HUIT IK. ME I.EÇON
llléorie musicale, elle ne sépare point l'art du cliant de l'art de la parole, et réunit les secrets de l'harmonie avec les règles de la versification.
Ce livre est l'encyclopédie de l'antiquité; elle avait cherché à réduire les sciences à un certain nombre, et ce nombre de sept lui avait plu. Longtemps le monde ancien n'avait pas songé à rassembler ses richesses dans un étroit espace; il fallait que la société, poussée dans des voies menaçantes par tous les périls des temps, fît comme le voyageur qui resserre son trésor, afin de ne rien perdre en chemin. Tout cet appareil mythologique dont la science est enveloppée la sauvera et la popularisera. J'ai déjà dit, en effet, cette passion des barbares pour la mythologie, et on comprend combien ces peuples devaient naturellement ouvrir des oreilles curieuses aux récits nouveaux, aux fables nouvelles que leur contaient les Romains, aux mythes gracieux des grammairiens et des littérateurs. Les noces de Mercure et de la Philologie feront les délices des Gaulois et des Germains; ils voudront les avoir brodées sur leurs ornements d'église et sur les selles de leurs chevaux. Et ceci laisse à penser comme ils eussent été gagnés facilement au culte des faux dieux si la Providence ne les eût poussés vers d'autres temples et vers d'autres prêtres. Rien donc n'était plus propre à les charmer que cet ensemble mythologique dont Martianus avait enveloppé le sujet ingrat de son poëme, et, d'autre part, ces vers formaient comme une mnémonique naturelle qui gravait plus profondément dans les esprits ce qu'il
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avait voulu y fixer à jamais, \ussi ce livre sera le texte et la base de l'enseignement élémentaire pendant les sixième et septième sièeles; au onzième siècle il sera traduit en langue allemande; aux neuvième, treizième et quatorzième, il sera commenté par Scot-Érigène, Remy d'Auxerre et Alexandre-Nicaise. En un mot, nous le trouvons faisant la loi à toute l'éducation chrétienne du moyen âge et panpiant les généiations des esprits dansées limites du tririuin et du (inailririuniy jusqu'à ce que la renaissance vienne faire éclater ces barrières el donner un champ plus large au génie qui ne veut plus être renfermé et qui aspire à l'infini. Si vous parcourez les catalogues des bibliothèques monastiques de ces temps, et trois surtout, ceux de Bobbio, d'York au temps d'Alcuin, de Saint-Gall à la même époque, vous serez surpris d'y rencontrer, après les premiers poètes latins Virgile, Horace, Lucain, ces grammairiens et commentateurs qui seraient peutêtre bien les derniers des anciens que vous eussiez été tenté de sauver : vous auriez eu tort et nos ancêtres avaient raison.
Ce nétait qu'à cette condition et à force de faire retomber sur leur nature de fer le marteau pesant des grammairiens anciens que des Vandales, des Suèves, des Alains, des Sarmates, pouvaient parvenir à s'assimiler ces connaissances, à se façonner à l'étude d'une langue si peu faite d'abord pour leurs oreilles et leur génie. Ce n'est qu'en répétant sans cesse la même le- (;on qu'ils l'ont retenue. Sans le travail des commenta-
teurs, qui conservera jusqu'aux derniers vers, jusqu'à la dernière syllabe, jusqu'à la dernière lacune de Virgile, il se serait trouvé des gens qui auraient terminé ces vers inachevés. Ce n'était pas trop de tous ces gardiens vigilants, de ces argus jaloux pour empêcher quelques organes profanes d'y mettre la main et de justifier les soupçons du père Hardouin et de ceux qui lui succéderaient.
Ce travail, repoussant au premier abord, formera vos ancêtres et vous formera vous-mêmes. Poussé ainsi jusqu'aux dernières profondeurs, il deviendra l'effort d'oii jaillira le génie ; car, par une admirable loi de Dieu, le génie a été mis au prix de l'effort. Il faut, en effet, de longs siècles et bien des générations se succédant les unes aux autres pour frapper et faire jaillir une fois cette étincelle qui s'éclipsera, pour longtemps ensuite, jusqu'à ce que d'autres générations viennent battre à leur tour ce rocher ingrat du travail et finissent par retrouver une autre pierre qui donnera du feu.
C'est ce qui arrivera : toutes les écoles du moyen âge creuseront dans cette terre où vous croirez les perdre de vue ; mais un jour viendra où sous leurs coups naîtra un jet de lumière vers lequel vous verrez accou • rir, pour allumer leurs flambeaux, des hommes comme Pétrarque et Dante, qui, quoi qu'on en ait dit, ont pré cédé et illuminé la renaissance.
Il me resterait à vous montrer comment ce siècle si païen par ses souvenirs, si rempli de traditions mytho-
logiques, devint cependant chrétien, comment et par quels efforts longtemps répétés tout ce paganisme se transforma et vint se jeter dans le grand courant chrétien qui emportait le siècle : ce sera l'objet de notre prochaine leçon.
COMMENT LFS LETTRES
ENTRf.REM DANS l.i: CHRISTIANISME
» NECVIÈME LEÇOiN )
Messieurs.
Pendanl que l'inspiralion poétique s'éteignait, nous avons vu la tradition littéraire se perpétuer et s'affermir. Elle a son asile dans ces écoles que la politique des empereurs dote et multiplie, faisant du professorat une magistrature et de la science une institution. En matière d'enseignement, la loi romaine respecte la libe.rté; mais, en même temps, elle constitue l'autorité, et n'abandonne pas au hasard la culture des âmes. Elle maintient les droits du père de famille et ne lui refuse ni d'envoyer son fils aux grammairiens mercenaires dont des voiles de pourpre annoncent la demeure, ni
même d'acheter, selon T ancien usage, un esclave rhéteur au marché; mais, en même temps, elle fonde une instruction publique qui serve de modèle et de règle, ne laisse rien périr des richesses de l'esprit humain, et les transmette scrupuleusement de main en main et sous un contrôle sévère. Nous avons vu avec quelle ardeur, au cinquième siècle, cette tradition est relevée, cultivée par tout un peuple de grammairiens, de rhéteurs, de scoliastes ; comment ils s'attachent au texte des anciens, s'efforcent d'en déduire les règles de la langue, les principes de chaque science, et de renfermer enfin toutes les connaissances humaines dans le cadre de cette encyclopédie que Martianus Capella achève à Rome en 470. Au moment où l'empire allait crouler, il fallait à tout prix sauver les lettres. On aurait bien étonné Claudien, Rutilius, Sidoine Apollinaire et tout ce qui restait de poètes ou de gens prenant ce nom, si on leur avait dit que la postérité leur préférerait beauconp Donatus, Servius, Macrobe, ces savants obscurs, ces tyrans des syllabes; et cependant la postérité avait raison : car c'est chez les commentateurs et les grammairiens qu'elle trouvait d'abord la langue antique, et, avec elle, l'ensemble des connaissances, des idées, qui représentaient toute l'expérience du monde ancien ; elle y trouvait tous les textes de la littérature classique, conservés avec une scrupuleuse exactitude, transmis avec une sollicitude qui n'avait pas laissé périr une page; elle y trouvait enfin et pardessus tout l'exemple du travail, de l'étude épineuse,