AVEC M. DE PEIRESC
Monsieur, J'écris toujours très-mal, mais ce soir j'y fais des merveilles, pource qu'il est tard et que je suis si lassé de brouiller le papier, que je vous jure que je ne sais ni que je fais ni que je dis; et puis, au même temps que ce porteur est entré en ma chambre, il s'est rencontre avec lui un laquais qui est venu exprès de Paris m'apporter une lettre. Je vous laisse à penser comme je suis glorieux : la réponse a épuise tout ce que j'avais de belles paroles , et a lassé l'esprit aussi bien que la main : il vaut donc mieux me taire que de ne rien dire qui vaille. Je vous envoie les vers de M. Critton,bien gâtés et bien fripés; mais n us» Dîmes a Fontainebleau. OÙ nous ne pourrons pas en recouvrer comineà Paris. J'en envoie un à monsieur
1 Nicolas-Claude Fabry , seigneur de Peiresc . conseiller du roi nu parlement de Provence, appartenait a une famille illustre et originaire de Pise, établie en France depuis le treizième siècle. Il se livra toute sa vie avec ardeur a l'étude des l< tires ei des sciences, ci parcourul l'Italie , I' Ulemagne, P \w.\> terre, et la Hollande, dont il consulta les bibliothèques • t les dépôts scientiliqaes pour éclairei ses recherches sut Fantiquité. Il entretenait une correspondance suivie avec tout ce qu'il y a\ dl d'hommes instruits en Europe , el comptait au nombre de ses aJUés Pierre Séguier, chancelier de France, et Philibert de Pompadour, lieutenant du roi en Limousin. .Ses r latlons intime- avec le garde {\,-~. M-, aux du \ nii le mirent a même dvtie utile a Malherbe. Il mourut en lt..J7, à cinqaanti ans Sa » ie écrite en latin par Gassendi . est pleine de A curieux -ur la science et sur les savants de celle époque.
OEU VUES DE MALHERBE
le premier président ', qui est un petit plus entier; mais votre amitié me défend les cérémonies. Pour des nouvelles, il n'y en a du tout point que le mariage de M. le marquis de Rosny avec la lille de M. de Créqui , moyennant quatre cent mille livres que luidonneM.Lesdiguières. On attend de jour à autre la prise de Rbinberghe : je ne sais ce que cela nous amènera; pour moi, je ne prévois que paix. Le vendredi après votre partement, comme je parlais, en la chambre du roi, avec M. de Saint-André, de vous, M. le Grand me fit entrer au cabinet, où , de nouveau , le roi me lit promettre de lui donner des vers ; tellement qu'à cette heure il ne s'y faut plus endormir. Vous les aurez, mais qu'ils soient faits2. J'ai fait chercher à Paris les vers faits par M. Barclay pour le roi d'Angleterre. Si je ne vous impatiente , permettez que je voie les vôtres , et je vous les renverrai par celui même qui me les apportera. Que direz-vous de mon effronterie? Mais vous le voulez ainsi, et puisque je ne puis vous servir, pour le moins je vous veux contenter. Adieu, monsieur, j'avais de la peine à me mettre en train, et à cette heure je ne me puis taire. Tenez-moi en votre bonne grâce pour votre serviteur le plus affectionné, le plus humble et le plus fidèle que votre honnêtetéait jamaisacquis. Dieu veuille que vous puissiez lire mon écriture, et vous ait en sa très-sainte garde.
A Fontainebleau, en la chambre que vous savez où je suis accommodé comme un prince, votre trèshumble et très-affectionné serviteur,
F. de Malherbe.
Le 2 d'octobre IGOG.
Je vous prie, monsieur, si vous écrivez à M. Camdenen Angleterre,.souvenez-vousdeluiramentevoir ce qu'il vous a promis touchant notre généalogie. Marc- Antoine 3 vous servira comme y ayant la principale obligation, ou pour le moins ayant, s'il plaît à Dieu , à en jouir plus longtemps.
Vous lui écrirez, s'il vous plaît, qu'en l'abbaye de Saint- Etienne de Caen, que bâtit le duc Guillaume, sont nos armoiries, parmi un grand nombre de celles des seigneurs qui l'accompagnèrent à la conquête d'Angleterre, et que ce sont des hermines de sable sans nombre en champ d'argent , et six roses de
1 Guillaume du Vair, depuis garde des sceaux, était alors premier président du parlement de Provence.
2 Un éditeur moderne a cru apercevoir ici une locution normande; il n'y fallait voir qu'une ellipse : « mais attendons qu'ils soient faits. »
i C'est son tils , qui fui tué en duel dans le courant de l'année 1G27
gueules, afin que légèrement il n'écrive pas d'autre façon.
10 octobre 1606.
Le roi se porte très-bien, Dieu merci ; monseigneur le dauphin excellemment: la reine est grosse. Tout ne saurait aller mieux. On tient que le roi s'en va demain faire la chasse à Montargis, et de là à Halliers, qui est à M. de Vitry, vers Orléans. Mais la reine ne bouge d'ici , ni beaucoup d'autres , desquels je serai l'un. L'évêquede Tiieuxest à Paris, avec la peste à la gorge ' . M. de Tyron n'est pas mort , mais il n'est guère mieux; ses abbayes sont données a M. de Verneuil , sinon Josaphat, qu'a eue M. de Loménie. Le reste est comme vous l'avez laissé , sinon que nous avons nos coudées plus franches. Je suis où j'étais , mais je ne couche plus sur les fagots.
MONSIEUB ,
Depuis ma lettre écrite, M. de Tyron est mort et enterré; je suis marri de vous avoir mal informé; Pvhinberghe, comme vous avez su, est rendue. Il en est sorti huit cents blessés et trois mille deux cents hommes sains et gaillards. Les Espagnols, à qui l'on avait promis double paye après que Rhinberghe serait prise, se sont mutinés, pourcequel'on ne la leur a pas baillée. Cela a empêché que le siège de Mons ne s'est pas encore fait. Hier le roi , dans sa galerie , bailla le bonnet à M. le nonce. Demain nous allons à Nemours , puis à Montargis , puis à Briare , puis à Sully , et enfin en tant de lieux que je ne sais où j'en suis. La peste de Paris serait bien plus supportable que toutes ces incommodités. Ceux qui en viennent disent qu'il ne se voit pas un carrosse emmy les ■ rues; vous pouvez bien penser que le contenu n'y est non plus que le contenant. Souvenez- vous de ce que je vous écrivis dernièrement, et, pour l'honneur de Dieu, pardonnez à mon impudence; elle est étrange , mais une courtoisie comme la vôtre est bien capable d'excuser de plus grands crimes. Aimez-moi toujours, monsieur. Vous verrez bientôt près de quatre cents vers que j'ai faits sur le roi. Je suis fort enthousiasmé, poureequ'il m'a dit que je lui montre que je l'aime et qu'il me fera du bien.
J'edremo quelche ne s^guira.
Votre affectionné serviteur,
F. de Malherbe.
De Fontainebleau, ce 15 d'octobre 1606.
' Voyez le Journal >l< VEstoile, TOtrie lit. pages 378, 385, ti suivantes.
2 Au milieu des.
Monsieur, J'ai reçu deux de vos lettres tout en un jour; mais pour cela je ne louerai pas votre diligence, car j'a- \ ; i i s été près d'un mois sans en recevoir :je vous y répondrai par un messager qui doit partir au premier jour ;cctte-ci sera une recommandât ion pour M. Morant, premier commis du trésorier de l'épargne. Imaginez-vous tout ce qui se peut dire et écrire pour vous prier de vouloir assister un mien ami, et pensez que je le vous dis et le vous écris. ISe regardez point a celui qui vous prie, mais a celui pour qui vous êtes prie. Il n'y a rien au inonde de si courtois ni de si officieux ;et je m'assure que, quand par deçà il s'offrirait quelque sujet de se revancher en votre endroit , vous penseriez que je vous aurais fait un plaisir bien grand et bien particulier, de vous avoir fait intercéder pour un homme de son mérite. Après vous avoir dit cela , ce serait chose superflue de vous dire que j'estimerai ce que vous recevrez pour lui comme f.iil à moi-même; car ce serait \ous bailler une mauvaise dette pour une bonne ; mais puisque vous m'aime/, je me dispenserai de croire que ma prière ne lui sera point inutile. Je vous lafais donc très-affect lieuse, monsieur, et de me tenir éternellement pour votre très affectionné serviteur.
F. de Malheube.
Janvier ICU7
2(3 avril 1607.
Nos nouvelles sont que M. d'Orléans ait cuidé n'être que Mous sans queue; le roi avant dit , aussitôt qu'il fui ne. qu'il ne voulait pas qu'il eût plus de dix nulle livres (le rentes en fonds de terre, et il servait bien son frère, il lui donnerait des pensions, i outefots, hier au matin, il dit qu'il voyait bien que ce nom de M. d'Orléans était deja tellement publie dedans et dehors le royaume, par lesdépéebes qui v avaient etc laites , qu'il n'y avait plus d'ordre de le supprimer; si bien quece sera M. d'Orléans, mais titulairement et non autrement. Il naquit le lundi . lendemain de Pflques . a dû beures du soir.
Le roi est extraordinairement transporté de cette
pense que ce qui la lui accroît . c'est qu'on dit qu'il lui ressemble entièrement. En cette conforma . on remarque la grandeur du nez et l'éclair des
veux du père. Dieu lui en donne la valeur et la bonne fortune: l.a nuitd'enlre le jeudi et le vendredi ensuivant . il lut vu par les gardes un certain feu en ,
forme d'oiseau, qui s'éleva du jardin des canaux, passa par-dessus la cour du cheval et par-dessus le château, alla crever en la cour du donjon, à l'endroit de l'horloge, avec tres-j.'randissime bruit; on dit comme d'un pétard; mais s'il eût été aussi grand, il eût réveillé tout le monde, ce qu'il ne fit pas. ],. roi, comme cela lui fut récité, s'en rejouit fort, et dit que souvent, devant des batailles et en des sièges de villes et autres entreprises, ilavait vu de semblables choses , mais toujours avec bonne issue , et qu'il espérait que s'il avaitlaguerreilferaitbiensesaffaires.
Voila trop deebosessérieuses; il faut venir aquelque chose de plus de goût. Madame la comtesse de Moret est à Moret, prête d'accoucher; le roi la fait visiter continuellement , et lui-même y est allé une fois. M. le prince de Joinville est à Nanti. M. de Lorraine est amoureux, mais éperdument, d'une demoiselle que vous avez vue ordinairement avec mademoiselle de Rohan, nommée mademoiselle de la Patrière; elle est huguenote; et, avec tout cela, il l'alla dernièrement accompagner jusqu'au lieu de sa cène. Qui&non mortalia perfora cogis, cunni sacra famés! Il n'a guère moins de quatre-vingts ans ; je vous laisse à penser ce que cet exemple permet a ceux qui n'en ont que cinquante-trois ou cinquantequatre. Mademoiselle des Essars a été malade quelques jours en cette ville. M. Laurent, par le commandement du roi, écrivit à M. Martin de la voir avec soin en sa maladie, ce qu'il a fait. Je lui ai ouï dire qu'il l'estime grosse. Elle est aujourd'hui a une lieue près de Fontainebleau, en un lieu nommé le Pressoir. Elle était assez bien auprès du roi; mais l'on doute de quelque brouillerie, pourecque M. de Beaumont , que sans occasion elle a voulu brouiller, et qu'en effet elle a brouillé en calomniant ses actions d'Angleterre, lui a rendu la pareille, par le moyen d'un grand nombre de lettres passionnées qu'il a fait voirau roi qu'elle lui avait écrites. C> ne serait jamais tait de vous écrire les changements de la maison de la reine Marguerite, non-seulement au commencement des quartiers, mais aussi au milieu ; c'est vous en dire assez que de vous dire que tout y va comme de coutume.
Dans huit ou dix jours, nous nous en allons à Fontainebleau: si vous prenez la peine de m'écrira, vous adresserez votre paquet à M. ï cart . qui loge à la rue des \ ieilles-Étuves, à l'Écu de France.
ŒUVRES DE MALHERBE
2 septembre 1607.
Messeigneurs le dauphin et d'Orléans sont à Noisy ; le roi les va voir demain.
M. d'Orléans fut pris hier la nuit d'une petite fièvre; l'on tient que ce ne sera rien.
La femme qui baillait le lait pour sa bouillie est morte de peste à Saint-Germain.
Madame la marquise de Verneuil s'en est retournée à Verneuil : elle attendit le roi en cette ville; il la fut voir une fois. Fortant , cet Espagnol qui avait été en peine avec elle, a eu commandement de s'en aller dans dix jours hors du royaume, pource que le roi a cru qu'il traitait quelque chose avec l'ambassadeur d'Espagne. 11 part aujourd'hui à deux heures , pource qu'il n'a plus que huit jours; il m'a fait voir son passe-port, qui est d'hier t" de ce mois.
Madame la comtesse de Moret est bien avec le roi ; mais depuis trois jours on lui aôté un jeune homme qui était son domestique , nommé Gillot ; il avait été aucomtedeGrammond. On aaussidéfendudelavoir à un gentil homme breton qui la hantait fort, nommé Grandbois; il est proche parent de M. le Grand.
Les inimitiés du sieur don .luan et du sieur Conchini ne se réconcilient point. Il y a un nommé Jean- Paul Guerre en prison, pour être soupçonnéd'avoir voulu tuer le sieur Conchini. L'écuyer du sieur don Giovan , l'allant visiter en prison , y a été retenu sur ce qu'il offrit vingt écus au geôlier pour le laisser parler à lui.
Il y a un jeune homme qui vint à Monceaux trouver le roi pour le supplier que par son moyen il fût rétabli en la société de Jésus, de laquelle, après y avoir été quatre ans , il a été banni pour avoir falsifié la signature de son général : tout cela n'est rien ; mais ce qui en a fait très-grand bruit, c'est qu'il dit qu'il est fils du roi et d'une demoiselle de Béarn, qui le fit porter en la frontière d'Espagne tout aussitôt qu'il futné;le roi ne se souvient pointd'avoir jamais vucettedemoiselle. Cet homme est 'fin , souple, âgé d'environ vingt-sept à vingt-huit ans , la barbe et les cheveux noirs, le front fort délié; il fut dès l'heure mis entre les mains du grand prévôt. Je ne sais s'il y est encore , car on n'en parle plus.
Le sieur don Juan fait parler du mariage de la comtesse de Chemilly.
Monsieur, Sic'étaitautrequeM.duPerrier «qui s'en allât en
1 François du Perrier, gentilhomme de Provence, lié d'a-
Provence, vous n'auriez point de lettre de moi. Vous ne m'écrivez point: voilà pourquoi je vous veux rendre la pareille, afin que la faim d'avoir non de mes lettres , mais des nouvelles , vous range à la raison , et, malgré vous, vous oblige à me donner ce contentement. Le porteur est trop bien informé de toutes nos nouvelles, et trop éloquent pour vouloir rien ajouter à sa suffisance. Vous n'aurez donc autre chose de moi, sinon la prière que je vous fais et que je vous ferai toujours de m'aimer et de me tenir pour votre très-humble et affectionné serviteur.
F. DE MaLHEKBE.
/ A Paris , ce 7 d'octobre 1607.
12 novembre 1607.
La cour est depuis un mois à Fontainebleau, et nous à Paris, Dieu merci. On parle diversement du retour du roi par deçà; toutefois je pense qu'il ne reviendra pas que nous ne soyons près des fêtes : ses exercices sont le jeu et la chasse. Monsieur le connétable y est arrivé, à ce que je viens d'apprendre. Il y a eu trois à quatre maisons fermées à Saint-Non, à cause de la peste ; de sorte qu'on a fait déioger la musique du roi qui y était, et les maçons qui travaillent au canal ont été mis à la héronnière. Tout est sain en cette ville, hormis je ne sais quelle petite-vérole qui nous a fait mourir trois ou quatre personnes seulement, dont Pardillon. autrement nommé Panjas, est un, et une belle jeune demoiselle nommée la Patrière, est l'autre; le fils du capitaine Gasgny est la troisième. Il y en a eu tout plein de malades ; mais toutest guéri. Le flux de sang a eu aussi quelque cours, toutefois avec peu de dommages. M. de Bressieux en a cuidé mourir, et est encore au lit, mais hors de danger, grâce à Dieu. Pour lesaffairesde Flandre, ony tient la paix faite; mais il n'y a rien d'assuré. Madame la marquise de Verneuil est en cette ville, qui, depuis peu de jours, a reçu de notables gratifications du roi, et entre autres une pension , pour M. Gyé sou frère, de dix mille écus, à ce que l'on dit : je le crois malaisément; mais quoi qu'il en soit, il faut qu'elle soit bonne, car il s'en est allé remercier le roi d'Angleterre de celle qu'il lui donnait, et la lui remettre. M. de Sully est en faveur plus que jamais, et dit-on que si M. le connétable mourait, il serait pour avoir sa charge. J'ai été longtemps sans vouloir, non pas croire ,
niitie avec Malherbe qui, pour le c insoler de la morl de sa lillc, lui adressa des stances Kgardées généralement comme an des chefs-d'œuvre de la poésie française. (Voyez, ci-dessus, poésies, liv. II, u° 7.)
LETTRKS A M. DE l' KIR ESC.
mai» OUÏr cette nouvelle; mais quand je l*ai ouï dire l'endroit de l'arsenac
a des personnes qui vont au cabinet, j'ai cru qu'il n'j avail rien qui ne se put faire. On parle de sa catholisation : les siens disent qu'il n'y pense pas; mais s'il pense à l'un, je crois qu'il pense à l'autre.
Monsiei n,
Vous m'avez oublié, j'en ferai de même si je puis ; mais non ferai , car vous auriez des excuses , et moi non. Nos nouvelles sont aussi froides que la saison. Nous allons courre la bague le lendemain des Rois: voua saurez qui l'aura gagnée. Je vois bien que de ce earéme-prenant il ne.se parlera d'autre chose. Le roi courra; cela met toute la cour en débauche. Adieu , monsieur, en voilà trop pour un paresseux comme vous. Pour M. du Perrier, il aura dent pour dent, ou (cil pour œil, lequel il voudra, c'est-à-dire rien pourrien. Car puisqu'il ne m'écrit point, il n'a que faire de mes lettres. Je ne laisserai pas pour cela de lui baiser les mains , et de l'assurer que je suis son serviteur. Mandez-moi, s'il vous plaît, si vous avez reçu les rabats, aiguillettes, etc.
Je suis toujours votre très-humble et très-affectionné serviteur.
F. de Malherbe.
a Paris, ce Ie' de janvier igoh.
20 Janvier 1608.
Le grand nombre de nouvelles dont vous avez rempli votre lettre me convie.de vous en faire de même, mais je n'ai dequoi,pource que le froid agelé tous le* desseins qui se taisaient pour honorer notre carême prenant. Nous avons laissé celui des lices,
barrières el autres telles galanteries, et sommes réduits aux ballets. Nous en attendons un au premier jour de la façon de M. de Vendôme, duquel sont tous 1rs galants de la cour, au moins une grande partie. Si le froid n'avait fait autre mal que cela, ce serait peu de chose; mais il a tellemenl gelé notre rivière, que la charge de cotrets coûte trente-cinq
sols voila le principal grief. Il est vrai que encore avons-nous à nous contenter d'elle, au prix de la
Loire, qui s'est arrêtée au pont d'Amboise, et lie
laisse pins par-dessous , à cause «les glaces qui s'y sont amoncelées, si bien qu'il y a trois ou quatre lieues de pays noyé tout à Pentour; le mal continue tous les jours, et tout ce pays-là n'est aujourd'hui qu un étang glacé, si ce que l'on a rapporté esl v< ritable. Le roi passa vendredi la Seine sur la glace, à
vous pouvez penser à quel jeu il jouait : il y a beaucoup de marauds qui n'en feraient pas de même.
Je vous avais dit au commencement de cette lettre que je n'avais que vous écrire, et cependant , sans y penser, je vous ai presque fait un volume, pourceque ma mémoire, qui ne se souvenait de rien au commencement, s'est échauffée sur la besogne; encore me vient-il de souvenir d'une chose que je veux que vous sachiez, c'est que le marché d'enclore les faubourgsdanslavilleestfait,et y commencera-t-on à ce printemps. La besogne est que de deçà on continuera ce qui est commencé hors des Tuileries jusqu'à la porte Saint-Denis, et du côté de l'Université, depuis le bord de l'eau vis-à-vis des Tuileries jusqu'à la porte Saint-Victor vis-a-vis de l'arsenac. Le rai prête pour cet ouvrage cent mille livres, et on lui en rend deux cent mille d'ici à quatre ans. Il s'est retenu six places, dont il en donne une à M. le Grand, les autres à. M. de Rassompierre, M. d'Lpei non, H. de Rohan ; il ne me souvient pas de la cinquième: la sixième, il la reserve pour lui, el s'appellera Bourbon, pourceque,en bâtissant le Louvre, le Bourbon qui est devant la porte sera mis bas. Saint-Nicolas et Saint-Thomas du Louvre seront transportés là, pour raser cet espace d'entre le Louvre et les Tuileries.
août 1608.
Je me suis bien moins troublé de ce que vous m'ecrivezqu'il a pludu sang à A ix et en quelques autres endroits circonvoisins. Les histoires sont pleines de semblables accidents, mais avec tout cela il est malaise de me le persuader; s'il était arrive BJ souvent . il ne serait pas possible que de tant de fois une il ne sefiHfait à la vue du monde, et qu'il n'y eût eu quelque collet d'homme ou couvre-chef de femme qui n'en eût reçu quelques iront tes». Ces esprits que l'on tient être ordinairement parmi nous ne font pas toujours des actions sérieuses : ils s'amusent parfois a des nigeries : je pense que ceci en est aussi bien Une comme ce que je vis il y a quin/' QSenpoS
quartiers delà Basse-Normandie. Il s'y coula un bruit parmi le peuple que dans les couettes des lits il y
m 'esl ainsi que s'écrivait atonie mot arsenal. Noos l'avons déjà remarqué.
: Ce tait . ainsi que les plûtes de pierres, a été constate et expliqué par la physique moderne.
ŒUVRES DE MALHERBE
avait des pelotons de plumes que les sorciers y avaient mis pour travailler ceux qui couchaient dessus, et encore, y ajoutait-on , pour les faire mourir dans le bout de l'an. Quelques-uns , ou par un scrupule de religion, ou par une gravité de philosophie, négligèrent cet avis; les autres furent curieux et voulurent voir ce qui en était; ce nombre fut le plus grand. Voilà pourquoi, croyant que ce qui se fait avec lamultitude se fait, sinonavecraison.au moins avec excuse, je fis visiter deux couettes, où il fut trouvé en chacune une pelote de plumes de gorge de chapon , le tuyau vers le centre , mais tissues si ferme et avec tant d'artifice, que manifestement on y remarquait une autre main que celle des hommes. Ces pelotes étaient justement de la grosseur et de la forme rondeet plate de ces grandsoignons que vous avez à Bourg. Tous ceux qui firent la même recherche trouvèrent la même chose : là-dessus chacun faisait des discours à perte de vue, comme c'est la coutume ; mais enfin ce ne fut rien. Quelquefois , quand les rois sont au cabinet , les peuples croient qu'ils parlent de changer le pôle arctique à l'antarctique , et le plus souvent ils prennent des mouches1. Les démons en font de même; ils se plaisent à nous en bailler à deviner. Pour moi , il faut que les préjugés soient bien extravagants pour me brouiller l'esprit. Je me réserve à la venue des maux , sans les prévenir en les attendant. II y a eu quarante ans de guerres continuelles en France, où il s'est répandu cent mille muids de sang, et cependant il n'en a jamais plu une goutte.
MONSIEUB,
Nous arrivâmes hier au soir en cette ville , d'où , non plus que de Paris , je ne veux point perdre d'occasion de vous assurer du pouvoir que vous avez sur moi. Il est bien acquis : il est raisonnable qu'il soit durable. Si vous vous fâchez que je vous répète ceci après vous l'avoir dit tant- d'autres fois, pensez que je n'ai de quoi remplir ma lettre si je ne me sers des compliments ordinaires. Ils sont courts afin que vous connaissiez que je n'en use que pour faute d'autre sujet. Votre amitié toute solide n'aime point les cérémonies, ni moi aussi , mais la nécessité me le fait faire. Nous allons commencer nos états généraux au premier jour de la semaine qui vient. J'ai bien envie qu'ils soient achevés promptement , afin de m'en retourner.
1 « Les princes et les rois, dit Pascal , se jouent quelquefois. Ils ne sont pas toujours sur leurs trônes; ils s'y ennuieraient : la grandeur a besoin d'être quittée pour être sentie. » ( Pensif s, première partie, art. ix , n" i9. ;
Aimez toujours votre très-humble et très-affectionné serviteur,
F. DE MALHEBBE.
Dijon, ce Ier de septembre 1608.
MONSIEUB ,
Je serai à la fin importun par ma diligence; mais n'importe , faites le jugement de moi qu'il vous plaira , pourvu que vous croyiez que vous venez en ma mémoire comme l'un des hommes du monde de qui j'estime plus l'amitié. Je vous ai répondu à ce que vous m'écriviez de M. de la Cépède. Faitesmoi cet honneur de me mander si vous avez reçu ma lettre, et s'il se tient pas satisfait. J'honore trop ses belles qualités pour souffrir qu'une si frivole calomnie lui donnât quelque mauvaise impression de moi. Nous avons ici les nouvelles de la course de bague de jeudi et vendredi derniers ; mais vous les avez aussi bien que nous. Voilà pourquoi je m'en tais et ne remplirai ce reste de papier que de vous prier de baiser les mains pour moi à monsieur le premier président, et l'assurer queje suis son trèshumble serviteur. Je vous jure que je suis et serai le vôtre éternellement.
F. de Malhebbe.
De Dijon , ce jeudi 4 de septembre 1608.
3 octobre 1608.
Si vous revenez à Paris d'ici à deux ans, vous ne le connaîtrez plus : le pavillon du bout de la galerie est presque achevé; la galerie du pavillon au bâtiment des Tuileries est fort avancée; les fenêtres de l'étage de bas sont faites; l'eau de la pompe du Pont-Neuf est aux Tuileries; mais le plus grand changement est en l'île du Palais, où l'on fait un quai qui va du Pont-Neuf au pont aux Meuniers, comme l'autre va du Pont-Neuf au bout du pont Saint-Michel. On fait en cette même île une place que l'on appellera, à ce que l'on dit, la place Daupbine, qui sera très-belle et bien plus fréquentée que la Boyale. On refait le pont Saint-Cloud, dont il y avait plusieurs arches rompues. On va faire un pont de bois à Surène , pour aller à Saint-Germain sans passer plus de bac; le bois en est presque tout amassé. M. de Sully a été à Rouen pour y faire un pont neuf, pource que nul n'a voulu entreprendre de rebâtir le vieil. Il y a à cette heure un grand ordre à Paris pour les boues, pource que les mai sons sont taxées à deux fois plus qu'elles ne l'étaient:
mais j'ai peuf que cette i^rond" furie ne durera pas , et qu'insensiblement nous retournerons au premier désordre, et qu'il y fera crotté comme devant.
25 mars iGoy.
Nos nouvelles sont que le roi se porte fort bien , Dieu merci. Nous attendons l'accouchement de la reine dans dix-huit ou vingt jours. Vous avez su la mort de M. de Montpensier, qui fut le dernier de mai ; on lui dressa une effigie au logis où il est décédé; elle fut servie durant trois jours, qui commencèrent te lundi d'après sa mort. M. le comte de Si lissons fit difficulté de la garder, et dit que les princes du sang ne gardaient que les rois, et que Monsieur, frère du roi, n'avait été gardé que par des gentilshommes. On tint conseil là-dessus, où il fut résolu d'en avoir la volonté du roi , qui était lors à Chantilly. Il ordonna que M. de Fervaques , maréchal de France , avec trois chevaliers du Saint- Ksprit, le garderaient, ce qui fut fait. MM.de Sordeac, le marquis de Tresnel, et un autre dont il ne me souvient plus, y furent députés avec lui { M. de Fervaques). Le mercredi après dîner, sur les trois heures, la reine envoya madame la princesse, de sa part, donner de l'eau bénite au corps qui était sous l'effigie. Comme elle fut revenue, elle y retourna de son chef, et quand et elle mesdames les princesses de Conti et de Soissons, madame le Grand , et quelques autres dames , jusqu'au nombre de sept, en princesses et en tout. Madame de Montpensier s'est retirée à l'hôtel du Bouchage , où l'on commença enfin a se consoler. Madame de Montpensier, par les exhortations de monsieur son père , et par les prières que le roi lui a faites de se réjouir, montre une merveilleuse constance. M. Fenouillet, verfdredi , donna la harangue funèbre. Il cuida y avoir du bruit pour les séances; et si M. d'Épernon n'avait été retenu, les choses fussent allées plus avant. Il aima mieux n'y être point que de céder au parlement : c'est assez de ce sujet. Jeudi dernier se lit le baptême d'une fille du sieur Conchine ■ : le roi y fut compère, et madame la princesse commère. Elle eut nom Marie. La reine y fut, et s') lit une belle collation; don Juan s'y trouva, et au retour, tout d'un coup, sans avoir donné aucune démonstration de mécontentement, demanda coflgé au roi , mais avec protestation qu'il y (t. i;t résolu. Le roi lui offrit la continuation de
1 i '< >l le maréchal d'Ancre, que Malherbe appelle tantôt C iniii, tantôt Conchine.
sa pension hors du royaume, pour un gage, à ce qu'il dit, qu'il continuerait d'être son ami. Don Juan lui répondit qu'il n'en voulait d'autre gage que sa parole, et promit au roi que toutes fois el quantes qu'il aurait besoin de ses services il le viendrait trouver, et que jamais il ne servirait ennemis. Il est parti aujourd'hui sur le midi. M. le Grand a eu son logis en don du roi : c'est l'hôtel de Châlons, qui est une des belles maisons de Paris. On ne sait point l'occasion du partement du sieur don Juan; mais tous croient que c'est du deplaisir qu'il a de voir le sieur Conchine tant favorisé, et qu'il se fâcha que la reine fût allée a sou baptême, et que, tant que le roi fut à Chantilly, elle n'allât jamais chez lui voir la comédie, comme elle lui avait promis. Vous avez su comme M. le comte de Moreta été légitimé, il y a environ trois semaines ou un mois; aussi a été mademoiselle Jeanne de France, fille de mademoiselle de la Haye : la mère et la fille s'en vont a Fontevrault attendre la vacation d'une abbaye que le roi leur a destinée. Elle s'est un peu piquée de ce que le roi est parti sans lui dire adieu : sa faveur a été de courte durée. Je sais bien qu'il y a d'autres nouvelles ; mais il ne m'en souvient pas, et ce -ont la les principales.
23 juin 160 •
Il s'est fait ici une penderie d'un prêtre sorcier qui avait fait des enrageries plus que diaboliques '. J'aime mieux que vous le sachiez d'ailleurs que d'en gâter le papier, car cela fait horreur d'y penser.
19 juillet IGou.
J'ai peur que nos nouvelles ne vous soient vieilles, pource que je ne vous puis rien écrire que des noces de M. de Vendôme, qui furent faites ii y aura mardi prochain quinze jours. Toutes les p rticularites, que possible vous n'avez pas sues d'ailleurs , vous pourront être agréables. L'épousée el le reste des dames furent si longtemps a se parer. que la messe ne se dit que sur les cinq heures du soir par M. de Paris ; elle avait un manteau ducal et une couronne ducale. Ce manteau ducal était de velours cramoisi violet , attaché sur les épaules avec
1 « Atteint et ccnvaAcu d'avoir dit la messe tout au rebours, Idolâtre el sacrifié au diaMe maintes fois et en plusieurs 11 as es environs de Paris, el même sens un gibet ■(/onmai ie VBstoiU , tome ni . :