‹ uvres complètes de A.-F. OzanamChapitre 38 sur 45 · I.A rilÉOLOGIE · texte numérisé non relu

I.A rilÉOLOGIE

divine, ruiie des premières émana lions de Dieu, qui, égarée au bord du chaos, tomba dans Tabîme et ne put en sortir que par l'inlervention du Christ. Toutefois elle se maniieslera dans une personne fervente (pi'on montre et qui va répandre la prédication gnostique; e"est ainsi que Simon le Magicien promenait avec lui une femme appelée Hélène, àmedn monde iiuarnée. L'influence du paganisme éclate encore dans ces aventures poétiques prêtées auK émanations divines; mais elle s(» montre surtout dans l'éternité de la matière, principe commun de toutes les doctrines gnostiques, qui placent ainsi un principe de résistance à coté de la puissance divine, un principe mauvais à côté d'un principe bon, deux causes au lieu d'une, et produisent par la, dans un vaste |)antliéisme, un premier germe de dualisme. Voilà un court lésumé de la docliine de Valentin, un des premiers gnostiques, doctrine développée par Basilide, corrigée par Carpocrale et Marcion. Ces sectes se multiplièrent, et, dans leur multiplication, trouvèrent la division, c'est-à-dire leur ruine; elles se perdirent comme toutes h s fausses doctrines, par ce qui fait le salut des vraies, c'est-à-dire par la multiplication; en se propageant, elles se divisèrent et disparurent.

Au bout de trois siècles, les gnostiques, qui avaient cherché à faire pénétrer dans le christianisme les prin cipes païens, semblaient près de finir lorsque leurs erreurs se réunirent, se fortifièrent dans une doctrine nouvelle, celle des manichéens. Manès était Persan

nni DIXIÈME LEÇON.

d'origine; deux récits différents nous sont parvenus sur sa vie et sur les circonstances qui contribuèrent à fon- «ler son système; mais ces deux traditions peuvent se concilier. D'un côté, on raconte qu'il était né en Perse, qu'il avait ensuite longtemps voyagé dans l'Hindoustan, le Turkestan et la Chine, dans des pays où il rencontrait le bouddhisme usa naissance, ou du moins dans la nouveauté de sa propagation et l'ardeur du premier prosélytisme. D'un autre côté, on a dit que le véritable auteur n'était pas Manès, mais un nommé Scythianus, qui avait pour disciple Terebinthus ou Bouddha; Bouddha avait un esclave nommé Manès, qui reçut de sa veuve, avec la liberté, son héritage et sans doute aussi sa doctrine. Ces deux récits s'accordent en ce point, qu'ils font naître Manès en Perse, lui font accomplir de longs voyages, et unir aux croyances de son pays le dualisme des Persans et quelques-uns des dogmes qui circulaient dans l'Orient avec les disciples et les apôtres de Bouddha.

Il ne faut pas nous étonner si l'hérésie de Manès se présente avec tous les caractères d'une mythologie orientale, qui n'est pas dénuée d'une certaine grandeur. En effet, elle admet deux principes : l'un, Dieu, tout esprit; l'autre, Satan, ou la matière. Dieu, avec ses éons ou émanations primitives, réside dans le monde delà lumière, qui est immense; Satan réside dans les ténèbres, monde également éternel, mais limité par celui de la lumière, sur lequel il projette son ombre, comme un cône d'osbcurité vient voiler en partie la face

(11111 astre [ï). Les puissances des ténèbres aperçurent un jour la splendeur de Dieu, et, touchées de la beauté de ces champs de lumière, elles en entreprirent la conquête. Alors Dieu, auteur du bien, suscita, pour défendre les fronlières de son royaume, une émanation nouvelle, l'àmi» du monde. Elle alla se placer aux limites extrêmes de la lumière et de la nuit; là, elle fut assaillie j)ar les puissances des ténèbres, et, ne pouvant leur résister, fut mise en pièces ('2). Pour allei" au secours de l'àme du monde livrée aux fureurs des puissances ténébreuses, Dieu envoya son esprit; il vint, et, ayant trouvé l'Ame du monde en débris, il prit chacun de ces membres de l'homme primitif et en lit le monde. 11 choisit ce qu'il y avait de plus lumineux, de plus spirituel, son ame, pour en faire le soleil, la lune et les étoiles; les principes aériens, quoique matériels, pour faire l'air et les êtres qui ont une oiigine plus pure; enfin, des éléments entièrement matériels, il fit les parties animales et sensibles de ce monde. Mais tout ce qui est animal est sous l'empire des puissances des ténèbres auxquelles la matière appartient. 11 s'ensuit que l'àme du monde, ainsi dispersée dans toutes les parties de la terre, dans chacun des atomes du monde visible, se trouve emprisonnée dans une sorte de captivité; l'essence divine, répandue partout, a donc à lutter contre ces entraves dans lesquelles elle se trouve

(!) S. Augustin, de veru Religmie, c. xcvi.

(2) S. Augustin, de Agone christiano, lib. I, c. n. — Id. de Moribu-^ manichxorum, 1. II, passim.

enchaînée depuis longtemps; son eff'orlest de s'en délivrer; c'est pourquoi cette essence divine, prisonnière et souffrante, n'est autre que Jésus patibilis, et c'est là la seule passion, la véii table passion qu'endura le Verbe émané de Dieu (1).

Cependant cette ame de l'homme primitif, qui avait servi à former le soleil et la lune et y résidait, était devenue une puissance qui avait pris le nom de Christ; car le véritable Christ, selon les manichéens, résidait dans le ciel, tantôt dans le soleil, tantôt dans la lune; c'est dans le soleil qu'il cherche à attirer à lui les parties spirituelles égarées en la matière. Il a pris un corps, s'est fait homme ; mais ce corps dont il était revêtu n'était pas réel, il s'est évanoui au moment où les Juifs rétendaient sur la croix. Ainsi le Christ n'est pointvenu sur la terre pour y répandre un sang qu'il n'avait pas, mais pour y mettre une vérité qui servirait aux âmes des hommes, émanation de la divinité, à s'éclairer et à revenir à lui.

Il y a trois catégories d'âmes : les pneumatiques sont les plus parfaites ; elles peuvent se débarrasser de la chair et se purifier dans le soleil. Les âmes psychiques sont les âmes passionnées, faibles, mais non point mauvaises, qui feront des efforts, mais pas assez pour triompher, et qui devront recommencer une vie nouvelle dans d'autres corps et passer par une seconde existence. Les âmes hyliques sont les âmes matérielles, qui

(1) S. Aug., de Haeresibiis, c. xlvi.

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sont en puissance des démons; incorrigibles, elles ne doivent pas espérer d'immortalité future. Quant aux âmes placées entre ces deux extrémités, et qui font effort pour revenir à Dieu, elles ont à traverser une suite d'existences, soit dans d'autres hommes, soit dans des animaux ou même dans des plantes, avant de se réunir à lui : c'est le dogme de la métempsycose. Voilà la loi de runivers telle que les manichéens la conçoivent : elle n'a pas d'autre but que de réunir toutes les parcelles dispersées de la puissance divine, afin de les ramener à leur source, et l'àme qui a triomphé de tous les obstacles, arrivée à la fin de la vie, est transportée dans des régions lumineuses où elle comparaît devant la puissance supérieure.

Les manichéens réduisaient toute leur morale à trois sceaux : le sceau des lèvres, le sceau des mains et le sceau de la poitrine. Le sceau des lèvres avait pour but de les fermer au blasphème, mais surtout aussi de les fermer à toute nourriture animale ; l'usage de la chair était interdit comme une coiTuption, une œuvre de Satan, qui ne pouvait, par sa nature, qu'appesantir les parties divines qui sont en nous, et les enchaîner à la terre. Le sceau des mains avait pour but la défense de tuer les animaux par le motif que je viens de dire, et aussi de cueillir les plantes, plus pures que les animaux, regardées comme autant de soupiraux par lesquels les parfums, les exhalaisons de la terre se répandaient et s'élevaient vers le ciel afin de ramener, dans leurs légers nuages, les parties divines qui voulaient

lA CIV. AO V* SIÈCLE. 1. ■^''l

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remonter à leur source. Le sceau de la poitrine devait fermer le cœur aux passions : Manès. en effet, interdisait le mariage et condamnait la procréation des enfants; multiplier l'espèce humaine , propager cette longue suite de générations, qu'était-ce autre chose que continuer la captivité divine, envoyer de nouvelles âmes l'Uiguir et gémir sur la terre? Aussi était-ce là le plus grand crime contre l'âme de Dieu qu'il fallait aider dans sa délivrance (1).

Voilà les principes fondamentaux du manichéisme, et vous en voyez toute l'immoralité. Ces distinctions de trois sortes d'âmes, ces diverses classes d'hommes appelés les uns élus, les autres auditeurs, les non-manichéens, regardés comme retranchés de toute lumière ; tout ce système n'est qu'un outrage à la conscience humaine. Il était interdit de donner l'aumône à quiconque n'était pas de la secte, car c'était lui donner le moyen de se nourrir, de faire entrer dans son corps impur, matériel, des substances qui, mises sur les lèvres d'un manichéen, se seraient purifiées et élevées vers Dieu (2) ; cette flétrissure imposée à toute la nature déshonorait, dégradait l'ouvrage de Dieu; il en résultait l'interdiction inévitable de la propriété, qui n'était qu'un lien pour fixer l'homme à la terre, l'enchaîner au sol, à cette nature corrompue; la glèbe était maudite, et aussi celui qui l'ouvrait avec le soc de la chcir-

J) S, Aug., de Moribui manichœoruw, 1. 11. —De Hœre^iba^, piissim.

["!) De }loribHs fnanichœoruvi, 1. II, c. un.

LA THÉOLOGIK. o59

rue; les plantes étaient sacrées, et celui qui les tranchait avec la taucille, criminel. Ce système était encore la destruction de la famille, puisque le mariage était flétri, et que le plus grand de tous les crimes était de donner des fils à l'Ktat et des rejetons à TÉglise manichéenne. Cette doctrine renfermait la ruine de toute la nature humaine, bien davantage encore par celles de ses conséquences qu'elle n'avouait pas. niais qui en résultaient forcément : car comment éteindre les passions humaines? Il avait fallu en venir à des doctrines inexprimables, qu'on ne peut pas définir ici, pour établir une distinction entre ce que la nature exigeait et ce que la loi d<Tendait, entre les jouissances condamnées et les plaisirs tolères, et de là un débordement de mœurs dont tous les témoignages contemporains attestent l'effrayante réalité.

C'est assez pour montrer quelle profonde empreinte de paganisme portait avec elle l'erreur manichéenne. Mais, en la considérant de plus près, en se rappelant l'nrigine, la pjitrie et les aventures de celui qui, le premier, l'avait produite, il est facile d'y apercevoir les traces du dualisme persan, celte opposition d'Ormuzd et d'Ahriman, ce monde de la lumière et ce monde des ténèbres qui se livrent un combat perpétuel sur leurs frontières respectives. Tel était le fond de la religion de Zoroastre : entre ces deux principes, il y avait un principe médiateur qui s'appelle Mithra, dont le culte, transporté en Occident, avait rencontré une si étrange popularité, qu'à Rome Commode osa lui immoler un

340 DIXIÈME LEÇOW.

homme, et que Julien établit les t'êtes mithriaques à Coiistantinoplc; d'ailleurs, des monuments innombrables attestent ce culte à Milan, dans le Tyrol, dans les Gaules et jusqu'au fond de la Germanie. Mais il y a quelque chose dans le manichéisme que le système de Zoroastre avait ignoré : car cette religion, plus rapprochée des origiues du monde, n'a jamais connu cet anathème absolu infligé à toute chair, cette croyance à la dégratiation universelle de tout être créé, cette captivité de la puissance divine; elle n'avait jamais songé à interdire le mariage et la procréation ; ces doctrines sont bouddhiques, elles viennent du culte de Bouddha, dont j'ai montré la propagation active, ardente, passionnée, dans les premiers siècles de l'ère chrétienne. Seulement il est difficile de dire si c'est directement aux sources bouddhiques que Manès a puisé, ou bien si c'est dans d'autres sectes gnostiques, imprégnées elles-mêmes de celle doctrine orientale, que Manès aurait recherché les enseignements qu'il donnait à ses disciples. Quoi qu'il en soit, le paganisme se montre partout, et, peut-être même à cause de ce paganisme, la doctrine manichéenne eut un empire incroyable sur ces esprits qui semblaient avoir été arrachés pour toujours aux erreurs du monde païen.

A la fin du quatrième siècle, sous Théodose, quand le christianisme a déjà un siècle d'empire et semble maître de tous les esprits comme de toutes les provinces, le manichéisme devient plus redoutable que jamais, et l'idolâtrie semble prendre sa revanche.

C'est alors que ces idées se répandent avec une incroyable rapidité en Orient et en Occident, et qu'elles font la conquête de saint Augustin ; pendant neuf ans, il fjit au nombre des auditeurs de Manès, et se débattit en vain contre ce problème de l'origine du mal que, sur sa couche trempée de larmes, il retournait dans tous les sens pour en revenir toujours à cette question : Comment le mal a-t-il été créé? Ne trouvant pas de solution dans les premières notions du christianisme qu'il avait rei;ues de sa mère, il se laissait entraîner vers les fables du manichéisme, il restait suspendu aux lèvres éloquentes de ces discoureurs qui venaient raconter la lutte des deux principes, les douleurs du Jésus patibilis, les souffrances de toute créature, et, comme il dit, la figue versant une larme lorsqu'on la détache de la branche à laquelle elle appartenait.

Voilà à quelles erreurs était en proie ce grand esprit, lorsque la sagesse des philosophes platoniciens et les paroles d'Ambroise vinrent l'arracher à ses illusions, à ces fables, [)Our en faire l'adversaire redoutable des manichéens, et lui donner mission de les réfuter, de les détruire et de rétablir, le premier, en présence du monde païen, une notion philosophique, sainte et raisonnable de l'origine du mal. Je ne vous ferai pas l'analyse de ces ouvrages ; je me bornerai à lire un court passage de son livre de Moribus manichœorum : a Ce qui mérite « surtout le nom d'être, c'est ce qui demeure toujours c( semblable à soi-même, ce qui n'est point sujet au « changement ou à la corruption, ce qui n'<'st point

u soumis au temps, et ce qui ne peut se comporter au- (( jourd'hui autrement qu'autrefois. Car ce nom d'être (( porte avec lui la pensée d'une nature permanente el « immuable. Nous n'en pouvons nommer aucune autre (( que Dieu même, et si vous cherchez un principe con- « traire à Dieu, à vrai dire vous n'en trouverez point; (( car l'être n'a de contraire que le néant... (1).

<( Si vous définissez le mal ce qui est contre la nature, c( vous dites vrai, mais vous renversez votre hérésie; c( car ce qui est contre la nature tend à se détruire, et c( h faire que ce qui est ne soit pas. Les anciens appe- (( laient nature ce que nous nommons essence et sub- « stance. C'est pourquoi dans la doctrine catholique on (( dit que Dieu est l'auteur de toutes les natures et de « toutes les substances, et par-là même on entend que a Dieu n'est pas l'auteur du mal. Comment, en effet, (( hii qui est la cause de l'être pour tout ce qui est. c< pourrait-il devenir cause que ce qui est ne fût pas, (( perdît de son essence et tendît au néant? Mais votre c(. mauvais principe, que vous prétendez être le souve- (( rain mal, comment peut-il être contre la nature, a si vous lui attribuez une nature, une substance? Car, a s'il travaille contre lui-même, il s'ôtera l'être, et il « faut qu'il y réussisse pour arriver au souverain mal. (( Mais il n'y réussira point, puisque vous voulez nonce seulement qu'il soit, mais qu'il soit éternel.

a Le mal n'est donc pas une essence, mais une pri-

{\) De Moribvs mivnichxorwii, 1. H, c. i.

r.A THÉOLOGIK. 345

' vation, mais im désordre. Tout ce qui tend à l'être a tend à Tordre. Car èlre c'est être un; plus donc <( une chose atteint à l'unité, plus elle participe à «l'être; c'est l'œuvre de l'unité de mettre dans les (( composés la concorde et la convenance. Ainsi Tordre u donne Têtre, le désordre le retire, el loul ce qui se a désordonné (end à n'être plus. Mais la bonté de Dieu u ne permet pas que les choses en viennent à ce point, a et dans les créatures mêmes qui manquent leur huL a il mel un ordre tel qu'elles soient là où il est le plus (( conviMiable qu'elles se trouvent, jusqu'à ce que, par « dt s efforts réguliers, elles remontent au rang d'où << elles sont descendues. C'est pourquoi les âmes raic< sonnables, en qui le libre arbitre est très-puissant, si f( elles s'éloignent de Dieu, sont rangées par lui aux « derniers degrés de la création où il convient qu'elles « soient. En sorte (ju'elles deviennent misérables par cf un jugement divin «jui les ordonne selon leur mé- « rite (1). »

Voilà assurément des notions abstraites, mais un grand soulagement pour l'esprit humain, lorsqu'on sort de ce délire du manichéisme, de ces fables toutes païennes qui nous ramenaient, pour ainsi dire, à tous les rêves de la mythologie grecque, et qu'on se retrouve à la lumière d'une pure philosophie, en possession de la raison humaine. Par là le monde chrétien a établi un divorce éternel avec ces fables qui, trop

il) De Moril)ii>i mdnichîemnim, 1. , . . ii <'t sihj.

longtemps, ont tyrannisé les intelligences; mais, en même temps que le christianisme échappait au danger de devenir une mythologie, il courait le risque de se réduire tellement à un système purement rationnel, qu'il ne fût plus qu'une opinion philosophique.

Parmi ces nouvelles hérésies, il en est deux surtout que je veux vous faire connaître : Farianisme et le pélagianisme. De toutes les doctrines philosophiques de l'antiquité qui pouvaient avoir un certain prestige pour des intelligences chrétiennes, deux surtout devaient les frapper davantage : la doctrine de Platon et celle de Zenon, l'une la plus élevée par la métaphysique, l'autre la plus saine par la morale.

La doctrine de Platon, en donnant de hautes notions de Dieu, le représentait agissant sur le monde par le moyen des idées ; ce n'est pas ici le lieu de définir les idées de Platon ; ce qu'il importe de constater, c'est que Platon lui-même n'a rien défini, et qu'en les représentant comme le principe de toutes les connaissances, Platon a évité de s'expliquer sur le point de savoir si elles résident en Dieu ou hors Dieu, si elles se réduisent à une seule ou si elles sont multiples, si les idées réunies forment le iVcyoq, le Verbe divin, ou bien si elles ont une existence distincte et personnelle, Platon, sur tous ces points, a gardé le silence; mais ses disciples n'ont pas imité sa réserve, et ces questions ont fait le tourment de toutes les écoles platoniciennes. Un juif d'Alexandrie, nommé Philon, tourmenté du besoin de mettre d'accord sa foi mosaïque avec les doctrines

pliilosophiques, s'attacha à établir que Dieu avait tout créé par l'intermédiaire d'une idée parfaite, archétype, où se réfléchissait toute la loi de la création ; cette idée se personnifie dans la sagesse de Salomon, verbe des écritures sacrées; Philon ajoute que Dieu ne pouvait pas agir directement sur la matière, parce qu'elle était trop mauvaise, trop faible pour lui; il avait créé ce' Verbe avant le monde, afin qu'il servît d'intermédiaire entre sa volonté toute divine et ce monde imparfait et impur. Delà l'infériorité du Verbe comparé à Dieu; au-dessous de ce Verbe se produisait une série d'éma nations qu'il nommait lanlo t idées, tantôt anges (ày/c/st), en faisant ainsi des personnalités distinctes.

Celte doctrine inspirera plus tard celle des commentateurs alexandrins, Numéniiis, et Plotin, qui ébauche un système de trinité formé de l'unité (rô s'v), de l'intelligence absolue (voû;), et de l'ûme du monde {'\iv)(^h toû za^jzô;). Ainsi s'était formée une sorte de trinité qui, bien loin d'avoir inspiré l'idée de la trinité chrétienne, ne paraît, ne se précise, qu'à mesure que le christianisme a promulgué ses dogmes et fait connaître ses mystères; c'est sur ces mystères que la philosophie se modèle et dessine sa trinité. Mais il devait arriver qu'un certain nombre d'esprits se méprendraient en comparant les deux dogmes ; ce devaient être d'abord les esprits philosophiques, épris de la sagesse ancienne et des doctrines de Platon, nourris de Plotin, imbus des spéculations d'Alexandrie, ces esprits dont Tertullien se défiait en bannissant la philosophie et les lettres païen-

nés; il y avait aussi les judaïsants qui, tout en croyant au christianisme, le trouvaient trop lourd pour leur foi et cherchaient à lui enlever son auréole; enfin le nombre infini de ceux qui n'étaient entrés dans le christianisme qu'à la suite des empereurs, qui cherchaient à atténuer ces croyances, qui se réfugiaient dans une sorte de mysticisme, de dogme moral supérieur à ceux que l'antiquité avait produits, mais qui ne supportaient pas volontiers les mystères : ce furent ces trois sortes d'esprits qui devinrent comme les éléments de la secte arienne ; et quand Arius parut, il ne fut que leur organe. Arius renouvelle Philon : il professe que Dieu est trop pur pour agir sur la création et que le monde ne supporterait pas l'action divine; il a fallu susciter un être moyen, plus divin que la création, moins divin que Dieu même : cet être est le Verbe, créé et non pas éternel; jouissant d'une lumière et d'une sagesse considérable, mais non pas infini ; saint, mais non pas immuable dans sa sainteté et pouvant déchoir; Dieu, avanl même de le mettre à cette épreuve souveraine de l'incarnation, ayant prévu qu'il en sortirait vainqueur, le récompensa en l'instituant créateur et sauveur des hommes. Ce Yerbe, uni à un corps, a été l'homme Jésus : ainsi plus de divinité du Christ; l'homme n'ayani jamais été en rapport immédiat avec Dieu, la chute originelle n'a plus la même gravité, la rédemption le même effet; elle ne met pas l'homme en communication immédiate avec Dieu, puisqu'il reste trop faible pour communiquer avec la bonté, avec la sagesse infi-

LA THKOLOGIE. '47

nies; elle n'est plus qn'un enseignement, qu'un exemple donné par un homme «ippelé Jésus que l'inspiration divine avait visité, par un prophète, par un sage, par 1111 homme plus éclairé que les autres, L'arianisme ahoutissait ainsi à un déisme savant, empreint de quelques sentiments religieux, mais faisant disparaître toute trace de mystères et par conséquent supprimant la foi.

En même temps la doctrine de Zenon se faisait (hnombreux partisans. Cette morale stoïcienne, si sévère, si digne, cette morale qui mortifiait la chair, devait séduiiv, fasciner les esprits mâles, fermes, portés à l'austérité, les esprits de ces hommes qui fuyaient \c. monde pour se réfugier dans les déserts de la ïhéhaïde et réduisaient leur chair en servitude. Aussi il ne faut pas s'étonner de voir saint Nil mettre le nuinuel d'Kpictète entre les mains de ses anachorètes, Evagre de Pont tomber dans l'hérésie par attachement au système de Zenon. Ce système exaltait la nature humaine, qui nt'tail autre que Dieu ménK^; de là suivait que les hommes ne devaient avoir d'autre règle de vie que les lois de la nature et de la raison; enfin que par là l'homme pouvait s'élever aussi haut que Dieu, plus haut que Dieu; a car, disait Sénèque, quelle différence c( y a-t-il entre le sage et Jupiter? Jupiter ne peut rien « de plus que l'homme de bien; le seul avantage qu il c( ait sur lui, c'est d'être bon plus longtemps; mais la a vertu n'est pas plus grande pour durer davantage. Le a sage méprise les biens terrestres autant que Jupiter,

c( el il a sur lui cet avantage que Jupiter s'abstient des c( plaisirs parce qu'il ne peut pas en user, le sage parce « qu'il ne veut pas en user (1). » Ainsi l'homme arrive par sa propre force non-seulement au niveau de Dieu, mais plus haut que Dieu. Voilà les rêves qui durent plus d'une fois fasciner les âmes des anachorètes dans leurs longues veilles, dans leurs nuits passées en contemplation. En effet, c'est le moine Pelage, égaré par le stoïcisme, qui vient professer cette doctrine que la nature n'a pas souffert du péché originel ; qu'elle est par conséquent restée intacte, et qu'elle est toujours en mesure de s'élever jusqu'à Dieu par sa seule force; la grâce n'existe pas, elle est inutile; ou plutôt elle existe, mais elle n'est rien autre chose que la possibilité de faire le bien, que la liberté humaine, que la loi divine promulguée par l'Évangile; c'est une lumière qui éclaire l'intelligence sans qu'aucune impulsion vienne aider et soutenir la volonté. La prière n'a plus de sens, et avec elle s'évanouit cette consolation que l'homme faible trouve en recourant à Dieu qui est fort (2).

Voilà l'ensemble des erreurs de Pelage contre lesquelles fut suscité saint Augustin, comme Athanase l'avait été contre les erreurs d'Arius. Ces deux doctri nés se touchaient de près; elles remplirent, à elles deux, un siècle et demi de disputes et de combats;

(1) Epist. ad Lucilium, lxxiii, 13 : « Sapiens tam œquo aniino omnia apud alios videt contemnitquo, quam Jupiter; et hoc se magis snscipit, quod Jupiter uti illis non potest, sapiens non vult. »>

(2) Voir les not(»s ;"i la lin de la leçon >

LA THÉOLOGIE. 34i»

niais ces luttes, cette activité, inspirèrent le monde chrétien, le formèrent et firent éclater son génie (1). Je ne vous parlerai pas de ces innombrables conciles forçant les hommes à s'occuper des difficultés les plus délicates que puissent présenter les problèmes de la métaphysique chrétienne, contraignant les esprits à sortir de leur torpeur pour se précipiter dans ces querelles fécondes où ils étaient appelés à faire preuve d'habileté, à manier toutes les ressources de la dialecli(jue; je ne parlerai pas de ce prodigieux travail d'esprit qui devait enfanter un jour la science moderne; ce (ju'il m'importe de constater, c'est que le christianisme, en repoussant ces deux erreurs, repoussait en même temps l'idée d'être une philosophie, pour rester ce qu'il s'était annoncé : une religion. Lactance l'avait résumé dans une phrase mémorable : « Le christianisme ne peut pas être une philosophie sans religion, ni une religion sans philosophie. » Le christianisme, c'est un dogme, et par conséquent plus qu'une opinion, mais c'est un dogme souverainement raisonnable. En effet, si le pélagianisme et l'arianisme eussent triomphé, si le christianisme était devenu une philosophie, voici les conséquences : d'un côté, Arius supprimait les rap-

(1) EXTRAIT DES NOTES DE LA LEÇON

En écrivant contre les ariens et les pélagiens, saint Augustin faisait rncore l'œuvre de l'avenir : en rompant le rapport du Christ avec Dieu, du Christ avec l'homme, en supprimant les mystères, ces doctrines supprimaient la foi. On les jugea par leurs fruits. — Les barbares ariens: — toutes leurs monarchies périssent. Il fallait la foi pour régénérer le monde, que la raison n'avait pas sauvé.

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ports du Christ avec Dieu, Pelage les rapports de l'homme avec le Clirist, puisqu'il niait la grâce, le péché originel, la rédemplion; ainsi tous les rapports surnaturels étaient rompus entre l'homme et Dieu, et dès lors toute religion périssait; car la religion {rchgctré), c'est un lien entre deu\ extrêmes, entre l'homme et Dieu, entre le fini et l'infini; en même temps disparaissaient les mystères, c'est-à-dire le principe de la loi et le principe de l'amour; il restait un déisme savant, subtil, mais un déisme faible, et, comme le seront toujours les opinions scientifiques, impuissant pour féconder et régénérer l'humanité tout entière. La science a son domaine, et elle l'a assez vaste, assez glorieux; mais il n'est pas donné a la science d'être populaire, universelle ; elle ne subsiste qu'à la condition d'être limitée à un bien petit nombre d'hommes. Combien, à l'heure qu'il est, en pleine civilisation, en plein christianisme, combien y a-t-il de métaphysiciens en Europe, d'hommes capables d'arriver par le seul effort de leur pensée à une notion précise de Dieu, de la destinée de l'homme? Et s'il en est ainsi, qu'était-ce donc lorsque le monde venait de passer par cette épreuve terrible de sang et de feu et qu'il gémissait encore sous l'épée des barbares? Que serait-il arrivé alors si le principe de foi n'eût été renfermé dans les flancs de cette nouvelle société, si à cette époque où tout semble en ruines ne se fût révélée cette puissance qui venait tout reconstruire? Il fallait plus que la science pour faire l'éducation de ces peuples

>aiiguinaires et grossiers que rOrieiit vomissait de toutes parts, pour arriver jusqu'à ce moyen âge où toute civilisation chrétienne ne sera que le développement de la théologie; et voilà ce qui me donnait le droit de vous en parler longuement aujourd'hui.

Le caractère de ces siècles barbares du moyen âge, le caractère le plus saillant et celui cependant dont on se doute le moins, c'est d'être souverainement logique ; c'est pour cela que le moyen âge fut si épris de syllogismes, de raisonnements; c'est une époque où un principe n'est jamais posé sans (ju'on cherche à en déduire les conséquences; un grand événement ne se réalise pas sans que tous les esprils ne s'agitent pour en trouver le principe. De là tous les grands elTorts, toutes les ^î^randes actions du moven acre. Ce sera la théolouie qui fera non-seulement l'admirable développement inlellectuel du treizième siècle, les beaux génies de saint Thomas d'Aquin et de saint Bonaventure, mais les croisades, la lutte du sacerdoce et de l'empire, le règne de saint Louis, les constitutions des républiques italiennes. Elle présidera à tous les grands mouvements politiques du moyen âge, pénétrera dans les universités et jusque dans les ateliers des peintres et dans les chants des poètes; mais elle ira plus loin, elle ouvrira les champs des mers, féconds en périls et en orages, au génie de Christophe Colomb, qui n'a mis le pied sur son vaisseau que sur la foi d'un passage de l'Écriture interprété à sa manière, allant par l'Occident et par TAtlantique chercher un autre chemin pourrecommen-

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cer les croisades el délivrer le tombeau du Christ qu'il se désespérait de voir rendu à l'oppression des mahométans.

Le principe logique de tout ce que le moyen âge fera de grand sera la foi, le besoin de croire, cette puissance que l'homme trouve eu lui-même quand il croit ; car, prenez-y garde, ce n'est qu'à la condition de croire, que l'homme peut arrivera aimer; la théologie n'est si puissante que parce qu'elle est, en même temps, principe de foi et d'amour. En effet, l'homme n'aime que ce qu'il croit; il n aime pas ce qu'il comprend, il n'aime qu'à la condition de ne pas comprendre; ce qui se laisse voir jusqu'au fond, ce qui se voit comme une vérité mathématique inspire peu d'amour au cœur. Qui a jamais été épris d'un axiome, d'une vérité qui ne laisse plus rien à chercher? Dans l'amour il y a quelque chose de plus puissant que tout le reste : l'inconnu; rien n'attire l'homme comme le mystère. Au contraire, ne nous lassons-nous pas de ce que nous connaissons? Combien d'hommes illustres, de savants, d'astronomes, après avoir passé une longue vie dans leurs travaux, ont fini par se fatiguer de ce qu'ils savaient et ont fait comme Newton, qui, las de mathématiques, s'efforçait d'expliquer V Apocalypse, attiré par ce qu'il ne comprenait pas. Le secret de l'amour, c'est le mystère, et dans l'amour il y a de la foi. Je ne m'étonne pas que le moyen âge ait fait de si grandes choses quand je vois qu'il a cru; je m'en étonne encore moins quand je vois qu'il a aimé. C'est cette puissance qui inspira saint Fran-

LA THÉOLOGIt. 35S

(jois d'Assise el loutos ces «générations d'hommes dévoués auxquels rien ne coûtail pour amener aux pieds de la vérité un homme de plus. Ce sera dans la foi et dans l'amour que le moyen âge trouvera sa force, et c'est ce qui m'oblige à vous parler longuement de la théologie. Saint Anselme a dit : « La foi cherchant l'inlelligence. F ides (jHœreïai inlrllertum. » Et saint Augustin a dit : « Aimez beaucoup l'intelligence. Intellertmn caille amu (1). »

EXTRAIT DES NOTES DE LA LEÇON

Pelage : ses commencements.

Le vrai nom de Pelage, c'est Morgan (rivage de la mer) ; il était né en Bretagne, peut-être en Irlande, d'une famille obscure; il avait la physionomie septentrionale, grand, d'une structure athlétique, ses adversaires l'appellent un chien des Alpes engraissé du brouet des Irlandais. Scotonun pultibus prœgravatiun, — Peu versé dans les lettres, mais d'une grande réputation de vertu, il avait écrit sur la Trinité. Sachant

(1) S. Aug,, Epist. cxx, ad Consentium.

LA CIV. AU v" SIÈCLE. I. *i3

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les langues grecque et latine, d'un esprit subtil, d'une éloquence chaleureuse, il séjournait à Uome depuis plusieurs années, lorsque vers 40!2 il y connut le Syrien Rufin, disciple de Théodore de Mopsueste, qui attaquait le dogme du péché héréditaire. 11 éclate sur ces paroles de saint Augustin qu'il entend citer par un évêque : c< Seigneur donnez-nous ce que vous commandez, et c( commandez-nous ce que vous voudrez. »

Ses écrits. — De la Nature, lettre à saint Démé- Iriade Mais il dogmatisait surtout par ses disciples, qu'il désavouait au besoin, l'Irlandais Célestin, Julien, évêque de Campanie.

Sa doctrine. — l*' Le péché n'est point une substance; c'est l'erreur manichéenne de reconnaître deux substances, l'une bonne, l'autre mauvaise. Le péché ne pouvait donc pas altérer la nature humaine. Elle est ce qu'elle fut en sortant des mains du Créateur. Point de corruption héréditaire, point d'inclination au mal. Le libre arbitre est intact.

2" La nature n'ayant rien perdu de ses premières forces peut donc par elle-même échapper au péché. La grâce consiste précisément dans la liberté que nous avons de ne pécher point; elle consiste dans la loi, la doctrine et l'exemple du Sauveur; elle consiste dans la lumière, qui éclaire l'esprit, mais qui ne peut rien sur la volonté. La grâce n'est point gratuite, il faut qu'elle soit méritée. L'homme peut donc mériter sans la grâce.

Conséquence de la doctrine : renversement de tout le christianisme. — i" Le christianisme repose sur

LA TlIKOLOGIt:. 355

1 idée do riiniU'. de la solidarité Iminaino. lu seul corps malade eu Adam- un seul corps guéri en Jésus- Clirisf. — Toute notion d'hérédité, de fraternité, est détriiilc si Ion touche au dogme du péché originel. — '2" S'il n'y a pas de chute, la rédemption cesse d'être nécessaire; si la volonté suflit, il n'est plus hesoin de la grâce, par conséquent de la prière. L'orgueil humain est déchargé de cette humilialion volontaire, mais (oute religion s'évanouit, et avec elle toute cette consola (ion ([ne l'homme faible trouve en recourant à Dieu qui est fort.

— r»" Résistance de l'Église.

Vers ilO Pelage el Célestin passent en Sicile d'abord, puis en Afri(jue. Céleslin veut se laire ordonner prêtre à Cartilage ; un concile l'y excommunie en 4l!2,etil en appelle à Kome. Cependant Pelage passe en terre sainte en il 1 . 11 y acqnierl du crédit auprès de Jean, évèque de Jérusalem, et des dames romaines réfugiées. Eu 415, concile de Diospolis, où il donne des explications équivoques. Sanit Jérôme écrit contre lui.

Polémique de saint Augustin. — 11 hésite d'abord par l'opinion qu'il a de la vertu de Pelage. Il s'en explique hautement : \'ir iUe tant ec/ régie chrisliaiim. Il évite de le nommer en le combattant, — modèle de charité dans la controverse. Trois écrits : De Peccdlurum inerltis et reiuimoaej de Nalura et (jmtui, de Actis Pekfjii, Il continuera cette polémique jusqu'à la fin de sa vie et mourra en composan.t, au milieu des horreurs du siège d'Hipponc, un dernier traité contre le pela-

,T5t> DIXIK.ME I.KÇOH.

gianisme. Voilà pourquoi la postérité l'appelle le Docteur de la grâce.

Argumentation de saint Augustin : 1" l'argumentation de la prescription : « Moi-même, quoique j'aie ^i beaucoup moins lu que Jérôme, je ne me souviens (( pas d'avoir jamais entendu des chrétiens exprimer a un sentiment contraire, non-seulement dans l'Eglise, a mais dans quelque hérésie, dans quelque schisme a que ce soit. Je ne me souviens pas d'avoir lu autre a chose dans ceux qui suivaient les écritures canonic< ques, qui pensaient ou qui voulaient les suivre. Je ne a sais donc pas d'où a pu sortir tout à coup cette erc< reur. Et voilà qu'aujourd'hui on la défend avec cha- « leur contre l'Église; voilà qu'on en compose des « écrits ; voilà qu'elle est devenue un sujet de discusc( sion, à tel point que nos frères nous consultent, et c( que nous sommes forcé de disputer et d'écrire. » (De Peccator, merit, et remiss.)

Puis abordant le fond de la discussion : c< Mon frère, a i est bon de vous souvenir que vous êtes chrétien ! . . . a Ne pensons pas que le péché ne puisse pas vicier la (( nature humaine ; mais sachant par les divines Écric( tures que la nature est corrompue, cherchons com- K ment elle l'est. Nous savons que le péché n'est pas c( une substance, mais l'abstinence de nourriture n'est « pas non plus une substance, et cependant le corps (.( privé de nourriture languit, s'épuise, de telle sorte u que cet état prolongé lui permettrait à peine de « revenir aux aliments dont la privation l'a si profon

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a dément vicié. Ainsi le péché n'est pas une sub- « stance; mais Dieu est une substance souveraine, « la seule nourriture vraiment digne de l'âme raison- (. nable. En se retirant de lui par désobéissance, et (( refusant par faiblesse de puiser la vie où il devait, « riionime devint malade, et entendez le prophète u s'écrier : « Mon cœur a été frappé et s'est desséché H comme la paille, parce que j'ai oublié de manger a mon pain. »

Ainsi s'est altérée la nature humaine en se détachant de Dieu, et tous ceux qui participent à l'humanité, participent à laltéralion originelle. C'est par là que l'homme est devenu sujet à la mort, à la douleur, à la concupiscence. Le libre arbitre subsiste, mais affaibli par l'inclination au mal. De là la nécessité de la grâce. La grâce n'est pas seulement une assistance, mais un remède; elle prévient la volonté et l'élève au-dessus de ses forces naturelles. La grâce est nécessaire, mais non pas irrésistible. — Ce sont les luthériens et les calvinistes, et non pas les augustiniens, qui ont professé la doctrine du serf arbitre. Ils reprochaient à l'Église d'accorder trop à la liberté.

Les évèques réunis à Jérusalem en 415 avaient renvoyé l'affaire à Rome. En 416, le concile de Carthage condamne Pelage et Célestin, avec prière au pape Innocent de conlirmer la sentence. Célestin en avait appelé à Rome; Pelage y adressa sa confession de foi. Leurs formes équivoques surprennent d'abord la simplicité du nouveau pape Zosime, qui, détrompé ensuite par la

7^ DIXIÈME I.EÇON.

fermeté des évêques africains, publie en 418 un mémoire portant condamnation (les erreurs pélagiennes. En 431, au concile œcuménique d'Éphèse, on fit donner lecture des actes du saint-siége contre le pélagianisnie et on les confirma solennellement.

LA PHILOSOPHfK CHRÉTIENNE

SAINT Al'GrSTIN

ON/lKMt MTON)

Messieurs.

Ail niili(^u (Irs niinrs du qualririno (I du ( iiiquiènie siècle, nous avons vu coninionccr une puissance nouvelle ({Ut; 1 antiquité ne connu! pas, qui gouvernera le moyen âge : c/esl la théologie. L'antiquité avait eu des ^arerdoces savants, elle avait fait des tentatives pour îuettre les traditions religieuses en ordre et en lumière, mais elle n'avait pis eu de théologie véritable, c'est-àdire de science fondée sur une alliance sérieuse de la raison et de la foi, parce que dans le paganisme il y avait peu de foi et il n'y avait pas assez de raison. Ces deux principes, au contraire, faisaient l'ame du chris-

tianisme : la foi lui avait donné trois siècles de martyrs, et la raison, s' appliquant à l'intelligence du dogme, lui avait donné les Pères. Nous avons vu tout ce qu'il fallut de rectitude, de persévérance, de travail, pour maintenir le dogme chrétien et le préserver de ces deux périls : d'une part, de retourner au paganisme avec les gnostiques et les manichéens; d'autre part, d'aller se perdre dans la philosophie avec Arius et Pelage.

Ces questions avaient droit de nous retenir, malgré leurs difficultés; car le cinquième siècle travaille bien moins pour lui-même que pour les âges suivants; et ici se découvre cette économie admirable dans les lois de la Providence, qui fait que rien n'est perdu dans la famille chrétienne et que chaque génération peut se rendre ce témoignage qu elle plie, sous le poids du jour et de la chaleur, accablée du fardeau des générations suivantes. L'arianisme n'a pas péri à Nicée où à Constantinople : banni de l'empire romain, il s'est réfugié chez les barbares où il a fait de rapides progrès; il reviendra avec ces nuées de Goths, d'Alains, de Suèves, de Vandales, qui vont fondre sur l'empire; encore cent ans, et il sera maître en Italie, dans la Gaule méridionale, en Espagne, sur les côtes d'Afrique; et le plus grand des princes ariens, Théodoric, semblera suscité pour fonder, avec un nouvel empire, le règne de la civilisation arienne, qui s'écroulera bientôt après cependant ?ous le souffle providentiel qui va passer. Derrière ces Ariens il en existe d'autres: les musulmans, qui professent une sorte d'arianisme

LA PHILOSOPHIE CHRKTIENNK. 3«1

nouveau, Tunitô de Dieu avec le Christ considéré comme prophète, et c'est là la forme nouvelle sous laquelle cette hérésie reparaîtra pour envelopper l'Orient et rOccident juscpi'à ce qu'elle recule devant ce petit royaume des Francs que les ('vèques, que la théologie avaient fondé, devant ce roi théologien qui s'appelait (Iharlemagne, devant ce siècle qui laisse une empreinte si profonde dans la chrétienté tout entière.

Le manichéisme n'a pas non plus disparu sans retour : refoulé par la parole puissante de saint Augustin, il s'est rejeté sur les confins de l'empire d'Orienl et de la Perse, dans les nu)ntagnesde T Arménie. C'est là que, au neuvième siècle, Petrus Siculus, évèque sicilien, envoyé par les empereurs grecs, découvrira une secte puissante qui a toute une hiérarchie, une véritable organisation, et qui cherche à se propager, sous le nom dcBogomilesou Pauliciens, dans la Bulgarie. C'est encore le manichéisme qui, au onzième siècle, reparaîtra en France, en Italie, en Allemagne, dans les erreurs des Cathares, Patarins et Albigeois, et qui, enveloppant tout à coup, comme d'un filet, la plus grande partie de la chrétienté méridionale, suscitera les plus grands périls à la civilisation catholique. Au bruit de ces hérésies qui niaient le Dieu des chrétiens, qui attaquaient le principe de la propriété et de la famille, tous les éléments, en quelque sorte, de la société chrétienne, l'Europe s'émut et la chevalerie mit la main sur la garde de son épée : nous savons les excès à jamais reirrettabh's de ces croisades albigeoises dont il faut dé-

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plorer les horreurs; mais il ne faut pas fjuo la fiiiiK'p de ces incendies nous dérobe la vérité; si la vicloiro de l'épée eut ses fautes, la victoire de la pensée cl de la raison ne laissa pas de sujets de regrets ni de larmes. C'est de ce grand conflit du treizième siècle, c'est de cette lutte furieuse que vont sortir tous les grands théologiens dont ce siècle est rempli : saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure et ce grand poète de l'Italie^ le Dante. C'est cette théologie qui, ayant profondément agité les esprits, fécondé la pensée, pénétrant dans la longue incubation du quatorzième siècle, an milieu du chaos de ces époques orageuses, jusqu'aux derniers rangs de la civilisation chrétienne, en fera sortir les merveilles du quinzième siècle et manifestera cette magnifique expansion du génie chrétien qui, en moins de cent ans, trouva l'imprimerie, sonda les secrets des cieux avec Copernic, et découvrit une moitiés du monde avec Christophe Colomb, tout cela longtemps avant qu'eût paru le moine allemand Luther, auquel on a attribué cependant l'honneur d'avoir réveillé l'esprit humain. La théologie est donc l'ame du moyen Age, et quand je vois s'agiter toutes ces grandes pensées qui vont produire les croisades, la chevalerie, et ce prodigieux mouvement où furent entraînés nos pères, alors je me dis qu'au milieu de ce trouble il y a une

ame qui fait sentir son impulsion Mens agitât molem,

La théologie descend de la foi à la raison et la philosophie remonte de la raison ii la foi. Ce retour de l'esprit vers des vérités qu'il a aperçues de loin, qui

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