LES LETTRKS PAÏENNES. — I.\ POI^SIE
col homme, venu dans un siècle si chrétien, par la puissance d'une iniai>inalion pro(li<^ieuse,\it encore tout entouré des souvenirs de l'antiquité païenne, et, de même f|ue les dieux ne marchent sur la terre qu'enlonrés de nuages, lui ne parle qu'entouré de fables qui lui dérobent la vue de la vérité. Nous sommes à une époque où de toutes parts les temples commencent à être fermés, exeeptj'à lîonie, où cependant le pécheur de Galilée a vaim u le .luj)iter Tarpéien. Claudien n'en commence pas moins une Giganlomachie^ un poëme destiné àchan- 1er la victoire de Jupiter sur les géants. Le temps apj)roche où le temple de Gérés à Gatane va s'ouvrir pour recevoir sur ses autels l'image de la Vierge Marie, et Glaudien s'occupe à composer un poëmc en trois livres sur l'cnléveinent de Proscrpine... Son ame s'échauffe, il voit les temples s'ébranler, l'inspiration des trépieds de Delphes a passé sur ses lèvres; que va-t-il en sortir? Oiiehjue défense éloquente de ses dieux attaqués, quelque victorieuse apologie qui viendra se placer à la suite d(î celles de Symmaque et réfuter celles de tant de glorieux confesseurs et apologistes? Non, il n'en est rien : tout ce bruit, tout cet éclat, c'est pour nous apprendre comment le dieu des enfers enleva, dans les champs d'Enna, la fille charmante de Gérés :
Inferni raptoris cquos afflataque curru Sidcra Tîcnario, caligantesque profund;p Junonis thalamos audaci prodere caiitu Mens congesta jnbet (1). . ,
(1) De RaptuProserpinx, I. I, v. 1-4.
218 SEPTIÈME l.EÇO^.
Cependant tout ici n'est pas illusion, et je me persuade que dans ces erreurs, que dans ces oublis de Claudien, il y a beaucoup d'art et de politique. Je parlais, il y a un instant, de cette société païenne qui l'avait accueilli avec transport à son arrivée, qui l'avait entouré de ses faveurs, qui trouvait en lui son poëte favori et le plus goûté; eh bien! la politique de cette société, de ces familles sénatoriales, était depuis quelque temps, comme le rhéteur Salluste le disait à Julien, de traiter le christianisme de mode passagère, d'engouement des esprits, qui devait bientôt se dissiper et laisser revenir à l'antique religion des aïeux. Chose étonnante! ces chrétiens, pour lesquels on n'avait pas assez de menaces, d'arènes, de bourreaux, de lions ; ces chrétiens qu'on accusait de conjurer contre l'État, de vouloir faire crouler l'Empire, les païens, naguère si effrayés, plus calmes aujourd'hui, se bornent à ne jamais les nommer, à les supposer absents de l'univers et nuls en présence de la postérité. Aussi Claudien passe au milieu de toutes les gloires chrétiennes de ce siècle sans s'en apercevoir, ignorant saint Augustin, saint Ambroise qui ne l'ignorent pas, qui lui font même l'honneur de le citer. Il ne s'est jamais permis d'attaques violentes, directes, contre le christianisme, si ce n'est une fois, dans sa vie privée, où il se laissa arracher une épigramme contre Jacobus, préfet des soldats, qui avait osé désapprouver ses vers. Le crime était grand! Il le poursuit de ses sarcasmes, et voici en quels termes :