‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 125 sur 672 · A M. DE BALZAC · texte numérisé non relu

A M. DE BALZAC

Vous avez raison de dire qu'il faut peu de chose pour vous obliger. Il y faut certes si peu, que, si je prétendais à votre succession , dès demain je présenterais requête pour vous faire bailler un curateur. C'est tout un; quelque préjudiciable que soit cette humeur, elle est généreuse; ne la changez point, si vous me croyez . Quant à moi , qui ne veux rien au delà de ce qui m'appartient, je tourne les yeux de tous côtés pour trouver sur quoi est fondé l'honnête remercîment que vous me faites. Et après avoir tout examiné, je ne puis que deviner, si ce n'est qu'il y a cinq ou six semaines que, me trouvant en un lieu où l'on mit vos ouvrages sur le tapis , je fus du côté des

1 Jean-Louis Guez, seigneur de Balzac, était regardé par Malherbe comme le restaurateur de notre langue. Il mourut en 1654 , a l'Age de soixante ans.

LETTRES CHOISIES

lî

approbateurs. Ce fut chez madame des Loges, de laquelle vous savez les qualités excellentes, et jecrois qu'a la cour il y a peu de gens qui les ignorent. Le marquis d'Essideuil , le baron de Saint-Surin, M. de Racan, et M. de Vaugelas, y étaient. Il y en avait encore quelques autres dontje ne sais point les noms; mais ce qu'ils dirent me lit connaître ce qu'ils valaient. A ce compte-là, vous m'accorderez bien que le lieu ne pouvait être plus propre, ni la compagnie meilleure pour l'affaire dont il était question. Je vois bien (pie l'on vous a dit que je défendis votre cause. Il est vrai , mais sans intention d'en mériter le gré que voua m'en Bavez. Je ue donnai rien a notre amitié; je ne donnai rien a la complaisance : je ne fis que ce qui est de mon inclination et de ma coutume, je [iris le parti de la vérité. Pour celui contre qui l'on vous a mis si fort en colère, je ne sais quel rapport on vous en a fait, mais je vous jure qu'il parla de vous et de vos écrits avec une modération si mande, qu'il semblait plutôt proposer des scrupules pour en avoir l'avis de la compagnie , que pour dessein qu'il eiH de nuire à votre réputation. Toutefois prenons anses d'un autre biais, et posons le cas que son sentiment fût conforme a l'interprétation que vous en faites : ne Bavez-vous pas que la diversité des opinions est aussi naturelle que la différence des sisages ; et que vouloir que ce qui nous plaît ou déplaît plaise ou déplaise a tout le monde , c'est passer des limites OU il semble que Dieu même ait commandé île-puissance de s'arrêter ? Quelle absurdité serait-ce qu'aux jugements que font les cours souveraines de nos biens et de nos vies les avis fussent libres . et qu'ils ne lefussenl pas en des ouvrages dont toute la recommandation est de s'exprimer avec quelque-râ1 ce, et tout le fruit de satisfaire à la curiosité de ceux qui n'ont rien de meilleur à s'entretenir? .le ne crois pas qu'il y ait de quoi m'accuser de présomption , quand je dirai qu'il faudrait qu'un homme vînt de l'autre monde pour ne savoir pas qui je suis. Le Siècle connaît mon nom, et le connaît pour un de ceux qui y ont quelque relief par-dessus le commun. Et néanmoins ne sais-je pas qu'il y a de certains chats-huanîs à qui ma lumière donne des inquiétudes, el qui, se trouvant en des lieux où la faiblesse de ceux qui les écoutent leur laisse tenir le haut du

pavé, font . avec je ne sais quelles froides grimaces, tousleurs efforts pour m'ôter ce qu'ih a si longtemps que la vont publique m'a donne;' Non , non ; il es1 de Papplaudissemenl universel comme de la quadrature du cercle, du mouvement perpétuel, de la pierre philosophaient telles autres chimères: tout le monde che, et personne ne le trouve. Travaillons à irir tant qu'il nous sera possible; nous n'v

réussirons non plus que les autres. Ceux qui ont dit que la neige est noire ont laissé des successeurs qui, s'ils ne disent la même impertinence, en diront d'autres qui ne seront pas de meilleure mise. Il esi drs cervelles a fausse équerre, aussi bien que des bâtiments. Ce serait une trop longue et trop forte besogne de « raloir réformer tout ce qui ne se trouverait pas a notre gré. Tantôt nous aurions à répondreauxsottisesd'un ign >rant ; tantôt il nous faudrait combattre la malice d'un envieux. Nous aurons plus tôt fait de nous moquer des uns et des autres. La pluralité des voix est pour nous. S'il y a quelques extravagants qui veuillent faire bande à part, à la bonne beure. De toutes les dettes, la plus aisée a payer, c'est le mépris. >"ous ne ferons pour cela ni cession ni banqueroute. Aimons ceux qui nous aiment; pour les autres, si nous ne sommes a leur goût , il n'est pas raisonnable qu'ils soient au nôtre. Mais aussi en faut-il demeurer là. Il ne se trouvera que trop de gens qui , n'ayant point de marque pour se faire connaître, voudraient avoir celle d'être nos ennemis ; gardons-nous bien de leur donner ce contentement. Écrive contre moi qui voudra; si les colporteurs du Pont-Neuf n'ont rien a vendre que les réponses que je ferai, ils peuvent bien prendre les crochets, ou se résoudre a mourir de faim. On pensera peut-être que je craigne les antagonistes; non fait : je me moque d'eux, et n'eu excepte pas un, depuis le cèdre jusques à l'hysope. .Mais je sais que juger est un métier que tout le monde ne sait pas faire. Il y faut de la science et de la conscience, qui sont choses qui ne se rencontrent pas souvent en une même personne. La cause d'un ami est presque toujours bonne; celle d'un ennemi presque toujours mauvaise. Il n'en fut jamais une si juste que celle de Menélas contre le traître qui lui vola sa femme; et cependant en l'entreprise que lit la Grèce pour a\ oir la réparation de cette injure, les affections des ,| furent tellement partagées, que parmi eux le ravisseur ne trouva pas moins de protection que le mari. Qui plus est , quand il fut question du combat d'Hector et d'Achille, qui devait décider l'affaire, Jupiter lui-même, tout père des dieux qu'il est, fut si peu résolu du parti qu'il devait prendre, que, sans vouloir rien prononcer de lui-même, il se fit apporter des balances, pesa les vies de l'un et de l'autre, et en remit l'issue à ce qu'il plairait a la destinée en ordonner. Aptes un exemple où nous voyons ceux qui doivent tonner sur les injustices en faire eux-mêmes de si remarquables, pensez , je vous prie, ce que doit espérer celui qui est exposé au jugement des ignorants, dont, gnîee a Dieu. nous avons ici un nombre.

ŒUVRES DE MALHERBE

Je suis marri que je n'en puis avoir meilleure opinion. Mais leur voyant tous les jours faire casde je ne sais quels écrits qui, devant les jurés du métier, ne passent que pour des pois piles de l'hôtel de Bourgogne, je ne crois pas qu'il y ait chose ni si mauvaise qui neleurpuisse plaire, nisibonnedont ils n'osentfaire les dégoûtés. C'est trop demeurer sur un si maigre sujet ; il en faut sortir, et répondre à ce que vous me dites de notre ami l. Vous l'obligez de le défendre , il en a bon besoin. Du côté des bergeries, son cas va le mieux du inonde; mais certes , pour ce qui est des bergères , il ne saurait aller pis. Cette affaire veut une sorte de soins dont sa nonchalance n'est pas capable. S'il attaque une place , il y va d'une façon qui fait croire que s'il l'avait prise il en serait bien empêché ; et s'il la prend , il la garde si peu, qu'il faut croire qu'une femme a été bien surprise quand elle a rompu son jeûne pour un si misérable morceau. Vous dites que vous lui ressemblez , mais à qui le persuaderez-vous?

Peut-être à quelque juif, mais non pas a Malherbe.

Vous n'êtes pas ,à mon avis , si rude joueur que cet assommeurdemonstresqui,en unenuit, vit les cinquante filles de son hôte, mais à beaucoup moins que cela , on ne laisse pas de passer pour bon compagnon. Vous ferez le discret tant qu'il vous plaira : le mot qui vous est échappé , que les femmes sont la plus belle moitié du monde , n'est pas d'un homme qui n'ait que faire d'elles. Je vois bien ce que c'est; vous voulez assurer les maris , afin que , n'ayant point de soupçon de vous, ils vous laissent faire vos recherches en toute liberté. Cela s'appelle être habile homme, et tendre des pièges comme il faut; continuez. Je serai bien aise que vous soyez heureux, a la charge que vous aurez pitié de ceux qui ne peuvent l'être. J'ai fait ce que fait le reste des hommes : j'ai désiré la longue vie , et vous voyez où la longue vie m'a réduit. Je ne suis pas enterré, mais ceux qui le sont ne sont pas plus morts que je suis. Je n'ai, grâce à Dieu, de quoi murmurer contre la constitution que la nature m'avait donnée. Elle était si bonne qu'en l'âge de soixante et dix ans je ne sais que c'est d'une seule des incommodités dont les hommes sont ordinairement assaillis en la vieillesse ; et si c'était être bien que de n'être point mal, il se voit peu de personnes à qui je dusse porter envie. Mais quoi , pource que je ne suis point mal , serais-je si peu judicieux que je me fisse accroire que je suis bien? Je ne 6ais quel est le sentiment des autres, i mais je ne me contente pas à si bon marché. L'in- !

1 C'est sûrement de Raean qu'il s'agit ici.

dolence est le souhait de ceux que la goutte, la gravelle, la pierre ou quelque semblable indisposition , mettent une fois le mois à la torture : le mien ne s'arrête point à la privation de la douleur; il va aux délices, et non pas à toutes ( car je' ne confonds point l'or avec le cuivre ) , mais à celles que nous font goûter les femmes en la douceur incomparable de leur communication. Toutes choses , à la vérité, sont admirables en elles ; et Dieu qui s'est repenti d'avoir fait l'homme, ne s'est jamais repenti d'avoir fait la femme. Mais ce que j'en estime le plus , c'est que, de tout ce que nous possédons, elles sont seules qui prennent plaisir d'être possédées. Allons-nous vers elles, elles font aussitôt la moitié du chemin ; leur disons-nous mon cœur, elles nous répondent mon âme ; leur demandons-nous un baiser, elles se collent sur notre bouche ; leur tendonsnous les bras, les voilà pendues à notre cou. Que si nous les voulons voir avec plus de privauté, y at-il péril ni si grand ni si présent où elles ne se précipitent pour satisfaire à notre désir? Si après cela il y a malheur égal à celui de ne pouvoir plus avoir de part en leurs bonnes grâces, je vous en fais juge, et m'assure que vous aurez de la peine à me condamner. Mais il ne faudrait guère continuer ce discours pour me porter à quelque désespoir. Brisons la ; aussi bien ma lettre est déjà trop longue. Si vous la trouvez telle, vous en pardonnerez la faute au plaisir que j'ai pris de m'entretenir avec vous, et de là jugerez , s'il vous plaît , monsieur, combien en quelque bonne occasion il me sera doux de vous témoigner que je suis et veux toujours être votre serviteur très-humble et très-affectionné.

Page 1