I.A l'IlII.OSOl'Illi: CIIKKTIE.NNE
rrsj)rit liuinaiii n'agit pns^ on lui donnant des certiludes. tt rtMnarquoz que ce (|ui fait l'objeelion [)rincipale eontie la piiilosophie chrétienne est précisément ce (jiii l'ail sa force, sa nouveauté, son mérite. — On dil sans cesse : le christianisme permet seulement de \éri(ier des dogmes qu'il déclare certains, il dr(erinine le but, et c'est la route seule qu'il laisse chercher. - )[aisje ne connais pas d'exemple de grands hommes, de proforuls penseurs qui ne soieni entrés dans la science avec l'idée ferme et arrêtée du but; l'espril humain ne se résigne pas à ce formidable travail de pliilosopher, de raisonner, s'il n'a d'avance un !)ut oii il lend. Je crois que le jour où Descaries allait en pèlerina'^e à Nolre-Dame-de-Lorette, le pèlerin catholique avait la [)ensée bien arrêtée d'arriver à la })reuve de lexistcnce de Dieu et de l'immorlalité de l'àme. C'est dans cette fixité, dans cette certitude du but (pie se trouve la puissance du génie. Kepler meurt en disant qu'il sait bien que ses calculs sont inexacts, mais que. Dieu aidant, lot ou tard, un autre viendra qui corrigera ses calculs et constatera la vérité de ses recherches. Voilà bien le génie, la science, la philosophie; voilà le^ illuminations, les éclairs, à la lumière desquels marche l'esprit humain ! Le christianisme apportait la certitude et, avec elle, il donnait la liberté pour choisir entre les voies diverses qui devaient y conduire. 11 ne confinait plus la pensée humaine dans l'école des mys^ tiques ou dans l'école des dogmatiques: mais, s'adressant à la fois à l'esprit et au cœur, à rinlelligence et à
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ramolli", il taisait h l'Iionime un devoir de s'aitler à la ibis de l'amour et de rintelligence pour arriver jusqu'à celui qui est souverainement aimable et souverainement intelligible, c'est-à-dire jusqu'à Dieu. C'est là la nouveauté de l'éclectisme chrétien et la voie dans laquelle il précipite les Pères l'un après l'autre j la plupart de ces grands hommes, entraînés dans les débats d'une polémique ardente, n'eurent pas le loisir d'en résumer la pensée, de la réduire en système et de construire une philosophie; ce travail de la métaphysique chrétienne était réservé à l'un des trois ou quatre grands métaphysiciens que Dieu ait semés dans les temps modernes, je veux dire saint Augustin.
Saint Augustin devait ouvrir les deux routes, inaugurer les deux méthodes de la philosophie du christianisme : la philosophie mystique et la philosophie dogmatique.
Aucune âme plus que la sienne ne fut travaillée de cet amour inquiet d'une vérité invisible, de ce qu'on a si bien appelé la nostalgie céleste, de ce besoin de la patrie éternelle, de laquelle nous sommes venus, et à laquelle nous tendons. Il semble, au premier abord, qu'aucune àme n'ait été jetée sur la terre plus loin de Dieu. Il naît, en 554, sur cette côte d'Afrique, vouée déjà aux derniers désordres, et sur laquelle il ne fallait pas moins que les torrents des Vandales pour laver les souillures dont elle était couverte. Son père n'était pas chrétien, et, ce qui paraissait plus dangereux encore, il destinait Augustin non pas seulement à
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l'étude, mais à renseignement de ces lettres dégénérées de la décadence ; il devait faire un jour marchandise de sa parole et enseigner l'art de mentir en bons termes. C'est dans les écoles de Madaure et de Carthage, où l'on trafiquait de l'éloquence, que le jeune Augustin commença à s'exercer aux jeux du langage, à cet art dangereux qui tient la pensée pour peu de chose, et cherche les vains plaisirs de l'oreille. Il eut pour condisciples les étudiants de Carthage, ces jeunes gens qui avaient une réputation de désordre et qu'on appelait cversoreSy ravageurs; et, comme le dit saint Augustin, quand ils se présentaient au cours d'un maître en faveur, c'était en entrant par les portes et par les fenêtres, en brisant tout ce qui s'opposait à eux. Vous devez par là juger des périls que courait saint Augustin, au milieu de ces entraînements; et le livre des Confessions nous dit, en effet, qu'il ne résista à aucune de ces tentations qui peuvent assaillir la première jeunesse. Cependant Dieu lui avait fait un cœur inquiet et qui ne pouvait trouver de repos qu'en lui. De bonne heure, cette inquiétude secrète d'une âme qui aspire à la pureté s'était réveillée au milieu de toutes les souillures; tout enfant, il avait coutume de prier Dieu pour obtenir que ses maîtres ne le battissent pas de verges, et, plus lard, lorsque le souvenir de la Divinité semblait devoir être banni de ses nuits de débauche et d'orgie, cependant elle le visitait sans qu'il la reconnût. 11 éprouvait cette admiration de la beauté qui révélait chez lui une véritable vocation littéraire,
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qui lui arrachail des larmes à la lecture des malheurs de Didon, le faisait s'asseoir^ non pas tant aux jeux du cir- (jue qu'aux représentations de la scène, et surtout des Iragédies qui lui mettaient sous les yeux les infortunes héroïques des grands hommes de l'anliquilé. Cette passion infinie du beau le poursuit dans sa chaire d'éloquence, et, en présence de ses amis, il leur dit : « Quid « amamus nisi pulchrum? Quid est pulchrum? » Et pour son premier ouvrage, il écrit trois livres sur le beau.
Ce n'est pas seulement le beau qui l'attire, c'est aussi le bien; l'amitié, l'attraction d'une âme par une ame se révèle bien fortement à lui lorsque, ayant perdu un condisciple qu'il aimait, il nous représente sa douleur et les déchirements de son cœur que rien ne pouvait consoler ; « Mes yeux le cherchaient de toutes parts, et « on ne me le rendait point, et je haïssais toutes choses « parce qu'elles ne me le montraient pas, parce qu'elles « ne pouvaient plus me dire : Voici qu'il va venir tout c( à l'heure, comme lorsqu'il vivait, et qu'il était abc( sent. Je portais donc mon âme déchirée et saignante, « impatiente de se laisser porter; et je ne savais où la a poser : car elle ne se reposait ni dans les aimables bo- « cages, ni dans les jeux et les champs, ni dans les lieux c( parfumés, ni dans les festins, ni dans les voluptés^ c( ni enfin dans les livres et les vers (1). »
Voilà comment saint Augustin aimait, et s'il aimait ainsi un ami, que devait-ce être des autres emporte
(1) Contmionca, 1. IV, c. iv.