‹ uvres complètes de A.-F. OzanamChapitre 42 sur 45 · I.\ PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

I.\ PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE

seur d'éloquence pour Milan, où résidait la cour, ayant ouï parler du jeune Africain, le fit venir devant lui^ et, l'ayant entendu, lui confia la charge nouvelle. Ce Mécène de saint Augustin, ce protecteur, c'était, par un bizarre rapprochement, le païen Symmaque !

Arrivé à Milan, saint Augustin voit saint Ambroise, il l'entend, il l'admire, il va l'écouter à l'éghse; d'autres fois il va le contempler travaillant, lisant, compulsant des manuscrits, écrivant dans sa maison, ouverte à tout le monde, traversée sans cesse par les curieux, sans que saint Ambroise levât jamais les yeux, si ce n'est lorsqu'on venait réclamer quelque bon office de sa charité. Augustin contemplait sa méditation et se retirait sans avoir rien dit (l). En même temps, il avait près de lui sa mère, (|ui n'avait pas craint de traverser les flots pour venir le rejoindre, comptant toujours siii' sa conversion, et rassurée par cette parole d'un évêque qui lui avait dit : a 11 est impossible que ce fils de tant de larmes ne vous soit pas rendu. » Il avait aussi autour de lui ses amis, ses auditeurs, qui ne l'avaient pas quitté, qui étaient venus d'Afrique, que rien n'avait pu détacher de ce maître aimé ; c'est au milieu d'eux que son âme commençait à chercher un certain calme et hi repos d'une vie plus réglée. Us méditaient ensemble le projet de former une communauté philosophique, comme tant de philosophes l'avaient rêvé, comme Pythagore l'avait essayé : la plus grande difficulté, c'é-

(l) Confessiones, 1. VI, c m.

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taienl les femmes ] Augustin, en effet, n.'était pas résolu à s'arracher aux plaisirs de sa jeunesse, et ses anciennes voluptés le tiraient encore par son vêtement do chair. Il était dans cet état, lorsqu'un jour lui fut racontée l'histoire du rhéteur Yictorin , qui avait toul quitté, au faîte de sa gloire et dans un âge bien mûr, pour suivre le Christ. Il se laissa captiver aussi par cette autre histoire de deux officiers de l'empire qui, se promenant aux environs de Trêves, et étant entrés chez des moines, avaient admiré leur vie, et s'étaient décidés à abandonner toutes choses pour vivre avec eux de la vie parfaite. Tous ces récits agitaient l'âme de saint Augustin et l'entraînaient insensiblement vers le christianisme, qu'il avait connu depuis peu de temps par saint Ambroise, et dont les merveilles dépassaient si fort celles qu'avaient racontées Platon et ses disciples. A la suite de la conversation où il avait entendu le récit de la conversion des deux officiers, il éprouva cette agitation décisive (1) dont il nous a laissé l'admirable tableau. Il faut vous le relire, car comment ne pas rappeler cette mémorable journée de la fin d'août 586, où ce grand homme fut arraché à ses erreurs, précipité aux pieds de la vérité, jeté dans le sein de cette doctrine qu'il allait désormais si glorieusement servir? Je

(1) EXTRAIT DES NOJES DE LA LEÇON

Heure décisive. — Qu'eût été Augustin si à cette époque il avait résisté? Et combien d'autres, irrésolus, flottants, qu'eussent-ils été si un jour ils se fussent rendus ! A partir de ce moment, les yeux d'Augustin s'ouvrent, il connaît Dieu, il entre en communication avec Dieu.

!.V IMlILOSuPlllK ClinKTIRNNK. 575

vais vous lire à ce siijel l'admirable version donnée par M. Yillemain, à laquelle il n'a rien laissé à ajouter :

(( ... Je m'avançais dans ce jardin, etAlype me suivait c< pas à pas. Moi, je ne m'étais pas cru seul avec moice même, tandis qu'il était là; et lui, pouvait-il m'aban- (( donner dans le trouble où il me voyait? Nous nous c( assîmes dans l'endroit le plus éloigné de la maison; je « frémissais dans mon àme, et je m'indignais de l'indic< î^nation la plus violente contre ma lenteur à fuir dans « celte vfe nouvelle, dont j'étais convenu avec Dieu, et (( où tout mon être me criait (pi'il fallait entrer

a Je me jetai à terre sous un figuier, je ne sais

c< pourquoi, et je donnai libre coursa mes larmes; elles c( jaillissaicnl à grands flots, comme une offrande agréa- « ble pour lui, ù mon Dieu ! et je t'adressais mille cboses, a non pas avec ces paroles, mais avec ce sens : a 0 Seic( gneur! jusqu'à quand t'irrileras-tu contre moi? Ne a te souviens plus de mes anciennes ini(juités. » Car je a sentaisqu'ellesme retenaient encor(\ Je laissais échapf( perces mots dignes de pitié : c( Quand? quel jour? Dece main? après demain? Pourquoi pas encore? pourquoi ce cette heure n'est-elle pas la fin de ma honte? »

c< Je me disais ces choses, et je pleurais avec amerce tume dans la contrition de mon cœur. Voilà que j'enc( tends sortir d'une maison une voix comme celle d'un c( enfant ou d'une jeune fille, qui chantait et répétait c( en refrain ces mots : ce Prends, lis; prends, lis. »

c< Alors je revins à grands pas au lieu où était assis ce Alype, car j'y avais laissé le livre de l'Apôtre, lorsque je

« m'étais levé. Je le pris, je l'ouvris, et je lus en silence « le premier chapitre où tombèrent mes yeux : a Ne vivez « pas dans les festins, dans l'ivresse, dans les plaisirs (( et les impudicités, dans la jalousie et la dispute; « mais revêtez-vous de Jésus-Christ, et n'ayez pas de a prévoyance pour le corps, au gré de vos sensualités. » c( Je ne voulus pas lire au delà, et il n'en était pas be- « soin. Aussitôt, en effet, que j'eus achevé celte pensée, « comme si une lumière de sécurité se fût répandue c( sur mon cœur, les ténèbres du doute disparurent.

« Alors, ayant marqué le passage du doigt ou par c( quelque autre signe, je fermai le livre et le fis voir à « Alype (1). »

Toutes les ténèbres s'étaient dissipées ; à dater de ce jour x\ugustin est en possession de ce Dieu qu'il avait poursuivi, qui le poursuivait depuis si longtemps, et qui, enfin, s'était emparé de lui. Il est avec lui en communication si parfaite, il le contemple si réellement, que, dans cet autre moment célèbre dont il nous a laissé la mémoire, dans ses entretiens avec sa mère, on sent qu'il est allé aussi loin qu'un mortel pouvait aller dans la rencontre de l'homme avec Dieu.

Bien peu de temps après le jour de cette conversion, Monique allait rendre son âme à Dieu ; mais le moment de sa mort n'était pas encore connu, et tous deux, la mère et le fils, étaient à Ostie, se disposant à s'embarquer sur le navire qui devait les ramener en Afrique. Comme

(1) Confessiones, 1. VIII, c. xii.

LA PHILOSOPHIR CHRÉTIENNE. 577

un soir ils étaient tous deux appuyés sur le bord d'une fenêtre, considérant le ciel, ils se mirent à parler des espérances de l'immortalilé; et alors, dit saint Augustin, après avoir traversé tout l'ordre des choses visibles, considéré toutes les créatures qui rendent témoignage de Dieu, au-dessus des astres, au-dessus du soleil, ils arrivèrent jusque dans la région de l'âme, et là ils trouvèrent que leurs aspirations n'étaient pas satisfaites, et ils parvinrent jusqu'à la sagesse éternelle et créatrice; c( et tandis que nous parlions ainsi, continue saint Augustin, nous y touchâmes (l),))et, concluant, il déclare que si cette contemplation d'un moment eût duré toute l'éternité, elle aurait suffi, plus même qu'il était nécessaire, à son éternel bonheur.

Ainsi saint Augustin, par cette voie de la purification, de l'illumination, de la contemplation, était arrivé jusqu'à Dieu, et, sous ce rapport, ses Confessions ne sont qu'un grand livre de philosophie mystique; il les considère ainsi, car il les achève par cet avertissement: « Et quel homme donne à l'homme d'entendre ces « choses? Quel ange à l'ange? Quel ange à l'homme? « C'est à vous qu'il faut demander, ô Dieu! c'est vous « qu'il faut chercher, chez vous qu'il faut frapper. a C'est ainsi qu'on trouvera, qu'on recevra, qu'on se a fera ouvrir. Amen (1). »

Ainsi, pour lui, ses Confessions ne sont autre chose qu'une méthode mystique pour arriver à Dieu; et j'y

(1) Confessiones, 1. IX, c. iv.

(2) Confessiones, 1. XIII, c. xxxviii.

ri78 ONZIÈME I.KÇON.

(rouve, on effet, tous les caractères du mysticisme : d'abord l'ascétisme, l'effort pour se faire une méthode non pas logique, mais morale, l'effort pour se purifier, se rendre digne, capable d'atteindre Dieu, et toute cette longue lutte contre les passions n'a pas d'autre but; j'y trouve ensuite le soin d'épurer l'intelligence en en bannissant toutes les erreurs qui s'y sont glissées, les erreurs des païens et des manichéens comme celles des néo-platoniciens; j'y trouve enfin les derniers élans du cœur désormais libre dans son aspiration vers Dieu, qui peut communiquer avec lui, entrer en union avec lui. Ce sont là les trois degrés, les trois phases par lesquelles les grands mystiques feront passer l'âme dont ils ont entrepris la conduite ; la vie purgative, la vie illuminative et la vie unitive. En même temps, j'y vois une autre force : l'âme n'est pas livrée à elle-même, comme quand il s'agit de conduire la raison ; car l'amour ne veut pas être seul, mais entouré; la philosophie de l'amour ne peut pas marcher seule, mais accompagnée. Augustin est accompagné de sa mère, ange gardien de ses convictions, un des éléments vivants et nécessaires, et l'âme, en quelque sorte, de toute cette philosophie aimante et illuminante; c'est sa mère qui le conduit et l'accompagne depuis les ténèbres de sa jeunesse jusqu'aux splendeurs de sa maturité; ce sont ses amis si avides de sa présence, c'est saint Ambroise, c'est l'Église universelle, qui l'on! conduit et entraîné jusqu'aux pieds de la vérité. Cette méthode ne condamne pas l'homme h un isole-

i,\ PiiH.osùpniK ciiuKTir.NM: r>70

men( qui n'est pas dans sa destinée; elle (iiit appela la nature^ à la nature tout entière, avec ses splendeurs, ses erreurs et ses illusions. C'est la beauté qui aide Augustni 5 revenir à Dieu: toutes les choses terrestres l'ont séduit, l'ont trompé ; mais sous ces séductions, ces erreurs, il y avait une vérité, une réalité qui se Taisait sentir et qui seule était capaMe d'attirer son cœur. Il a fini par l'carter tous les voiles pour arriver jusqu'à cette beauté profonde, essentielle, que les créatures cachaient sous leurs formes, jusqu'à cette beauté qui n'est autre chose que le rayon du Créateur. C'est là encore un des caractères du mysticisme, qui est symbolique, qui cherche dans la nature le reflet de la Divinité et les vestiges du l'invisible. Avec ces trois caractères, le mysticisme sera le même dans tous les temps, et pendant le moyen àçre le mvsticisme de saint Auj^ustin deviendra celui do ïfugues et Richard de saint Victor, de saint Bonaventure et de tous les grands maîtres de la philosophie mystique en Occident.

Mais il faut reconnaître que cette doctrine a ses périls ; elle l'avait prouvé par l'exemple de saint Augustin et elle le prouvera longtemps après lui. Le mysticisme est sans contrôle; car l'amour a des élans et des bonds dont il ne veut rendre compte à personne; il peut s'égarer, se laisser entraîner dans des voies où les liens de ses ailes se rompront, et, voulant s'approcher du soleil, il se précipitera dans l'abîme. Il est donc nécessaire qu'il soit surveillé. Il ne fallait pas dans le christianisme une philosophie mystique seule, sans tu-

telle et sans règle; il fallait, à côté du maître de la philosophie mystique, le maître de la philosophie dogmatique. 11 fallait, à côté du mysticisme de saint Augustin, le dogmatisme de saint Augustin.

Dans la première partie de l'histoire intellectuelle de saint Augustin, Dieu le poursuit; il le poursuit impitoyablement, et par les doutes de son esprit et par les luttes de son cœur, jusque dans les abaissements et dans les turpitudes de sa chair; saint Augustin a beau échapper à sa patrie, à sa mère, il n'échappe pas à Dieu qui le rejoint à Milan, dans le coin de ce jardin, sous ce figuier où nous l'avons suivi. Après que Dieu l'a atteint un^ première fois, c'est saint Augustin qui va poursuivre Dieu, il le trouvera; mais il a beau le posséder, il ne le possède jamais assez; il en veut jouir davantage. Tout le travail de sa philosophie consistera donc à retourner, par un effort de la raison, à ce Dieu qu'il avait atteint par l'amour.

xAu moment où fut prise cette grande résolution de se donner sans retour à Dieu, Augustin avait résolu aussi de quitter l'école dans laquelle il ne trouvait qu'un trafic de vanité. Il avait obtenu qu'un de ses amis, Yerecundus, lui donnât un asile dans sa belle villa de Cassiciacum, à quelque distance de Milan, où il cherchait ce calme dont on a besoin après les grands orages du cœur. Il était malade, sa poitrine était menacée, mais l'invincible activité de son esprit ne pouvait se condamner au repos; sa mère, son frère, son fils et quelques parents étaient avec lui ; entouré des amis qui l'avaient suivi, il

LA PHILOSOPHIE CHRÉTlENNl!:. Ô81

passait ses journées (antôt à lire un demi-chant de VKnéidey tantôt à commenter VHortensiiis de Gicéron, auquel il était redevable des premiers mouvements honnêtes de son cœur; tantôt enfin à philosopher avec Trygetius, Alypius. Licentius et d'autres bien obscurs si on les compare aux illustres interlocuteurs des dialogues de Cicéron, obscurité touchante si l'on admire cette philosophie chrétienne pour laquelle il n'y avait pas de petits; car, dit saint Augustin, les petits, même en s'occupant des grandes choses, se font grands. Aussi, sa mère venant un jour se mêler à ses entretiens philosophiqiies, il se garde bien de la repousser, et comme elle s'étonnait qu'une femme fût admise à philosopher, saint Augustin s'en fait gloire et il a raison. Ainsi la conversation s'engage, et ce sont ces conversations recueillies par des sténographes qui formeront les premiers traités philosoplii(|ues de saint Augustin, ses livres Contra Acadcmicos, De online. De vita heala, auxquels il faut ajouter ses Soliloques, les livres De quantitate animœ. De intmortalitate animœ. De libero arbitrio, etc. Aucun de ces ouvrages ne présente un système de philosophie complet, ce système est plutôt disséminé dans tout l'ensemble de ses œuvres; cela lient à la manière de composer et de travailler de cet homme si laborieux, disputé par des occupations infinies, occupé à résoudre des procès et des difficultés entre les bonnes gens d'Hippone, appelé à diriger toutes les grandes décisions de l'Église. Au milieu de ces occupations, de temps à autre il s'abandonnait à quelques

58^2 <knziii:ajiî: ujm.

discussions philosophiques. D'ailleurs, presque loul ce que nous avons de lui a été écrit à la hâte, recueilli par des sténographes, et n'a presque jamais été revu. Il commence des traités qu'il n'achève pas, ou bien il change le plan qu'il avait adopté d'abord. Mais sous un désordre apparent se trouve l'ordre intérieur le plus puissant qui fût jamais; et ce n'est pas une des moindres satisfactions de l'esprit qui pénètre au milieu de ce travail, que d'y découvrir la puissance, l'unité d'un génie toujours maître de lui-même, qui, une fois chrétien, n'a jamais dévié du chemin droit où il marchait toujours pour arriver à Dieu.

Mais il n'est pas vrai qu'il en soit venu jamais à mépriser la philosophie et à sacrifier la raison à la foi. Bien loin de là, il écrit à Romanien et l'excite à embrasser cette philosophie dans le sein de laquelle il s'est luimême jeté, et qui lui a appris à mépriser Pelage, à repousser les erreurs manichéennes (1) ; c'est elle qui le soutenait dans ses recherches et lui promettait de lui montrer Dieu, qui le lui laissait apercevoir comme à travers de lumineux nuages. Quanl aux philosophes de l'antiquité, il fait la part de leur faiblesse, mais aussi de leur gloire. 11 admire le chef de l'Académie : pour lui, Platon a approché bien près de Dieu; mais il ne méconnaît pas Tinsuftisance de ces essais de l'esprit humain : il déclare qu'un petit nombre d'hommes, avec beaucoup de génie, de science, de loisir et de travail,

(1) Contra Acadeniko^, 1. 1, c. n.

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son( iurivés jusqu'à Dieu et à rimuiortalilé deTame; uiais ils oui Irouvc une vérité sans la charité, ils ne sont parvenus qu'à une vérité incomplète; ils ont bien aperçu le but, mais ils n'ont pas pris le chemin qui devait y conduire (1) : « Autre chose est d'apercevoir la « patrie de la paix comme sur le haut d'une montagne u couverte de forets hantées par les betes féroces et les c( esclaves fugitifs, sans en connaître le chemin; autre « chose est d'être sur la route tracée parle Maître sou- (( verain. » Voilà la différence qu'il établit entre la philosophie antique et la philosophie chrétienne, dont il est l'un des plus grands et des plus illustres représen- (ants; il ne la conçoit que par l'union de la raison et de la foi. Dieu lui-même, dit-il, ne peut mépriser la raison, car comment Dieu mépriserait-il en nous ce qui nous distingue des autres créatures? Aussi ne veut-il pas que nous cherchions la foi afin de cesser de raisonner; il veut, au contraire, que la foi obtenue nous fasse raisonner encore, ({u'eile donne à la raison des ailes plus fortes et plus puissantes; car, dit-il, nous ne saurions croire si nous n'étions raisonnables. La raison précède la foi pour constater l'autorité ; elle suit la foi, car, après que l'intelligence a trouvé Dieu, elle le cherche encore.

Saint Augustin est bien éloigné de vouloir désespérer la raison par le spectacle des contradictions philosophiques des anciennes écoles. Au contraire, il blâme la

(i) De icra reliyionc, iniiio.

nouvelle Académie d'avoir cherché asile dans le doute entre Épicure et Zenon. Il détruit cette doctrine de la vraisemblance qu'elle avait adoptée; il montre à ces philosophes que, par cela qu'ils parlent de vraisemblance, ils ont l'idée du vrai et supposent la présence de cette vérité qu'ils nient; afin de réfuter le doute, il cherche la certitude dans la pensée, dans la méthode psychologique : « En effet, dit-il, ceux qui doutent ne c< peuvent point douter qu'ils vivent, qu'ils se sou- « viennent, qu'ils veulent, qu'ils pensent; car s'ils « doutent, c'est qu'ils veulent être certains, c'est qu'ils « jugent ne point devoir consentir sans preuve. Toi a qui veux te connaître, sais-tu si tu es? ^ — Je le sais. « — D'oiJ le sais-tu? — Je l'ignore? — Te crois-tu simc< pie ou composé? — Je l'ignore. — Sais-tu si tu es c< en mouvement? — Je l'ignore. — Sais-tu si tu pen- « ses? — Je le sais. — Donc il est certain que tu pence ses (1). » C'est le cogito, ergo sum, dont vous voyez l'expression et la lettre dans le second livre des Soliloques de saint iVugustin, dans ce dialogue entre sa raison et lui-même, où il a établi les premiers fondements de la certitude. C'est lorsque saint Augustin est encore dans tout le trouble de son esprit, comme philosophe, qu'il trouve en lui la ruine de tous les systèmes de philosophie, que, sur le point d'abandonner la raison, il cherche la pierre angulaire sur laquelle il pourra édifier le monument de ses connaissances; c'est alors qu'il

(1) Soliloquia.t l. H, c. i.

LA riIlLMSMl'Illt CHKÉTlENiNE. 585

Il en trouve pas d'autre que le Cogito, ergosuni. Le progrès de Doscarts ne consistera qu'à mettre cette idée plus en relier, qu'à s'en emparer pour ne plus la quitter et ne plus se laisser entraîner aux vaines spéculations de la raison; il s'arrêtera sur le point que saint Augustin a inarqué ; mais c'est lui qui a laissé là ce sceau et cette marque qui feront que les générations suivantes y reviendront pour méditer cette page et en extraire laiil d'aulres également immortelles.

Ainsi l'àme est au moins sûre de sa pensée, sûre (ju'elle doutCj qu'elle pense, qu'elle veut, sûre de tous les témoignages de sa conscience; elle trouve des sensations : d'où viennent-elles? Les platoniciens allèguent les erreurs des sens, la rame^ qui paraît brisée lorsqu'on la plonge dans l'eau, et la tour, qui semble branlante lorsque de la mer on la regarde sur le rivage. Mais saint Augustin répond avec tout l'ascendant de la vérité philosophique : Les sens ne vous trompent pas; ils vous tromperaient s'ils vous montraient la rame droite et la tour immobile; c'est vous (]ui vous trompez en leur demandant des jugements lorsque vous ne devez leur demander que des impressions (1).

Saint Augustin s'élève plus haut : il trouve dans l'àme, dans la conscience, quelque chose de plus grand que le sens intime, de plus solide que les sensations; il trouve des idées, des notions universelles; des notions

^1) CuKlru. Acadeuàcvb, l. ill, c xi.

LA (.IV. \l. \' SIKCLI . I, U7)

386 orsZlÈME LliCON.

évidentes, tout ce qui fait, par exemple, l'élément de la dialectique. Ainsi la même chose ne peut pas être et n'être pas. Il trouve les nombres qui sont les mômes pour tous, et dont personne ne peut douter; il trouve les vérités mathématiques, les principes de la morale qui sont partout les mêmes; tantôt il les appelle nombres, comme les pythagoriciens; plus souvent il les appelle idées, comme Platon, et voici ce qu'il écrit dans un temps où il était absorbé par tous les devoirs de la vie religieuse; vous verrez comment le philosophe subsiste dans le chrétien, et comment se perpétue cette tradition excellente qui ne veut rien dédaigner de ce qu'il y a de bon dans la raison antique : « Les idées sont cerc( taines formes principales, certaines raisons des choc( ses, fixes et invariables, qui ne sont point formées ce elles-mêmes, qui, par conséquent, sont éternelles, u qui agissent toujours de la même manière, et sont c( contenues dans l'intelHgence divine ; et, comme elles c( ne naissent point, comme elles ne périssent point, u c'est sur elles que se forme tout ce qui doit naître et « périr. L'âme raisonnable peut seule les percevoir, et les c( perçoit par la partie la plus élevée d'elle-même, c' estce à-dire par la raison, qui est comme son œil intérieur ce et intelligible. Et encore, pour être capable de cette c( vision, faut-il que l'âme soit pure, que son œil c( intérieur soit sain et semblable à ce qu'elle veut ce contempler. Qui peut dire que Dieu ait créé sans ce raison? Or la même raison, le même type ne pouvait ce servir à la création de l'homme et du cheval. Chaque

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