‹ uvres complètes de A.-F. OzanamChapitre 21 sur 45 · LES LETTRKS PAÏENNES. — LA POÉSIE · texte numérisé non relu

LES LETTRKS PAÏENNES. — LA POÉSIE

Per cinert's Pauli, per cani liinina Pétri,

Ne lacères versus, diix Jacobe, uieos.

Sic tua pro clypeo sustentet pectora Thomas,

Et coines ad belluiii Bartholoma^us eat, Sic ope sanctoriim non harbarus irniat Alpes,

Sic tibi det vires sancta Susanna suas.... (1). r

Vous voyez que l'emploi du sarcasme contre le christianisme n'est pas nouveau, et qu'il faut, lorsqu'on écrit l'histoire du vollairianisme, remonter bien loin avant Voltaire.

Maisraristocralie romaine, qui permettait rarement au poëte ces libertés compromettantes, avait à tirer de lui d'autres services. Elle avait fait de Claudien le poëte lauréat de ses solennités, de ses intérêts, de ses passions politiques; il portait pour elle la parole, mais son éloquence n'employait plus la prose, dont on aurait pu blâmer les excès ; il parlait la langue des dieux, dont on ne pouvait pas accuser la liberté, à laquelle il fallait permettre de rappeler de temps à autre le langage de Virgile et d'Homère ; il portait la parole dans ces grands événements qui émouvaient tous les esprits : la guerre contre Gildon, contre Alaric, la chute de Rufin ou d'Eutrope. C'était alors que paraissait Claudien, à Rome, à Milan ou à Ra venue, en présence d'Honorius, de Stilicon, et des hauts dignitaires de l'Empire, et alors, au nom de cette grande assemblée sénatoriale qu'il avait laissée derrière lui, au nom de cette vieille aristocratie romaine, il parlait à ces personnages chrétiens, il les

(1) Claud., Eipiqr. 27.

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traitait comme il eût traité Auguste et sa cour, avec un langage plein d'encens idolatrique; il les enveloppait, comme d'un nuage, des parfums du sacrifice, et leur imposait comme une sorte de complicité païenne dont ils n'étaient pas maîtres de se dégager. Avait-il à louer Tliéodose, il le représentait, après avoir donné ses derniers conseils à Stilicon, prenant son vol vers le ciel, comme autrefois Romulus, traversant la voie lactée, écartant à droite et à gauche les ombres qui se pressent respectueusement sur son passage, laissant loin derrière lui Apollon, Mercure, Jupiter, et allant prendre la place la plus haute au sommet de TEmpyrée, tandis que son étoile se levait sur l'empire d'Orient pour considérer encore son fds Arcadius, et se couchait à regret dans l'empire d'Occident où régnait Honorius. Voilà comment dans ce siècle le poëte fait l'apothéose des plus grands défenseurs, des serviteurs couronnés du christianisme. Lorsqu'il s'adresse au jeune Honorius, sa liberté est plus grande, il craint moins encore : il n'hésite pas, lorsqu'il est question du mariage de l'empereur avec Marie, à représenter l'Amour et le jeune Cupidon venant percer de ses flèches le cœur du prince et allant se vanter de ses exploits à Vénus dans le beau palais de Chypre, qu'elle occupe, et dont il fait une pompeuse description. La déesse, emportée par un triton, traverse les mers; elle arrive à Ravenne, pénètre dans la demeure des jeunes mariés et les trouve occupés à lire les poètes anciens, les odes de Sapho, dont les païens interdisaient la lecture à leurs fdles * ce

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sont elles que Claiidien met entre les mains de la jeune épouse d'Honorius (1).

Mais voici une solennité plus grande. On est en 404; llonorius règne depuis neuf ans; il règne à Ravenne, dans une ville chrétienne, qu'il préfère à cette Rome, éprise de ses Taux dieux; il a déjà rendu trois lois contre le paganisme; cependant il se décide, après de longues hésitations, à venir à Home célébrer son sixième consulat, et il prend possession de l'ancien palais d'Auguste, sur le mont Palatin ; il réunit autour de lui le sénat, ce sénat partagé où la majorité païenne déplore encore le renversement de l'autel de la Victoire. En présence d'une réunion si considérable où les chrétiens l'emportent, sinon par le nombre, au moins par l'autorité, Claudien s'avance : il est chargé d'exposer les vœux de la ville et du sénat, il déroule le parchemin où ses vers sont écrits en lettres d'or, et il raconte un songe : a Toutes les pensées qui durant le jour agitent « nos âmes, le sommeil bienfaisant les rend à notre « cœur pacifié. Le chasseur rêve ses forets, le juge son « tribunal, et l'habile écuyer croit dépasser en songe « une borne qui n'existe point. Moi aussi le culte des c( Muses me poursuit dans le silence des nuits, et me « ramène à un labeur accoutumé. Je révais donc qu'au (( milieu de la voûte étoilée du ciel, je portais mes « chants aux pieds du grand Jupiter, et comme le soma meil a ses illusions charmantes, je croyais voir le

{\) De yuptiis Honorii et Mariœ, \. 'iôo.

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« ciiœur sacre des dieux applaudir à mes paroles. Je c( chantais les géants vaincus, Encélade et Typhée, et c( avec quelle joie le ciel recevait Jupiter tout rayonci nant de ses triomphes. Mais une vaine image ne m'a c( pas trompé, et la porte d'ivoire ne m'a pas envoyé un « songe imposteur. Le voilà hien le prince, le maître « du monde, aussi haut que l'Olympe; la voici bien a telle que je Tai contemplée, cette assemblée des a dieux. Le sommeil ne pouvait me montrer rien de c< plus grand, et la cour a égalé le ciel (1). » Rien ne pouvait être dit de plus poli, mais rien de plus païen; après un si brillant exorde il continue : il promet d'abord un temple à la Fortune {Fortuna redux), puisque Rome et le consulat ont recouvré leur majesté; lorsque Apollon abandonne pour un moment sa belle demeure de Delphes, alors le laurier n'est plus qu'un vil arbrisseau, alors les oracles n'ont plus de voix; mais le retour du dieu rend la parole aux antres et aux forêts ; de même le mont Palatin s'anime à la présence du dieu nouveau, il se rappelle tous les Césars qui l'ont habité pendant tant de siècles. « Certes, aucune demeure ne « convint mieux aux maîtres du monde ; aucune autre « colline ne porte plus haut la puissance impériale, et (c ne fait mieux dominer le droit souverain, planant « sur le forum et sur les rostres soumis. Comme de

(i) En princeps, en orbis apex aequatus Ulynipo !

En qualcs mcniini, lurba verenda, Deos ! Fingere nil majus potiiit sopor, attaque vati Conventum cœlo prsebuit aula parem.

(Glaud., Je Sexto cous. Honorii, prœfalio, v. 1-25.

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« toutes parts le palais sacré se voit environné de temc( pies! Quelle garde font autour de lui les dieux! En « l'ace, je contemple le sanctuaire de Jupiter et les « géants précipités de la roche Tarpéienne, et les porte les ciselées, et les statues qui s'élancent dans les a nuages, et les édifices sacrés dont les toits pressés « obscurcissent le ciel. J'aperçois les colonnes revé- « tues de nombreuses poupes d'airain, et les arcs « innombrables chargés de dépouilles. Prince vénéré, a ne reconnais-tu point tes pénates? »

Agno.sci^^-lK' tiios, pniicops vi'iierando, jjenatt^? (I)

11 y avait assurément plus (jue l'imagination, plus qu'une vaine pompe dans ces vers; il y avait une leçon, qui ne manquait pas de hardiesse, au prince déserteur de Rome et réfugié dans Ravenne; ce n'était pas sans quelque témérité que Claudien le rappelait à venir habiter ces pénales païens du mont Palalin, ce lieu tout gardé encore par les sentinelles divines dont il était entouré.

Mais ce qui explique cette audace inaccoutumée du poète, ce qui rend raison de son courage, c'est un sentiment excellent de patriotisme romain poussé à un degré singulier par cet homme né cependant à Alexandrie : c'est là une preuve de cette unité profonde dont Rome avait marqué toutes les nations réunies à son empire; Claudien s'assimile toute l'antiquité romaine, il est pénétré de tout l'héroïsme latin et il remplit ses

(HClaud., de Sexto corn. Honorii, v. 59-55.

vers des noms des Fabricius, des Décius, des Scipion, non pas comme de \ains mots destinés à grossir l'é • chafaudage d'une vaine poésie, mais comme autant do pensées vivantes qui lui rendent, pour quelques moments du moins, 1* antiquité évanouie. La véritable divinité de Claudien, ce n'est pas Jupiter, auquel il ne croit qu'à demi, ce n'est pas Cérès, ce n'est pas Proserpine ; c'est Rome, lorsqu'il la représente telle qu'elle était représentée sur les monuments, telle qu'on la voyait sur les places publiques, dans les temples qui lui étaient dédiés, jusque dans les cités de l'Asie, a s'élance çant sur un char que la Terreur et l'Impétuosité, ses c( deux écuyers, suivent de toute la force d'une course c( haletante, la tête armée du casque, l'épaule nue, tec( nant à la main l'épée victorieuse qu'elle balance tance tôt contre les Parthes, tantôt contre les Germains...» Voilà la divinité qu'il revc et dont il ne peut se lasser d'admirer la sévère beauté.

D'autres fois, laissant de côté un vain luxe mythologique, il saisissait la pensée même de Rome dans ses conquêtes et ses lois, et l'exprimait avec une rigueur qui aurait honoré un historien ou un jurisconsulte. c( C'est la mère des armes et des lois; c'est elle qui (( étendit son empire sur le monde et qui donna au droit c( son premier berceau.,.. C'est elle qui seule reçut des c( vaincus dans son sein, qui consola le genre humain ce en lui donnant le même nom, qui le traita, non pas c< en reine, mais en mère, qui nomma citoyens ceux ce qu'elle avait conquis, et noua d'une chaîne d'amour

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<c les deux extrémités de la terre. C'est à son pacifique « génie que nous devons tous de trouver la patrie sous « des cieux étrangers, de changer impunément de dece meure. Par elle ce n'est plus qu'un jeu de visiter les « bords glacés de Thulé et de pénétrer en des régions « dont le nom seul faisait l'horreur de nos prres; par c< elle nous nous abreuvons à notre gré aux flots du c< Rhône ou à ceux de l'Oronte; par elle nous ne som- « mes tous qu'un seul peuple, et son empire ne con- « naîtra pas de fin. La sibylle le lui promit, les rites « sacrés de Numa font sa vie, Jupiter ne tonne que pour c( elle, et Pallas la couvre de toute son égide. »

Ila'C est in greniiuiii \ictos qua? sola recopit, Iliimanuniquo gcnus coiiniumi nominc fovit,

Matris, non domina* ritu

Ilnjus pacilici>i dchenius logibusoninos... Quod cunrti g«ns una sunuis (1)..

J'ai du parler de Claudien avec quelques détails, car il marche assurément entre les premiers après Lucain; ce poëte, que je ne crains pas de mettre au-dessus de Stace et de tous les poètes postérieurs, a un singulier éclat d'images, une richesse étonnante de figures et une chaleur qui plus d'une fois lui fait rencontrer les véritables éclairs du beau langage. Cependant je ne puis pas dissimuler ses vices : toutes ces grandes qualités, il les a portées, pour son malheur, au service d'une religion qui alors n'inspirait plus personne; car je re-

(1) Clandiani de Conmlatu Stilichonis \\h. III, y. 15G-158.

connais le paganisme inspire lorsqu'il était soutenu d'une sorte de croyance, quand Homère représentait son Jupiter, et ce sourcil dont un mouvement fait trembler le monde, avec une vérité si profonde et si religieuse, qu'on croit voir le poëte tout effrayé lui-même de la grande image qu'il vient de tracer. Yirgile a, lui aussi, quoique à un moindre degré, retrouvé quelque chose de l'inspiration païenne, lorsqu'il nous fait assister à la fondation de la destinée romaine et à ce conseil des dieux où il s'agissait de décider que la pierre du Capitole ne s'ébranlerait jamais. Quant à Claudien, malheureusement il ne croit plus guère à ces dieux; il en fait comme autant d'acteurs venant débiter des harangues d'école; Jupiter, Pluton, Yénus, ne paraissent guère que pour s'occuper d'un lieu commun de gloire, de pardon, d'adieu, de désespoir. C'est bien pire encore lorsqu'il en dispose comme autant d'esclaves qu'il attache à la suite de ses protecteurs, qu'il fait marcher derrière le char de Stilicon, ou qu'il lance à la poursuite de ses ennemis, de Piufin, par exemple ; alors se montre et se trahit toute la bassesse, toute la servilité de cette société païenne dont nous avons déjà entrevu les désordres. Comme tous ces sénateurs de Rome, dont il est l'ami, après avoir fait des vœux secrets pour le triomphe d'Arbogaste et d'Eugène, il les désavoue alors que ces deux hommes sont vaincus, que l'un d'eux est mort sur le champ de bataille et que l'autre s'est percé de son épée comme autrefois Brutus à Philippes; dès ce moment Claudien n'a plus pour eux que des insultes

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poétiques. De même, lorsque Rutîn, enveloppé par des soldats, est mis en pièces, sa tète emportée d'un côté, ses bras de l'autre, et son corps coupé en morceaux, Claudien éprouve une joie féroce, il ne peut assez s'ai)reuver de ce sang qu'il voit couler avec autant de plaisir que Diane lorsque ses chiens déchirèrent Actéon, oi il sécrie :

Fc'lix illa inanu> t;iltMn (ju.i' j)rima ( riiorcin llausrrit (1):

D'un autre côté, les hommes ne valaient guère mieux (|ue les dieux pour inspirer les poètes de ce temps. La l'amiliarité d'Auguste, ce commerce élégant et discret (ju'il entretenait avec les poètes, pouvaient encourager les muses de Virgile et d'Horace; Auguste voulait être loué; mais plus la louange était délicate, plus elie le trouvait sensible. Il n'en est plus ainsi de cette domesticité du Bas-Empire, au pied de laquelle rampait notre poëte : Stilicon était un Vandale, Eutrope un eunuque; Claudien était pour eux un serviteur à gages, qui leur devait des vers pour chaque espérance de bienfaits qu'ils lui donnaient. Aussi toute l'antiquité est immolée à Stilicon : on le comparera aux Scipion, qui, (}ux aussi, étaient favorables aux poètes, mais on relèvera bien au dessus d'eux. Serena^ l'épouse de Stilicon, sera invitée à prêter ses auspices au mariage du poëte, <it, dans une lettre de faire part en vers, où il annonce ses

0) InRufinum, lib. II, v. 406.

noces à la grande princesse^ il lui rappelle que Junon assistait à celles d'Orphée, et il espère bien que la maîtresse de la terre ne se laissera pas vaincre en générosité par la reine du ciel (1). C'est en ces termes qu'il traitait une chrétienne coupable, à ses yeux, d'avoir fait brûler les livres de la sibylle, ce que les païens no lui pardonnèrent jamais, et d'être allée dans le temple de Cérès enlever à la déesse son collier en repoussant du pied la vieille vestale qui lui reprochait son sacrilège.

Ainsi tout le paganisme du poète n'est pas capable de lui arracher une parole de malveillance contre les ennemis de son culte, et il les couvre d'un généreux pardon. Ce penchant au panégyrique était un indice de l'abaissement des mœurs; il y a plus: non-seulement ce genre enlève au poète toute sa dignité morale, mais aucun n'est plus contraire à la poésie. Le panégyriste, en effet, n'est pas libre de prendre, pour objet de ses chants, ce qui est véritablement grand, héroïque : il doit tout louer, tout célébrer, tout immortaliser; il doit prendre le héros à sa naissance, le suivre, encore enfant, dans les jeux de son âge, et si Honorius n'est pas allé combattre en personne à la tète de ses armées. Claudien trouvera des raisons pour expliquer ce repos, et déclarera que cet enfant de neuf ans était enseveli dans les études philosophiques au moment où on al-

(1) Sec quod Tlii eicio Juno placabilis Orplici

Hoc poleris volis esse, Screna, meis.

lllius expectiiiil liimulanlia sidéra nulum, Suh pedibus regitiir tern Iretumque luis.

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