‹ uvres complètes de A.-F. OzanamChapitre 31 sur 45 · LES LETTRES DANS LE CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

LES LETTRES DANS LE CHRISTIANISME

ingrate et désintéressée, car ces hommes ne pouvaient pas prévoir la récompense qui leur serait donnée. C'était là peut-être ce que les temps barbares devaient recueillir (le plus précieux dans cette langue : quand Horace a dit que la lyre d'Orphée avait civilisé les peuples, je crains que son imagination ne l'ait trompé. Sans doute les muses sont pour quelque chose dans cette marche de la civilisation, sans doute les peuples ont aimé à voir les poètes à leur tête, surtout dans les siècles dillliciles; mais souvent ces guides divins leur ont manqué : ce qui ne manque jamais aux nations qui doivent grandir, c'est le travail. Je ne me lasserai pas de le dire, car les époques que nous avons h traverser ensemble sont surtout des époques laborieuses, et c'est là que nous apprendrons quelles diiïicultés et quel mérite il y avait à plier à l'étude, à courber sur des textes, à enfermer dans des écoles, à faire asseoir sur des bancs, tous ces descendants de barbares dont les pères avaient hanté les forêts de la Germanie. C'étaient là les gens qu'il fallait civiliser, et le commencement de cette civilisation fut le travail : le génie vint ensuite pour en être la récompense et la fleur.

Mais, pour que la tradition littéraire de l'antiquité arrivât jusqu'au moyen âge, il fallait avant tout qu'elle passât par le christianisme ; il fallait que les lettres se fissent chrétiennes, que l'école voulût entrer dans l'église et que l'église voulût ouvrir ses portes à l'école. Et il ne s'agissait pas d'une question facile, mais d'un problème qui devait tourmenter pendant de longs

siècles l'esprit humain, qui n'a pas cessé de le tourmenter; il s'agissait de conclure un traité qui semble n'avoir jamais été définitif, tant il a fallu le recommencer et tant nous le voyons encore se débattre dans les temps où nous sommes ! Il y avait à résoudre ces questions immortelles des rapports de la science et de la foi, de l'alliance de l'Évangile et de la littérature profane, de la concordance de la religion et de la philosophie. Ces questions, qui sont encore posées tous les jours, étaient aussi, et autant que jamais, celles des siècles où nous entrons.

Mais ce qui les rendait bien autrement obscures et périlleuses au cinquième siècle, c'est que les écoles étaient profondément païennes. Nous savons en effet tout ce que le syncrétisme alexandrin avait tenté pour réunir et confondre la religion et les lettres; nous savons que, sous l'influence de ces doctrines alexandrines, la poésie était redevenue un culte, un moyen de populariser la croyance aux faux dieux, l'éloquence était devenue une prédication, la philosophie une théologie: ainsi, tandis que Claudien reproduisait dans ses vers l'histoire de l'enlèvement de Proserpine, et faisait pénétrer de force tous les dieux du paganisme dans le conseil des princes chrétiens, en même temps le rhéteur Acacius écrit à Libanius, avec un accent de triomphe, qu'il a prêché dans le temple d'Esculape, qu'il a fait cette innovation de louer les dieux dans un discours en prose prononcé en présence des païens, non sans oublier d'injurier les chrétiens, dont le voi-

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