‹ uvres complètes de A.-F. OzanamChapitre 3 sur 45 · IV PRÉFACE · texte numérisé non relu

IV PRÉFACE

(( cabinet. Elle aurait aussi l'avantage de ménager mes c< forces en ne les divisant point et en ramenant au c( même but le peu que je sais et le peu que je puis. c< Le sujet serait admirable, car il s'agit de faire con- « naître cette longue et laborieuse éducation que l'É- « glise donna aux peuples modernes. Je commence- « rais par un volume d'introduction où j'essayerais a de montrer l'état intellectuel du monde à l'avé- (( nement du christianisme, ce que l'Eglise pouvait « recueillir de l'héritage de l'antiquité, comment elle « le recueillit, par conséquent les origines de l'art « chrétien et de la science chrétienne, dès le temps des c( catacombes et des premiers Pères. Tout le voyage que « j'ai fait en Italie Tan passé a été tourné vers ce but. c( Viendrait ensuite le tableau du monde barbare, à peu c( près comme je l'ai tracé dans le volume qui attend « votre jugement; puis l'entrée des barbares dans la so- « ciété catholique et les prodigieux travaux de ceshomc< mes comme Boëce, comme Isidore de Séville, comme « Bède, saint Boniface, qui ne permirent pas à la nuit i(. de se faire, qui portèrent la lumière d'un bout à a l'autre de lempire envahi, la firent pénétrer chez « des peuples restés inaccessibles, et se passèrent de c( main en main le flambeau jusqu'à Charlemagne.

(( J'aurais à étudier l'œuvre réparatrice de ce grand « homme, et à montrer que les lettres, qui n'avaient « pas péri avant lui, ne s'éteignirent pas après ; je ferais

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« voir tout ce qui se fit de grand en Angleterre au c< temps d'Alfred, en Allemagne sous les Otton, et j'ar- « riverais ainsi à Grégoire VH et aux croisades.

« Alors j'aurais les trois plus glorieux siècles du a moyen Age, les théologiens comme saint Anselme, (( saint Bernard, Pierre Lombard, Albert le Grand, « saint Thomas, èaintBonaventure; les législateurs de a l'Eglise et de l'Klat, Grégoire VII, Alexandre III, « Innocent III et Innocent IV, Frédéric II, saint Louis, c( Alphonse X; toute la querelle du sacerdoce et de « l'empire, les communes, les républiques italiennes, « les chroniqueurs et les historiens, les universités et « la renaissance du droit; j'auiais toute cette poésie « chevaleresque, patrimoine commun de l'Europe la- (' liue. et, au-dessous, toutes ces traditions épiques parce liculières à chaque peuple et qui sont le commencec< ment des littératures nationales; j'assisterais à la « formation des langues modernes, et mon travail « s'achèverait par la Divine Comédie, le plus grand « monument de cette période, qui en est comme l'ace brégé, et qui en fait la gloire. Voilà ce que se pro- « pose un homme qui a failli mourir il y a dix-huit « mois, qui n'est pas encore bien remis, assujetti à (( toutes sortes de ménagements, que vous connaissez c( d'ailleurs plein d'irrésolution et de faiblesses. Mais « je compte d'abord sur la bonté de Dieu, s'il veut (( achever de me rendre la santé et me conserver l'a-

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« mour qu'il m'a donne pour ces l)elles études; je c( compte ensuite sur mon cours, où je trouverai dé- « sormais, au lieu d'une distraction, un soutien, une « règle, une raison de ne pas abandonner mon plan. « J'y trouverai aussi la mesure dans laquelle des quesc( tiens si multipliées doivent être traitées, non pour le « petit nombre des savants, mais pour le public lettré. c( Car je n'ai jamais eu la prétention d'aller au fond de c< ces sujets, dont cbacun suffirait à l'emploi de plu- « sieurs vies. D'ailleurs, voici buit ans que je me préce pare sans interruption, soit par mon enseignement c< où j'ai fait successivement l'histoire littéraire d'Itac< lie, d'Allemagne, d'Angleterre au moyen âge, soit (( par les fragments où j'ai essayé de fixer et de réunir c( quelques-unes de mes recherches et de les soumettre c( aux bons conseils de mes amis. Maintenant que je « me suis laissé aller à une confession si longue et si « indiscrète, faites qu'elle me profite, et, outre l'avis c< que vous voudrez bien donner publiquement sur mon « pauvre livre, soyez assez bon pour me dire ce que c< vous pensez du dessein d'y donner suite. Je vous dece mandais tout à l'heure d'être impartial, j'ai rayé le « mot, sachant bien que je demandais une chose imcc possible à l'amitié; mais soyez sincère, je suis encore ce assez jeune pour être corrigible »

J'ai cité ce fragment dans son entier, car, comme

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tout ce qui est sorti de celte plume, il fait aimer celui qui l'a écrit. Après avoir apprécié ce qu'il y a dans les premières lignes et dans les dernières d'ardent et de il odeste, d'aimable et de sincère, traits distinctifs de cette nature choisie, si l'on revient à ce qui concerne l'exposé du plan général, on voit que dans ce livre il s'abaissait d'une grande chose, le christianisme civilisant les barbares par son enseignement, leur transmettant l'héritage de l'antiquité, créant, avec la vie religieuse et la vie politique. Tari, la philosophie et la liltératuredu moyen âge: c'est-à-dire un abîme de douze siècles comblé par riiisloire, les ténèbres de la barbarie éclairées, les origines de la civilisation et de la culture moderne expliquées, le christianisme glorifié par ses résultats, le tableau de ce qu'il a maintenu et de ce qu'il a produit, des vérités qu'il a propagées, des sentiments qu'il a inspirés, des lois qu'il a dictées, des œuvres d'art et de poésie dont il a été la source. C'est ce magnifique ensemble qu'on doit toujours avoir devant les yeux, comme Ozanam l'avait constamment bii-môme, quand on lit ses écrits.

On a placé la Civilisation au cinquième siècle en tète de la publication parce que c'est véritablement le fondement de l'édifice qu'il voulait élever. On a le droit d'affirmer que lui-même eût commencé par là; l'ordre des temps et l'ordre des idées l'indiquent également.

Ozanam avait fait sur cet important sujet un cours

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dont on possède vingt cl une leçons, recueillies avec beaucoup d'exactitude par un sténographe intelligent. Les cinq premières, revues et rédigées par l'auteur, ont paru dans le Correspondant, sous ce titre : Du Progrès dans les siècles de décadence et Etudes sur le paganisme, elles seront précédées d'un avant-propos, qui est comme son testament littéraire. Ces cinq leçons, rédigées par Ozanam, me semblent former un des morceaux à la fois les plus élevés et les plus achevés qui soient sortis de sa plume.

Quant aux leçons sténographiées, on doit regretter sans doute qu'il n'ait pu lés revoir et y mettre le fini d'exécution qu'on remarque dans celles qu'il a rédigées. Cependant une considération tempère pour moi l'amertume de ce regret, et j'y trouve comme une consolation et un dédommagement.

Les leçons sténographiées, qui conservent la parole même du professeur saisie et fixée dans le feu de l'improvisation, feront connaître à ceux qui ne l'ont pas entendue cette parole pleine de mouvement, d'éclat et de force.

En effet, si les leçons qu'il a revues et polies avec un soin si heureux montrent l'écrivain habile, les leçons improvisées nous rendent l'orateur inspiré, et, quelque admiration qui soit due au premier, le second était peut-être encore au-dessus.

Il n'est pas besoin d'avertir que la chaleur du dis-

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cours, s:ms jamais rendre sa parole infidèle à sa pensée, a pu quelquefois emporler l'orateur un peu au delà des limites exactes de celle pensée. C'est donc par l'ensemble qu'il laul juger celle-ci, et non par quelques phrases isolées, bien qu'il n'y en ait pas une qu'il eût jamais désavouée pour le fond.

En général, les improvisations d'Ozanam se font remarquer par une correction qui a surpris des hommes accoutumés à celles de nos plus grands orateurs; mais l'improvisation véritable offre toujours (pielques inégalités et quelques négligences; s'il s* en rencontre parfois même chez Ozanam, elles sont certes bien rachetées par la vigueur de l'expression, l'entraînement de la parole, par les traits ardents, (jui sans cesse illuminent et colorent ce ferme langage.

Toutes les leçons ont été revues par M. l'abbé Noirot, son maîtiv. quelques-unes par M. l'abbé Maret, M. de Montaiembert, M. Lenormant. M. Mignet, un des plus anciens amis de M. Soulacroix, dont Ozanam était le gendre, a bien voulu en revoir plusieurs. M. Ileinrich a donné beaucoup de temps à cette révision, et, avec le zèle reconnaissant d'un disciple, a collationné et vérifié les textes. Enfin, M. Egger a soumis les citations el les faits à un contrôle sévère. Il est touchant de voir des hommes dont les opinions ne sont pas entièrement les mêmes, concourir ainsi à honorer une mémoire qu'ils respectent également. J'ai revu moi-même toutes

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les leçons sténographiées en apportant un soin minutieux à ce travail qui devait être définitif. Cette révision, aussi bien que celles dont je viens de parler, a été faite sous les yeux et avec le concours de madame Ozanam. Aucun nom ne saurait mieux garantir au lecteur la religion avec laquelle tout ce travail a été conduit. Je ne me suis pas permis d'allérer non-seulement une des nuances de la pensée, mais même une des nuances du style. Quand une répélition ou une incise embarrassait la marche de la phrase, je me suis efforcé de la faire disparaître ou de la déplacer. J'ai adouci quelques légères aspérités, mais d'une main respectueuse et discrète.

En évitant surtout de remplacer par une expression banale une expression hardie et peut-être risquée, on n'a point vouhi traiter Ozanam comme les premiers éditeurs des Pensées, hommes si respectables d'ailleurs, avaient traité Pascal, lui faisant dire, par exemple : « La vérité est inconnue parmi les hommes, » là où il disait : « La vérité erre inconnue parmi les hommes.» Ce travail demandait quelque patience précisément a cause de la retenue qu'on s'imposait. Il eût été plus ^ facile et beaucoup plus court de changer les expressions et de refaire les phrases, mais c'est ce dont on se serait gardé comme d'un crime, il est plus facile aussi d'ôler une fleur vivante d'une corbeille et de la remplacer par une fleur artificielle, que d'enlever sur les pétales

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épanouis un peu de poussière sans les faner et en les eflleuranl à peine: celui des amis d'Ozanam qui s'est cliar<5^é su ri ont de ee soin délicat a préféré même laisser quelques grains de poussière que de s'exposer à ternir la (leur en la touchant. Ce que j'ai cherché, c'est à compléter et à perfectionner l'œuvre d'Ozanam par Ozanam lui-niènie. Pour cela les notes, (jui avaient servi de base aux levons, ont été soigneusement comparées avec les leçons elles mêmes. Quelle a été ma joie, quand j'ai trouvé dans les notes une expression que je pouvais insérer dans le lexle à la pUice de celle qu'il fallait sacrifier. Parfois aussi il a été possible d'y faire entrer uim phrase ou même un morceau tout entic^r, desliné à figurer dans la leçon, mais qui ne se trouvait pas dans la sténographie, quand le mouvement de l'improvisation avait emporté le professeur d'un autre côté. Lorsqu'il était impossible de réintégrer dans le discours un passage important sans troubler l'enchaînement de la pensée, on l'a mis en note, au bas de la page, s'il était court, et s'il était trop considérable à la fin de la leçon. Rien n'a donc été négligé pour que, dans cette partie de son œuvre qui est publiée pour la première fois, on. entendît vibrer la parole même d'Ozanam.

Ce cours remplira presque entièrement les deux premiers volumes, qui contiendront, sous ce titre choisi par l'auteur : la Civilisation au cinquième siècle^ Introduction à une histoire de la civilisation aux temps

barharcii. le tableau, je me sers à dessein de celle expression, car il s'agit d'une exposition dans laquelle la couleur ne fait jamais défaut, le tableau de l'état du monde romain transforme par le christianisme, jusqu'au moment où commencent à se séparer les nations et les littératures modernes.

L'auteur y traite tour à tour des sujets les plus divers, des lettres païennes et des lettres chrétiennes, de la théologie, de la philosophie, de l'éloquence, de l'histoire, de l'art. On y trouvera une leçon pleine de grâce sur les femmes chrétiennes et une leçon sur le droit dans laquelle il parle le langage juridique avec la fermeté qu'il apportait à Lyon dans sa chaire de droit commercial. Soit qu'Ozanam raconte ou qu'il analyse, qu'il peigne ou discute, qu'il s'emporte ou qu'il s'attendrisse, qu'il soit question de Claudien ou de saint Jérôme, de saint Augustin ou de Marlianus Capella, son enthousiasme est toujours sincère, sa parole toujours vive, son érudition toujours éloquente.

Ozanam voyait dès le cinquième siècle se manifester l'origine des diverses nationalités et des diverses littératures de l'Europe; il avait suivi dans plusieurs €0urs le développement parallèle de ces littératures jusqu'au treizième siècle. Les notes de ces cours font connaître quelle vaste partie de son plan général il avait parcourue avec ses auditeurs et permettent de tracer ■dans son ensemble le plan tout entier. En outre, divers

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ouvrages déjà publiés nionlrent avec quel succès une partie de ce plan a clé réalisée.

Les principaux sont pour l'Allemagne : les Eludes yermaniques, et pour l'Italie les Portes franciscains et Da}tte ou la Philosophie catholiqae au moyen âge. Les Études germaniques^ auxquelles l'Académie des inscriptions décerna deux fois le premier prix de la fondation Gobert, viennent, dans la publication, immédiatement à la suite de la Civilisation au cinquième siècle. Après l'éloquence du professeur on trouvera la science de Térudit, mais une science animée et qui sait répandre un vif intérêt sur les origines païennes et sur les antiquités cliréliennes des peuples germaniques. Ici Ozanam montre le cbristianismc exerçant sur un autre tliéàtre une même action, couverlissant et disciplinant les barbares comme il avait converti et mo- ?'alisé le monde romain.

L'ouvrage sur les origines germaniques s'arrête à Cbarlemagne. L'bistoire de l'Allemagne jusqu'au treizième siècle avait été le sujet de plusieurs cours dans lesquels Ozanam avait traité de la poésie cbevaleresque, populaire, satirique du moyen âge en Allemagne. Tous les matériaux de ces cours se retrouvent dans les notes, mais rien n'a été rédigé ni publié, sauf deux discours d'ouverture, l'un sur le poëme des Niebelungen, l'autre sur les Minnesinger (trouvères allemands), ils seront placés dans le volume de mélanges.

Ces notes, cloiU j'aurai encore à entretenir le lecleury sont une vraie merveille. Ce ne sont point des chiffons de papier griffonnés à la hâte, ce sont des sommaires tracés avec la plus grande netteté et la plus grande correction, l'écriture est soignée et comme toujours fine et ferme. Tout l' enchaînement des idées s'y trouve. Plusieurs de ces cours ont été faits deux et jusqu'à trois fois, tant Ozanam revenait sur un sujet pour l'approfondir avant d'en faire l'objet d'une publication définitive. Malgré l'extrême intérêt de ces notes, on sent tout ce que sa parole créait quand on compare ce simple trait aux riches développements que les mêmes pensées prenaient en s'exprimant (1). Cependant je ne doute pas, et c'est l'opinion du respectable abbé Noirot, qu'une partie au moins de ces notes qui ne seront pas publiées dans celte édition ne doive l'être plus tard, car elles contiennent le résultat en général parfaitement intelligible de recherches laborieuses qu'on ne refera pas de sitôt, et une suite de faits et d'idées propres à guider ceux qui étudieront le même sujet. Ce serait certainement remplir les intentions d'Ozanam, qui aspirait surtout à être utile, et attirer, de la part de ceux à qui son enseignement profiterait encore après lui, une bénédiction de plus sur sa mémoire.

x\ssez souvent parmi les notes on rencontre des passa-

(1) On en pourra juger par la vingtième leçon, dont on a donnô les notes à défaut de la sténographie, qui ne s'est pas retrouvée.

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