‹ uvres complètes de A.-F. OzanamChapitre 37 sur 45 · LES LETTRES DANS LE CHRISTIANISME · texte numérisé non relu

LES LETTRES DANS LE CHRISTIANISME

mondes. Saint Augustin ne se dissimule pas les objections qu'on va lui faire; il sait qu'on va lui dire qu'il déshonore la science sacrée et que l'homme doit tout attendre de la foi; mais il répond avec une admirable supériorité : Dieu aurait pu se servir du ministère des anges; mais il a voulu honorer l'humanité en rendant ses oracles dans un temple humain. La charité môme périrait si les hommes n'avaient rien à apprendre des hommes, ni les âmes à verser leur trop plein sur d'autres âmes.

« Si donc ceux qu'on nomme les philosophes, et sur- « tout les platoniciens, ont des doctrines vraies et qui a s'accordent avec la foi ; non-seulement il ne faut point (( en prendre ombrage, mais il faut les revendiquer (( comme sur d'injustes possesseurs. Car, de même que a les Égyptiens n'avaient pas seulement des idoles que (( le peuple d'IsraT'l devait fuir et détester, mais des « vases et des ornements d'or et d'argent, et des vêtec< ments que ce peuple emporta dans sa fuite, ainsi les « sciences des gentils ne se composent pas seulemeni c( de fictions superstitieuses que le chrétien doit tenir « en horreur, mais on y trouve les arts libéraux qui « peuvent se prêter au service de la vérité, et de sages (( préceptes de morale comme autant d'or et d'argent « qu'ils n'ont point créé, mais tiré pour ainsi dire des « riiines de la Providence, distribué par toute la terre, « et que le chrétien a droit d'emporter avec lui quand « il se sépare de leur société. »

La question était résolue et la dispute finie pourbien

des siècles. Sur la parole crAuguslin et par les mêmes motifsj tous les âges qui suivront accepteront Théritage (les anciens; mais TEgliso l'accepte comme il convient à une tutelle sage, comme on accepte les successions des mineurs, c'est-à-dire sous bénéfice d'inventaire. C'est par la même raison que se déterminent Cassiodore, Bède, Alcuin ; tous, par un phénomène intellectuel qu'il est bon de signaler, tous plus frappés des comparaisons que des raisons, des images que des grands motifs, répéteront cette parabole que le christianisme a dû faire comme le peuple hébreu au sortir de l'Egypte, et emporter les vases d'or et d'argent de ses ennemis. Ce sera sur cette parole que les sciences, les arts, les traditions de l'antiquité passeront au moyen âge (1); c'est ainsi que ce grand problème a été résolu et que s'est fait le nœud littéraire, intellectuel, qui devait réunir les deux âges.

Il me resterait à vous montrer comment Yirgile, divinisé par la science païenne, érigé en pontife, en fla mine, en héritier de la tradition sacerdotale, devint aussi le représentant de la religion de l'avenir, et comment, pour le sauver, les siècles barbares ont jeté sur lui un bout de manteau de prophète. Grâce à sa quatrième églogue, il fut regardé, dans le monde chrétien, comme l'un de ceux qui avaient annoncé le christianisme, et cette interprétation, qui commence à Eusèbe, dès le quatrième siècle, se continue pendant tout le

(IJL.Voir les notes à lu (in de la leçon, II,

LES I.ETTRES PANS F,E CHRISTIANISME. oïl

iiioyon àgo; il fut rangé an nombre des prophètes, et par là ses œuvres furent respectées davantage. Une tradition nous rapporte que saint Paul, ce fier contempteur des sciences profanes, étant venu à Naples, alla visiter le tombeau de Virgile, et qu'ayant ouvert le livre des églogues et lu la (juatrièmc il se prit à pbuirer. Le souvenir de cette tradition était conservé dans une séquence chantée longtemps à la cathédrale de Mantoue, il (jui rappelait cette légende eu termes charmants :

A'I .Maroiiis niatisoleuni Diictns, fuilit suptT eiiii»

Pi.e rdiTiii lacryiiiîv :

Quel n te, iunuit, roJilidissMin, Si te vivmn iiivonissem.

Poetarmn inaxinic.

La tradition populaire voulut elle-même ajouter quelfjih^ chose à celte léj^endi; plus ancienne, et longtemps le pAtre qui faisait voir aux voyageurs le tombeau du poëte montrait tout auprès une petite chapelle : c'était, disait-il, celle où Virgile entendait la messe!

Ainsi toute la civilisation païenne ne périt pas et ne devait pas périr : une partie devait se conserver par le christianisme, une autre partie malgré lui, tant il fallait que cette civilisation, que nous avons vue d'abord atteinte d'une maladie mortelle, se continuât pour l'éducation des races suivantes! Nous aurions facilement cru que la science païenne périrait et que le christianisme se conserverait seul ; non, la civilisation païenne

est conservée en partie par le christianisme^ qui recueille tout ce quïl y avait en elle de grand, d'équitable, de généreux, de bienfaisant; mais en même temps et malgré le christianisme, se perpétue dans les traditions littéraires la mythologie, que l'Eglise avait avec raison proscrite; dans la religion se perpétue l'élément superstitieux qui vient donner la main au paganisme de l'antiquité ; dans les lois, tous les principes d'une fiscalité odieuse qui maintient la tyrannie politique, le divorce, qui entraîne avec lui la tyrannie domestique, et la confusion du sacerdoce et de l'empire qui va engendrer les luttes sanglantes du moyen âge.

L'Eglise sauve la tradition littéraire; mais, malgré elle, se conserve le panthéisme mythologique, tous ces sentiments voluptueux et charnels qui reparaîtront et éclateront de nouveau dans les moments de désordre et d'anarchie intellectuelle. En un mot, l'antiquité transmit non-seulement les lumières^ mais les vices aux temps barbares, et, lorsque vous serez tentés d'accuser vos ancêtres, de leur reprocher leur barbarie, dites seulement que c'étaient bien là les héritiers des raffinements de la décadence, car il y a une analogie singulière entre les vices des décadences et les vices de la barbarie, et, la faiblesse des vieillards se rapprochant de la faiblesse des enfants, il arrive un moment où l'on ne sait pas si l'on a affaire h un peuple qui vieillit ou à un peuple qui naît.

On a voulu séparer pour toujours les temps anciens et les temps modernes; en 476 on ouvre un nbîme et

LKS LETTRES DAiNS LE CimiSTLVNISME. Tilo

l'on dit : Voilà les temps modernes à droite, à gauche les temps anciens, rien de commun entre les deux; mais Dieu, qui est plus fort que les historiens, ne souffre pas de lacune pareille; il met partout l'ordre et l'unité, dans les temps comme dans l'espace, et il fait servir à ses desseins même les passions et les désordres des hommes. Les temps que nous divisons sont liés par deux chaînes : la chaîne d'or du bien que Dieu fait, la chaîne de fer du mal que Dieu tolère; l'histoire n'a pas d'autre but que d'en retrouver tous les anneaux et d'établir ainsi ce dogme de la solidarité que la science moderne confirme, à laquelle aspirent les sociétés humaines,

dogme fondamental du christianisme Messieurs,

nous avons beau faire, nous ne sommes pas aussi indépendants que nous le voudrions, et nous tenons à nos pères par la responsabilité de leurs fautes comme par la reconnaissance de leurs bienfaits.

314 NFAIVIÈMK LK(;0?(

EXTRAITS DES NOTES DE LA LEÇON

C'est la Iradition des Pères, et saint Jérôme cite les premiers apologistes du eliristianisme, Quadratus, Justin.^ et Aristide, qui présente à l'emporeur Adrien une défense des chrétiens toute tissue pour ainsi dire des pensées des philosophes. — Le stoïcien Pantône, à cause de sa grande érudition , fut chargé d'aller prêcher le Christ aux brachmanes de l'Inde. — Clément, prêtre d'Alexandrie, le plus savant des nôtres, à mon sens, a écrit huit livres àeStromateSy autant d'Hypoty poses, un livre contre les gentils, et trois sous le titre de Pédagogue. Je demande quelle trace d'ignorance on y trouve, ou plutôt quel passage n'est pas tiré des entrailles mêmes de la philosophie. OrigèneTa imité, et, dans ses dix livres de StromateSy comparant les doctrines des chrétiens et celles des philosophes, il a confirmé tous nos dogmes par le témoignage de Platon et d'Aristote, de Mummius et de Cornutus.... — Nous avons aussi les écrits d'Eusèbe d'Émèse, de Tite, évêque de Bosra, de Basile, Grégoire et Amphiloque, qui enrichissent leurs livres des maximes des philosophes, tellement que vous ne savez qu'admirer en eux davantage, l'érudition du siècle ou Jn science des Kcriture*;,

LES rF.TTRF.S DANS LE CMRISTIANISMK. :^I5

Passons nn\ Intins. Onoi Ho pins savant qno Tertnllien? Do Ions les ocrits des païoiis, qnel est celni auqnol Minntius Félix n'a pas louché? Arnobc a écrit sept livres contre les gentils, et son disciple, Lactance, tout autant : ouvrez-les, et vous y trouverez un abrégé des dialogues de Cicéron.... Hilaire, son contemporain, évèqne et confesseur, s'attachant à Ouintilien, a égalé le nombre et imité le style de ses douze livres. Sons Constantin, le prêtre Jnvencus a mis en vers l'histoire du Sauveur, ci n'a pas craint de faire passer la majesté de ri'iVangile sons le joug de la prosodie.... Et n'allez {Ktiiil croire que cet usage de la sagesse antique, permis dans la dispute avec les païens, doive disparaître ailleurs. Car presque tous nos écrivains, à l'exception de ceux qui, à l'exemple d'Kpicure, ont méprisé les lettres, sont pleins d'érudition et de doctrine.

La solution donnée par saint Augustin passe au moyen âge, mais non sans contradiction.

J . Les premiers instituteurs des temps barbares; Cassiodore et Boëce.

(kimodore écrivant pour ses moines de Yivaria. — Nécessité de recourir aux arts libéraux pour interpréter les livres saints. — Moïse instruit dans la sagesse de l'Egypte.

H(>('cc en prison : u)ie consolation vient le visiter,

c'est la philosophie, et une philosophie toute platonicienne. Il imite les mètres des lyriques latins, et traduit l'Introduction de Porphyre.

Aldhelni croit civiliser les Anglo-Saxons en leur apprenant à écrire des vers latins, et voudrait, sur les pas deYirgile, ramenerdans sa patrie lesMuses du Parnasse.

Bède pense de même, et sa hihliothèque épiscopale d'York contient les œuvres d'Aristote, de Gicéron, de Pline, Virgile, Stace et Lucain.

2. Point de danger pour ces Irlandais et ces Anglo- Saxons, chez qui les Muses étaient étrangères. Il en était autrement en Italie, en Espagne, en Gaule. — Inquiétudes de saint Grégoire le Grand.

Saint Ouen : a Que nous servent Platon et Aristote? (( De quel profit sont les tristes chants de ces poètes (( criminels, Homère, Virgile etMénandre? » — Cependant l'enseignement des auteurs classiques continue. — Saint Didier explique Virgile. — L'Église de Toulouse a deux bibliothèques. — La renaissance carlovingienne remet en honneur toute l'antiquité classique. — Hésitations d'Alcuin.

3. Les mêmes scrupules chez Odon de Cluny. '— Abailard, qui aime les thèses violentes, trouve dans l'Ecriture et les Pères tout ce qui peut former les hommes à l'art de bien penser et de bien dire; il veut qu'on chasse les poètes de l'Église comme Platon les chasse de sa république. Mais cette opinion ne triomphe pas. — Les écoles ecclésiastiques. — Waltbert, diacre de Spire. — Confié aux moines tout enfant, il consacre

LtS LEri'RtS DAiNS LE CHRISTIANISME. 517

doux années aux premiers éléments : lecture, écriture, psalmodie. — Quatre ans de grammaire : explication des poètes : Virgile, Lucain, Stacc, Horace, Juvcnal, IV^rse, Térence. Toute la mythologie, depuis Prométliée jus(]u'à Achille! — En deux autres années, hi dialectique avec l'Introduction de Por})hyre, la rhélorique et les quatre sciences du (Juadriciuin,

Ecco (iiKiU-r (liiplicis cimi miIc peiei^imus orbes, (JikkI -^[Kitio (li-miiii t;mli> lu>lr;iviiims ;i'(|uor.

Honorius écolàtre d'Autiin. De cxilio (iiiiinir cl palnu. Le peuple de Dieu était en exil à Bahylone, il avait sa patrie à Jérusalem. L'exil de l'homme est l'ignorance, sa patrie est la sagesse. De la demeure des ténèbres il faut monter au royaume de la lumière. Le chemin, c'est la science; elle y va en passant par dix arls, qui sont comme dix cités sur la roule. Ce nombre est mystérieux. Dix commandements de Dieu, dix catégories d'Aristote. — La première cité, c'est la grammaire divisée en huit quartiers. Le verbe et le nom sont les deux consuls, le pronom, proconsul. Donatus et Priscien y tiennent école. — Quatre bourgs : tragédie, Lucain; comédie, Térence; satire. Perse; lyrique, Horace. — Deuxièm<i ci(é : Rhétorique, Cicéron. — 5^ Dialectique, Aristote. i'. Arithmétique. — 5". Musique. — G". Géométrie, Aratus. — 7^ Astronomie, César. — 8"". Physique, Hippocrate. — ÎJ". Mécanique. — 10". Économie.

LA JHIXU.OGIE

Pnit.ML LU.O.M

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Dans la civilisation païenne du cimjiiiènie siècle, nous avons vu l'œuvre où l'antiquité avait épuisé ses lumières et ses l'orces. L'esprit humain ne pouvait rien de plus que ce prodigieux travail de la philosophie alexandrine pour atteindre la vérité, que cette admirahle persévérance de la loi romaine pour établir le règne de la justice. Nous n'avons pas dissimulé la grandeur et le mérite de ces efforts : c'était peu de les admirer, nous en avons suivi les effets jusque dans les siècles chrétiens, et nous avons aperçu les institutions, les sciences, les lettres et l'industrie môme du monde ancien entrant pour ainsi dire dans la construction de la société moderne et faisant l'éducation des peuples bal-

320 DIXIÈME LEgON.

bares campés sur ses ruines. Assurément il n'est pas de spectacle où éclate davantage la puissance de la raison humaine, mais je n'en connais pas non plus où se manifeste mieux son insutïisancc. Car toute cette civilisation païenne, à la garde de lacjuellc avaient été mis \v génie grec et le bon sens romain, périssait sans retour; et, tandis que les images d'Arislote et de Platon à la porte de l'école n'empêchaient pas leurs derniers successeurs de s'abandonner à toutes les aberrations de Ja théurgie et de la superstition, la sagesse des Paul, des Gaïus, des Ulpien, des Papinien, n'avait pas non plus fermé les portes de l'Empire à tous les vices de la décadence. Dans cette société si savante et si polie, nous avons trouvé le fétichisme réduit en doctrine, la croyance des philosophes à la présence permanente des dieux dans les idoles, la prostitution religieuse et les sacrifices humains; dans l'Etat, les gladiateurs, les eunuqus encombrant le sérail des empereurs, derniers excès de l'esclavage que le christianisme devait faire disparaître; les lettres elles-mêmes dégénérées, réduites à la domesticité d'un petit nombre de favoris ou au service d'une aristocratie corrompue. Bien plus, Marie est aux portes de Pionie, et l'on peut entendre au loin le galop des chevaux des Vandales, des Iluns, des Alains, qui s'ébranlent à la suite de leurs chefs et mèneront bientôt Attila au pied des Alpes.

Ainsi on peut dire que toute la civilisation va périr, si un principe nouveau ne vient à son secours, ne la pénètre et ne parvient à Ja régénérer. Ce principe nou-

LA TllKULOGIi;. 321

veau, c'osl la lui : la raison est assurément puissante; elle est on nous, elle y est toujours; il n'est pas de temps si malheureux où elle ne donne signe de sa présen'je et de son pouvoir. Mais on peut dire que la raison est liée en nous, qu'elle y est captive et ne peut rien jusqu'au moment où la parole du dehors la réveille; il fiuit qu'on lui parle pour qu'elle sorte, pour ainsi dire, de son sommeil; il lanl (|u'ellt' se parle à eile-mt»me, qu'elle se reconnaisse; pour prendre possession de son existence et de ses facultés; il faut que, faisant usage de ce langage, qui a extérieurement fra|)pé son oreille, elle retourne sur elle-même, se nomme et se dise : a Je pense, donc je suis ! »

Ainsi la raison ne peut rien sans la parole (jui hi pi'ovoque; la parole lui vient du dehors, et, par consé(]uent. comme une autorité; c'est une impulsion ^ unv invasion qui se fait du dehors chez elle; elle lui vient comme une prévenance d'un autre être raisonnahle qui l'attire à elle et par lequel il lui est impossible de ne pas se laisser attirer. Quand on parle à Tame, il est impossible qu'elle ne réponde pas, et le premier effort de la parole, c'est de provoquer l'adhésion de notre intelligence, c'est de faire qu'elle se jette, pour ainsi dire, au-devant de cette autre intelligence qui vient à elle: et cette adhésion à la parole, c'est ce qu'on appelle, dans l'ordre de la nature, la foi humaine, à laquelle correspond, dans l'ordre théologique, la foi divine et surnaturelle.

Ainsi la raison et la foi sont iK'ux puissances pri-

L\ civ. w \' sii':. i,E. I. 21

:,^H DIXIÈMB LKÇON.

niitives, distinctes, mais non pas ennemies, car elles ne sauraient se passer l'une de l'autre : la raison ne se réveillant qu'autant que la parole la provoque, et la foi ne se donnant qu'autant que F obéissance à la parole est raisonnable.

Ces principes sont ceux que le christianisme apporta dans le monde : car, d'un côté, il honora, il consacra, il canonisa à jamais la raison en la reconnaissant pour lîe verbe qui éclaire tout homme venant en ce monde; (ît, après l'avoir ainsi entourée d'une auréole divine, après avoir reconnu que la raison n'était que le rayon de Dieu même, comment le christianisme eût-il pu la fouler aux pieds? Mais, en même temps, il établissait la nécessité d'un verbe extérieur qui la provoquât et lui répondît. Ce verbe extérieur s'exprimait par une suite de révélations, dont la première remontait aux commencements du monde, et avait fait la première éducation du genre humain, révélation renouvelée ensuite par Moïse, et enfin consacrée, étendue, fixée pour jamais dans l'Évangile. Ainsi le christianisme, sous une forme plus divine et avec une vérité plus puissante que jamais, proclamait, réalisait dans la société ce qui était déjà dans les nécessités, dans les profondeurs de la nature humaine, c'est-à-dire la concordance perpétuelle de la raison et de la foi. En même temps, il élevait la raison et la nature au-dessus d'elles-mêmes.

En effet, cette révélation, ce verbe extérieur et public qui entretenait la lumière depuis le commence-

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nieiU clos siècle.<, avait, selon lo christianisme, parlé (le lieux sortes de vérités": 1° d'un ordre de vérités que la raison seule ne pouvait pns atteindre; caria vérité religieuse n'exprime autre chose que les rapports du fini et de l'infini, et l'un de ces éléments, l'infini, étant en dehors des forces et de la portée de la raison humaiu(% il en résulte qu'une partie de ces vérités rclioieuses sont de leurnatiu'e inaccessibles : pour celles-là la rév('dation était nécessaire: elle ne pouvait être ni sup|)léée ni développt'e par les efforts ultérieurs de l'esprit humain. "1" La révélation embrassait aussi ces autres vérités de la nature, aux(juelles la raison liumaine pouvait parvenir; le christianisme reconnaissait qu'elle y était parvenue parla science, quand saint Paul avouait que les anciens avaient comin Dieu, mais qu'ils avaient manqué de courage pour le glorifier; ces vérités^ qu'un petit nombre seulement avait pu connaître, mélangées d'obscurités, de doutes et d'erreurs; ces vérités, qui avaient coûté au genre humain plus de trois mille ans de peine et d'égarements avant d'arriver à se produire parle génie de Platon et d'Âristote, qui même ne s'étaient produites (ju'entourées d'erreurs et de faux principes; la révélation les établissait par une voie sûre, courte et, par-dessus tout, souverainement populaire, et, au lieu de les livrer à un petit nombre, elle les rendit propriété de chacun et de tous.

Jamais un appel aussi fort n'avait été fait à cette puissance intérieure de l'esprit humain que celui qui lui fut adressé du haut du Calvaire; et, lorsque cette

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parole : comummatum est, qui demandait la foi du genre humain, se fui exhalée des lèvres de celui qui était venu apporter la vie et la délivrance à l'humanité, aussitôt on put voir un prodige sans exemple : dans ce monde en décadence, corrompu et pour ainsi dire éteint, se réveilla une force de foi que personne n'aurait supposée. Un théologien allemand, critiquant le texte des Evangiles, a dit que la supposition y éclatait d'une manière manifeste au passage où il est raconté que le Christ, côtoyant le lac de Génézareth et rencontrant des pêcheurs,^ leur dit : a Suivez-moi, » et que, laissant leurs filets, ils le suivirent. Le critique déclare que, pour lui, à leur place, il n'aurait jamais suivi; qu'il ne comprend pas l'inconséquence et le peu de logique de ces bateliers, abandonnant leurs filets et leur barque pour suivre le premier passant qui leur promet la vie éternelle. C'est là, en effet, qu'est le prodige, et je le trouve bien moins encore dans ces deux ou trois Galiléens que dans ces populations innombrables du monde grec, asiatique, romain, qui s'arrachent tout à coup, non pas à leurs bateaux, à leur travail de chaque jour, à la sueur de leurs fronts, mais aux plaisirs, aux voluptés, à celle vie de délices que le monde ancien entendait bien autrement que nous, pour se précipiter dans les difficultés, dans les privations, dans les sacrifices de la vie chrétienne, de cette vie bien plus difficile que la mort; car la foi des martyrs me touche, la foi de ceux qui meurent me touche ; mais je suis encore plus ému de la foi de ceux qui vivent au milieu d'un monde qui

LA THKOLOGIE. 3'25

ne les connaît plus, et sont voués à la haine et à l'exécration (lu genre humain. Cependant leui* nombre croît et leur énergie se perpétue, et les premiers siècles se passent uniquement sous l'empire de cette foi : c'est ce que nous attestent les écrits, les lettres échangées entre les premiers pasteurs de ces communautés chrétiennes, comme saint Clément, saint Ignace, saint Polycarpe.

Mais la foi ne peut se passer de la raison; l'apotre lui-même a dit : « Que la soumission soit complète, mais raisonnable, liationabile sit ohs.c(\nium vestrum, » Le temps arrive où ces dogmes révélés, où ces principes venus d'en haut, veulent être mis en ordre, défendus, entourés de toutes les lumières de la science. La provocation viendra du dehors, et les attaques des philosophes païens contraindront les premiers chrétiens à se défendre, à prouver leurs dogmes, à faire appel à l'histoire, à la pliilosophie, à rélo({uence; alors commencent les apologistes : Justin, Alhénagore, Tertullien et tant d'autres. C'est peu : ce premier travail tout inspiré par le besoin de la polémique, ce combat contre les ennemis du dehors, produira la nécessité de se rendre compte à soi-même du dogme qu'on veut défendre, de l'expliquer aux disciples qu'on forme : de là l'école catéchétique d'Alexandrie où vous verrez ces hommes illustres, Pantène, Clément, Origène, vouer leur vie à l'interprétation des Ecritures et à l'explication du dogme. Nous sommes à peine au troisième siècle, et Origène ne s'est pas borné à réunir et comparer les dif-

520 DIXIÈME F.EÇOiN.

férents textes, à publier des éditions, en quelque sorte polyglottes, où les traductions faites par plusieurs auteurs juifs sont confrontées avec le texte primitif. Bien plus, s'emparant de ces sources immortelles de vérités, Origène les développe, il y puise les premiers éléments et tout l'ensemble d'une théologie complète, comme cela résulte de l'éloge d'Origène par saint Grégoire le Thaumaturge, dans lequel se trouvent exprimés, d'une manière singulière, l'ensemble et la puissante harmonie de cette nouvelle science qui se formait et qui allait être la théologie.

a Premièrement, il les instruisait de la logique en c( les accoutumant à ne recevoir ni rejeter au hasard les c( preuves, mais à les examiner soigneusement sans c< s'arrêter à l'apparence ni aux paroles dont l'éclat c< éblouit, ou dont la simplicité dégoûte, et à ne pas re- « jeter ce qui semble d'abord un paradoxe et se trouve « souvent le plus véritable; en un mot, à juger de tout c( sainement et sans prévention.... Ensuite il les appli- « quait à la physique, c'est-à-dire à la considération de « la puissance et de la sagesse infinies de l'auteur du « monde, si propre à nous humilier. ... Il leur enseignait « encore les mathématiques, principalement la géomé- « trie et l'astronomie, et enfin la morale, qu'il ne faic( sait pas consister en vains discours, en définitions ei « en divisions stériles; mais il l'enseignait par la pra- (( tique, leur faisant remarquer eux-mêmes les mou- « vements des passions, afin que l'âme, se voyant comme c< dans un miroir, pût arracher jusqu'à la racine des

lA THÉOLOGIE. 327

« vices, el rorlifier la raison (|ui produit toutes les <( vertus. Aux discours il joignait les exemples^ étant « lui-niènie un modèle de toutes les vertus.... Après c< les autres études, il les amenait à la théologie, disant « que la connaissance la plus nécessaire est celle de la « première cause. 11 leur faisait lire tout ce qu'en avaient « écrit les anciens, soit poètes, soit philosophes, grecs « ou harbaies, excepté ceux qui enseignaieut expressé- (( ment l athéisme. 11 leur faisait tout lire, afin que, conc( naissant le fort et le faible de toutes les opinions, ils (( pussent se garantir des préjugés; mais il les conduisait « daus cette étude, les tenant comme par la main, pour « les empêcher de broncher et pour leur montrer ce que « chaque secte avait d'utile, car il les connaissait tou- « tes parfaitement. 11 les exhortait à n(; s'attacher à a aucun pliilosophe, ({uelque réputation qu'il eût,

« mais à Di<3u et à ses prophètes Ensuite il leur

« explicjuait les saintes Écritures, dont il était alors c( le plus savant interprète. Dans cette explication, il a leur donnait la suite et l'ensemble de toute la doctrine (( chrétienne, et élevait leurs âmes à Tintelligence des « véritées révélées (1). »

Ainsi la théologie existe; elle existe, et le temps qui s'écoule du quatrième au cinquième siècle devient, pour ainsi dire, son âge d'or. C'est alors, en effet, que paraissent ces grands hommes qui font la gloire et l'admiration de l'Orient, saint Athanase, saint Basile,

(1) s. Gregorii Thaumaturgi Oratio panegyrica et churisleria ad Origenem, passim.

o28 DIXIÈME LEÇON.

saint Grégoire de Nazianze^ saint Jean Clirysostomc; je ne vous en parlerai pas, parce que nous avons écarté de notre travail la civilisation orientale, bien que leurs écrits, traduits en langue latine et devenus l'héritage des monastères du moyen âge, aient fait partie de l'éducation de ces temps.

En Occident, trois hommes continuent le développement de la science nouvelle : saint Jérôme, qui s'attache surtout à fixer le sens des textes sacrés par des traductions latines de la Bible, il commence véritablement l'exégèse; saint Ambroise, qui fonde la théologie morale, et saint Augustin, qui s'attache au dogme. Je ne me propose pas de vous faire l'histoire de ces grands hommes, le temps me manque, et je dois me restreindre à l'histoire des idées; je m'enferme dans ces étroites limites et je cherche à voir, dans toute cette histoire de la théologie au cinquième siècle, au prix de quels combats, par quel génie, le christianisme réussit à rester ce qu'il était^ malgré les hérésies qui lui firent courir le risque, les unes de devenir une mythologie, un nouveau paganisme, les autres de devenir un rationalisme pur, un système philosophique de plus à ajouter à l'histoire. Au milieu de ces périls divers^ comment le christianisme sut-il rester ce qu'il était : une religion; c'est-à-dire une vérité révélée, mais raisonnable; mystérieuse puisqu'elle touche à l'infini, mais intelligible? Voilà le grave sujet sur lequel je vais appeler aujourd'hui toute votre attention.

Le paganisme avait menacé la foi naissante de deux

manières : par la persécution et par les écoles ihéologiqucs d'Alexandiie. Ces deux dangers, qui s'emparent d'abord de l'attention de l'historien, sont cependant les deux moindres : la persécution mnllipliait les croyants, et les apoIo,iîies des Alexandrins ne remplissaient pas le bercail du paganisme déserté. Mais, au moment où il semble que le paganisme, vaincu de toutes parts, impuissant à se défendre, va périr, il est sur le point de se sanv(M\ ou du moins d'entraîner ses adversaires avec lui en se faisant chrétien. Quelque exorbitante que puisse paraître celle exj)ression, je ne cherche pas une vaine alliance de mots; je la maintiens, et vous y reconnaîtrez une vérité historique. En effet, l'époque où nous nous sommes placés est celle d'un syncrétisme général ; toutes les doctrines, toutes les erreurs et quelques vérités y font effort pour se confondre ensemble et former un seul et large faisceau. Et cela est si vrai, que ce monde lomain, longtemps renfermé dans son orgueil, qui avait tant méprisé les peuples vaincus, s'en alla chercher à deux genoux, l'un après l'autre, tous les dieux de l'Orient pour les mettre dans ses temples. Nous avons vu ainsi venir Cybèle de Phrygie, Osiris et Sérapis de l'Egypte, Mithra de la Perse ; et, lorsque Héliogabale, cet insensé dont la folie est d'une source plus mystérieuse qu'on ne l'a cru, cet homme qui était possédé du fanatisme de l'idolâtrie, ce jeune prêtre du dieu syrien Élagabale, qui n'était autre que le soleil, transporté tout à coup sur le trône des Césars, voulut célébrer ses propres fiançailles avec l'empire ro-

330 DiXIKMK LlÇON.

main y il ordonna qu'on dressât trois lils dans le temple de Minerve et qn'on y déposât, en même temps, ridole du soleil, divinité de l'Asie, l'idole d'Astarté, la Vénus d'Afrique, et l'idole de Pallas, divinité del'Kurope et de rOecident. Ainsi, dans ces noces, qu'il voulait solenniser entre les divinités des trois parties du monde, Héliogabale exprimait, avec une vérité singulière, l'esprit qui tourmentait son temps, ce besoin du paganisme de réunir toutes ses forces pour résister à l'ennemi qu'il avait essayé d'étouffer dans les supplices, et que maintenant il allait tenter de vaincre d'une manière nouvelle. Si cette tendance se manifestait ainsi à Rome, que ne devait-elle pas être à Alexandrie, cette ville où se pressaient, dans des rues de deux lieues de long, au milieu des riches et admirables colonnades bâties par le génie des Ptolémées, les Romains, les Grecs, les Égyptiens et tous ces navigateurs qui venaient de l'Orient, traversaient la mer Rouge, et, descendant le Nil, arrivaient dans ce grand marché du monde? Là régnèrent toutes les doctrines philosopliiques grecques, régénérées par les hommes savants du Musée, CalJimaque, Lycophron et tous ceux qui recherchent les origines de ces fables que les hommes avaient énervées en les ornant. Ces souvenirs de la Chaldée, de la Perse, ces traditions de Zoroastre, et plus naturellement les traditions de la vieille Egypte, cette multitude de philosophies, de productions apocryphes, qui remplissent les premiers siècles de la science alexandrine, témoignent, quoique apocryphes,

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de, relToi't fait [)oui- ressaisir les antiques traditions sacerdotales, pour se rapprocher d'une science hiératique à moitié éteinte.

En même temps que lentes ces doctrines se rapprochent les unes des au Ires, derrière elles s'opère un grand mouvement qui explique peut-être cette espèce de renaissance du pa<^anisme dans les premiers siècles chrétiens : cette époque, en effet, était celle où un paganisme nouveau s'emparait de la haute Asie, de l'Asie orientale. La secte de Bouddha, née environ cinq siècles et demi avant notre ère, longtemps contenue, resserrée dans les limites de riJindoustan, dans les homes d'une école philosophique, avait pris l'essor, et cette mythologie pleine d'éclat, à la fois populaire et savante, était capable d'entraîner les esprits, les imaginations, et de mettre à sa suite des peuples entier^. Sorti des limites de la contrée où d'ahord il s'était renfermé, le houddhisme, l'an 01 avant Jésus-Christ, avait dr nouveau paru sur la scène et envahi toute l'Asie septentrionale, de sorte qu'il s'étendait alors de la mer du Japon jusqu'aux bords de la mer Caspienne, remplissant toutes ces vastes contrées, réchauffant le zèle religieux de ces populations innombrables. Ce grand mouvement ne pouvait pas évidemment rester sans influence sur le développement païen de T Occident; il devait remuer les peuples, qui lui restaient jusqu'à un certain point étrangers. De même qu'en Orient commence déjà cette agitation dans les tribus tarlares, qui, se propageant de proche en proclie, va jeter les

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lïuns, les Mains, les Goths, jusqu'aux bords du Filiin et au delà des Pyrénées, ainsi le paganisme faisait les derniers efforts el ebercliait à pénétrer dans la foi chrétienne.

Il s'y introduisit par les sectes gnostiques. Gnose désigne une science supérieure, réservée à un petit nombre d'esprits choisis, une initiation. C'est un des premiers caractères du paganisme de diviser le genre humain, de se refuser à reconnaître l'égalité primitive, de faire des races d'hommes sorties de la tête d'un Dieu, tandis que les autres sont sorties de l'estomac, des jambes ou des pieds, et de mesurer d'une main avare, inégale et jalouse la lumière comme la justice. La gnose a encore du paganisme cet autre principe de confondre la création avec la créature, de les réunir en une même substance, quels que soient ensuite les moyens par lesquels elle cherche à expliquer le commencement des choses ; elle nous représente Dieu comme un plérome, une plénitude d'existence qui déborde, un vase trop plein qui laisse retomber sa surabondance dans une multitude d'émanations : ce sont d'abord les éo7îs, essences presque divines qui se succèdent, comme en descendant une échelle d'existences successives, jusqu'aux rangs les plus intimes de la création. Ces émanations divines, qui ont ainsi comme une migration perpétuelle à accomplir, prennent des noms, se divisent en dieux et déesses, deviennent par conséquent des personnifications mythologiques, et la gnose nous racontera longuement les aventures de Sophia^ la sagesse

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