‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 114 sur 672 · A M. DE CRILLON · texte numérisé non relu

A M. DE CRILLON

Monsieur, Vous vivez en la mémoire de tous ceux qui ont l'honneur de vous connaître: il n'est pas raisonnable que vous soyez moins en la mienne, ayant des occasions si justes et si pertinentes comme j'ai de vous y conserver. Ces paroles vous témoigneront comme je l'ai fait jusqu'à cette heure, et comme je le veux continuer à l'avenir. Elles viennent de la cour, et par conséquent sont suspectes; mais, ayant à se présenter devant le plus grand et plus glorieux courage qui soit au monde , elles ont quitté l'artifice et l'hypocrisie, pour lui être d'autant plus agréables qu'elles seront selon son humeur. Je ne vous entretiens point de ce que nous avons ici sur le tapis , pource que ce porteur a de quoi vous satisfaire de ce côté-là. Bien vous dirai-je que l'on va ici entamer des affaires où sans doute l'on regrettera votre épée, comme la plus brave dont la France ait jamais fait peur à ses ennemis. Mais vous avez assez vécu pour autrui ; il est temps de vivre pour vous. Faites-le, monsieur, et Dieu veuille que ce soit aussi longtemps comme le désirent ceux qui savei t votre mérite, et entre eux, avec plus de passion que nul autre, votre très-humble et très-affectionné serviteur.

Monsieur,

Je ne pensais répondre à votre première lettre, que le gentilhomme qui me l'avait rendue ne s'en retournât en vos quartiers. Mais, sans mentir, la seconde me serre le bouton de trop près, pour me dispenser de prendre un si long délai. Vous avez une inclination si naturelle à la courtoisie, et la confirmez tellement par la fréquentation de monsieur votre beau père, qui en est une source inépuisable, que les indignes même en ressentent la superflu ité. Je suis de ce nombre, monsieur; mais au moins ne suis-je pas de ceux que le désespoir de payer la dette précipite à la méconnaissance de leur obligation. Il vient quelquefois de si bonnes années , que les terres les plus stériles récompensent par une bonne cueillette ceux qui prennent la peine de les cultiver. Il en sera de même, s'il plaît à Dieu, de

1 Louis de Berthon de Grillon fut un des plus grands capitaines de son siècle. Sa valeur lui mérita l'amitié de Henri IV. Ce prince , après la bataille d'Arqués , ou Crillon n'avait pu sa trouver, lui écrivit ce billet fameux dans les annales de la bra voure et de la chevalerie française : « Pends-toi , brave Crillou , nous avons combattu a Arques et lu n'y étais pas ! Adieu , Je vous aime à tort et a travers. » Il mourut a Avignon, en 1615, âgé de soixante-quatorze ans.

LETTRES CHOISIES

ma mauvaise fortune à vous rendre l'honneur que vous me faites de m'aimer. En cette espérance, je vous supplie , monsieur, de me le continuer, comme a votre serviteur très-humble et très-affectionné.

MONSIEUB,

Tant que votre douleur a été nouvelle , étant si raisonnable comme elle était, il y eût eu de l'injustice de vous empêcher de rendre à la nature ce que les plus insensibles n'ont pas le pouvoir de lui refuser. Mais certainement, à cette heure que le temps vous doit avoir mis hors de ces termes, il n'y a point d'apparence que vous ne vous serviez de votre sagesse accoutumée , et ne preniez en vous ce que vous donneriez à ceux qu'un pareil accident aurait affligés. Tout ce que nous possédons est périssable, et nous-mêmes le sommes encore plus que tout ce que nous possédons. Réveillez-vous, monsieur, en la considération du flux et reflux des choses du monde, et n'attendez point d'ailleurs ce que de si notables exemples vous doivent avoir appris de sa vanité. Il n'y a pas bien longtemps que vous vîtes le Louvre troublé du plus effroyable accident que le malheur y pouvait faire naître; aujourd'hui le ballet de .Madame s'y prépare avec une magnificence a qui l'on croit qu'il ne se vit jamais rien de pareil, s'il plaît à Dieu , il en sera de même de votre maison. Réservez-vous à cette vicissitude, et la méritez en vous conformant a la volonté de celui qui ne fait jamais rien que pour notre salut. C'est de sa grâce que vous en doit venir la resolution. Je la lui demande pour vous, avec une affection aussi véritable que celle dont je suis, monsieur, votre très-humble et trèsobligé serviteur.

UoNsiEua,

(Vst le crime des grands seigneurs et des belles dames de ne se travailler guère pour la conservation des amitiés. La facilité d'acquérir ce qu'ils n'ont point leur persuade aisément de faire peu de cas de ce qu'ils ont. Je ne suis , I >it.u merci , ni l'on ni l'autre. Voila pourquoi vous offensez la mitre, si VOUS ne croyez que je l'honore comme votre mérite m'y Oblige. Il est vrai que je ne vous ai point écrit"; mais VOUS savez qu'il eut fallu et faudrait encore turc tourner le sas pour avoir de vos nouvelles Assez de gens vous témoigneronl avec quel soin j«' me suis efforcé d'en apprendre; mais, ne trouvant personne qui en fut mieux informe que moi

je me suis résolu de perdre mon temps en quelque autre besogne, et ignorer avec patience ce que je ne pouvais rechercher plus avant qu'avec trop de curiosité. Si vous aviez d'aussi pertinentes raisons de votre silence comme j'ai du mien, vous n'eussiez pas pris tant de peine de tous justifier à mes dépens. Vous avez écrit en assez de lieux , pour juger que vraisemblablement je puis avoir vu quelqu'une de vos lettres, et que par conséquent, si j'étais plus hargneux que je ne suis, j'aura quoi gronder à bon escient. .Mais il ne faut pas traiter ses amis à toute rigueur. C'est beaucoup de jeter les yeux sur leurs fautes : ce serait trop de les y arrêter. Et puis la joie de voir que je suis conservé en votre mémoire vaut bien que je vous quitte l'appréhension que vous m'avez donnée d'en être effacé. Je le fais de bon cœur, et vous con de me tenir la promesse que vous me faites de continuer à m'aimer. C'est a cette condition que je continuerai à être toute ma vie votre tres-humhle serviteur. Je suis trop vain pour rendre mes affections gratuites, et vous trop honnête pour les demander a meilleur marché. Vous ne me dites rien de votre retour. Si c'est qu'il ne doive être de i temps, vous avez fait sagement de ne gâter point les douceurs de votre lettre par le mélange de cette amertume. Mais aussi, si c'est le contraire, vous n'obligez guère ceux qui vous désirent, de leur épargner la consolation de vous attendre. Adieu, monsieur, je vous baise les mains.

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