théâtre donc était encore un temple : au milieu s'élevait l'autel couronné de guirlandes; c'est là qu'on jouait en l'honneur des dieux ces fables où les dieux eux-mêmes paraissaient pour donner l'exemple des derniers désordres. C'est là que les mimes, c'est-àdire des adolescents flétris dès l'enfance, figuraient sans le secours de la parole, par la seule illusion du costume, de l'attitude et du geste, les amours de Jupiter ou les fureurs de Pasiphaé. Mais le sens prosaïque des Romains se prêtait mal au plaisir de l'illusion dra-
(1) Tertullien, de Spextacidis , 7, 16; Ammien Marcellin, XIV, 26; Polem. Sylv., Laterculus.
LE PAGAMSME. 121
inatique; ce peuple n'aimait pas à s'émouvoir en vain. Il fallut pour le désennuyer que l'idéal fît place à la réalité; il fallut déshonorer les femmes sur la scène, et, si le drame était tragique, mutiler au dernier acte le condamné qui remplissait le rôle d'Atys, ou brûler celui qui jouait Hercule. Marlial vante une fête impériale où l'on vil Orphée charmant de sa lyre les montagnes de la Thrace, entraînant sur ses pas les arbres et les rochers attendris, et, pour finir, mis en pièces par un ours. Les cris de l'acteur, qui ranimait ainsi les langueurs de l'ancienne tragédie, étaient accompagnés de chants et de danses. Trois mille danseuses, comme autant de prcUYsses, desservaient les théâtres de Rome; on les retenait dans la ville en temps de disette, quand on chassait les grammairiens. Le j>euple roi ne pouvait se passer de ses belles captives; il les couvrait d'applaudissements et de fleurs : seulement aux fêtes de Flore, il exigeait qu'elles dépouillassent leurs vêtements. Et les sénateurs assis aux premières places ne s'indignaient pas, et le rhéteur Libanius écrivait une apologie des danseurs et des mimes; il trouvait leur justification dans les exemples des dieux, il les louait de continuer l'éducation qu'autrefois les poètes donnaient aux peuples. Et le parti païen était assez puissant pour obtenir qu'il fût défendu aux acteurs de recevoir le baptême, si ce n'est en danger de mort, de peur que, devenus chrétiens, ils n'échappassent aux plaisirs publics dont ils étaient les esclaves (1).
(I) Tertullien, de Spectaculis, 10, Apologet., 15; .Martial, Speciac,
J22 QUATRIÈME LKÇOiN.
Mais le paganisme ne donnait pas à ses dieux de passe-temps plus doux que de contempler , du fond de leur repos, les périls des hommes. Aussi ramphitliéâlro avait-il plus de divinités protectrices que le Capitole, et Tertullien peut dire qu'il s'y asseyait autant de démons que de spectateurs. Diane y présidait aux chasses et Mars aux combats. Quand Fédit du magistrat promettait une chasse, les hommes qu'on livrait aux bêtes paraissaient avec les habits consacrés à Saturne, les femmes avec les bandelettes de Cérès, afin de témoigner qu'il s'agissait d'un sacrifice humain (1). Si le peuple était invité à des combats, après que les gladiateurs avaient jonché le sol de leurs cadavres, une des portes de l'arène s'ouvrait et laissait voir deux personnages divers. Le premier portait les attributs de Mercure, et, de l'extrémité de son caducée rougi au feu, il tâtait les corps pour s'assurer qu'ils ne respiraient plus. Le second, armé du maillet de Pluton, achevait ceux qui vivaient encore. Cette apparition rappelait aux spectateurs qu'ils assistaient à des jeux funèbres, et que le sang versé allait réjouir sous terre les mânes des vieux Romains. Si quatre-vingt mille hommes frémissent de joie sur les bancs du Cotisée, si les magistrats, les prêtres et les vestales du haut du Podium se penchent pour applaudir, c'est le paganisme qui per-
XXI; Prudence, Hymnus de sancio Homano; Sidoine Apollinaire, XIV, 6; Libanius, Oratio pro saltatoribiis; Code Théodosien, lib. XV, tit. 15, 1. umc.;ihid.,iii. 7, 1. 1, 5, 12; Mùller,rfe Ingenio, moribiis et luxu sévi theodosiani; de Champagny, le Monde romain, t. II, p. 177 et suiv. (i) Tertullien, de Spectamiis, 12; Acta sanctae Perpétuée.
m: p.u;amsmi; mô
suadc à ce granil peuple (rijonorer ainsi ses ancêtres. Les sages ne résistent pas à l'endurcissement de la foule. Cicéron, un moment troublé par quelque scrupule d'humanité, n'ose pas condamner absolument des jeux si instructifs pour une nation guerrière. Pline le jeune, un homme bienfaisant et sage^ félicite Trajan d'avoir donné c< non plus des spectacles énervants, mais des « plaisirs virils, faits pour ranimer dans les âmes le <( mépris de la mort et l'orgueil d'une blessure bien « placée. » Mais, pour I humiliation de celte cruelle sagesse, il arriva que la valeur militaire des Romains diminua dans la même mesure que les jeux sanglants se multiplièrent. Les temps de la République n'avaient jamais vu plus de cinquante paires de gladiateurs en un jour : l'empereur Gordien en donna cinq cents. Les Goths étaient aux portes quand les préfets de Rome s'occupaient encore d'approvisionner Tarène et de se faire livrer un nombre suffisant de prisonniers pour l'amusement de la ville éternelle (1).
Le paganisme tout entier s'était donc réfugié dans les spectacles : il y fit une défense désespérée. Il y définit l'éloquence des Pères, il leur disputait les âmes, il continuait à sa manière l'éducation de la société; et c'est là surtout qu'on peut le juger par ses œuvres. Les païens eux-mêmes ont avoué que la passion du cirque
(l) Tertullicn, Àpoloyeiic, 15; Piiidence, Contra Symmachum, i'iU. I, vers. 279; Cicùron, Tusculan. quœst., Il, 17; Pline, Panegyric, 55; Xiphilin, in Trajano; Capitolin, in Gordiano. Cf. De Champagny, le Monde romain, II, 180 et suiv.
précipita la décadence romaine, et qu'on ne pouvait plus rien attendre de grand d'un peuple qui passait ses jours suspendu à l'intérêt d'une course de chars. Qu'était-ce du théâtre, et quels yeux auraient impunément supporté les nudités, les attitudes, les scènes où les Romains trouvaient leur délassement? Les prêtres chrétiens en savaient quelque chose, et l'un d'eux déclare qu'il pourrait montrer au doigt les hommes que ces spectacles avaient arrachés à la couche nuptiale pour les jeter dans les bras des prostituées. Cependant les pères de famille y conduisaient leurs femmes et leurs lîlles; après tout, elles n'y apprenaient rien que leurs mères n'eussent vu dans les temples. Mais la plus grande école qu'on eût jamais ouverte pour démoraliser l'homme, c'était l'amphithéâtre. Rien ne résistait à l'attrait de ses combats. Alype, l'ami de saint Augustin, un lettré, un philosophe, et déjà presque un chrétien, se laisse entraîner un jour, par respect humain, à ces spectacles qu'il déteste. D'abord il se jure de n'en rien voir, et il ferme les yeux. Mais tout à coup, au cri d'un mourant, ses yeux s'ouvrent, ils se tournent vers l'arène, ils ne s'en détachent plus, a A peine a-t-il vu c( le sang, qu'il boit la cruauté; il se désaltère à la ce coupe des Furies, il s'enivre des parfums du carnage. « Ce n'était plus ce même homme qui venait d'arriver, (( c'était un des habitués de celte foule barbare. Il vit, « il s'écria, il s'enflamma; il emporta de ces lieux la c( fureur d'y revenir, non plus avec ceux qui l'y avaient <;< amené, mais avant eux, mais avec d'autres qu'il y
LE IWGAISISME. 1-25
« entraînait à son tour. » C'est à ce degré d'incapacité, (le luxure et de barbarie, que le paganisme, se gâtant toujours et gâtant l'iiomme avec lui, avait conduit le peuple le plus civilisé d(* la terre (1).
Mais derrière les croyances populaires restait la pliilosopbie, qui, après les avoir combattues, tenta de les corriger, et finit par les rébabiliter tout entières avec assez d'art pour leur rallier les esprits les plus éclairés delà société romaine.
La pbilosopbie s'était annoncée d'abord comme une révolte de la raison contre le paganisme. Comment ne respecterait-on pas ces premiers sages, qu'on voit s'arracher aux fables, remonter aux sources de la tradition, explorer toute la nature, malgré les terreurs superstitieuses qui en fermaient l'accès; et, ce qui voulait plus de courage, s'enfoncer dans les solitudes de la conscience, si désolées, tant que la lumière chrétienne n'y avait pas lui? Ils cherchaient ainsi la cause première. Socrate y atteignit, et ce grand homme enseigna de Dieu tout ce que la création en publie. Mais le vrai Dieu entrevu faisait trembler tous les faux. Au moment donc où les philosophes mettaient à nu les bases de la société païenne, ils s'effrayèrent de les avoir ébranlées. Ils n'aimèrent pas assez la vérité, ils méprisèrent trop les hommes, et tournèrent tout leur génie à raffermir des erreurs, nécessaires, disaient-ils, au repos du monde.
(1) S. Chrysostomc, Homel. 57 in Matlhseum; S. Augustin, Confess., VI, 8.
Cicéron décriait publiquement les augures; mais, daus son Traité des Lois, traçant le plan d'une république idéale, il y institue des augures dont les décisions obligeront sous peine de mort. Sénèque avait livré à la dérision le service des idoles; il n'en conclut pas moins ({lie le sage les adorera et qu'il pratiquera les cérémonies, en y honorant la coutume et non la vérité. Ainsi les stoïciens juslifiaient le culte public par la raison d'Etat; en même temps ils sauvaient la mythologie par leurs interprétations allégoriques (1). Ils divinisaient la nature comme un principe actif circulant sous des formes diverses et qu'on pouvait adorer sous autant de noms : ils permettaient qu'on l'appelât Jupiter en tant qu'il donne la vie, Junon dans l'air, Neptune dans l'eau, Yulcain dans le feu. Mais ces explications n'étaient que les préludes du travail prodigieux par lequel l'école d'Alexandrie entreprit de réconcilier la raison avec la religion de l'empire.
L'histoire n'a rien de plus connu que l'école d'Alexandrie. On sait comment le néoplatonisme passa d'Orient en Occident, s'établit à Rome, et y concourut à cette restauration politique du paganisme commencée par Auguste, soutenue durant trois cents ans par les Césars, prolongée jusqu'au cinquième siècle par l'opiniâtreté d'une aristocratie qui défendait ses intérêts en même temps que ses dieux.
(1) Cicéron, de Legibus, il; dénatura Deorum, II, 24; Sénèque, cité par S. Augustin, de Civit. Dei, VI, 10; Diogène Laërco, Vil, 14.7; S. Augustin, de Civit, Dei, liv. VI et VII tout entiers; Ravaisson, Essai sur la métaphysique dWristote, t. II, p. 16J.
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Les doctrines néoplatoniciennes parurent à Rome sous les Antonins avec Apulée, cet Africain savant, crédule et aventureux, qui, après avoir visité les écoles et les sanctuaires delà Grèce, revint, s'arrètant de ville en ville, haranguant dans les amphithéâtres, se vantant de réunir la sagesse des philosophes et la piété des initiés. La ville impériale admira son éloquence, les provinces en firent leurs délices; ses opinions se répandirent principalement l'ii Afrique, où saint Augustin, après deux siècles, les trouvait toutes vivantes, et ne jugeait pas que ce fût trop pour les combattre de vingtcinq chapitres de la Cité de Dieu. Toutefois les déclamations d'Apulée avaient surtout préparé les esprits à un enseignement plus grave et plus étendu. Le plus grand des philosophes alexandrins, Plotin, vint à Rome en '244; il y passa vingt-six ans, il y compta parmi ses auditeurs des sénateurs, des magistrats, de nobles femmes. Cet Egyptien, au visage inspiré, s' exprimant avec obscurité, mais avec éloquence, dans un grec à demi barbare, leur semblait un messager des dieux. On vit un préteur déposer les faisceaux, congédier ses esclaves, abandonner ses biens pour s'attacher à la sagesse. Le nombre des disciples s'accrut de telle sorte, que Plotin osa demander à l'empereur Gallien un territoire en Campanie pour y fonder une ville de philosophes qui vivraient sous les lois de Platon. Si ce dessein échoua, si Plotin ne bâtit pas sa ville philosophique, il laissa du moins après lui tout un peuple d'adeptes, qui portèrent ses doctrines au sénat, dans les camps, dans les
ccoles, dans tous les rangs 4e la société romaine. Porphyre, le plus fidèle, le plus savant de ses disciples, vécut à RomOj en Sicile, à Carthage. Il y écrivit des livres qui, traduits en latin, achevèrent de populariser les opinions néoplatoniciennes. Elles descendirent ainsi jusqu'au cinquième siècle. Sous Valentinien Ilï, en pleine lumière chrétienne, le païen Macrobe écrit un commentaire sur le Songe de Scipion, Il y trouve l'occasion d'exposer le système de Plotin, en le représentant comme une doctrine antique, commune aux plus beaux génies de la Grèce et de Rome, aux métaphysiciens et aux poètes, qui concilie toutes les écoles et qui justifie toutes les fables. Tels furent les propagateurs du néoplatonisme en Occident. 11 faut voir par quels attraits cette philosophie ardue, toute chargée de subtilités grecques, put séduire le bon sens des Latins (1). Ce qui fit le prestige des doctrines alexandrines, ce fut cette contradiction même que nous avons surprise au fond de toute l'ancienne philosophie. C'est qu'elles commençaient par se détacher du paganisme et qu'elles y revenaient par des voies détournées; c'est qu'elles charmaient la raison en lui promettant des dogmes sublimes, et contentaient l'imagination en lui laissant ses fables. Elles flattaient de la sorte un grand nombre d'esprits tourmentés des deux besoins de croire et de raisonner, et trop faibles pour embrasser l'austérité du christianisme.
(1) S. Augustin, de Civil. Dei, VIÎl et IX; ici, Epist , 118. Porphyre, de Vita Plotini; Macrobe, inSomninm Scipionis.
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Au milieu d'une société qu'épouvantaient les premiers désastres de l'empire, et qui sentait déjà les choses humaines lui échapper, Plotin invitait les hommes à se réfugier vers Dieu. Il disait, et saint Augustin loue celte parole, « qu'il fallait fuir vers la patrie des âmes, où réside le Père, et avec lui tous les hiens. » Aucun effort ne lui coûtait quand le but était si haut; et comme les géants entassant les montagnes pour escalader le ciel, ainsi, pour atteindre à la connaissance de Dieu, Plotin entreprenait de réunir et de superposer en quelque sorte les trois grandes doctrines de Zenon, d'Aristote et de Platon. Avec Zenon, il donnait au monde une Ame qui en faisait un seul être vivant. Avec Aristote, il pla(;ait au-dessus du monde une Intelligence qui n'avait d'autre fonction que de se penser elle-même. Comme Platon, il mettait au faîle de toutes choses un principe indivisible, qu'il appelait ITn ou le Bien. Mais, après lavoir ainsi nommé, il le déclarait indéfinissable, et le voilait au regard des hommes. L'Un, l'Intelligence, l'Ame, ne sont pourtant pas trois dieux, mais trois hypostases d'un même Dieu qui sort de son unité pour penser et pour agir (1).
Gomme les trois hypostases se produisent dans l'éternité, ainsi l'àme du monde engendre dans le temps. Elle engendre d'abord l'espace, puis tous les êtres qui
(1) S. Augustin, de Civil. Dei, lib. IX, 17; Porphyre, de Vita Plotini, cap. 14; Plotin, Ennéade l, lib. VI, rap. 8; Ennéade III, lib. V, cap. 4, etc.; Ravaisson, Essai sur la mélaphysique d'Àristote, t. II, p. 381.
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doivent le remplir : les démons, les astres, enfin les hommes, les animaux, les plantes et les corps que nous jugeons inanimés. Mais rien ne demeure inanimé dans la nature : tout vit et tout pense d'une seule vie et d'unii seule pensée. Car dans ce nombre infini de productions, les néoplatoniciens ne voient que l'écoulement de la substance divine, qui se communi que sans s'appauvrir. Ainsi le soleil ne s'appauvrit pas en versant sa lumière, îîi la source en alimentant le fleuve. Bien plus, le fleuve ici remonte à sa source, et tout l'univers n'aspire qu'à rentrer dans l'unité d'où il sort (l).
Les âmes humaines n'ont pas d'autres destinées. Contenues d'abord dans l'âme divine, cfles y vivaient de la vie des esprits purs, quand, découvrant au-dessous d'elles le monde de la matière, elles ont convoité de s'y faire une condition indépendante. Alors, détachées de la divinité, elles tombent, elles viennent habiter des corps formés à leur image. Ainsi la vie humaine est une chute, l'âme peut s'en repentir, s'en relever, et passer après la mort dans une région plus haute. Mais trop souvent l'âme finit par se complaire dans son exil, elle s'abandonne aux sens, et n'arrive a la mort que pour tomber plus bas, pour animer les corps des bêtes et des plantes dont elle imita la vie charnelle et stupide. Ainsi, à mesure qu'elle s'enfonce dans le mal, l'âme descend plus profondément dans la matière, jusqu'à ce que, par un effort suprême, elle s'arrache à cette fange
(1) Plotin, Ennéade JV, lib. IV, cap. 56; ibid., lib. III, cap. 0, etc.; Jules Simon, Histoire de Vécole d'Alexamlrie, t. I, p. 542.
j'I comwence à romonler. Mais, quelle que soiL la durée (le l'épreuve, le terme en est certain. Un temps doit venir où les bons et les mauvais se retrouveront conl'ondus au sein de l'âme universelle (1).
Assurément cette doctrine avait de l'élévation et de la grandeur. Quand elle parlait du Dieu S!)uverain, 4|u'elle le déclarait uniijue, immatériel, impassible, il semble qu'il ne lui restai! plus qu'à briser les idoles. Ouelques-uns de ses dogmes étonnaient les cliréliens, qui les crurent dérobés à l'Evangile, et plusieurs modernes ont accusé le cliristianisme de s'être enricbi des dépouilles néoplatoniciennes. Cependant, sans nier les emprunts que les Alexandrins avaient pu faire à la religion nouvelle publiée depuis deux siècles, il faut avouer que toutes leurs spéculations tournent au paganisme. Premièrement, le principe que IMoliii mett<!i( au faîte des choses n'avait rien de commun avec le Dieu vivant des chrétiens. Pendant que les chrétiens reconnaissent à la cause première des perfections qui la rendent souverainement intelligible et souverainement aimable, Plotin dépouille son premier principe de tout attribut : il lui refuse la pensée, la vie ; il ne permet pas de le définir ni d'en rien affirmer. Il en fait une abstraction qu'on ne peut ni connaître, ni aimer, un dieu illogique et immoral, ce qui est le propre des divinités païennes. Secondement, le même abîme sépare la trinité de Plotin d'avec la nôtre. Dans la trinité chrétienne,
(1) Plotin, Knn. V, I, 1 ; Enn. IV, IV, i ; Eun. I, II, I ; Rïivaisson, ibid., \). -4-45; Jules Simon, ibid., p. 589.
rimiié de nature subsiste par l'égalité des trois personnes. Au contraire, Plotin détruit l'unité divine en supposant trois hypostases inégales. A ses yeux, le premier principe est seul parfait, seul indivisible. Le second et le troisième s'en détachent par une sorte de déchéance et penchent déjà vers ce monde imparfait qu'ils engendrent. Enfin ce dieu divisé n'était pas un dieu libre. Il produisait par nécessité, par l'écoulement inévitable de sa substance, un monde éternel comme lui. Le panthéisme de Plotin di /inisait la matière ; il justifiait la magie; car le magicien, disait-il, avec ses philtres et ses formules, ne fait que réveiller les attractions par lesquelles l'âme universelle gouverne toutes choses. Il justifiait aussi l'idolâtrie; car le ciseau du sculpteur, en faisant prendre au marbre le caractère de l'intelligence et de la beauté, prépare à l'âme suprême un réceptacle où elle doit se reposer avec plus de complaisance (1).
C'est à ces conséquences que descendait la métaphysique la plus hardie qui fût sortie des écoles anciennes. La morale qui l'accompagnait devait aboutir aux mêmes extrémités. En effet, puisqu'il était dans la nature divine de tout produire et de tout animer, les âmes humaines émanées d'elle ne pouvaient s'empêcher de descendre jusqu'à la matière. Il n'y avait donc point de
(1) Plotin, Ennéade lîJ, VIII, 9; Enn. VI, VIII, 7; ibicl, IX, 6; Emu II, IX, 4; Enn. IV, IV, 40; ibid., III, 11. M. Ravaisson a marqué cVun trait ferme et sûr le point où la doctrine de Plotin s'écarte de la pensée chrétienne pour aller se perdre dans le naturalisme païen. Essai sur la métaphysique d'Àristote, t. II, p. 465.
liberté, point de culpabilité dans leur première chute. Si de nouvelles fautes les précipitent plus bas, il le faut ainsi pour peupler les régions inférieures de l'univers, pour remplir jusqu'aux derniers degrés l'échelle des émanations. Ainsi le mal devient nécessaire, ou plutôt le mal n'est plus, mais seulement le moins bien, mais une succession d'êtres de plus en plus éloignés de la perfection divine d'où ils viennent, où ils retournent. Car tous y retournent tôt ou tard, et c'est la fin commune du juste et du coupable de s'abîmer dans l'unité, de perdre la conscience de ce qu'ils furent. Ainsi Plotin revient aux fables par la métempsycose, et, moraliste sévère, il désarme toute la morale en supprimant la permanence du moi, sans laquelle la vie future n'a plus pour nous ni espérances ni terreurs. Ainsi, l'àme n'étant qu'une émanation de la substance divine, cette doctrine conclut à diviniser l'homme, qui est le pire des faux dieux. Tout le paganisme respire dans l'orgueilleuse satisfaction que Plotin goûtait en mourant, lorsque, interrogé par un de ses disciples : Je travaille, disaitil, à dégager en moi le divin (1).
En considérant de près les différents dogmes de Plotin, son unité irrévélée, sa trinité imparfaite, les émanations dont il compose la substance de l'univers, la descente des âmes et leur retour, on y aperçoit les mystères d'une théologie antique répandue en Orient. Les Étrusques l'avaient communiquée aux anciens Ro-
(I) Porphyre, de Vila Plotini^ 2.
mains, et les Romains de la décadence devaient reconnaître avec surprise, dans les livres du philosophe égyptien, quelques-unes des doctrines qui faisaient le fond de la religion nationale. Ils les voyaient relevées par l'éloquence; fortifiées par une logique subtile, éclairées des feux d'un mysticisme éblouissant. En même temps ils trouvaient chez les néoplatoniciens de quoi justifier le reste de leurs croyances, et jusqu'aux plus fabuleux récits dont on les avait bercés. Ainsi Apulée avait distingué entre les dieux incorporels, incapables de passions, et les démons doués d'un corps subtil et d'une âme passionnée; toute la mythologie se réfugiait sous cette distinction. Ce n'étaient plus les dieux, c'étaient les démons qui prenaient plaisir à l'odeur des sacrifices ; c'étaient eux que les poètes mettaient en scène et qu'Homère avait pu faire descendre sans profanation sur les champs de bataille (1). Porphyre imagina mille explications pour donner un sens aux mythes de l'Egypte et de la Grèce (2]. Macrobe n'a pas d'autre dessein que de justifier les fables par la philosophie; « car, dit-il, la ce connaissance des choses sacrées se cache sous ses c( voiles... La nature n'aime pas à être surprise dans c( sa nudité. Numénius ayant trahi, par une interpré- « tation téméraire, les mystères d'Eleusis, on assure « que les déesses outragées lui apparurent en habits do « courtisanes, l'accusant de les avoir tirées de leur ce sanctuaire pour les prostituer aux passants. Ainsi les
(1) Apulée, de Deo Socratis, 5, G, 7, M.
(2) Porphyre, de Anlro ^ympharum.
« divinités ont toujours aimé à se laire connaître et « servir sous les traits fabuleux que l'antiquité leur « donna (1). » Les néoplatoniciens n'élaient pas moins ingénieux à réhabiliter les institutions païennes, les observances qui choquaient la raison, celles même qui outrageaient la nature. Plotin, plus philosophe que théologien, n'avait justifié les superstitions pour ainsi dire qu'en passant. Mais après lui son école, impatiente des lenteurs de la philosophie, voulut entrer en commerce avec les dieux par une voie plus courte, par la théurgie, par les sacrifices, les conjurations, les opérations magiques. Jamblique écrivit un livre pour démontrer la divinité des idoles; il prit la défense de Vénus et de Priape; il approuva le culte des images obscènes. L'empereur Julien faisait profession de réformer le paganisme : il pouvait d'un mol en retrancher les monstruosités. Mais il autorisa les mutilations des prêtres de Cybèle; a car il fallait, disait-il, honorer ainsi la mère des dieux (2). » Les plus éclairés des hommes en étaient devenus les plus superstitieux. Des savants, nourris de Platon et d'Aristote, consumaient leurs veilles dans l'espoir d'évoquer, d'assujettir à leur volonté les dieux, les démons et les morts. D'autres, réunis autour d'un trépied, couronnés de verveine, interrogeaient le sort pour connaître la fin du prince et le nom de son successeur. La parole de saint Paul s'ac-
(1) Macrobe, in Somnium Scipionis, lib. I, cap. 2.
(2) Jamblique, de Mysteriis, sect. ï, cap. 11 ; Jules Simon, Hist. de V école dWlexd.ndrie, t. I.
complissait, et les héritiers de cette philosophie alexandrine qui avait fait profession de recueillir toutes les lumières du monde ancien^ en avait renouvelé tous les délires.
C'est ainsi que les néoplatoniciens restauraient le paganisme. Us le restauraient précisément comme il convenait à une société vieillie, lasse de doute, incapable de foi, mais capable de toutes les superstitions. Ils trouvaient un accueil assuré chez l'aristocratie païenne dont ils secondaient les vues, et cette même école, qui s'était tournée en secte religieuse, servit à fortifier un parti politique. En effet, les familles sénatoriales attachées au paganisme n'avaient pas suivi la cour à Constantinople, à Milan, à Ravenne; elles restaient à Rome et remplissaient de leur majesté patricienne la capitale abandonnée des Césars. Là, elles pensaient garder le foyer de l'empire, et par leur fidélité aux anciennes cérémonies détourner encore la colère des dieux. Elles attiraient, elles couvraient de leur patronage et de leurs applaudissements les lettrés qui défendaient les vieux intérêts avec les vieux autels. Grâce aux explications allégoriques, les nobles goûtaient la douceur de croire autrement que le peuple, tout en conservant les institutions des ancêtres. Retranchés derrière les enseignements de Porphyre et de Macrobe, ils regardaient avec pitié le délire de la foule entraînée au baptême, et ne cachaient pas toujours leur mépris pour les princes chrétiens, qu'ils accusaient de tous les maux de l'État. Us vivaient ainsi inquiets et
menaçants : le monde idolâtre avait les yeux sur eux, eux sur l'avenir, prêts à soutenir quiconque voudrait recommencer le rôle de Julien. En attendant, ils entretenaient à la cour assez d'intelligences pour obtenir les plus hautes dignités de l'Occident. Ils tiraient des sacerdoces païens un reste d'autorité et des revenus considérables. Leurs palais contenaient des villes entières; leurs domaines embrassaient des provinces : ils n'avaient qu'à recruter sur leurs terres pour lever des armées d'esclaves et de clients. Enfin ils donnaient des jeux publics et disposaient ainsi du seul moyen qui restât de soulever les passions du peuple.
Au commencement du cinquième siècle, l'aristocratie païenne n'a pas de représentant plus illustre, ni plus capable de l'honorer par son éloquence et sa sagesse, que le préfet de Rome, Symmaque. Ses contemporains admiraient ce facile génie, plié à toutes les études comme à toutes les affaires. Ses lettres, souvent comparées à celles de Pline, charmaient les hommes de goût qui auraient voulu les voir écrites sur des rouleaux de soie. Il avait célébré en vers gracieux les rivages de Baïa, cette terre de volcans couronnée de pampres. Il avait pris rang parmi les orateurs par ses panégyriques, où il épuisait pour des empereurs chrétiens le langage de l'idolâtrie. Un esprit si actif devait vivre en commerce avec les plus beaux esprits de son temps. Il écrit au poëte Ausone et le compare à Virgile; Ausone lui répond et le met à côté de Cicéron. Il a toute la primeur des lectures et des déclamations publiques.
Un joui^ on le voit clans la joie; il vient d'assister au début du rhéteur Palladius, dont la parole dorée a ravi tout l'auditoire. Une autre fois^ la ville de Milan lui demande un professeur d'éloquence; il fait appeler un jeune Africain dont on lui vante le savoir et le talent. Il lui propose un sujet d'éloquence, l'entend, le goûte, et l'envoie aux Milanais. Le jeune homme était Augustin, et Symmaque ne savait pas quel tort il faisait à ses dieux en donnant ce disciple à l'évêque Ambroise.
Une autorité littéraire si bien établie était encore relevée par l'éclat des dignités politiques. Successivement gouverneur de la Lucanie, proconsul d'Afrique, préfet de Rome, consul enfin ; politique versatile, mais administrateur intègre, Symmaque était devenu le lien de la noblesse romaine, l'âme du sénat, qu'il appelait sans hésiter la meilleure partie du genre humain. 11 y voyait, en effet, le dernier asile des doctrines au service desquelles il avait mis son talent et son crédit. Comme les vieux patriciens dont il croyait renouveler les exemples, il avait voulu réunir en sa personne les honneurs religieux et civils, et joindre aux faisceaux consulaires les bandelettes du sacerdoce. Appelé au collège des pontifes, il y portait une ardeur scrupuleuse, gourmandant la timidité de ses collègues, déplorant l'abandon des sacrifices, aussi empressé d'apaiser ses dieux par des victimes que de les défendre par des discours.
Ce païen zélé, respecté, savant, méritait assurément de porter la parole au nom du polythéisme, quand le culte vaincu plaida pour la dernière fois sa cause pu-