‹ uvres complètes de A.-F. OzanamChapitre 27 sur 45 · LES LETTRES PAÏENNES. — I,.\ POÉSIE · texte numérisé non relu

LES LETTRES PAÏENNES. — I,.\ POÉSIE

(l'im hommo travaillant pour le public. Ce n'est pas (ont: lorsqu'il arrive aux saint Columban, aux saint Boni face, à ces hommes d'un coura<^e et d'une vertu héroïques, d'écrire en vers, la mythologie revient sous h'iir |)lume. On a reproché à Dante la mythologie de son Enfer comme une invention pédantesque qui introduisait la science dans 1 art, qui n'était propre (ju'à étonner les esprits.... Mais Dante suivait l'inspiration, le goût, les préoccupations des hommes de son temps; bien loin d'être en ceci pédantesque, il est populaire^ il ohéil à un j)euple qui croit encore a toutes ces choses, à ha vertu secrète cachée dans la statue de Mars, aux oies du Capitole et aux ancilia. Les dieux anciens ont seulement changé de forme, ils sont devenus des démons, des anges déchus; mais ils sont toujours là, et le poëte les cite parce qu'il y croit; seulement, (|uand on avance danslePurgatoirci et le Paradis, on seni que la poésie commence sa véritable destinée. Il faudra traverser le moyen âge, la renaissance, les querelles des jansénistes (.'t des molinistes, des anciens et des modernes, pour en finir avec la mythologie, et aujourd'hui même il n'est pas bien sûr que nous en ayons fini. 11 faudra tout ce temps, dans la religion, pour établir la foi triomphante au-dessus du symbole; dans le droit, pour rendre l'esprit maître de la lettre et l'équité souveraine au milieu des changements et de l'arbitraire des lois passagères; dans la littérature, pour rendre la pensée maîtresse de la forme et indépendante de la tradition.

•240 SEPTIÈME I.HIOON.

La littérature du cinquième siècle gardait la tradition de l'art comme un trésor dans une urne qn'il fallait briser; seulement, on doit l'avouerj l'urne était moulée avec art, ses dehors pouvaient tenter la cupidité d'un grand nombre, et lorsqu'elle a été brisée, qu'on s'en est disputé les morceaux, beaucoup se sont crus riches pour avoir ramassé un peu d'argile peinte, tandis qu'il s'en trouvait un très-petit nombre qui eussent mis la main sur l'or.

EXTRAIT DES NOTES DE LA LEÇON

Toutes ces fables ne sont pas inoffensives, elles font ruisseler la volupté antique qui vient troubler la pureté de l'amour chrétien. A la place du culte des femmes, tel que les mœurs catholiques inauguraient, le mépris des femmes en qui l'homme ne considère plus que les esclaves de ses plaisirs. Un épicnréisme profond qui se soulève contre Taustérité évangélique.

Voilà une des plaies de ce moyen âge dont on ne con-

m:s LETïi'.Ks pAii:.N.\r:s. — ia poésh:. 24'

naît pas assez les luaiix. qu'on exalte trop après l'avoir Irop accusé. Ou plutôt on n'accusera jamais trop le moyen âge, et surtout on no l'exaltera jamais trop. 11 est plein de restes île paganisme. Mais le christianisme loiil-puissant fait servir ces débris à un antre édifice, cojnme ces basilicpies de Rome Saint-Laurent) où colonnes, architraves, has-reliels, tout est païen : mais tout est dominé p:H' l'image du Sauveur assis sur le globe du monde, et les pierres idohitriques dis|)araissent enveloppées <lans la majesté de rarcliilectinv^ ehi'é tienne.

Messieurs

Nous avons vu ce que pouvait encore l'inspiration poétique au cinquième siècle, nous savons comment la majesté de l'épopt^e se soutint, par un dernier eClorl. dans les poèmes de Claudien; comment le théâtre resta populaire et fit revivre la comédie de Plante dans les scènes joyeuses du Querobis, Ces récits, qui avaient charmé les imaginations polies des anciens, ne lassèrent pas le monde devenu barbare, et longtemps encore les fables mythologiques, chassées du sanctuaire, se réfugieront, se défendront avec une incroyable opiniâtreté dans les mœurs, dans les arts, dans la poésie des nations chrétiennes. Cependant il faut bien reconnaître que l'inspiration antique va s'éteignant de jour en jour.

'250 llUiTIKMK l.KflON.

A vrai dire, la poi'sie des anciens élait toute religieuse dans son principe et à ses plus lointaines origines; la poésie était la prédication du paganisme, qui n'en connaissait pas d'autre ; c'était le cortège inévitable des mystères; c'était pour le service des dieux que s'étaient racontées, pour la première fois, ces longues histoires destinées à se résumer un jour en poëmes épiques où furent célébrés les exploits des héros, fils des dieux. Los premiers cliaiUs avaient été des hymnes aux immortels. Quant à la tragédie, vous savez que le théâtre ne s'ouvrait pour elle qu'aux fêles de Bacchus et qu'elle n'était qu'une partie du culte public. Aussi, quand je vois la poésie sortir des temples et se produire au dehors, se livrer aux profanes par Homère et Hésiode, avec Yirgiie pénétrer dans la familiarité d'Auguste et s'asseoir ensuite parmi les courtisans et jusqu'aux pieds du trône de Néron, alors je commence à m'inquiéter de sa destinée, et tous mes craintes se justitient lorsque Claudien la fait entrer dans la domesticité de Stilicon et des autres ministres d'Honorius. L'inspiration n'es' plus là; mais ce qui vit dans les lettres antiques, ce qui est encore plein de durée, c'est la tradition : après le génie, c'est la science. Le génie n'a qu'un éclair, maiN cet éclair agit sur l'esprit humain à ce point qu'il voudrait pour tout au monde le fixer, le retenir, et, s'il se pouvait, l'éterniser. La science s'en empare, et, par un effort prodigieux, concentré sur cette parole qui passe, qui a des ailes, elle la retient, la médite et en dégage I idéal d'une éternelle beauté. Ainsi se perpétue In

LA TRADITION I.ITTÉUâIUL:. 251

Iradilion ilii b(^an par les cliefs-d'œuvro des grands hommes qui deviennent l'entretien, l'édiicalion des intelligences. En sorte qu'il n'y aura pa-; de siècles si malheureux qui ne trouve, pour ainsi dire, ses plaisirs d'esprit dans ces productions de l'âge d*or des littératures qui sont la consolation des épofjues les pliiS déshéritées. Nous avons donc à énumérer les services de la tradition, à montrer son rôle conservateur et bienfaisant, et son mode d'action; aujourd'hui nous rechercherons comment la tradition littéraire se perpétua chez les anciens et par quel travail tout cet ensemble de science païenne passa dans le sein du christianisme.

Les traditions littéraires se perpétuent dans l'anti- (juité, comme dans tous les temps, surtout par les écoles, par l'enseignement. Quelle était donc la constitution de renseignement chez les Romains? Nous rencontrons encore ici une de ces (juestions éternelles comme toutes les grandes questions : l'enseignement a-t-ilété constitué sous l'empire du principe d'autorité ou du principe de liberté?

Dans la première période de l'antiquité romaine, l'enseignement paraît libre, ou plutôt il fait partie de cette autoiilé, de cette toute-puissance domestique sur laquelle le législateur n'avait pas osé porter la main. Le j)!Te de famille à son foyer, au milieu de ses lares et de ses pénates, représente Jupiter; etl'empire domestique qu'il s'est fait est aux yeux des Romains le type, le niod.'le, la secrète puissance de cet empire universel qu'ils |)orteront aux extrémités du monde. Aussi, longtemps

252 HUlTIÈMbl LEÇON.

encore la loi ne s'inquiétera pas de savoir quels maîtres il fait asseoir à ses côtés, à quelles écoles il envoie ses fils, et quand Cratès de Mallos viendra ouvrir la première école de grammaire, Garnéade la première école de rhétorique, les pères achèteront au marché quelquesuns de ces philosophes qui se vendaient si cher, qui coûtaient jusqu'à quatre cent mille sesterces par an, et hientôt l'enseignement se répandra tellement, qu'on ne comptera pas, au temps de César, moins de vingl écoles publiques. Cependant les excès des rhéteurs, la facilité dangereuse de cet art qui se chargeait de prouver le pour et le contre, le vrai et le faux, ne tardèrent pas à alarmer la vieille gravité romaine, et alors les censeurs Cnéus Domitius et Licinius Crassus rendirent le décret suivant : « Nous avons appris que certains c( maîtres introduisaient un nouveau genre de discipline, a qu'ils se nommaient rhéteurs latins. Nos ancêtres ont c( réglé ce qu'il leur convenait de faire apprendre à <i leurs enfants, et quelles écoles ils voulaient leur faire « fréquenter. Ces nouveautés, contraires aux coutumes (( de nos aïeux, ne nous plaisent point et ne nous paraisc( sent point justes. C'est pourquoi à ceux qui tiennent c< ces écoles et à ceux qui les fréquentent nous avons « cru nécessaire de faire connaître notre décision, sa- (( voir que leurs écoles nous déplaisent. »

On voit ici la sévérité censoriale de la vieille Rome; en même temps il faut reconnaître son impuissance, car hientôt cette censure expira et les écoles des rhéteurs se rouvrirent de toutes parts. Ce ne fut que plus

LA rUADlTIt» LITTKHAIRE. 255

liU'd (HIC ia poliliquc romaine compiil que l'enseigiieiiieiit privé pouvait être, non pas étouffé, mais seulement ««uidé, et recevoir un concours utile en même temps qu'une direction lumineuse, par la fondation d'un enseignement public.

César paraît être \(\ premier qui attache à renseiguement des privilèges, et qui en l'iionoraiit le modère et 1«' contient; Vcspasien lixe la dotation des professeuis publics à cent mille sesterces, et au Ca])itolc s'ouvrent ces écoles impériales que devait hanter la jeunesse de tout l'univers; Adrien bâtit l'Athénée, honore l'enseignement auquel il accorde des privilèges, qu'Antonin étend aux provinces; Alexandre Sévère fonde des secours [stipcuilia) pour les écoliers pauvres et de familles honorables. L'enseignement impérial se constitue, le professorat devient une magistrature, les traditions littéraires entrent au nombre des institutions publiques de Rome, et, en même temps, la liberté piospère cà leur ombre; car cette époque est aussi celle où nous trouvons dans les lettres de Pline le Jeune un admirable document qui nous montre des familles associées dans ime cité, sous l'inspiration d'un homme de bien^ j)0ur y fonder le premier refuge littéraire ouvert aux enfam^ d'une ville. Un jour, à Côme, le jeune fils de l'un des habitants vient avec son père saluer Pline dans sa bibliothèque ; « Etudiez-vous? demande Pline au jeune « homme. — Oui. — En quel lieu? — A Milan. — « Pourquoi pas ici? — Le père : Nous n'avons pas de « maîtres. — Et pourquoi? Il était pourtant de votre

'loi 11111111-: ME LEÇUiX.

« intérêt, pères de famille, de retenir vos enl'ants près Cv de vous. Quoi de plus consolant, de plus économique, « de plus rassurant pour les mœurs? Est-il donc si difa ticile de réunir des fonds pour engager des maîtres? c( Moi qui n'ai pas d'enfants, je suis prêt, pour l'amour c( de cette cité que je regarde comme une fille ou comme c( une mère, à prendre à ma charge le tiers de la somme. « Je promettrais tout, si je ne craignais que ce présent a ne fût dangereux comme il arrive en plusieurs en- <( droits où les professeurs sont payés sur les fonds puce iîlics. Ceux qui usent négligemment des deniers d'au- (c trui veilleront aux leurs, et prendront soin que l'arec gent, s'il vient d'eux, ne tombe pas en des mains c( indignes. Que vos enfants, élevés au lieu où ils na- « quirent, apprennent de bonne heure à aimer le soi « natal, et puissiez-vous attirer des professeurs si céc( lèbres, qu'un jour les villes voisines envoient leurs lils c< à vos écoles (1). »

11 ne se peut rien de plus moderne, de plus judicieux, de plus bienveillant; on se croirait transporté à des époques bien plus voisines de nous; on ne voit pas cependant que l'antiquité ait ouvert des écoles d'esclaves et que cette pensée d'universalité de bienfaits litté • raires soit entrée dans son esprit.

Arrivons aux empereurs chrétiens. Constantin, loin de vouloir éteindre la lumière antique, se fait le protecteur des lettres et le bienfaiteur de l'enseignement

(I) Pliiî. Jull., i. iV, cp. XIII.

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public; il écrit au poolo Oplalianiis : « Je veux rpic dans cv mon siècle un accès facile soit ouvert à la parole, et c( rpi'un Icmoignagcbienveillanl soit rcMidu aux cUules u sérieuses. »

Trois lois du même prince, datées des années 5^21, Ty^K) et r>53, raj)pellent et remettent en vii>ueur les anciennes eonslitulions impériales et accordent aux professeurs publics, c'est à-dire aux médecins, aux grammairiens et à Ions ceux qui enseignaient les lettres, l'immunité des charges municipales, l'exemption du service militaire, de toute prestation en nature et ( ii logement qu'exigeait le fisc impi'rial, et étendent ei s prérogatives à leurs femmes et à leurs enfants, afin (jue beaucoup puissent être appelés aux études libérales : 7^/0 facilitis libcralibus ^:(ii(lnii limitai imliiinuil (1). En même temps, la loi les garantit contre toutes injures personnelles, punissant d'une amende décent mille pièces dorquiconqiie les aurait publiquement insultés; si c'est un esclave, il sera châtié, battu de verges en présence de la personne insultée, afin (pj'elle jouissr du châtiment ('2). Une loi diî Valentinien et Gratien, de 570, prend une mesure plus bienfaisante en fixant la dotation des professeurs publics dans les cités de la Gaule; elle veut que, dans toutes les métropoles, un traitement annuel soit assuré aux rhéteurs et grammairiens grecs et latins; on donnera aux rhéteurs vingtquatre annones, c'est-à-dire vingt-quatre fois la solde

(I) Co(L Theod., I. Xlil, tit. m, l. 3. De Medicis et Prqfessoribus. {1)lbid., l. 1.

256 liUlTIÈMK I.EÇON.

militaire, et aux grammairiens grecs et latins douze. A Trêves, les rhéleurs recevront trente annones, les grammairiens latins vingt, et les grammairiens grecs, s'il s'en trouve de capables, douze seulement (1). Vous voyez qu'en Occident l'enseignement grec était sacrifié à la tradition latine. C'était le contraire en Orient.

Ainsi s'établissaient les privilèges, la dotation, les prérogatives de l'enseignement public. Mais c'était peu de s'occuper des maîtres, il fallait songer aux élèves, établir la police des écoles, et c'est ce que lait Valentinien dans un règlement daté de 370 : a Ceux qui viennent à (( Rome pour le besoin de leurs études doivent être mu- « nis du consentement des magistrats provinciaux. Ils ce déclarent en arrivant à quelle étude ils se destinent; « leur demeure doit être connue au bureau du cens. Les c< fonctionnaires du cens les avertissent sévèrement de c( se comporter en gens de bien, craignant la mauvaise « renommée, évitant ces associations qui sont le precc mier pas du crime, consociationes quas proximas esse u pulamus criiftinibus. Ils les inviteront à ne pas fréu quenter trop ardemment les spectacles publics, a à ne pas se mêler aux banquets désordonnés. Ils (( auront la faculté de punir par les verges les coiic( [revenants, de les renvoyer de Rome, et de les em- « barquer pour leur province. Ceux qui n'encourent (( pas de censures peuvent poursuivre leurs études jus- « qu'à l'âge de vingt ans, après quoi le magistrat s'as-

{\} Cad. Theod., ibld, 1. 11

1 A TR.\DiTIO> LlTrKHAlRK. t>57

« siirera (l(^ leur départ, ou y pourvoira malgré eux. a Un rapport des bureaux de Rome sera envoyé chaque « mois aux magistrats provinciaux ; cliaque année on a adressera un mémoire à l'empereur pour lui désigner « les sujets les plus dignes d'emplois (1). »

A mesure (|ue l'arbre avait grandi et que son feuillage était devenu plus épais, il y avait moins de place au soleil autour de lui. (^t l'enseignement privé trouvait moins de liberté. Lni; loi de Julien, de 30'2, considérant que les maîtres doivent exceller par les mœurs et par Ti^loquence, décide que celui ([ui prétendra aux honneurs de l'enseignement devra se soumettre à l'examen de la commission municipale, de la curie, flont le jugement devra être sanctionné par l'approbation du prince. Cette décision est prise contre les clirc'tiens, pour écarter de la chaire ceux qu'il abhorre, ceux qu'il honore du nom de Galiléens; mais ce décret se retournera un jour contre ses auteurs.

En i25. Théodose le Jeune et Valentinien III rendent lin décret qui permet aux professeurs privés l'enseignement chez les pères de l'amille, mais leur défend de tenir des écoles publiques, afin de leur lérnier cette voie qui mène à la fortune et peut-être aux honneurs; en même temps on interdit l'enseignement domestique aux professeurs j>ublics, sous peine de perdre leurs privilèges ('2).

(1) Cod.Tlieod., l. XIV,tit.ix,l. \ . DeSiudm libcralibmnrhh PiOmx,

(2) /&!'/., 1. XIV. til. IX, I. 3, De Profcs^^nrihiispublicif^Constantinopolifnni^.

LA CIV. AU >■= SIÈtlE. 17

2r>8 HIjITlKMfc: LEÇON.

Ainsi, comme M. Nau(le( l'a résumé clans un excellent mémoire, il y a à considérer trois périodes dans renseignement romain : au commencement, liberté absolue de l'enseignement privé, pas d'enseignement officiel; à la fin, plus d'enseignement privé, mais l'enseignement public tout-puissant; pendant l'âge d'or de l'empire romain, pendant la plus longue et la plus belle période, présence simultanée d'un enseignement officiel honoré, soutenu des encouragements de l'Etat, et cependant liberté générale qui permet à tout homme capable, instruit, de venir faire preuve de son savoir en entreprenant l'éducation de ses jeunes concitoyens.

Il ne faut pas croire que les mesures prises recevront leur entier accomplissement, pas plus celles de Julien que celles de Théodose le Jeune, et de toutes parts s'ouvrent ces écoles privées qui alarment la timidité et provoquent l'inquiétude du législateur : c'est que l'année 425 touchait de bien près à ces formidables invasions qui arrachèrent la Gaule, qui avaient déjà arraché l'Espagne, qui enlevaient successivement toutes les provinces de l'empire à Rome et à ses Césars. Ces lois n'y devaient jamais être en vigueur, car bientôt sous les menaces continuelles des invasions et les progrès de la barbarie, les cités ruinées se trouvèrent hors d'état de soutenir ces dotations considérables imposées par Antonin et renouvelées par Gratien ; alors l'enseignement public disparut et n'eut plus de refuge que dans les écoles privées. A Toulouse, à la fin du sixième siècle, il n'y a pas moins de trente grammairiens, aux

LA TRADITION LITTÉUAIKE. 259

(juels on laisse mio si grande liberté qu'ils s'assembleront et délibéreront entre eux, mais non pas, il est vrai, de manière à exciter les ombrages de la politique mérovingienne; car ils se rassemblent pour savoir si radjectir doil toujours se rapporter à son substantif et ><i le verbe a toujours un fréquentatif, si on pourra dire lego, Icfjilo^ comme on dit mofieo, monito.

Ainsi constitué, l'enseignement pourra s'étendre, pénétrer jusqu'aux extrémités de l'empire : nous l'avons vu s'établir à Trêves, et sur les boids du Rhin, à Xanten, on trouvera un autel attestant la restauration d'une école, à cette extrémité du Nord, par Marc-Aurèle et f.ucius Verus. A Autun, à Clermont, à Bordeaux, à Poitiers, à Aucli, à Toulouse, à Narbonne, partout ileuiiront ces écoles innombrables dont Ausone a porté aux nues les professeurs, les grammairiens grecs et latins; Homère a même trouvé dans une de ces villes un criti- (pie, un nouvel Aristarque, qui éclaircira les passages obscurs et contestés de ses œuvres.

L'île de ]]retagne offre le même spectacle; là de bonne heure Agricola, l'un des conquérants, s'était appliqué à faire vivre l'éloquence avec les mœurs romaines, persuadé qu'en jetant la toge sur leurs épaules, il finirait par amollir le courage de ces fiers Bretons et désarmer leurs bras.

Quand la Bretagne cesse de faire partie de l'empire, la culture romaine y demeure à ce point, que les traditions de VÉnéide se confondent avec les traditions fabuleuses du pays de Galles; les mêmes chants qui célè-

jnu huitième; leço>.

brenl Merlin ronclianteiir célèbrent encore Brulus comme premier tbndatenr de l'empire des Brelons, el enfin, dans leurs légendes populaires, ils vantent aussi l'ancienne ville latine de Caërléon, où s'élevaient tant de thermes, de palais^, d'écoles, et où l'on ne comptait pas moins de quarante philosophes.

En Espagne, le même mouvement intellectuel se lait remarquer. Dès le temps de la république, Sertorius avait fondé à Huesca une école où s'enseignaient les aris libéraux; plus tard vous savez quelle légion de beaux esprits sort d'Espagne pour venir à Rome ; Quintilien, Sénèque, Lucain et bien d'autres.

Au temps de Théodose on voit fleurir tant de poètes, d'orateurs de cette natioii; qu'ils ne gagnent pas leiir vie au milieu de la grande multitude des rhéteurs de leur pays, et qu'ils passent les Pyrénées pour aller chercher fortune au delà des montagnes.

Aussi, désormais, toute correspondance pourra être interceptée entre le centre de l'empire et les provinces, et cependant la tradition se maintenir à travers les temps les jihis défavorables; elle percera la profonde obscurité des âges où toute lumière semble éleinte. Le> écoles impériales subsisteront jusqu'à la fin du septième siècle, non-seulement dans les Gaules, mai^ en Italie, mais en Espagne et sur tous les points de lancien monde romain. En Italie, jusqu'au onzième siècle, les maîtres laïques poursuivront leur enseignement à côté des écoles ecclésiastiques, comme pour rattacher la fin des anciennes écoles impériales à l'origine même

I A THADITION r.ITTÉRAlRK ^201

de<i universilés, o[ particiilièroment de runiversité de Bologne. Malgré les ditTérenees qui les distinguent en- Ire elles et qui les séparent des anciennes écoles impériales, ces universités continuent l'enseignement public de l'antiquité par un professoral privilégié et une instruction accessible à tous.

De même qu'Alexandre-Sévère a l'ondé des bourses pour les écoliers pauvres, ainsi s'ouvriront dans Paris, dans Bologne, ces innombrables c(dléges qui l'ecevronl les pauvres étudiants du moyen ii^e venant s'asseoir sur la paille aux pieds des maîtres et recueillir leur parole. L'esprit des universités tient à l'antiquité par un coté, et cependant ce nouvel esprit qui naissait, du temps des empereurs, dans les écoles et les lois, était déjà tout moderne et tout empreint du cbristianisme présent dans le monde et qui faisait effort pour pénétrer dans les institutions. L'antiquité aima la science: mais, comme l'avare aime son trésor, elle aima la science plus que l'homme, et elle craignit de la dés. honorer si elle la répandait. Le christianisme a aimé la science, mais il a aimé riiomme encore plus; il disait : Venite ad me omnes. Il honorait la parole publique et l'encourageait par les canons de ses conciles, parce que la parole était son arme favorite, parce que la parole lui avait subjugué et ramené le monde, et il la répandait avec profusion.

Voilà pourquoi, dès le temps de Charlemagne, chaque province ouvrait des écoles aux fils des paysans et des serfs, et que Tévêque tenait une école supérieure

262 HUITIÈMK LEÇON.

gratuite, entretenue des deniers des riclies bénéfices d(^ son église et où les grades étaient accessibles à tons; auprès se multipliaient les collèges et les liospices destinés à recevoir les étudiants nécessiteux et les pèlerins \enus de loin ; les legs pieux faits dans ce but étaient encouragés, et nous avons dix ou douze dispositions d(î saint Louis relatives à la fondation de bourses et de collèges. Les hommes les plus considérables de la chrétienté, des gens comme Albert le Grand et saint Bonaventure, consument leurs veilles et ne croient pas les perdre, en multipliant les abrégés de l'Ecriture sainte pour les étudiants pauvres, biblia pauperum; ils ne craignent pas d'ouvrir trop larges les portes du savoir et de provoquer par une éducation trop libre des vocations impuissantes et dangereuses pour la société. Jamais le christianisme ne connut ces craintes, il fit luire la science, comme Dieu fait luire le soleil sur les bons comme sur les mauvais, laissant toute responsabilité à ceux qui usent mal de la lumière, et ne songeant pas à l'éteindre.

Il s'agit maintenant de savoir quel était l'enseignement donné dans ces écoles dont nous venons de voir l'origine, le nombre et la durée.

Nous trouvons d'abord qu'au cinquième siècle, à l'époque qui nous occupe, l'esprit de l'enseignement est encore profondément païen. Nous en avons la preuve dans l'écrit d'un savant dont j'ai déjà fait connaître un ouvrage : le Commentaire sur le songe de Scipion. Macrobe a écrit aussi, sous le titre de Saturnales, une

LA TRADITION LITTÉRAIUK 2«r.

soi'lo (roncyclopiMlio du savoir anli(|ue, Ici qu il tUail conservé par les traditions littéraires. Pour donner à cette étude aride et effrayante le prestige de ces dialogues dont Cicéron avait introduit l'usage dans la littérature latine, il suppose que le jour des Saturnales se l'assemblent chez Prétextât un certain nombre d'hommes de lettres et de nobles : Syinmaque, Flavianus, Calcina Albinus, Avienus, le rhéteur Eusèbe, le grammairien Servius, et tous ensemble passent le jour en fêtes, en festins et en conversations philosophiques. Le matin oui lien les discussions sérieuses, et le soir on porte à table une humeur plus joyeuse et des propos enjoués. Ces sages, réunis de la sorte et jouissant du repos, bonheur si rare dans une ville d'affaires, agitée de grandes préoccupations politiques, comme l'était Rome sous ïhéodose, chercheront leurs délassements naturels dans ces sciences dont ils ont reçu les éléments dès leur jeunesse, et tout ce qui va levenir dans leurs discours nous montre ce qui constituait l'éducation d'un savant, d'un lettré, à la lin du quatrième siècle. La conversation s'engage d'abord sur la fête des Saturnales. Prétextât, qui connaît mieux que tout autre la science des choses sacrées, est interpellé sur l'origine de ces observances. c( 11 n'ira pas en chercher la source dans la nature secrète de la divinité, mais û empruntera ses explications aux récits mêlés de ^"ables, ou aux commentaires que les philosophes oj ont faits. Car les raisons occultes, et qui dérivent de la source pure de la vérité, ne peuvent être rév.dées même dans les mystè-

204 HUITIÈME I.RÇON.

res, et celui qui s'élève jusqu'à elles les doit tenir ensevelies dans le secret de son intelligence (1). » — Yous reconnaissez ici ce vieux caractère jaloux du paganisme, cette résolution de faire deux théologies, comme il y a deux sciences, deux politiques, la théologie du savant et la théologie de l'ignorant, la théologie des patriciens et la théologie des plébéiens.

Prétextât ne donnera que la moitié de sa pensée, de peur de trahir, de propager le secret des mystères; cependant il va bien loin dans ses aveux, il finit par dire que les divers noms des dieux ne constituent qu'une seule divinité qui est le soleil ; à lui doivent se rapporter par des interprétations physiques, allégoriques, tout ce qui a été dit de ces dieux dont on a encombré le vieil Olympe et le vieux Parnasse (2). il croit avoir par là sauvé le paganisme, et c'est par là qu'il le tue; en donnant refuge à ses dieux dans le soleil, il ne prend pas garde que les chrétiens ont déjà reconnu dans cet astre divinisé par lui le premier serviteur de Dieu. Prétextât eût été bien étonné s'il eût vu s'asseoir à sa table un autre écrivain de ce temps qui, dans une thèse admirable et trop peu connue, donnant la parole à cet astre adoré par les anciens, lui prétait d'énergiques accents pour réprouver ce culte dont on l'insultait en faisant le rival, Tennemi de Dieu de celui qui en est l'immortel serviteur. La théologie de Prétextât, qui fait le fond de cet enseignement, est profondément imprégnée de pa-

(1) Saturnales, 1. I. c. xvii.

(2) Saturnales, 1. I, c. i, 7.

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