A M. L'ÉVÊQUE DE MENDE
Monsieur, La civilité a aussi bien ses inconvénients que le reste des choses du monde ; et pour le moins a-t-elle celui-ci, qu'elle attire les importunités. Si vous en doutez, mon impudence le vous va faire connaître. Il plut à monseigneur le cardinal, il y a quelques jours, de me promettre qu'aussitôt que M. d'Effiat serait de retour il me ferait payer de ma pension, et y ajouta encore qu'il me ferait mes petites affaires. Ce témoignage de sa bonté fut grand , comme véritablement il n'y a rien de petit en lui ; mais ce qui le rendit plus glorieux, fut qu'il prévint ma requête, et ne voulut pas que j'eusse la peine de lui demander une chose dont il pût connaître que j'eusse besoin. Aujourd'hui que M. d'Effiat est arrivé, il est question de me ramentevoir à monseigneur le cardinal, afin qu'il se souvienne, tant de l'assistance qu'il m'a offerte en cette occasion que de celle qu'il m'a promise en l'office de trésorier de France dont il a plu au roi me gratifier. C'est chose que vous pouvez faire, et je prends la hardiesse, monsieur, de vous prier de me vouloir faire ce bon office , et de l'accompagner de quelque parole de recommandation sur l'une et l'autre de ces affaires. La monnaie dont les petits payent les bienfaits des grands, c'est la gloire. J'espère que de ce côté-là on ne m'accusera jamais d'ingratitude. Je suis en un âge où il est vraisemblable que les .Muses, qui sont femmes, ne font pas grand compte de moi , et qua pour le mieux elles ne me bailleront que quelque brin de lavande, quelque tulipe, ou quelque autre de ces chétives fleurs qui ne sont bonnes que pour le chapeau d'un nouveau marié de Clamart ou de Vaugirard. Mais quand je lesconjurerai au nomdece demidieu, je m'assure qu'elles n'ont point de jardin qui ne me soit ouvert, et qu'il n'y a œillets ni roses qu'elles-mêmes ne prennent la peine de me cueillir. Elles sont retirées dans les solitudes, il est vrai; mais c'est sur des montagnes si hautes, que sans être au monde elles ne laissent pas de savoir tout ce qui s'y fait. Et parce qu'elles savent bien que nous sommes en un siècle où il n'y a point d'appui
pour elles que celui de cet adorable prélat, elles ne sont pas si malavisées que de refuser un protecteur qui leur est si nécessaire. Je fus dernièrement trouver un homme pour quelque petite affaire, et je crois que, sans offenser sa conscience, il lui était aisé de me satisfaire. La peur que j'ai d'être refusé me fait toujours prendre garde de ne jamais rien demander qui ne soit raisonnable; et d'ailleurs j'avais quelque sujet de croire que cet homme aimât les vers. Je le trouvai toutefois si peu courtois, et si fort résolu de ne me point gratifier, que je m'en revins avec un déplaisir de lui avoir jamais rien demandé, et avec une protestation de ne lui demander jamais rien. Je suis encore en cette même opinion. La nécessité est forte; mais, à ce que je vois, elle ne l'est pas assez pour me faire faire une seconde prière à un homme à qui la première n'a de rien servi. Il me pouvait faire du bien; je lui pouvais donner des louanges : il me semble que ce qu'il eût eu de moi valait bien ce que j'eusse reçu de lui. Puisqu'il ne l'a pas voulu, il le faut laisser là. Me voilà déchargé d'une grande peine. Aussi bien suis-jefort aise de n'avoir autre objet que celui de ce grand cardinal. C'est un sujet où il n'y a que trop de matière. Ma fortune est un monstre qui ne mourra jamais, ou mourra de la main de cet Hercule. C'est à lui seul , et de lui seul que je veux parler. Pour vous, monsieur, en la peine que vous prendrez de le faire souvenir de moi, vous aurez ce déplaisir d'avoir obligé un homme incapable de toute revanche; mais vous le consolerez, s'il vous plaît , du contentement de vous être acquis un très-humble et trèsaffectionné serviteur.