I.E l'AGAMSMi
biiqueineiit, et demanda Je rélablissemenl de raïUel de la Victoire. L'autel de la Victoire s'élevait au milieu du sénat, il en faisait un temple, il rappelait le vieux droit lliéocratique et l'antique alliance de Rome avec ses dieux. Les empereurs chrétiens l'avaient enlevé comme un monument de scandale, les sénateurs païens déclaraient ne pouvoir plus délibérer dans un lieu profane, sans les auspices de la divinité qui depuis douze cents ans sauvait l'empire. Symmaque, chargé d'exprimé!' leurs plaintes, trouvait l'occasion de montrer tout ce que l'àme d'un idolâtre pouvait conserver de foi. Cependant, au fond de cette requête éloquente, on ne découvre que le scepticisme. En présence des dissentiments religieux qui partagent ses contemporains, les regards de l'orateur se troublent, et toute certitude lui échappe. « Chacun a ses coutumes, dit-il, chacun ses rites... Il « est juste de reconnaître, sous tan( d'adorations diffé- « renies, une seule divinité. Nous contemplons les c( mêmes astres, le même ciel nous est commun, le c( même monde nous enferme. Qu'importe âo. quelle c< manière chacun cherche la vérité? Une seule voie « ne peut suffire pour arriver à ce grand secret... Mai-> c( de telles disputes sont bonnes pour les oisifs (1). »
Ainsi se révèle la plaie cachée du paganisme. Les efforts de la philosophie, pour raffermir la croyance, n'avaient abouti qu'au doute en déclarant la vérité inaccessible. Mais les esprits, trop énervés pour croire,
(I) Villemaiu, Tableau de rc'loquence chrétienne au quatrième siècle: Svmmaquo, lil), X, epii^t. ^1).
étaient encore assez violents pour persécuter. Ce même Symmaquc, si peu sûr de ses dieux, aux yeux de qui la raison souveraine des choses est couverte d'un nuage éternel, qui ne trouve pas les controverses religieuses dignes d'occuper un homme d'Etat, consume son infatigable activité à poursuivre une vestale séduite. 11 se concerte avec les officiers impériaux, il presse le préfet de la ville et le président de la province. Il n'aura pas de repos qu'il n'ait vu, selon l'usage des ancêtres, la coupable enterrée vive. Sous la robe du sénateur, sous les dehors polis de l'homme lettré, les instincts sanguinaires du paganisme se conservaient comme sous les haillons de la multitude qui encombrait l'amphithéâtre. En 402, Symmaque allait célébrer par des jeux la préture de son fils. Longtemps d'avance, il avait épuisé les provinces de ce qu'elles avaient de plus rare : chevaux de courses, bêles féroces, comédiens, gladiateurs. Au milieu de ces soins, un chagrin inattendu le trouble, il a besoin d'en écrire à Flavien, son ami. Ce ne serait pas trop, dit-il, pour le consoler, de toute la philosophie de Socrate. Il avait acheté des prisonniers saxons destinés aux combats de l'arène. Vingt-neuf de ces misérables ont eu l'impiété de s'étrangler de leurs mains plutôt que de servir aux plaisirs du peuple-roi (1).
Voilà donc ce que la sagesse païenne avait su faire d'une âme naturellement droite et bienveillante, au cinquième siècle, à cet âge avancé du monde, dans une
(1) Symmaque, lib. IX, epist. 128, 129; lib. II, epist. 46.
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société qui s'éclairait de tous les flambeaux de l'antiquité. Cependant le parti du passé n'avait rien de plus grand que Symmaque. Un historien, païen lui-même, s'est cliarjié de peindre le reste de l'aristocratie. Il représente les derniers gardiens des traditions de Numa, ne croyant plus aux dieux, mais n'osant prendre ni le repas ni le bain avant que l'astrologue leur eût assuré des planètes favorables. Les fds de ces Romains qui allaient, avec la rapidité des aigles, vaincre sous tous les cieux bridants ou glacés, croyaient maintenant avoir égalé les travaux de César s'ils côtoyaient le golfe de Baïa, bercés sur une barque somptueuse, éventés par déjeunes garçons, et déclarant la vie insupportable si un rayon de soleil se glissait à travers le parasol ouvert sur leur tète. Ils traînaient en public toute l'infamie de leurs orgies domestiques, et s'ils paraissaient sur les places, entourés d'une légion d'esclaves, on y voyait au premier rang des troupes d'adolescents mutilés pour d'affreux plaisirs. Comment ces voluptueux auraient-ils respecté l'humanité? Ils ne surent jamais ce qu'il y a de sacré dans le sang et dans les larmes de l'homme. Ils riaient du serviteur rusé qui avait tué son compagnon; ils condamnaient aux verges celui qui leur faisait attendre l'eau chaude (1).
De tels esprits devaient aimer le paganisme, qui laissait la paix à leurs vices. En désespoir de la vérité, ils ne demandaient plus que le repos dans Terreur, et
(1) Ammien Marccllin, XIV, 0; XXVIll, 4.
142 OIJATRIÈME LEÇON.
sainl Augustin avait surpris le fond de leurs pensées, ou plutôt de leurs passions, quand il leur prétait ce langage, qui est celui des matérialistes de tous les siècles : « Que nous importent, disaient-ils, des vérités « inaccessibles à la raison des hommes ! Ce qui ima porte, c'est que l'État soit debout, qu'il soit riche, c( et surtout qu'il soit tranquille. Ce qui nous touche c( souverainement, c'est que la prospérité publique c< augmente des richesses qui servent à tenir les grands a dans la splendeur, les petits dans le bien-être, et (( par conséquent dans la soumission. Que les lois n'ora donnent rien de pénible, qu'elles ne défendent rien (( d'agréable; que le prince s'assure l'obéissance des « peuples en se montrant, non le censeur chagrin de <( leurs mœurs, mais le pourvoyeur de leurs plaisirs. « Que les belles esclaves abondent sur les marchés. Que « les palais soient somptueux, qu'on multiplie les ban- « quets, et que chacun puisse boire, regorger, vomir «jusqu'au jour! Qu'on entende partout le bruit des cf^danses, que les acclamations joyeuses éclatent sur les « bancs des théâtres ! qu'on tienne pour les vrais dieux c< ceux qui nous ont assuré cette félicité! Donnez-leur a le culte qu'ils préfèrent^ les jeux qu'ils veulent : qu'ils (( en jouissent avec leurs adorateurs! Nous leur de- (X mandons seulement do faire qu'une telle félicité soit <( durable et n'ait rien à craindre ni de la peste ni de c( l'ennemi (1). )>
( i) S. Augustin, de Civit. Dei, lî, 2 }.