‹ uvres complètes de A.-F. OzanamChapitre 33 sur 45 · LES LETTRES DANS LE CHRJSTIAMSME · texte numérisé non relu

LES LETTRES DANS LE CHRJSTIAMSME

il l'engagea continuer, à finir ces fables; niais, lorsqu'il aura représenté ces deux êtres mourant aux pieds l'un de l'autre, qu'il donne carrière à sa verve pour faire entendre les louanges de cet amour vainqueur qui mène les âmes à la lumière, qui les fait vivre et jamais ne les fait périr. Ces conseils semblent empreints d'une sagesse souveraine, et qui peut dire qu'ils ne fussent pas périlleux? Saint Augustin retourna en Afrique; Licentius fut attiré à Home par les honneurs et par les plaisirs; il y trouva des fêtes et fut bientôt entouré de toute l'aristocratie païenne; il eut un songe et rêva que les dieux lui apparaissaient, lui promettanl, s'il revenait à eux, qu'il serait consul et souverain pontife : ce songe, ces fêtes et la poésie aidant, Licentius redevint païen.

Voilà les irrésolutions de ces âmes de poêles, de philoso])hes, de toutes ces âmes littéraires dont le mal éternel est une sorte d'incorrigible fiùblesse, une mollesse de cœur qui laisse prise aux séductions, une activité d'esprit qui aperçoit, du même coupd'œil, le fort et le faible des choses, et qui se trouve en même temps incapable de se décider, de choisir, par l'excès de savoir; belles intelligences servies par des volontés faibles! Que nous en connaissons de ces âmes irrésolues qui n'ont pas le courage de la foi !

De là les efforts de saint Paulin écrivant à Jovius pour l'engager à devenir chrétien et pour résoudre ses doutes. c( Tu respires les parfums de tous les poètes, tu c( portes dans ton sein tous les fleuves d'éloquence des « orateurs, tu t'es baigné à toutes les fontaines de la

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c( philosophie, tu as goûté au miel des lettres attiques. (( Oii sont les affaires quand tu lis Dénriosthènes ou c( Cicéron, quand tu relis Xénophon, Platon, Caton, c( Yarron, et tant d'autres dont je ne sais pas même les « noms, et dont tu sais les livres entiers? Pour te lice vrerà eux, tu es libre et maître de toi. S'il s'agit de c( connaître le Christ, c'est-à-dire la sagesse de Dieu, c< tu es esclave des affaires; tu trouves le temps d'être « philosophe et tu ne le trouves pas d'être chrétien. c( Change plutôt de pensées, porte ailleurs ton élo- « quence; car on n'exige point que tu abdiques la phi- « losophie, pourvu que tu la consacres par la foi, et que, c( l'unissant à la religion, tu en fasses un plus sage « emploi. Sois le philosophe de Dieu, le poëte de Dieu, f( empressé non plus de le chercher, mais de l'imiter. « Mets ta science dans ta vie plus que dans tes paroles, t( et fais de grandes choses au lieu de grands disc( cours (1). » Voilà le langage mâle et ferme qu'il fallait tenir à ces générations amollies, à ces générations de gens d'esprit, à ces générations d'hommes sensibles et impuissants qu'il fallait précipiter de force, en quelque sorte, dans les saintes et fécondes austérités de la foi. A la fin, cependant, ces efforts furent bénis; de bonne heure on commence à voir un certain nombre d'âmes plus fortes qui ont le courage de s'enfoncer dans ces mystères, où elles trouveront la récompense de leur héroïsme : ce sont d'abord Quadratus, Athénagore, saint

(1) S. Paulin, Ep. \M, 6.

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Justin. c'osl-M-flire les élèves des plus illustres écoles philosophiques de la Grèce; plus tard ce sont l<*s rhéteurs Teitullien, Arnobe, Lactance. Jusqu'ici, en entrant dans le christianisme, en général, ils ferment leurs écoles et les quittent, ils abjurent leur métier de rhéteurs dont ils ont honte, et ne peuvent le concilier avec les lettres chrétiennes. Bientôt le christianisme leur demandera un sacrilice de plus: de conserver la science et de rester dans leurs écoles, avec tous les périls, toutes les charges et toutes les difficultés nouvelles de la foi.

C'est ainsi (|u"au (juatrième siècle saint Basile trouvera un maître chrétien dans la personne de Prohérésius; et que les deux Apollinaire, l'un poëte, l'autre rhéteui", traduiront VAiiricn Teslamcnt en vers pour reproduire la forme des poëmes épiques, et le Nouveau Testament en dialogue à la manière de Platon, alîn de conserver chez les anciens ces traditions littéraires qui leur étaient si précieuses. C'est ainsi que Julien a peur des maîtres chrétiens et rend cet édit, chef-d'œuvre d'hypocrisie où il dit : a Comme maintenant nous jouis- « sons, grâces aux dieux, de la liberté, je tiens pour f< absurde de laisser les gens enseigner des poètes qu'ils « réprouvent. Quoi donc! Homère, Hésiode, Démos- « thènes, Hérodote, n'avouent-ils pas les dieux pour au- « teurs de leur science? Plusieurs d'entre eux ne s'é- « taient-ils pas consacrés à Mercure et aux Muses? Si « donc ces maîtres les croient dans l'erreur, qu'ils aila lent dans les églises des Galiléens interpréter Luc et

ce Matthieu. » Cette persécution, que le cliristianisme trouva la plus odieuse de toutes celles qu il eut à subir, atteste quel était le nombre des maîtres chrétiens, car on voit de toutes parts s'élever des protestations éclatantes. Les uns fermaient leurs écoles, les autres les maintenaient et cherchaient à éluder les rigueurs de la loi nouvelle.

Cependant le temps arrivait où ces résistances devenaient inutiles, où tout cédait à la force dominatrice du christianisme, et où les derniers rhéteurs allaient être obligés de se rendre. Lisez l'histoire de Yictorin.

« Yictorin était Africain et enseignait à Rome larhé- (( torique depuis longtemps; il avait vu entre ses discic( pies les plus illustres sénateurs, et on lui avait érigé (( pour son mérite une statue dans le forum de Trajan : c( mais il était demeuré idolâtre jusques à la vieillesse. A (( la fin, il se convertit. Il lisait l'Écriture Sainte, examic( nait soigneusement tous les livres chrétiens, et disait (( en secret à un ami chrétien qu'il avait, nommé Simc( plicien : — Saches que je suis déjà chrétien. Simc< plicien répondait : — Je n'en croirai rien, que je ne a vous voye dans l'église. Yictorin se moquait de lui c( en disant . — Sont-ce les murailles qui font les chréc( tiens? Ils se redirent souvent la même chose de part « et d'autre : car Yictorin craignait de choquer des « amis puissants qu'il avait parmi les idolâtres. Enfin, (( s'étant fortihé par la lecture, il eut peur que Jésusce Christ ne le renonçât devant les saints anges, s'il c( craignait de le confesser devant les hommes; il vint

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