I,ES LETTRES PAÏENNES. — LA POÉSIE
tlise^nl los contemporains, ainsi que le reste des choses liiiniaines; la pacifier, celait l'éteindre; ensuite il s' en- Ion iv de poètes, mais ces poètes ont fait leur éducation au milieu des guerres civiles et ont grandi au bruit des armes de Pliilippes et d'Actium. Plus tard les Médicis recevront la littérature italienne, toute frémissante encore des passions guelfes et gibelines, toute émue du souffle de Dante, ils la laisseront endormie pendant (rois siècles au pied des femmes. Louis XIV prend un siècle encore tout bouillant des orages de la Ligue, tout retrempé aux généreuses erreurs de la Fronde, et il en commence un autre qui ira fmir dans les antichambres des maîtresses et des favoris; de sorte que tous ces patrons, tous ces Mécènes de l'âge d'or des littératures, ne font qu'élever un tombeau commun , un magnifique tombeau, sans doute, à la liberté et au génie.
A mesure qu'on avance dans les siècles de l'Empire, la servitude devient plus pesante et l'ombre plus épaisse. Cependant le règne des empereurs chrétiens, si accusés d'avoir hâté la décadence, rendit quelques inspirations aux lettres, parce qu'il rendit aux esprits quelque liberté. Nous trouvons chez un témoin non suspect, Symmaque, ce fait peu connu, que Valentinien, après le règne philosophique de Julien, rétablit la publicité des débats judiciaires, et un auteur païen le loue d'avoir mis fin au silence public. Sans doute, si l'éloquence avait dû renaître, c'eût été au milieu de celte lutte des tribunaux romains, où elle trouvait tant de grands souvenirs, et où le génie de Cicéron vivait encore; mais elle
ne devait pas revivre et se faire entendre au delà de l'enceinte de ces tribunaux.
Favorisée par les libéralités de Constantin, la poésie retrouva des inspirations que, depuis bientôt trois cents ans, elle ne connaissait plus.
Le cinquième siècle, qui semble n'offrir d'abord que des intrigues de palais et des querelles d'eunuques, était cependant le siècle le plus épique, le plus capable d'inspirer un grand poëme. Rome avait toujours aimé ces chants héroïques qui célébraient la gloire de ses grands hommes, qui faisaient revivre le souvenir de son illustration militaire; il lui avait fallu un genre de poëme que la Grèce avait connu, mais qu'elle n'avait pas préféré : au lieu d'une épopée mythologique, Rome avait affecté la forme historique ; depuis les Aniiales d'Ennius jusqu'à la Pharsale de Lucain, jusqu'à la Guerre punique de Silius Italiens, on la voit s'attacher de préférence à ces poètes qui suivent de près son histoire et lui racontent ses actions dans un langage digne d'elle. Au temps où nous sommes, la scène s'est bien agrandie, le combat est devenu bien plus terrible, les barbares sont aux portes de l'Empire, mais toujours vaincus, toujours repoussés par les aigles de Constantin, par l'épée de Julien, par le génie et la fermeté de Théodose, et nul ne peut dire de quel côté penchera la balance que les destins semblent soutenir d'une main égale. Mais une autre guerre plus grande existe et se perpétue, et, de même que le poëte nous a fait assister, bien au-dessus des remparts de Troie, à des luttes loin-
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taines où nous voyons les phalanges se combattre dans les plaines du ciel ; de même, au-dessus de ces combats de la terre, se livre la grande bataille entre le paganisme et le christianisme, et personne encore, s'il n'était éclairé par un principe chrétien, ne pouvait dire, au lendemain de la mort de Julien, lequel des deux serait vainqueur; ici, comme dans V Iliade^ il s'agit d'une querelle séculaire, non plus seulement entre TOrient et l'Occident, entre le Nord et le Midi, mais entre les deux moitiés du genre humain, et, dans cette lutte, on aurait pu nous montrer les immortels au plus fort de la mêlée, descendant de leurs nuages pour combattre au grand jour. Mais le poëte manqua, ou plutôt le poëte vint et se trompa.
Le poëte du cinquième siècle Cul Claudien, né h Alexandrie, dans cette ville savante ({u'il a célébrée avec amour, vantant ce ciel de l'Egypte sous lequel le laboureur n'appelle jamais de ses vœux les nuages, servi qu'il est par les eaux du Nil; il chante avec passion cette cité où l'antiquité avait rassemblé, en quelque sorte, tout son savoir, où avaient paru Callimaque, Apollonius, à l'école desquels Virgile et Horace n'avaient pas dédaigné d'étudier; c'est aussi sous leur influence qu'il s'est formé et qu'il a grandi. Lorsqu'en 395 il paraît à Rome, dans la ville païenne, il est aussitôt entouré d'hommages universels, les partisans de l'ancien culte sont au comble de la joie d'entendre ce jeune homme savant et inspiré faire revivre tous leurs dieux au moment où on leur déclare que*leurs dieux s'en vont; l'ad-
miration publique le porte aux plus grands honneurs et obtient des ennpereurs chrétiens eux-mêmes qu'on lui érige une statue dans le forum de Trajan, à côté des grands poètes de l'antiquité, et une inscription sur la base de marbre reconnaît en lui l'intelligence de Virgile et la muse d'Homère (1).
Au reste, le sénat seul ne lui a pas obtenu ces bienfaits : un protecteur plus puissant s'est joint au sénat, c'est Stilicon, à la suite duquel le poëte s'est attaché, dont il chante les victoires, les combats, le repos, les plaisirs, dont il chante même les vices et les crimes, et, après avoir accompagné ainsi le tuteur d'Honorius, le vainqueur des Goths, jusqu'à la fin de sa carrière, lorsque Stilicon périt assassiné, son sang rejaillit sur le poëte qui marchait à sa suite. Claudien est alors disgracié, persécuté, et nous le voyons adresser un poëme à Adrien, préfet du prétoire, pour lui demander pitié, le supplier de suspendre ses coups, de le laisser respirer dans l'ombre, et aussi, sans doute, user de la liberté déplorable de la flatterie; il compare le préfet du prétoire à Achille, et lui rappelle qu'Achille ne s'acharna pas sur les restes d'Hector.
Manibus hecloreis atrox ignovlt Achilles (2).
Disons maintenant un mot de ses œuvres et de son génie. — Son génie est précisément dans ses erreurs .
(1) Eîv £vi Bip-^iXîoio vo'ov xal {A&ùaav '0|AYipcu
KXau^iavov 'Pwji.y) xod ^aaiX^ç l'ôeoav.
(Orelli, inscr. lat., coll. n' 1182.)
(2) Claudiani Epistola i, 13.