I.t: i AGAMSMi
Mais Tennemi était aux portes; l'heure approchait où les doctrines, descendues d'école en école jusque dans le sénat romain, allaient suhir leur dernière épreuve en présence des harhares. On allait voir ce que pourrait le paganisme philosophe pour sauver un empire ou du moins pour honorer sa chute.
En 408, Alaric se présenta devant Rome, ( l, du lem- ]»le de Jupiter Capiloliu. on pul découvrir la liinn'e du camp ennemi. En ce danger, le sénat se rassemhle; il •lélil)ère, et son premier acte (>st de faire mourir Serena, la veuve de Stilicou, hi nièce de Théodose. Les dieux voulaient cette victime; car on disait que la sacrilège chrétienne, étant un jour entrée dans le temple deCyhèle, avait enlevé le collier de l'idole. Serena fut étranglée selon la coutume des ancêtres, more majorum; mais ce dernier sacrifice humain ne sauva pas la jjatrie. Alaric voulait tout l'or, tout l'argent, tous les meuhles précieux de la ville et ne laisser aux Romains que leurs vies déshonorées. Alors le préfet Pompeianus iil appeler des prêtres étrusques qui se vanlaient d'avoir délivré, par leurs conjurations, la petite ville de Nurcia. Rs promirent de faire tomber le feu du ciel sur les barbares; mais il fallait que des sacrifices publics fussent offerts aux frais du trésor, en présence du sénat, avec toute la pompe des siècles passés. On craignit d'enfreindre si manifestement les édits des empereurs, et en même temps, Alaric réduisant ses conditions, la rançon de Rome fut fixée à 6,000 livres d'or et 50,000 d'argent. Les familles patriciennes s'imposèrent. Ce-
pendant, l'or de leurs trésors ne suffisant pas, il fallut en aller prendre dans les temples. On enleva les ornements de ces dieux pour lesquels on avait tant combattu, et comme le poids requis par le barbare ne s'y trouvait pas encore, on fondit plusieurs statues : de ce nombre était la statue de la Valeur [Virtutis) (1).
x\ssurément il y a quelque chose de pathétique dans ce déclin d'une grande religion. Si Ton pouvait oublier tout ce qui se mêla d'erreur à ses enseignements, de crime à ses pratiques, on ne pourrait considérer sans émotion les croyants qui lui demeuraient fidèles, immobiles auprès des foyers de leurs dieux, et montrant ainsi quelque reste, sinon de l'énergie, au moins de l'opiniâtreté romaine. Sans justifier leur endurcissement, on doit tenir compte de l'inévitable perplexité des intelligences entre deux cultes ennemis, et se rappeler qu'alors plus que jamais la foi voulait un effort violent. Les Pères ne l'ignorèrent pas, et, songeant à ce travail douloureux par lequel les âmes devaient devenir chrétiennes, ils s'écriaient : « Noîi nascuntur, sed a fmnt christiani. Les chrétiens ne naissent pas tout a formés, il faut les faire. » Mais on ne doit point, par un injuste retour sur les temps modernes, comparer les ruines du cinquième siècle avec les nôtres, et la chute du paganisme avec ce qu'on appelle trop souvent le déclin de la civilisation chrétienne. L histoire ne s'arrête point à l'apparente ressemblance des événe-
(1) Zosime, Hisl, V, 58-41.
LE rAGAMSMK 145
inenls. Elle sait (|ne notre mollesse trouve toujours plus graves les maux du présent, et que notre orgueil même est flatté de surpasser les infortunes de nos pères. Elle sait aussi que les civilisations ne périssent ni par les passions, qui sont corrigibles, ni par les institutions, qui sont remédiables, mais par les doctrines, qu'une logique inflexible pousse tôt ou tard à leurs dernières conséquences. Voilà où Tliistoirc découvre, en laveur du temps présent, une différence capable de rassurer les plus timides. Ce n'est pas le cliristianisme de nos jours qui distingue, comme les pbilosopbes païens, entre la religion des sages et la religion du peuple, fondant la paix du monde sur des mensonges nécessaires. Ce n'est pas le cliristianisme qui, introduisant comme Plotin un principe panthéiste, divinise la matière, et aboutit à consacrer le matérialisme politique, le gouvernement des peuples par l'intérêt et le plaisir, pancm et circeiises. Surtout ce n'est pas le christianisme qui professe, comme Symmaque, le doute et l'indifférence sur ces terribles questions de Dieu, de l'ame, de la vie future. Tant que ces questions trouvent une réponse donnée avec une souveraine autorité, et en môme temps souverainement raisonnable, rien n'est perdu : les vérités éternelles ne laissent pas tomber les sociétés du temps qui sont leur ouvrage, et l'invisible soutient cette civilisation visible oii il s'est révélé.
KT SJL rEHIT TOUT ENTIER
Nous savons maintenant par quelle inexorable nécessité le paganisme conduisait l'aiislocratie romaine à l'avilissement, le peuple à la barbarie, l'empire à sa perte. Si l'humanité régénérée devait vivre, le paganisme devait périr. Il s'agit de savoir comment il périt, f't s'il périt tout entier.
Le paganisme ne tomba pas, comme on Ta trop dit, sous les lois des empereurs. Lorsqu'on 312 Constantin donna la liberté aux chrétiens, ils ne demandèrent point qu'on retournât le glaive contre leurs ennemis. Bientôt après, un édit dont la pensée semble déjà toute moderne promit aux païens la même tolérance qu'aux fidèles : « Car, disait-il, autre chose est de livrer des
14S CLNQUIKME LKCON.
« coiTil)ats inlérieiirs pour conquérir le ciel, aulrc « chose d'employer la force pour contraindre les conc< viciions. » Malgré les instigations des Ariens, intéressés à mettre une main violente sur les consciences, malgré quelques édits de Constance contre les superstitions, le paganisme vécut en possession de ses libertés et de ses privilèges jusqu'à la fin du quatrième siècle. C'est alors que l'attitude menaçante des païens, leur empressement à se rallier autour des usurpateurs, arma contre eux une législation plus sévère. Deux lois de Théodose, quatre lois d'Honorius ferment les temples en supprimant les revenus, interdisent les sacrifices. Il semble que ces coups vont écraser l'idolâtrie. Au contraire, saint Augustin atteste qu'en Afrique les idoles demeurèrent debout et leurs adorateurs assez puissants pour brûler une église et massacrer soixante chrétiens. En dépit des édits impériaux, on ne connaît pas d'exemple d'un païen jugé et puni de mort pour fait de religion. Les empereurs vont finir, et le polythéisme leur survivra, comme afin de prouver que les idées ne meurent pas sous le fer, et que les doctrines, même fausses, sont plus durables que les pouvoirs humains (1).
Le paganisme périt de deux manières, par la controverse et par la charité.
La controverse fut éclatante et libre. Elle devait se
(1) Eusèbe, de Vita Constantini, II, 56; Cod. Theodos., lib. XVI^ tit. 10, de Paganis sacrificiis et templis; II, 2, 4, 5, 6, 9, 10, 12, 15, 14, 16, etc.; S. Augustin, epist. 50, Seniorihus colonise Suffectanœ; epist. 91, Nectario ; Bcugnot, Histoire de la chute du paganisme en Occident.
prolonger on OriiMit jusqu'au décret de Jusliuien qui ferma l'école d'Athènes. En Occident, Animien, Claudien, Rulilius Numatianus injuriaient impunément la religion nouvelle, ses saints et ses moines. Le vieux culte se retranchait derrière toute l'antiquité : il cherchait à retenir les esprits par tout ce qui les touche, en mettant de son coté la suhtililé des interprétations philosophiques, la majesté des institutions, le charme des fables. En même temps, il déchaînait contre l'Evangile tous les intérêts et toutes les passions. Ce qu'on reprochait au christianisme, c'était, comme toujours, la haine du genre humain, c'est-à-dire le mépris du monde, la fuite des plaisirs publics; c'était l'incompatibilité de ses lois avec les maximes et les mœurs qui tirent la grandeur romaine. De là les calamités de l'empire, les frontières livrées aux barbares par les dieux irrités, et le ciel même retenant ses pluies à cause des chrétiens : Plui'ia desity causa Christian i (l).
Les apologistes chrétiens répondaient avec une équité et une vigueur incomparables : premièrement ils refusaient de condamner toute la civilisation antique : ils faisaient la part du vrai dans les doctrines des philosophes, du bien dans les lois romaines, et nous verrons par quel discernement, tout en réprouvant les fables, ils sauvèrent les lettres. Ils rendaient donc justice à l'esprit humain, et lui apprenaient à reconnaître au fond de lui-même un rayon de Dieu. Après avoir ainsi
(1) Syimnaqiie, epist. 16; S. Augustin, de Civil. Dei, lib. I, cap. 1 et seqq.
150 CINQUIÈMiù LEf.ON.
dépouillé le paganisme de ses prestiges, ils le présentaient aux yeux des peuples nu, souillé, sanglant, dans toute l'horreur de ses rites immondes et de ses rites homicides. Au lieu de ménagements qui plaisent à notre délicatesse moderne, au lieu de diminuer le crime de l'idolâtrie en l'expliquant par une erreur nécessaire, les apologistes soulevaient les consciences contre ce culte détestable en y montrant l'œuvre du démon et le reflet de l'enfer. Cette argumentation, charitable pour la raison humaine, sans pitié pour le paganisme, passa tout entière dans les écrits de saint Augustin (1).
L'évêque d'Hippone était devenu la lumière de l'Église universelle ; l'Asie et la Gaule le pressaient de questions; les Manichéens, les Donatistes, les Pélagiens ne lui laissaient pas de repos. Cependant la controverse contre les païens remplit sa vie, déborde dans sa correspondance, et lui inspire le plus grand de ses ouvrages. En 412, un homme de naissance illustre, mais attaché à l'ancienne religion, Volusien, gouvernait l'Afrique. Il se sentait attiré à l'Évangile par le génie d'Augustin, mais l'exemple d'un grand nombre d'idolâtres le ramenait aux superstitions. Un jour qu'il se délassait des affaires dans la conversation de quelques lettrés, après avoir touché plusieurs points de philosophie, et déploré les contradictions des sectes, on traita
(1) S. Justin., Apolog. 1 et 2. Miimcius Félix, Octavius, 19 : «Re- « censeamus, si placet, disciplinas philosophorum, deprehendes eos, etsi « scrmonibus variis, ipsis tanien rébus in hanc unam coire et conspirai e « sententiam. »
(lu christianisme. Volusicn proposa ses doutes, et à la suite des objections accoutumées sur les difficultés de l'Écriture sainte et des mystères, l'homme d'État montra le fond de ses répugnances. Il accusait la religion nouvelle de prêcher le pardon des injures, inconciliable avec la dignité d'un État guerrier, et de précipiter la décadence de Rome, comme on le voyait assez par les malheurs attachés depuis cent ans au règne des princes chrétiens. Un disciple d'Augustin assistait à ce discours. Il en lit p.irl à son maître et le conjura de répondre. Augustin répondit, et sans négliger les objections théologiques jetées sur son chemin, il alla droit aux questions |)olitiques. D'abord, il s'étonne que la mansuétude du christianisme scandalise des hommes habitués à lire chez leurs sages l'éloge de la clémence. D'ailleurs, le christianisme en introduisant la charité n'a pas supprimé la justice. Le Christ n'interdit pas la guerre, il la veut juste et miséricordieuse. Donnez à l'État des guerriers, des magistrats, des contribuables tels que l'Évangile les réclame, et la République est sauvée. Si l'empire est emporté par le flot de la décadence, Augustin en remonte le cours bien au delà des siècles chrétiens, et dès le temps de Jugurtha il voit les mœurs perdues, et Rome à vendre, si elle eût trouvé un acheteur. Puis au spectacle de ce débordement où allait périr l'humanité quand le christianisme parut, l'évêque d'Hippone s'écrie : « Grâces soient rendues au « Seigneur notre Dieu qui nous a envoyé contre tant de « maux un secours sans exemple! Car où ne nous cm-
152 CINQUIÈMt: LEÇON.
« portait pas, quelles âmes n'entraînait pas ce fleuve <c horrible de la perversité humaine, si la Croix n'eût c( été plantée au-dessus, afin que, saisissant ce bois sac( cré, nous tinssions ferme? Car dans ce désordre de (( mœurs détestables et cette ruine de la discipline « ancienne, il était temps que l'autorité d'en haut vînt (( nous annoncer la pauvreté volontaire, la continence, « la bienveillance, la justice et les autres vertus fortes a et lumineuses. Il le fallait^ non-seulement pour régler (c honnêtement la vie présente, pour assurer la paix de a la cité terrestre, mais pour nous conduire au salut (( éternel, à la République toute divine de ce peuple c( qui ne finira pas, et dont nous sommes citoyens par (( la ïo\, par l'espérance, par la charité. Ainsi, tandis « que nous vivrons en voyageurs sur la terre, nous ap- « prendrons à supporter, si nous ne sommes pas assez a forts pour les corriger, ceux qui veulent asseoir la « République sur des vices impunis, quand les pre- « miers Romains l'avaient fondée et agrandie par <( leurs vertus. S'ils n'eurent point envers le vrai Dieu ce la piété véritable qui aurait pu les conduire à la cilé (( éternelle, ils gardèrent du moins une certaine justice (( native qui pouvait suffire à constituer la cité de la « terre, à l'étendre, à la conserver. Dieu voulait mon- « trer,dans cet opulent et glorieux empire des Romains, c( ce que pouvaient les vertus civiles, même sans le se- <( cours de la religion véritable, pour faire comprendre « que, celle-ci venant s'y ajouter, les hommes pourraient « devenir membres d'une cilé meilleure, qui a pour roi
« la vérité, pour loi la charité et pour durée Téter- « nité (1). »
Assurément voilà un langage admirable. Augustin ne songe point à composer une œuvre parfoite selon les préceptes des rhéteurs : il n'est occupé que de convaincre Volusien et de forcer les résistances d'une àme qui, pour se rendre, n'attend peut-être qu'un dernier assaut. Cette espérance le jetle dans la dispute; du premier coup il va juscjii'au fond du sujet, et il en fait jaillir la première pensée de la Cité de Dieu. Nous sommes en 4l!2, et les vingt-deux livres de la Cité de Dieii^ commencés Tannée suivante, interrompus, repris durant quatorze ans, ne s'achèveront qu'en 42G. Augustin ne fera qu'y développer la doctrine de cette lettre dont il ne dépassera pas l'éloquence. Ainsi naissent les livres immortels, non du rêve orgueilleux d'un homme qui aime la gloire, non du loisir et de la solitude, mais de l'effort d'un esprit qui, poussé dans les luttes de son temps, a cherché la vérité et a trouvé l'inspiration. Nous aurons lieu d'étudier plus tard la Cité de Dieu, d'en visiter toutes les parties, et d'y voir commencer une science inconnue des anciens, la philosophie de l'histoire. Mais nous devons dès à présent nous arrêter au pied de ce monument, le plus grand qui ait été élevé à la réfutation du paganisme. Le plan qu'xVugustin s'y traça lui donna lieu d'attaquer et de détruire successive-
(i) Volusianus Aiujustino, intcr Augnstlni Epist. 155; Marcellinus l//r;w.s^/wo, epist. loi}; A ugustinxs Volusiano, epist. 157, Marcellùw, lyt !5X.
ment la théologie fabuleuse des poètes, la théologie politique des hommes d'État, la théologie naturelle des philosophes. En même temps qu'il levait les dernières difficultés des savants, il ne laissait plus de prétexte aux répugnances des lettrés. Cette religion qu'ils accusaient de ramener l'ignorance et la barbarie leur montrait déjà des beautés qui promettaient d'égaler l'antiquité profane. Qu'était-ce que l'élégance de Symmaque pour tenir contre les foudres des apologistes chrétiens (1)?
Toutefois l'Evangile n'aurait pas changé le monde, s'il ne se fût adressé qu'aux lettrés et aux savants. La philosophie fît cette faute. Platon écrivit sur la porte de son école : a Que nul n'entre ici , s'il n'est géomètre ;>> et, sept cents ans plus tard, Porphyre avouait « qu'entre tant de sectes il n'en connaissait aucune qui eût enseigné la voie de la délivrance pour toutes les âmes. » Mais le christianisme avait trouvé la voie universelle de la délivrance. C'était sa nouveauté d'évangéliser les pauvres, et longtemps les persécuteurs lui reprochèrent de recruter ses disciples dans les ateliers, chez les tisserands et les foulons. Au commencement du cinquième siècle, la population laborieuse des villes, celle qui habitait, comme dit un poëte, les derniers étages des maisons, appartenait presque entière au culte nouveau.
(1) S. Augusl., epist, 138, Marcellino : « Verum taineii cognosce quid « eos contra moveat, atquc rescribe, ut vel epistolis vel libris, si adjuverit « Deiis, ad omnia respondere curemus. » De Civitatc Dei, prcTfatio ad Marcellimim.
(:0.M.MI-:M' \.K VXGXMSYiE PKRIÏ. 155
Mais l'idolàlrie restait maîtresse des campagnes. Les guirlandes votives paraient encore les arbres sacrés. Le voyageur rencontrait sur sa route des temples ouverts où fumaient les charbons du sacrifice; des statues debout, et à leurs pieds des autels portatifs; quelquefois un paysan à l'œil batiard, sur l'épaule un manteau décbiré, une épée à la main^ faisant profession de servir Diane, la grande déesse, et de révéler l'avenir (1). Cependant le cbristianisme crut que des hommes grossiers, mais qui travaillaient, ({ui souffraient, (jui vivaient de cette vie des champs d'où le Sauveur avait tiré ses paraboles, n'étaient pas éloignés du royaume de Dieu. Il les convoqua dans l'Kglise et ne dédaigna pas de disputer devant des laboureurs et des patres, comme saint Paul devant l'Aréopage.
C'est surtout dans les homélies de saint Maxime de Turin qu'il faut chercher l'exemple de cette controverse populaire. Les habitants des âpres vallées du Piémont
(!) Porjthyr. :ip. S. Auiiustiimni, (/r^ji-i/. Dr/, lii). X, c;i[t.52. Oiiuriie, Cûiilrn Crhiim; PrudeiiCL', Contra Sijmmnchiiin, i :
Oiiinisqni celsa scandit cœnacul.i viilgus, Quitjiie torit siliccni variis discursibus airani Et qucm panis alit gradil)us dispensiis ab allis, i\iU Valicano lumulum ;iib monte l'rcqiientat... Cœtibus aut inauiiis Laleranas currit ad sedes.
Sancti Severi cannen Bu co Uni m :
Signum qiiod perbibent esse crucis Dci Magnis qui colitur solus in urbibus.
S. Maxime de Turin, Serm. 101 : « Et si ad agrnin procosseris, cernis « aras lignons, et simulacra lapidea... Cum niatnrins vigilaveris, et videri» « sauriuni vino rusticum, stire debos quoniani, ut dicunt, aut Dianaticus, « aut Anispex est. » etc. Mon, Scrm. 102, homilia 16, tractaltts 4. Bengnot, Hist. de la chute du paganisme.
i5G CINQUIÈME LEÇON.
défendaient pied à pied les superstitions de leurs aïeux. L'évêquc les provoque et s'attaque d'abord à ce fatalisme qui plaisait à des esprits paresseux en les déchargeant de toute responsabilité morale . a Si tout est a fixé parle destin, pourquoi donc, ô païens! sacrifiez- (X vous à vos idoles? Pourquoi ces prières, cet encens, c( ces victimes, et tous ces dons que vous étalez dans c( vos temples? — C'est, disent-ils, pour que les dieux c( ne nous nuisent pas. — Comment pourraient vous « nuire ceux qui ne peuvent s'aider, qu'il faut faire c( garder par des chiens de peur que les voleurs ne les c( enlèvent; qui ne savent se défendre contre les arai- (c gnées, les rats et les vers? — Mais, répliquent-ils, c( nous adorons le soleil, les étoiles et les éléments. — (( Ils adorent donc le feu, qu'éteint un peu d'eau et a qu'un peu de bois nourrit. Ils adorent la foudre, a comme si elle n'obéissait pas à Dieu aussi bien que c< les pluies, les vents et les nuages. Ils adorent la sphère « étoilée, que le Créateur a faite avec un art merveilleux « pour l'ornement et la beauté du monde. — Enfin, a reprennent les païens, les dieux que nous servons (( habitent le ciel. » — Le prédicateur les poursuit dans ce dernier refuge, et le fouet de la satire à la main, il fustige les crimes des dieux et des déesses : Saturne dévorant ses enfants, Jupiter époux de sa sœur. Mars adultère. « Serait-ce, continue-t-il, parce que Vénus (( est belle, que, seule d'entre les déesses, vous la logez <( dans une planète? Que faites-vous là-haut de cette « femme sans pudeur au milieu de tant d'hommes?
COMMKNT LK PAGANISMè: n'iniT. 157
(( Que tlire de ce nombre d'enfants que les païens ne « rougissent pas de donner à Jupiter? Mais si jadis il « naissait des dieux, pourquoi n'en voit-on plus naître (( aujourd'hui, à moins que Jupiter n'.iit vieilli etJunon <( passé Tage d'enfanter (1)? »
Ne nous étonnons point de cette prédication qui ne se refuse ni les images hardies^ ni les tours familiers. ni le sarcasme, s'il le faut, pour achever la conquête d'un grossier auditoire. Le christianisme ne descendait au langage des ignorants qu'ail n de les instruire, de réveiller la pensée chez ceux qu'on repu tait incapables de penser. 11 brisait les liens de la superstition, il affranchissait les Ames de ces craintes qui peuplaient la nature de divinités malfaisantes, et de ces plaisirs par lesquels l'homme se vengeait de la peur que lui faisaient ses dieux. Les plus intelligents cédaient à la parole, les plus endurcis se laissaient entraîner par l'exemple, Tcau du baptême descendait sur leurs fronts pour y sanctifier leurs sueurs. Ces pauvres gens retournaient calmes et purifiés à leurs charrues et à leurs troupeaux. Ils ne craignaient plus maintenant de rencontrer dans la profondeur des bois les Satyres et les Dryades. Cependant la terre n'était pas désenchantée pour eux. Ils y voyaient à chaque pas les vestiges du Créateur; ils y travaillaient avec respect comme à la vigne du Pcre céleste. Les orgies de Bacchus ne profanaient plus ces mœurs rustiques dont Virgile avait chanté la pureté et
(1) S. Pierre Chrysologue, Serm. 5, 155 ; S. Maxime de Turin, Traclattis 4. Cf. S. Cyprien, ad Demetrianum, de idolorum vanitate.
158 CINQUIÈME lK(m.
la paix. Ou plutôt, le christianisme seul avait pu donner aux hommes des champs le bonheur rêvé par le poëte des Géorgiques. Maintenant ils connaissaient leur félicité, ils commençaient à aimer leur pauvreté bénie de l'Évangile. Maintenant la pudeur était assise à leur foyer. Maintenant, entin, la Cause souveraine de toutes choses, la vérité ignorée des philosophes, étant manifestée à ces ignorants, ils avaient pu mettre sous leurs pieds les craintes superstitieuses, le destin inexorable et le bruit de l'avare Achéron (1).
La conquête des consciences, commencée par la controverse, s'achevait par la charité. Il ne s'agit point encore de la charité pacifique, de celle qui ne connaît pas d'ennemis, ne songeant qu'à délivrer des captifs, à bâtir des écoles et des hôpitaux, à couvrir de ses institutions le vieux monde romain, comme on couvre de bandelettes un corps brisé. Je parle de la charité militante, de celle qui attaquait le paganisme, mais avec des armes nouvelles, avec la mansuétude, le pardon et le dévouement.
Il faudrait pénétrer d'abord dans l'intérieur des familles romaines partagées entre la vieille croyance et la nouvelle. On voudrait voir comment les chrétiens sa-
(1) Virgile, Géorgie, lib. II :
0 Fortunalos nimium, sua si bona noiint,
Agricolas !...
Al secura quies et nescia fallerc vila. .,
Casta pudicitiam servat ilomus...
Félix qui rerum poluit cognoscere causas,
Atquc metus omnes et incxorabile falum
Subjecit pedibus, slrcpilumque Acberontis nvari !
vaicnt taire le siège d'une àme païenne, la presser par foutes les violences de la tendresse, et ne compter pour rien le temps consumé, quand le vaincu se laissait conduire à Tautel du Christ. C'est à peu près le tableau ((ue nous montre saint Jérôme quand il nous introduit dans la maison d'Albinus, patricien et pontife des anciens dieux. Laîla, fdle de ce païen, était chrétienne; et d'un épou.K chrélic^n elle avait eu la jeune Paula. dont l'éducation occupait saint JérôuKî au fond de son désert. Il écrit donc à La^la : « Qui aurait cru que la (( petite-fille du pontife Alhinus naîtrait d'un vœu fait (( au tombeau d'un martyr, que son aïeul sourirait un (( jour en l'entendant bégayer le cantique du Christ, et t( que ce vieillard nourrirait sur ses genoux une vierge « du Seigneur? » Puis, avec une touchante bonté, consolant les craintes de La3la : « Une sainte et fidèle a maison sanctifie, dit-il, l'infidèle resté seul de son « parti. Il est déjà le candidat de la foi celui quenvi- « ronne une troupe chrétienne d'enfants et de petits- (( enfants. Lœta, ma très-religieuse fille en Jésus-Christ, « que ceci soit dit afin que vous ne désespériez pas du c< salut de votre père. » Enfin il joint aux encouragements les conseils; il entre dans le complot domestique, il dirige la dernière attaque contre laquelle l'obstination du vieillard ne tiendra pas : a Que votre jeune en- « faut, quand elle apercevra son aïeul, se jette dans ce son sein, qu'elle se suspende à son cou, et lui chante « V alléluia malgré lui (1). »
(l) S. Jérôme, Epist. 107, ad, Lœtam : « Quis hoc cvederet ut Albini
Voilà les manœuvres pieuses qui se répétèrent sans doute dans chaque maison patricienne, et auxquelles se rendirent successivement, mais lentement, ces vieux Romains, ces esprits superbes et opiniâtres, derniers remparts du paganisme. Après tout, la douceur et la patience étaient faciles lorsqu'il s'agissait d'entraîner un père. Il y avait plus de mérite à évangéliser des ennemis, à vaincre parla générosité des populations fanatiques. Quand saint Augustin prit possession du siège d'Hippone, les lois des empereurs mettaient à sa disposition le fer et le feu contre les païens. Toutefois il défend qu'on les violente. Il ne veut pas qu'on brise malgré eux les idoles érigées sur leurs terres. « Gom- « mençons, dit-il, par renverser les faux dieux dans « leurs cœurs. » Les chrétiens de la petite ville de Suffecte, oubliant ses leçons, avaient détruit une statue d'Hercule. La multitude païenne s'émut, elle s'arma, elle se jeta sur les fidèles et en tua soixante. Augustin pouvait demander le supplice des coupables, invoquer, non les édits de Théodose, mais toutes les lois romaines qui punissaient l'assassinat, la violence à main armée. Il écrit aux païens de Suffecte, il leur reproche le sang innocent, il fait gronder sur leurs têtes les menaces du ciel, mais il ne les appelle pas devant les juges de la terre, a Si vous dites, continue-t-il, que l'Herc< cule était à vous; soyez en paix, nous le rendrons.
« pontificis neptis do repioniissione niarlyils nasceretur?... Cum avum « viderit, in pectus ejus transiliat, collo dependcat, nolenti alléluia de- « cantet. »
« Les pierres ne nous manquent pas, nous avons des c< métaux, plusieurs sortes de marbre et des ouvriers (( en grand nombre. On ne perd pas un moment pour « sculpter votre dieu, pour le tourner et le dorer. Nous a aurons encore soin de le peindre en rouge, afin qu'il « puisse entendre vos prières... Mais si nous vous res- « tituons votre Hercule, rendez-nous tant d'àmes que « vos mains nous ont arraclices. » Un langage si sensé, si fort, et toutefois si clément, devait toucber les cœurs. La nature bumaine aime ce qui la dépasse, et la doctrine du pardon des ennemis qui étonna d'abord le monde finit par le gagner (1).
Quand les édits des empereurs n'avaient pas le pouvoir de faire tomber les idoles, comment auraient-ils fermé les arènes? Constantin, dans le premier élan de sa conversion et par une constitution de l'an 525, avait interdit les jeux sanglants. Mais la passion du peuple, plus forte que la loi, ne protégeait pas seulement ces plaisirs, elle voulait que les princes en fussent complices, et les victoires de Tbéodose approvisionnèrent encore de gladiateurs l'ampliithéàtre de Rome. Vainement l'éloquence des Pères s'était soulevée contre ces barbaries; vainement le poëte Prudence, dans des vers pathétiques, pressait Honorius de faire que la mort cessât d'être un jeu et l'homicide une volupté publique. Ce que nulle puissance terrestre n'avait osé, la charité l'accomplit. Un moine d'Orient appelé Télémaque, un
(1) S. Augustin, Sc'?-m. 61; epist. 50, « Senioribus coloniae Siiffectanac. »
LA f.iy. AU V* SIÈCLE, I. H
de ces hommes inutiles^ ennemis de la société humaine, comme on disait, prit un jour son bâton de voyage et s'achemina vers Rome pour y mettre fm aux combats de gladiateurs. Or, le 1"' janvier de l'an 404, le peuple romain, entassé sur les gradins du Golisée, célébrait le sixième consulat d'Honorius. Déjà plusieurs paires de combattants avaient ensanglanté l'arène, quand tout à coup, au milieu d'un assaut d'armes qui suspendait tous les yeux et tous les esprits, on vit paraître un moine étendant les bras et s' efforçant d'écarter les épées. A cet aspect, la foule étonnée se lève; on demande quel téméraire ose troubler les plaisirs très-sacrés du peupleroi. De tous côtés pleuvent les malédictions, les menaces, et bientôt les pierres. Télémaque lapidé tombe, et les combattants qu'il avait voulu séparer l'achèvent. Il fallait ce sang pour sceller l'abolition des spectacles sanglants. Le martyre du moine força l'irrésolution d'Honorius, et un édit de la même année, qui semble avoir été obéi, supprima les combats de gladiateurs. Avec eux l'idolâtrie perdait une de ses plus puissantes attaches. Le Colisée resta debout; il Test encore. Seulement une large brèche dans ses flancs rappelle l'assaut que le christianisme livra à la société romaine, où il ne pénétra qu'en la démantelant. Mais on bénit les ruines qu'il a faites lorsque, entrant aujourd'hui dans le vieil amphithéâtre, on ne voit plus sous ses arcades croulantes que des scènes de paix : les plantes fleurir, les oiseaux faire leurs nids et les enfants jouer innocemment au pied de la croix de bois qui s'élève au
milieu, vengeresse de l'humanité outragée et rédemptrice de l'humanité coupable (1).
Le prodige, c'est que, devant tant d'amour et de lumières, le monde ne se rendît pas tout d'un coup, et que le paganisme ne pérît pas tout entier. Une partie se conserva malgré le christianisme, comme pour le tenir en haleine par une résistance éternelle. Une autre partie se conserva au sein du christianisme, qui fit voir sa sagesse en respectant les besoins légitimes de riiomme et les joies innocentes des peuples.
Il y a dans le paganisme deux choses : il y a la fausse religion, mais il y a aussi la religion même, c'est-àdire le commerce de l'homme avec le monde invisible, par conséquent tous les moyens de iîxer ce commerce sous des formes sensibles, les temples, les fêtes, les symboles. La pensée religieuse ne se laisse pas confiner dans le domaine solitaire de la contemplation : il faut qu'elle en sorte, qu'elle s'empare de l'espace par les monuments qu'elle se fait bâtir, du temps par les jours sacrés qu'elle se réserve, de toute la nature en y choisissant pour ses emblèmes ce qu'elle y trouve de plus lumineux et de plus pur : le feu, les parfums, les fleurs. Voilà ce qui ne devait pas périr, et la politique de l'Église eut à résoudre cette difficulté, d'écraser l'idolâtrie sans étouffer le culte.
(1) Lex unica Cod. de Gladiatoribus, Syramaque, lib. X, epist. 68. Prudence, Contra Symwachum II. Sur le martyre de saint Télémaque, Théodoret, Hist. ecclés., V, 26; Martyrologiiim romanum, ad diem 1 januarii.
Le zèle des Pères éclate dans tous leurs écrits; on les accuse rneme de l'avoir poussé jusqu'au vandalisme en demandant le renversement des temples. Cependant saint Augustin prend la plus sage mesure contre cette passion de détruire qui s'empare des peuples au moment des grandes émotions publiques; il défend aux chrétiens de détourner à leur usage personnel les objets affectés au culte des faux dieux. Il veut que la pierre, le bois, les métaux précieux se purifient en servant au bien de l'État ou à Thonneur du Dieu véritable. Ces maximes sauvèrent en Italie, en Sicile, dans les Gaules, un grand nombre d'édifices où respire encore le génie de l'antiquité. Le Panthéon d' Agrippa devint la basilique de tous les Martyrs. A Rome, huit autres sanctuaires païens se sont conservés jusqu'à nos jours sous l'invocation du saint qui protège les vieux murs. Les temples de Mars à Florence, d'Hercule à Milan, se changèrent en baptistères. La Sicile défendit longtemps ses anciens autels. Mais après le concile d'Ephèse, quand le culte de la Mère de Dieu se présenta aux hommes avec un éclat nouveau et charmant, les Siciliens se rendirent. La douce main de la Yierge ouvrit plus de temples que n'avait fait la main de fer des Césars. Le mausolée du tyran Phalaris fut consacré à Notre- Dame-de-la-Miséricorde, et le temple de Vénus au mont Éryx, desservi jadis par un collège de courtisanes, devint l'église de Sainte-Marie-des-Neiges (1).
(!) S. Augustin, epist. Al, Publicolse. Marangoni. Délie cose genti'
Si le peuple tenait à ces portiques superbes sous lesquels avaient prié ses pères, il était plus difficile encore de lui ôler les fêtes qui interrompaient la sévérité du travail et l'ennui de la vie. Au lieu de les retrancher, le christianisme les sanctifia. Dès la fin du quatrième siècle, les solennités des martyrs succédaient à celles des faux dieux. Les évèques souffrirent qu'une joie chaste vînt se mêler à la gravité de ces pèlerinages : on y permit des agapes fraternelles, on y transporta les foires qui avaient attiré la foule aux fêtes de Bacchus et de Jupiter. Cependant la persévérance du clergé ne réussit pas à déplacer les jours consacrés par la coutume; il fallut que le cycle de l'année chrétienne s'accommodât sur plusieurs points au calendrier païen. Ainsi, selon le témoignage de Bède, la procession de la Chandeleur fit oublier les Lupercales; les Ambarvales ne disparurent que devant la pompe rustique des Rogations. Les paysans d'Enna, en Sicile, ne pouvaient se détacher des réjouissances qu'ils célébraient en l'honneur de Cérès après la moisson ; la fête de la Visitation fut retardée pour eux. et ils offrirent aux autels du Christ les épis mûrs dont ils avaient couronné leurs idoles (1).
lesche e profane trasporlale ad uso ed ornamento délie chicse, |). 256, 276, 282. Beugnot, Histoire de la chute du paganisme en Occident.
(1) Théodoret cité par Baronius, ad ann. 44, 87. S. Augustin, Epist. 29. S. Grégoire de Nysse, in Vita S. Gregorii thaumaturgi. Les conciles se hâtèrent de réprimer les désordres qui s'introduisirent dans ces nouvelles fêtes. Concilium Carthogin., III, can. 50; Tolet., III, cap. 25. Marangoni, p. 282.
En effetj si le christianisme ne permettait plus d'adorer la nature, il n'est pas vrai qu'il la maudît, ni qu'il réprouvât tout ce qui fait la beauté visible de l'univers. Il trouvait non-seulement dans les cultes païens, mais dans la liturgie judaïque, un symbolisme qui employait les créatures comme autant de signes d'un langage sacré entre l'homme et le Créateur. Le candélabre à sept branches éclairait le sanctuaire de Moïse, les résines d'Arabie brûlaient sur l'autel, et chaque année le peuple cueillait des palmes et des feuillages pour la fête des tabernacles. Ces rites de toutes les religions devaient passer dans la religion nouvelle. Déjà le poëte Prudence convie au tombeau de sainte Eulalie les vierges chrétiennes, et leur demande pour la jeune martyre des fleurs à pleines corbeilles. En même temps s'introduisait l'usage de brûler des cierges devant les sépultures des saints. Le prêtre Yigilance s'éleva contre cette pratique, et la taxa d'idolâtrie. Mais saint Jérôme répondit, et avec la lucidité de son génie, il embrassa du premier regard toute l'étendue de la question : c< Yous appelez ces chrétiens idolâtres, dit-il, je « ne le nie point : nous tous qui croyons au Christ, nous « venons de l'idolâtrie. Mais, parce qu'autrefois nous « rendîmes un culte aux idoles, n'en faut-il plus rendre « au vrai Dieu?... Toutes les églises de l'Orient allument « les flambeaux au moment de lire l'Evangile, non pour c( dissiper les ténèbres, puisque, a cette heure, le soleil c( brille de tout son éclat, mais en signe de joie, mais (( en mémoire de ces lampes qu'entretiennent les vierges
« sages, mais en riionnoiir de la lumière éternelle dont c< il est écrit : a Votre Verbe, Seigneur, sera le llam- <( beau de ma route et la lumière de mes sentiers (1). » Saint Jérôme résumait, sur ce point, toute la politique de rKglise, celle qui acheva la conversion du monde romain, comme celle qui commença la civilisalion des barbares. Deux siècles plus tard, quand les Anglo-Saxons se pressaient en foule au baptême et ne <lemandaient qu'à brider leurs temples, le pape saint Grégoire le Grand modérait cette ardeur; il écrivait à ses missionnaires de détruire les idoles, mais de conserver les temples, de les purifier, de les consacrer; de sorte qu'après avoir confessé le vrai Dieu, le peuple se r«''unît plus volontiers pour le servir dans des lieux déjà connus. Il conseillait aussi de remplacer les orgies du paganisme par des banquets honnêtes, espérant que si 1 on permettait à ces pauvres gens quelques joies extérieures, ils pourraient s élever plus facilement aux consolations de Tespril (*2). Les ennemis de l'Eglise romaine ont triomphé de ces texles; ils y ont vu l'abomination introduite dans le lieu saint. J'y admire, au contraire, une religion qui a pénétré jusqu'au fond de l'homme, qui sait quels combats nécessaires elle lui demandera contre ses passions, et qui ne veut pas lui imposer des sacrifices inutiles. C'est là connaître la nature humaine, 4:'est l'aimer, et on ne la gagne qu'à ce prix.
(l) Marangoni, p. 578. Prudence, Peri-Stephanot}, hymn. sanctx Eulali!£. S. Jérùinc, contra Vigilanlium. ('2) Saint Grégoire, lib. XI, epist. 70.
Mais le paganisme avait un autre principe que l'Église ne ménagea pas, qu'elle attaqua sans relâche, et qui résista, aussi impérissable que les passions où il avait ses racines.
D'abord l'ancienne religion espéra se conserver tout entière et franchir le temps des invasions, comme Énée avait traversé l'incendie de Troie, en sauvant ses dieux. Les païens comptaient avec joie un grand nombre de païens parmi ces Goths, ces Francs, ces Lombards qui couvraient l'Occident. Le polythéisme romain, fidèle à ses maximes, tendait la main au polythéisme des barbares. Quand le Jupiter du Capitole avait admis à ses côtés les étranges divinités de l'Asie, comment aurait-il pris ombrage de Woden et de Thor, que l'on comparait à Mercure et à Vulcain? C'étaient, disait-on, les mêmes puissances célestes honorées sous des noms différents, et les deux cultes devaient se soutenir l'un l'autre contre le Dieu jaloux des chrétiens. Aussi le flot de l'invasion sembla laisser comme un limon où les germes du paganisme se ravivèrent. Au milieu du sixième siècle, quand Rome avait passé cinquante ans au pouvoir des Goths, les idolâtres y étaient encore si hardis, qu'ils essayèrent d'ouvrir le temple de Janus et de restaurer le Palladium. Au commencement du septième siècle, saint Grégoire le Grand appelait la sollicitude des évêques de Terracine, de Corse et de Sardaigne, sur les païens de leurs diocèses. Vers le même temps, les efforts de saint Romain et de saint Eloi achevaient à peine la conversion de la Neustrie; et, au huitième siècle, l'Austrasie étant trou-
blée par la corruption du clergé et par les violences des grands, on vit la multitude abandonner l'Evangile et relever les idoles. A vrai dire, les deux paganisnies se confondent, et la lutte de trois cents ans que l'Kglise avait soutenue contre les faux dieux de Rome n'étail que l'apprentissage d'un combat plus long qu'elle devait livrer aux divinités des Germains. Là aussi elle vainquit par la charité poussée jusqu'au martyre, et par la controverse poussée jusqu'au dernier degré de condescendance pour des esprits grossiers. Le christianisme traita ces barbares avec le même respect que les peuples de l'Italie et de la Grèce. Toute la polémique des anciens apologistes reparaît dans les homélies des missionnaires qui évangélisent la Frise et la Thuringe. L'évèque Daniel, enseignant comm«^nt il faut discuter avec les païens du Nord, renouvelle b^s arguments de saint Maxime de Turin : « Vous leur demanderez, dit-il. « si leurs dieux engendrent encore, ou pourquoi ils n ont cessé de multiplier (1). »
Cependant Charlemagne approchait; il allait assurer au christianisme l'empire, mais non le repos. Le paganisme vaincu se transforma : au lieu d'un culte, ce ne fut plus qu'une superstition. Mais sous cette forme, il conserva ce qui faisait son fond, le pouvoir d'égarer les hommes par la terreur et par la volupté. Les peuples
(1) Gibbon, Hist. of décline and fait of Roman empire, cbap. 28. Beugnot, Hist. de la chute du paganisme en Occident. Procope, de Bello gothico. Saint Grégoire, Epist. En ce qui toncho la conversion des Germains, qu'il me soit permis de renvoyer à mon livre sur la Civilisation chrétienne chcx- les Francs.
convertis consentirent à tenir leurs anciens dieux pour autant de démons, mais à la condition de les craindre, de les invoquer, d'attacher une vertu secrète à leurs images. Ainsi les Florentins avaient consacré à saint Jean le temple de Mars : mais l'épouvante environnait encore la statue du dieu déchu ; on la transporta, non sans respect, à l'entrée du vieux pont. Or, en 1215, un meurtre commis en ce lieu mit aux prises les Guelfes et les Gibelins; sur quoi l'historien Yillani (1), un homme sage, mais entraîné par l'opinion de son temps, conclut c( que l'ennemi de la race humaine avait gardé (( un certain pouvoir dans son ancienne idole, puisque <( aux pieds de cette idole fut commis le crime qui livra c( Florence à tant de maux. » Les fantômes de ces puissances malfaisantes se retiraient lentement. Les imaginations ne pouvaient se détacher de ce qui les avait émues pendant tant de siècles : on faisait intervenir les anciennes divinités dans les imprécations et les serments; les Italiens jurent encore par Bacchus. En même temps les souvenirs du paganisme se perpétuaient aussi opiniâtres et plus dangereux dans ces fêtes sensuelles, dans ces orgies, et ces chants obscènes que les canons des conciles ne cessent de poursuivre en Italie, en France, en Espagne. Les pèlerins du Nord qui visitaient Rome, s'étonnaient d'y voir les calendes
(1) Villani, Cronaca, lib. ï, 42, 60. « E con tutto chô i Fiorentini « fossero divenuti Ciistiani, ancora teneano molti costumi del Pagane-
« simo )) Id., ibid., lib. V, 58 : « E ben mostro che '1 nemico dclF
« limana generazione per le peccata de' Fiorentini avesse podere nell' idolo « di Marte, il quale i Fiorentini adoravano anticamente. »
COMMENT l.E PAGANISME PEUIT. 171
de janvier célébrées par des chœurs de musiciens et de danseurs qui parcouraient la ville « avec des chants sac( criléjres et des acclamations à la manière des idoc< lâtres. » Lorsque les villes italiennes renaissant à la liberté s'empressèrent de se constituer à l'image de Rome^ lorsqu'elles eurent des consuls^ elles voulurent des jeux publics. On y célébra des courses de chevaux et de piétons; mais les réminiscences de la luxure antique vinrent se mêler à ces délassements ; et, à l'exemple des fêtes de Flore, on donna des courses de courtisanes. Si l'Ilalie du moyen âge ne renouvela pas les combats de gladiateurs, elle ne renonça cependant pas aux spectacles sanglants. A Ravenne, à Orvieto, à Sienne, la coutume avait ûxé des jours oij deux bandes de citoyens prenaient les armes et s'enlretuaient pour le plaisir de la foule. Pétrarque, en 1546, s'indigne d'avoir vu recommencer à Naples les tueries du Colisée. Il raconte qu'entraîné un jour par quelques amis, il se trouva non loin des portes de la ville, dans un lieu où la cour, la noblesse, et la multitude rangée en cercle, assistaient à des jeux guerriers. De nobles jeunes gens s'y égorgeaient sous les yeux de leurs pères; c'était leur gloire de recevoir avec intrépidité le coup morlel, et l'un d'eux vint rouler tout sanglant aux pieds du poëte. Saisi d'horreur, Pétrarque enfonça l'éperon dans les flancs de son cheval, et s'enfuit en jurant de quitter avant trois jours une terre abreuvée de sang chrétien (1).
(1 ) Muratori, DisS€ ri. 29 deSpectaculis et ludis publicis medii œvi, p. 832, 855, 852. — Pétrarque, Familiariinn, lib.\,epist. 5. « Cuni luce média.
Si les instincts païens couvaient ainsi au fond de la société catholique, il fallait s'attendre à les \oir éclater aussitôt que le paganisme lui-même reparut publiquement dans l'hérésie des Albigeois. De la Bulgarie jusqu'à la Catalogne, et des Bouches-du-Rhin jusqu'au phare de Messine, des millions d'hommes se soulevèrent, ils combattirent, ils moururent pour une doctrine dont le prestige était de remplacer l'austérité du dogme par une mythologie nouvelle, de reconnaître deux principes éternels, l'un du bien, l'autre du mal, et de détrôner le Dieu solitaire des chrétiens (1).
Ce paganisme populaire étonne en des temps où l'on a cru l'Église maîtresse absolue des consciences. Mais ce qui confond, c'est d'y trouver un paganisme savant, c'est que la raison humaine affranchie par l'Évangile soit retournée à son ancienne servitude; c'est qu'à chaque siècle, des hommes éclairés, ingénieux, infatigables, se soient rencontrés pour renouer la tradition de l'école alexandrine, et pour restaurer l'erreur par la philosophie et par les sciences occultes.
Jusqu'au septième siècle, on peut suivre dans les écoles gallo-romaines les traces des doctrines païennes,
« inspectantibus regibus ac populo, infamis ille gladiatoriiis ludus in urbc « Itala celebretur, phis quam barbara feritate. Ubi more pecudiim sanguis « hiimanus funditur, et sub oculis parentum infelices filii jugulantur, ju- « guloque gladiiim inconstantius cxcepisse infamia ^umma est, quasi pro « Republica aut pro [cternœ vitce prœiniis certetur. » Je dois Tindication de cette lettre à M. Eugène Rendu, qui prépare sur Pétrarque un grand travail historique.
(1) Schmidt, Hist. et doctrine de la secte des Cathares ou Albigeois, t. II, p. 167.
on y voit même dos païens de profession, et les écrivains de ce temps combattent encore les faux savants c( qui se vantent d'étendre les découvertes de leurs de- (( vanciers, mais qui sont attachés aux mêmes erc( reurs. » Cependant ces dernières étincelles devaient se perdre dans l'obscurité des temps barbares. C'est au milieu de la Renaissance carlovingiennc qu'un théologien profond, un élève des écoles monastiques d'Irlande, Jean Scot Krigène, vint professer avec beaucoup de force et d'éclat une philosophie tout inipré<ïnée d'opinions alexandrines. Il en tempérait les excès par des contradictions qui sauvaient son orthodoxie, mais qui ne satisfirent pas la logique de ses successeurs. Trois cents ans plus tard, Amaury de Bène et David de Dinand enseignèrent publiquement le panthéisme, l'unilé de toute substance, l'identité de l'esprit et de la matière, de Dieu et de la nature (1). L'Eglise comprit la grandeur du péril : la secte nouvelle tomba sous les foudres des docteurs et des conciles. Mais le principe panthéiste ne périt point, il se retira parmi les disciples d'Averrhoës, pour reparaître un jour plus menaçant que jamais, avec Giordano Bruno et Spinosa. Pendant qu'une fausse métaphysique ramenait plusieurs esprits à l'antiquité païenne, un plus grand nombre y retournait par les sciences occultes. Ici nous
(1) Saint Ouon, Prsefatio ad vitam sancti Eligii. Proloqus ad vitam sancli Maœimini Miciacensis, apudMabillon, ActaSS. O.S. U.\, 581. Jean Scot, de Divisione natiirx. Sur Amaury de Bène et David de Dinand, Martin. Polon. Chronic, lib. IV, S. Thomas in seciind. Sentent. ^ dis. XVII quœst.
touchons à l'une des plaies vives du moyen âge. Ou a durement accusé les temps chrétiens d'avoir engendré, à la faveur de leurs ténèbres, l'astrologie, la magie, et aussi la législation sanguinaire qui réprimait ces délires. On oublie que les siècles classiques des sciences occultes sont les siècles les plus éclairés du paganisme. Elles prospèrent à Rome sous Auguste, elles grandissent dans Alexandrie, elles ont pour initiés les plus illustres des néoplatoniciens, Jamblique, Julien, Maxime d'Éphèse. Vainement Origène, surprenant le secret des adeptes, dévoile une partie de leurs artifices, par quels prestiges ils font gronder la foudre, apparaître les démons, parler les têtes de mort. La foule croit à des mystères qui ont pour elle le charme de la terreur. Les Césars s'inquiètent de cet art divinatoire qui se vante d'avoir annoncé leur avènement, mais qui prédit aussi leur chute prochaine. On voit les astrologues, sous le nom de mathématiciens, bannis par Tibère, persécutés pendant trois cents ans, proscrits enfin par une constitution de Dioclétien et de Maximien. C'est la législation des empereurs païens, continuée par Valentinien et Yalens, introduite dans les lois d'Athalaric, de Luitprand et de Charlemagne, qui fonde le droit pénal du moyen âge en matière de sorcellerie. Le flambeau de la sagesse antique alluma les bûchers reprochés au christianisme (1).
(i) Origène, Philosophîimena, edidit Miller, lib. IV, p. 62, 65, 71, 75. Suéton., in Tiberio. Cod. Justin., IX, \S,de Maleficis et Matliemaiicis. Ibid.,II, 4, 5, 9.
COMMENT LE PAGANISME PÉPxIT. 175
Mais les bûchers ne pouvaient rien contre Tattrail du fruit défendu. Au treizième siècle, c'est-à-dire quand la civilisation chrétienne est dans sa fleur, on voil reparaître les doctrines qui divinisaient les astres en soumettant à leurs influences les volontés humaines. L'astrologie a fait sa paix avec les lois, elle a sa place à la cour des princes et jusque dans les chaires des universités. Les armées ne marchent plus que précédées d'obser\'ateurs qui mesurent la hauteur des étoiles, et qui règlent sous quelle conjonction il faut tracer un camp ou livrer une bataille. L'empereur Frédéric II est entouré d'astrologues, les républiques italiennes ont les leurs, et les deux partis se disputent le ciel comme la terre (i). D'un autre côté, on voit recommencer ce qui était au fond du paganisme, c'est-à-dire cette lutte désespérée de l'homme contre la nature, pour la vaincre, non par la science et par l'art, mais par des opérations superstitieuses et des formules. Les adeptes de la magie renoutelaient toutes les observances idolatriques, ils les renouvelaient non-seulement dans le secret de leurs laboratoires, mais dans des écrits nombreux qui circulaient, protégés parla crainte et la curiosité, à l'ombre des écoles et des cloîtres. Albert le Grand les connut, et quand il énumère les procédés par lesquels ces esprits égarés se vantaient de prévoir et de conjurer l'avenir, on s'étonne de retrouver des superstitions
(1) Libri, Histoire des sciences mathématiques en Italie, t. II, p. 52. Muratori, Scriptores Rerum Ualicarum, Vill, 228, XIV, 930 et 951. Villani. Cronaca, VI, 82.
décrites et flétries par les anciens. Telles sont a ces <( images abominables qu'on nomme Babyloniennes, c( qui tiennent au culte de Yénus, et les images de Bé- « lénus et d'Hermès, qu'on exorcise par les noms de a cinquante-quatre démons attachés au service de la (( lune. On y inscrit sept noms en ordre direct pour ob- (( tenir un événement heureux, et sept noms en ordre c( inverse pour éloigner un événement funeste. Or on « les encense au premier cas avec de l'aloès et du a baume, au second avec de la résine et du bois de « sandal (1). »
Voilà ce que pouvait encore l'erreur au temps de saint Louis et de saint Thomas d'Aquin. Les théologiens épuisèrent leurs arguments, Dante marqua au plus profond de son enfer la place des magiciens et des astrologues. Les sciences occultes continuèrent de fasciner les hommes jusqu'au moment où elles parurent s'évanouir à la grande lumière du dix-septième siècle. Mais le paganisme ne s'évanouit point avec elles, il se réfugia au fond des mauvais instincts de la nature humaine : il continua d'y bouillonner comme la lave d'un volcan, dont les éruptions devaient effrayer plus d'une fois encore le monde chrétien. Non, le paganisme n'est pas éteint dans les cœurs tant qu'y régnent la peur de Dieu et l'attrait voluptueux de la nature. Le paganisme n'est pas étouffé dans l'école, tant que le panthéisme s'y défend, tant que des sectes nouvelles annoncent
(l) Albert le Grand, Oper.,\. V. Spéculum astronom., in quo de libris licitis et illicitis pertractatur, cap. XI.
Tapolliéose de l'homme et la réhabilitation de la chair. Vai même temps Faiilique erreur domine encore IWsie, l'Afrique et la moitié des îles de l'Océan, elle s'y maintient armée et menaçante; elle fait des martyrs au Tonquin et en Chine, comme elle en faisait à Rome et à Nicomédie ; elle dispute à l'Évangile six cent millions d'àmes immortelles.
Un homme célèbre, qui a laissé de justes regrets, mais qui s'est trompé souvent, a écrit a comment les dogmes finissent. » Après l'étude que nous venons de faire, nous commençons à comprendre que les dogmes ne finissent pas. Sous des formes diverses, l'humanité n'a connu que deux dogmes, celui du vrai Dieu et celui des faux dieux : les faux dieux qui sont maîtres des cœurs païens et des sociétés païennes, le vrai Dieu dont l'idée s'est levée des montagnes de Judée pour éclairer premièrement l'Eurupe, et ensuite de proche en proche le reste de la terre. La lutte de ces deux dogmes explique toute l'histoire, elle en fait l'intérêt et la grandeur; car il n'y a rien de plus grand et de plus touchant pour le genre humain ((ue d'être le prix du combat entre l'erreur et la vérité.
Messieurs,
Nous avons vu quelles racines l'antique religion de Rome avait poussées, ce qu'il fallut de siècles pour les arracher, ce qu'il fallut de sagesse, de courage, de ménagements pour étouffer l'erreur, sans violenter la nature humaine, pour détruire le paganisme sans briser les symboles innocents du commerce qui lie la terre et le ciel. Cependant la croyance religieuse ne faisait pas le fond de la civilisation romaine : le dogme primitif venait des Etrusques; la Grèce avait donné ses fables, et l'Orient vaincu, ses mystères. Ce qui n'appartient qu'à Rome, c'est le génie de l'action ; sa destinée, c'est de réaliser sur la terre l'idée du juste, c'est de fonder le règne du droit.
Tu regere imperio populoi-, Romane, iiiementu; II;o tibi erunt artes
Vint un Leiiipsoù Rome ne se souvint plus de l'art de vaincre, mais elle n'oubliera jamais celui de gouverner : au moment même de sa dernière décadence, quand les barbares partout vengés lui font la loi et débattent avec elle le chiffre de sa rançon, quand il* croient la tenir et l'enchaîner, c'est alors que toute sa puissance se réfléchit, se ramasse dans cette législation, dans ces codes qui, tôt ou tard, finiront par subjuguer les barbares, qui retiendront encore le monde sous leur tutelle après la ruine de l'empire, et qui, pendant tout le moyen âge, forceront les descendants des Yisigoths, des Bourguignons, des Francs, à venir s'asseoir dans les écoles pour y pâlir sur les textes du droit romain. C'est cette grande victoire de la pensée sur la force que nous devons étudier aujourd'hui.
Quelle puissance cachée soutenait donc la constitution romaine au commencement du cinquième siècle? Que devait-elle perdre aux grands coups qui allaient faire crouler l'empire d'Occident? Que devait-elle gagner?
Au cinquième siècle, il y a deux grandes sources du droit romain marquées par deux actes législatifs.
Et d'abord, toute la jurisprudence des temps classiques, tout le travail des jurisconsultes qui se succédèrent depuis Auguste jusqu'à la fin du règne des A ntonins; et afin qu'il n'y ait pas de doute sur le caractère obligatoire de ces décisions, une constitution rendue sous Théodose II et Yalentinien III, en 426, bien conniu^ sous le nom de Loi des Citations, décide qu'à l'ave-
nir les écrits des, seuls jurisconsultes Papinien, Paul, Gaïus, Ulpien et Motlestin auront force de loi; en cas départage, triompliera l'opinion i[in aura pour elle le plus grand nombre de ces jurisconsultes, et, s'il y a de chaque côté le même nombre de voix, l'avis de Papinien l'emportera (l). Ceci pouvait être une mauvaise mesure : il était téméraire de canoniser ainsi des opinions souvent contradictoires, des controvors(^s, des consultations, où souvent il y avait plus de subtilité que de génie : il était d'ailleurs peu conforme à l'esprit, au besoin des temps chrétiens, de retourner ainsi en arrière, de restaurer, par une sorte d'apoihéose, toute cette jurisprudence païenne: mais là nous reconnaissons ce grand pouvoir de la tradition, qui s'est conservé à Rome par une disposition j)r()videntielle, et il a été heureux pour nous que ces textes, destinés à être réduits en poudre par les désastres qui allaient traverser Tempire, fussent ainsi sauvés par cette constitution qui l(*s revêtait d'un caractère léjjal et les associait à l'inviolabilité de la loi.
D'un autre côté se trouvaient les recueils toujours croissants des constitutions des princes et surtout des princes chrétiens. En 429, Théodose le Jeune et Valentinien III, voulant remédier à cette confusion, ordonnèrent qu'une commission, composée de neuf personnes, jurisconsultes ou hommes d'État, en fissent une compilation régulière où seraient disposés, en seize livres
(I) Cod. Tlieod.. 1. I. Tit. n. l.'\ prima, de Heapomh prudentum
et SOUS des titres multipliés, les actes législatifs des princes qui pouvaient régir la vie publique et la vie civile; les dispositions contradictoires devaient disparaître tout en laissant subsister le texte primitif autant que les nécessités de la correction et de la clarté le permettraient. Cette décision nous conserva toute la série des constitutions des princes chrétiens, sans omettre celles de Julien, dont l'œuvre fut respectée alors même que la réaction semblait devoir être la plus impitoyable et la plus victorieuse.
Ainsi nous pouvons dire qu'en 450 la société romaine a deux législations; nous y trouvons, et les barbares y trouveront aussi, deux droits en présence l'un de l'autre : d'un côté, le paganisme antique tempéré par la philosophie des jurisconsultes qui, nous le verrons, se ressent elle-même de bonne heure de l'influence chrétienne; d'un autre côté, le christianisme, mais le christianisme timide des empereurs qui n'embrassent que les réformes déjà ébauchées par la philosophie des jurisconsultes et qui mesurent avec prudence les coups qu'ils sont forcés de porter aux anciennes institutions païennes; d'un côté, le droit païen déjà éclairé de la première aurore chrétienne; de l'autre, les commencements d'un droit chrétien encore engagé dans les dernières ténèbres de cette nuit d'où sortait le monde.
Nous allons examiner successivement ces deux principes et les conséquences qu'ils avaient produites.
Si nous ouvrons les textes de la jurisprudence classique de cette époque vantée du siècle des Antonins,
nous voyons que Ions ces jurisconsultes, dont Valentinien a canonisé les écrits, reconnaissent encore, bien, loin derrière eux, mais comme permanente el souveraine, l'antique loi des douze Tables. Ils la citent, ils la commentent, ils l'éludent souvent, mais alors même lui rendent hommaoe, car ils se refusent à la méconnaître et à la violer ; jamais ils n'ont osé abjurer cette loi gravée sur le bronze par la main de fer des décemvirs; elle est pour eux comme le véritable maître à la verge duquel on s'efforce en vain d'écliapper. Retraçons, en peu de mots, non ses dispositions, mais son caractère.
Ce vieux droit païen, tbéocratique, dont les jurisconsultes n'osaient pas encore méconnaître l'autorité l.uil de fois séculaire, est un livre à moitié scellé, un recueil de traditions, de formules sacramentelles, de rites sacrés qui enveloppent le droit sous la même forme dont on voile un culte; c'est un ensemble de mystères dont les j)atriciens seuls ont le secret: postérité des dieux, eux seuls peuvent connaître et déclarer droit {jus, fan ce qui est permis, fatum le droit, la volonté divine). Le droit primitif, c'est en effet la véri- (able religion de Rome qui n'en connaît pas d'autre. Le premier acte de cette religion fut de diviniser Rome elle-même. Rome n'était pas seulement un temple, le séjour d'un génie inconnu qui avait ses autels et dont les initiés seuls savaient le nom, Rome était une grande déesse à laquelle on élevait des autels : elle en eut dans sa propre enceinte, elle en eut cbez les peuples
conquis, et jusqu'en Asie sur les côtes de la Troade. Ainsi Rome est une divinité: ce qu'elle veut est juste, ce qu'elle décide par l'organe de ses curies est la loi légitime; les dieux ont consenti à la ratifier, après qu'on a pris les auspices et qu'on s'est assuré par là de la communication entre la terre et le ciel.
Pour qu'un acte ait la vie, pour qu'il porte son caractère divin, il faut qu'il soit accompli avec un ensemble de rites et de cérémonies. Dieu lui-même intervient dans les jugements, sous les traits du magistrat pour pacifier la terre ; le supplice est une immolation ; le tribunal, un lieu sacré, qui doit être orienté, qui se ferme au moment où se retire le soleil, image de la lumière intellectuelle destinée à éclairer le jugement.
Tout a conservé cette puissante empreinte théocratique, qui est celle de toutes les anciennes civilisations païennes ; de même que Rome est souveraine chez elle, chaque père de famille est un dieu chez lui, génie envoyé pour un temps ici-bas. Sa volonté a tous les caractères de la loi, d'un destin irrésistible; elle n'admet point de limites et s'étend jusqu'au droit de vie et de mort sur tous ceux qui l'entourent : sur sa femme qu'il juge, sur son fils qu'il expose, sur son esclave qu'il tue. L'autorité, la présence d'une volonté irrésistible dans tous les actes humains, voilà ce qui caractérise l'ancien droit romain, ce qui en fait un mystère ; voilà, en même temps, ce qui provoquera le plus puissant réveil de la liberté qu'on ait jamais vu. La fonction de Rome, en effet, en exagérant à ce point le principe
(rautorité, n'n-t-elle pas été de provoquer, par un défi, l'élan de la liberté? et c'est là la grandeur et le spectacle à jamais mémorable que nous offre toute l'histoire romaine, la rigueur du privatus carcer, la vente du débiteur coupé en morceaux [sectio debitoris), le sang de Virginie rejaillissant sur les décemvirs : ton! ceci n'était que l'aiguillon de la Providence qui voulait contraindre ce peuple à nous donner l'exemple d'un affi'anchissement poursuivi pendant huit siècles.
C'est ce qu'on vit, en effet, lorsque la plèbe, faisant effort pour envahir l'enceinte sacrée défendue par le j)atriciat, lui arracha successivement \e coiiniihiuni^ les magistratures, les auspices, enfin les secrets mêmes du droit, quand l'affranchi Flavius déroba à Appius les Actions de la loi dont ce patricien avait rédigé les formules (I).
(le mouvement, commencé sous la républiipie, se perpétue sous l'empire. L'empire ne fermait donc pas, comme on l'a souvent cru à tort, l'histoire de la liberté ; seulement les rôles changent, et, tandis que sous la république nous avons le spectacle de la cité patricienne prise d'assaut par la plèbe, l'empire nous montre toutes les provinces, tout l'Occident assiégeant la cité impériale pour se faire place au foyer du droit et de la justice publique. Leur représentant, c'est précisément l'empereur, souvent étranger lui-même, venu d'Espagne comme Galba ou Trajan, mais toujours re-
(1) Diq., 1. I. tit. II, § 7, de Origine juria.
186 SIXIKME LEÇON.
vêtu de la puissance proconsulairc, et étondant ses regards sur CCS provinces dont il devient le défenseur naturel et inévitable. Aussi, après bien des résistances et bien des concessions partielles, Caracalla fera tomber toutes les barrières et poussera Rome à l'accomplissement de sa définitive destinée, en la proclamant patrie commune et en déclarant qu'à l'avenir l'empire compterait autant de citoyens qu'il avait de sujets (1).
Voilà l'bistoire de cet affranchissement de la plèbe et des provinces de tout l'Occident européen ; mais, en même temps que les peuples et les hommes pénètrent dans cette enceinte si énergiquement, si opiniâtrement défendue, il faut aussi que la justice y trouve place, et c'est ce qui va arriver par l'effort du préteur.
Chaque année ce magistrat, à son entrée en fonctions, proclamait un édit où il exposait les principes d'après lesquels il rendrait la justice. Cette vieille loi de fer des Douze Tables était interprétée par le préteur avec équité et clémence, il suppléait à ses lacunes, il en éclairait l'obscurité et en adoucissait les rigueurs. Telle est l'origine de cette lutte admirable engagée par le magistrat contre le texte qu'il est contraint d'agpliquer, dont il regrette la sévérité, dont il subit l'autorité, mais dont il finira par émousser le glaive. En même temps le préteur et les jurisconsultes, qui ont, eux aussi, le droit d'atténuer la rigueur des principes, créeront les AcMom utiles dans le but de suppléer à l'in-
(1) Diq., \. 1, tit. V, de Statu homimim.
-snlTis.'nice du droit primitif. Puis les empereurs, s'enlourant de toutes les lumières, réunissant autour d'eux les Gaïus, les Ulpien, les Paul, tout ce que la philosophie stoïcienne commence à éclairer de ses rayons, appuieront de leur autorité, non-seulement à Rome, mais dans tout l'empire, ces efforts de la raison humaine, développeront et consacreront un nouveau di'oit dans lequel on voit opposé au droit civil le droit des gens; à la famille civile qui ne se compose que des agnats, c'est-à-dire des parents qui tiennent l'un à l'autre par le sexe mascidin, la famille naturelle (royn(iti(t)j qui comprend même ceux qui ne sont unis entre eux que par les femmes; à la propriété quiritaire la propriété de droit naturel qu'on nomme in bonis; aux successions légitimes telles que les avait établies la loi des Douze Tables, les possessions de biens auxquellas seront appelés tous ceux h qui la nature a donné le même auteur.
Voilà l'elTort de plusieurs siècles, voilà ce qu'a pu le cri de la conscience poussé par la plèbe romaine, et, en second lieu, le secours de la philosophie représentée par les jurisconsultes stoïciens. C'est là un des plus grands spectacles que la raison puisse se donner à ellemême. €e n'est pas seulement le triomphe de la lumière sur l'obscurité; il n'y a pas seulement, dans cette jurisprudence des Antonins, un admirable bon sens, une singulière lucidité de pensée, une rigueur parfaite de formes, une architecture qui distribue avec un bonheur inouï l'espace, l'ordre et la clarté dans le
chaos des relations publiques et civiles : il y a de plus un commencement de satisfaction à Thumanité, un tempérament à la condition des femmes par la dot^ n la puissance paternelle par la suppression du droit de vie et de mort, à la condition des esclaves, lorsque Antonin le Pieux déclara que ceux qui échapperaient à la verge du maître et viendraient embrasser la statue du prince, seraient protégés par le magistrat, qui descendrait de son tribunal pour les couvrir d'un pan de sa robe (1) et forcerait le propriétaire à les transférer à un maître plus humain.
Ne méconnaissons donc pas les services de la raison humaine et les mérites de cette ancienne jurisprudence ; mais creusons plus profondément, et voyons ce qui manque à ce premier effort de rintelligence de l'homme; voyons quels vices y demeurent inévitablement attachés et par où persiste encore, jusqu'au temps qui nous occupe, le vieux caractère païen si difficile à dépouiller.
Partout nous rencontrons la fiction, un respect superstitieux pour un passé qu'on entoure d'hommages, et auquel au fond on a voué le dédain : ainsi tout le travail du préteur n'est qu'une suite de subterfuges pour échapper à une loi qu'il n'ose renverser, pour se soustraire à la rigueur de ces Douze Tables où il n'ose pas venir effacer une seule de ces lignes qui y ont été gravées il y a si longtemps : ainsi la loi ne donne la
(l) Imt. hiU., \, 8, de his qui f^ni vel alieni juris nimt, § 2.
LK DROIT. 18lt
succession qu'à ceux qui sont parents par les mâles, et si le préteur veut bien aussi envoyer en possession ceux qui sont parenls du défunt par les femmes, ce n'est qu'en ayant recours à un subterfuge, et, dans la foi'niulc qu'il délivre, il suppose le nouveau possesseur liéritier. Ainsi la loi ancienne veut que certaines clioses dites mamipi ne puissent s'acquérir (jue par mancipalioii ou |)ai' usucapion : il se trouve que je me suis fait livier une de ces cboses par simple tradition, et, avanl d'eu avoii" acquis l'usucapion, j'en perds la possession : d'après le droit strict, je ne pourrais pas revendiquer cette cliose, mais le préteur va m'accorder la revendication en supposant ({ne j'aie usucapé : c'est l'action publicienne. Ainsi encore la loi romaine, ne s'occupant pas de l'étranger {hospes, hostis) n'a j)as songé à lui donner d'action pour faire respecter ses droits: l'action /'((///, par exemple, ne peut pas, d'après la rigueur du droit civil, être accordée à l'étranger; cependant le préteur la lui donnera, mais en le supposant citoyen romain (1).
Toutes ces fictions devaient, tôt ou lard, faire tomber dans le mépris cette loi, si simple au fond, et en amener la ruine. Cette superstition incroyante, celte interprétation infidèle, nous représente bien au reste ce qui se passait dans le paganisme : le maintien des observations et l'absence de la foi. Le vieux droit se conservait comme se conservait la mythologie; il n'était plus
(1) Gains, Comm. iv, § 54 et scq.
190 SIXIÈME LiiÇOJN.
qu'une fable, cmmen serimn; poëme sérieux en ee qu'il a du sens dans plusieurs de ses pages, mais poëme sérieux aussi en ce qu'il a cessé d'être inspiré : on l'écoute, on se le laisse répéter, puis on passe à d'autres affaires, à d'autres occupations plus graves. Pour se retrouver dans ce dédale, il ne suffit plus de l'éducation de quelques années, il faut en faire l'élude de toute la vie ; ces fables redeviennent une sorte de mystères auxquels très-peu de personnes sont initiées : seulement ce ne sont plus les patriciens qui ont en dépôt cette science de l'ancien droit, c'est l'école, c'est la famille des jurisconsultes, c'est ce petit nombre d'hommes voués par état à l'étude des lois ; eux seuls en pénètrent les secrets et exercent cette espèce de sacerdoce dont Ulpien nous parle quelque part : « Jm est an boni et c( œqui^ cujus merito quis nos sacer dotes appeUet (1). » AmmienMarcellin, qui vivaitàla fin du quatrième siècle, nous représente ainsi les jurisconsultes de son temps : c( Vous croiriez qu'ils font profession de tirer les hoc( roscopes ou d'interpréter les oracles de la sibylle, à c( voir la gravité sombre de leur visage quand ils vantent « si haut une science où ils ne marchent qu'à tâtons.»
Ce premier vice du paganisme n'a donc pas disparu. Il y a toujours les profanes et les initiés, le petit nombre des adeptes et le vulgaire; la philosophie a succédé en ceci aux religions antiques; comme elles, elle déteste le vulgaire, et le vulgaire c'est le grand nombre, c'est le peuple, c'est l'humanité!
(1) Dig., de Justitia et jure, 1. I, tit.i, § i.
LE DUUll. jyi
Un second vice du paganisme, c'est de maintenir cette souveraineté absolue de l'État, non pas seulement sur les biens, sur la vie, mais sur les âmes, sur les consciences ; c'est de rester fidèle à cet ancien principe suivant lequel, Rome étant divinisée, toutes ses volontés étaient divines, légitimes, et ses lois ne trouvaient pas de résistance dans la volonté humaine, personne ne pouvant avoir raison contre les dieux. Seulement un grand changement se fait : ce génie, qui résidait au Capitole, inconnu et mystérieux, on sait aujourd'hui son nom, il s'appelle quelquefois Tibère, quelquefois Néron, quelquefois Héliogabale ; on sait son nom et on le connaît à ses œuvres. L'empire est une idolâtrie dont l'empereur est le prêtre et le dieu : on lui érige des autels de son vivant; il envoie pailout ses images, et on accourt au-devant d'elles avec la lumière et l'encens; et des milliers de chrétiens mourront pour n'avoir pas voulu faire fumer, au pied de ses statues, (pielques grains de parfums. L'empereur est donc bien un dieu, de son vivant comme après sa mort, dieu qui ordonne, dieu qui veut le lendemain le contraire de ce qu'il avait voulu la veille; sa tyrannicest d'autant plus intolérable, qu'elle s'exerce sur les choses morales et n'admet pas qu'on puisse avoir d'autre volonté que la sienne; il déclare aux chrétiens, par l'organe de ses jurisconsultes, qu'il ne leur est pas permis d'être : non iiret esse vos. Cette volonté écrasait aussi le droit de l'Etat, car le prince se trouve placé au-dessus des lois et déclaré par les jurisconsultes ; princeps legibus solutus;
la s(3ulc (jueslion était de savoii' si l'impératrice jouissait du même privilège, et on décida que oui/ parce que le prince pouvait lui céder la moitié de ses droits. Si le prince est ainsi au-dessus des lois, qu'y a-t-il de surprenant à ce que sa volonté devienne loi impérieuse et irrésistible? Comment les jurisconsultes n'en conclueraient-ils pas que : quod principi placuil legis habet vigorem, utpote cum lege regiapopulus ei et in eum omne siniiu imperium et potestatem conferet (1), etc.? De là celte formule, insultante pour l'humanité, par laquelle les princes ont si souvent, sans y songer, terminé leurs actes : Car tel est notre bon plaisir.
Ainsi le plaisir de Fempereur devint la loi du monde ; mais ce n'est pas tout : il n'a pas seulement le pontificat, le pouvoir absolu de faire les lois et de les défaire, il a encore la propriété universelle du territoire romain, à un petit nombre d'exceptions près. En effet, le sol des provinces se divisait en deux grandes parties. 11 y avail les provinces tributaires ou de Tempereur, et les provinces stipendiaires ou du peuple romain. Vint un temps où l'empereur succéda au peuple romain, et dès lors la propriété de toutes les provinces lui fut dévolue. Cela est si vrai, qu'aucun particulier n'était considéré comme véritablement propriétaire, mais seulement comme un usufruitier (2) auquel le prince voulait bien maintenir, garantir, jusqu'à nouvel ordre, la possession paisible de cet usufruit. De là vint qu'aucun sujet, lorsque le trésor
(1) Ùig., de Consiitut., 1. I, tit. i\ .
(2) Gaïus, Cowm. u, § 7.
In's-sacré du pi'ince, sacratissimum œrarium, réclamait une partie de ce bien lorsqu'il imposait des contributions, des indictions, des superindictions, lorsqn'il atteignait la terre elle-même, n'était fondé à se plaindre : le prince ne faisait que reprendre sa cbose où il la trouvait. C'est là le principe de la fiscalité romaine, le principe de toutes ces exactions qui firent gémir l'Empire, qui réduisirent les provinces à une souveraine détresse, lorsque les curies responsables de la levée des impôts étaient peu à peu désertées parles décurions ; lorsqu'il fallait les remplacer par des gens de mauvaise vie, par des liommes tarés, par des prêtres concubinaires et des enfants naturels ; lorsqu'il fallait infliger cet honneur comme un châtiment, ^'est alors que, mis à la torture, forcés de vendre femmes et enfants pour suffire aux exigences du trésor, les habitants des provinces abandonnent leurs terres, désertent le sol romain et appellent les barbares; assurés qu'ils trouveront en eux des maîtres moins exigeants, ils aiment mieux leur donner le tiers ou les deux tiers du sol que de rester sous un régime qui leur enlevait la totalité des revenus. C'est ainsi que tous ces désordres du commencement du Bas-Empire, dont on a infligé la responsabilité aux empereurs chrétiens, étaient la suite naturelle de principes posés depuis longtemps : c'est Aurélien le premier qui prend le diadime des Perses et la pompe orientale; c'est Dioclétien qui établit celte hiérarchie de fonctionnaires qui doit peser d'un poids si écrasant sur tout l'Empire. Ainsi c'est dans le temps de sa force que le gou-
194 SIXIÈME LLXON.
vernement impérial fonde ce qui doit faire sa ruine.
Un troisième vice profond du paganisme^ qui fait prévoir la catastrophe nécessaire de sa fin, c'est cette effroyable inégalité dont tous les efforts de la conscience n'ont pu faire raison. Le principe païen de l'émanation qui suppose que les uns naissent de la tête, tandis que les autres naissent de l'estomac, du ventre ou des pieds de la divinité, ce vieux svstème est encore au fond do la législation, alors même qu'elle s'écrit par la plume immortelle de Gaïus et d'Ulpien. Ainsi la femme est toujours maintenue en tutelle; il ne s'agit plus sans doute de la tutelle légitime des agnats, mais d'une tutelle dative, de sorte que la capacité de la femme est restreinte aux actes de peu d'importjypce dans la vie civile. Le fils de famille est soumis, non plus au droit dévie et de mort, mais au droit de vente, et il peut être exposé à sa naissance; il est d'ailleurs condamné à une minorité éternelle, quels que soient son âge et sa dignité; il est privé de toute espèce de propriété et n'a, jusqu'à Constantin, quelepeculium castrense, c'est-à-dire la solde militaire.
L'esclavage subsiste également, et nous connaissons ses rigueurs, non pas seulement dans les temps héroïques et fabuleux, mais dans les siècles de lumières, de sagesse, de philosophie que nous avons parcourus, dans ces temps qui étaient pour beaucoup d'hommes des temps de liberté. L'opinion des philosophes grecs en matière d'esclavage n'est pas douteuse : si Platon ne l'avait pas admis dans «a république, il n'avait osé le condamner dans la cité ; pour AristotC; il lui avait
lE DROTT 195
donné la nature humaine pour principe, disant que la nature a créé les uns pour commander, les autres pour obéir. Cicéron était de cet avis, lorsqu'il écrivait ces mots : Cum autem hi famulantur qui sihl moderarl nequeunty nulla injuria est (1). « Il n y a pas d'injustice à ce que ceux-là servent, qui ne savent passe gouverner. » Dans son admirable //Y/ <7t^ da^Officc^, clief-d'œuvrede la morale antique, il rapporte, sans commentaire, les controverses et les cas de conscience proposés par un philosoplie nommé Hécaton : « Un maître, en temps de fiimine, c< est-il obligé de nourrir ses esclaves? L'économie dit
(( non, l'humanité dit oui Hécaton dit non. » —
On est sur une petite barque, au milieu de la mer, avec un mauvais esclave et un bon cheval : une tempête s'élève, lequel des deux faut-il jeter à la mer? L'humanité
donne un conseil, l'économie un autre ('2) Hécaton
ne se prononce pas, ni Cicéron non plus ! Voilà pour les philosophes de la plus belle époque romaine.
Vous croyez peut-être que le temps aura modifié des opinions si dures. Arrivons à Libanius et lisons son discours sur l'esclavage. Attendez-vous qu'il va répélei'iles gémissements des chrétiens? il n'en est rien, il n'a garde de déserter ces autres traditions du monde païen : il soutient que l'esclavage est le mal commun de tous les mortels; tous les hommes sont esclaves ou de leurs passions, ou de leurs affaires, ou de leur devoir : le paysan est esclave du vent et de la pluie; le professeur, de
(1) Cic, cité parNoniiis au mot famvlantur. De PiCp., 1. (Il, c xxr.
(2) Cic, de OfficiU, 1. III, c. xxni.
ses auditeurs ; les esclaves, ce sont les moins esclaves de tous, ce sont même les plus heureux : ils ne connaissent pas ce maître impitoyable qu'on appelle la aim, le plus odieux de tous les tyrans. Est-il rien de plus doux que cette condition où l'on dort sur ses deux oreilles, abandonnant au maître le soin de pourvoir à
sa nourriture? C'est ainsi que les passions et l'é-
goïsme ont raisonné à toutes les époques et pour les esclaves de toutes les couleurs.
Si telles étaient les opinions des philosophes, que pouvait être la doctrine des jurisconsultes, obligés de s'inspirer des idées et des faits ? L'antique loi romaine, il est vrai, punissait de mort celui qui avait tué le bœuf de labour; mais lorsque Q. Flaminius, sénateur, pour consoler un enfant de mauvaise vie qui l'accompagnait et qui regrettait de n'avoir jamais vu tuer, coupe la tête à un de ses esclaves, la loi romaine est muette et n'a pas de punition pour iTn tel forfait. Les jurisconsultes avaient établi une peine pécuniaire contre celui qui tuait son esclave (1). Mais ils s'étaient hâtés de se faire pardonner cette faiblesse. Ce qu'ils accordaient à l'esclavage, ils le reprenaient à la liberté, et ce ne fut pas trop des lois yElia-Sentia, Junia-Norbanaet Furia-Caninia, qui restreignaient le nombre des affranchissements, qui fermaient aux affranchis la cité romaine, pour calmer les terreurs de ces hommes graves qui croyaient à la ruine de la répubUque, parce que, aux
(1) Libanius, Orat. x\xi, de ServitiUe.