ŒUVRES DE
des nœuds de pierreries; il était doublé d'hermine sans aucune fleur de lis; la queue en était longue d'environ trois aunes ou un peu davantage, large , de deux lés de velours, et ronde par le bout. La couronne ducaleétaittoutedepierreries. c'est-à-dire diamants : car d'autres pierres, il ne s'en parle du tout plus; elle pouvait avoir quatre doigts de haut et autant de diamètre. Sa robe était de toile d'argent, et n'en paraissait que le devant qui était tout couvert de grandes enseignes de pierreries. La compagnie partit de la chambre de la reine ' , où la mariée, accompagnée de toutes les dames qui devaient assister à la cérémonie, l'était allée trouver. On descendit par le degré du quartier de la reine. Les Suisses et autres gardes faisaient une haie des deux côtés , jusqu'à une barrière qui était dressée à l'entrée de la chapelle. Le roi, extrêmement paré de pierreries et plus de bonne mine, avec une cape, un bonnet et un bas attaché , menait la mariée du côté droit. M. le Grand, aussi fort paré, la menait du gauche; mademoiselle de Vendôme portait la queue de la mariée; après marchaient madame la Princesse, madame la princesse de Condé, madame la princesse de Conti , madame la comtesse de Soissons, madame de Guise , madame de Luxembourg, madame de Sully et madame de Rohan : ces deux dernières marchaient ensemble, pource que le rang appartenait a madame de Rohan , qui ne voulut pas laisser sa mère derrière. Toutes ces dames avaient des mantes de gaze noire , rayées les unes d'or et les autres d'argent, rattachées et couvertes partout d'un nombre infini de pierreries 2; madame la Princesse et madame de Guise en avaient de crêpe, comme veuves. De la messe , on alla droit au festin royal , qui se fit en la salle accoutumée à telles choses , et où vous vîtes que l'on fit le festin du baptême. On y usa de mêmes cérémonies ; la table était dressée en potence , mais sans être relevée sur un échafaud de deux ou trois degrés , comme celle de M. le Dauphin à son baptême, ainsi à plain-pied. Au côté de la cheminée étaient l'épousée , le roi , la reine et M. le Dauphin; en la table qui descendait en bas étaient les princesses , au même rang qu'elles avaient marché à la cérémonie ( mademoi-
1 La reine ne fut pas à la messe , pource qu'elle avait été fort travaillée d'une colique les jours précédents, et ne s'en trouvait pas encore Lien. ( Noie de Malherbe.)
2 Elles étaient attachées sur leurs épaules , où la gaze faisait trois bouillons séparés, et pendaient sur les épaules, de la leur descendaient jusqu'au coude , eu faisant douze bouillons ; l'attache était la même depuis le gondi de la manche jusqu'au coude ; et de la elles se rejetaient sur le derrière des robes. Les dames n'étaient conduites que de leurs écuyers ordinaires , et leurs queues n'étaient point portées. ( Note de Malherbe.)
MALHERBE
selle de ï'endôme était assise entre mademoiselle de Soissons et madame de Luxembourg ) , hormis madame de Guise, qui n'y assista pas. Elle me dit que c'était pource qu'elle ne pouvait voir le bâton du grand maréchal sans se souvenir de Monsieur son mari ; mais je crois que c'était qu'elle cherchait sa commodité. Madame de Rohan, à table, précédait madame sa mère ; après madame de Sully était madame de Guercheville; au-dessous de cette table y en était une autre un peu plus bas , ou étaient les filles de la reine. De ce festin on alla au grand bal , où l'on marcha selon les rangs des hommes '. Cette feuille ne suffirait pas à vous en dire les particularités.
23 août IC09.
Je vous avais écrit dernièrement que le sieur de Courtenay-Blesneau avait tué un monde de gens en sa maison ; mais enfin il s'est trouvé qu'il n'a tué que ce la Rivière, qu'il soupçonnait d'adultère avec sa femme, et un portier qui fut un peu long à lui ouvrir la porte et lui donna la peine de la rompre. Tandis que l'on employa le temps à cela, la dame descendit par une fenêtre, et au travers des fossés du château se sauva au village chez un greffier. Le galant en pensa faire de même, mais il fut tué à coups d'arquebuse dans le fossé. On parle d'une demoiselle qui eut le bras coupé; les autres disent qu'elle est seulement blessée à l'épaule. Les parents du mort , qui sont grands et en grand nombre , en veulent avoir raison, et disent qu'il a été tué botté et éperonné, et par conséquent innocent; mais il sera malaisé qu'ils le fassent croire avec une si faibie raison; je m'en rapporte à ce qui en est. Mais tant y a que nos dames sont fort en alarme , et que si Courtenay vient ici elles ne solliciteront pas pour lui.
1 M. de Soissons faisait son office de grand maître; le roi était donc entre M. le prince de Joinville et monseigneur d'Aiguillon. De la façon, on alla droit au grand bal, en la salle d'auprès la chapelle. Le roi mena la mariée. La reine fut menée par M. le Dauphin. M. le Prince mena madame la princesse de Conti ; M. le prince de Conti , madame la princesse de Condé ; M. de Vendôme, madame la comtesse de Soissons; M. le prince de Joinville, madame de Revers; M. le duc de Nevers, madame de Guercheville (on doit dire madame de Ragny ); M. le Grand, madame de Sully; monsieur le maréchal, MM. de Guercheville et deRagny, n'avaient point de femmes. On dansa environ une heure, et la reine se retira en fu\e.ir, comme je crois, de la mariée, qui était si chargée de ses habits, qu'elle était digne de pitié. ( Sole de Malherbe.)
Madame de Moret est à Moret; le comte dit que le roi alla pour coucher avec elle, il y eut jeudi quinze jours, et qu'elle ne lui voulut jamais rien permettre, si bien qu'il se fâcha à bon escient; tant y a qu'elle partit le matin même et s'en alla à Moret , où elle est encore. I,a reine Marguerite a été cinq à six jours à Monceaux passer le temps; l'on tient qu'elle revient aujourd'hui.
28 octobre 1609.
La pauvre madame de Saint-Luc est en travail depuis quatre heures du matin. La reine, qui s'informe pour son intérêt des grossesses et des couches , en a parlé tout du long de son souper, et , entre autres choses, a dit qu'elle croyait que madame de Saint-Luc était plus mal qu'on ne lui avait rapporté, mais qu'on avait peur de l'étonner e;i l'état où elle était; toutefois que, quant à elle, elle n'apprehendait point cela, et qu'elle savait bien qu'il n'en serait que ce que Dieu en avait ordonné. Il y a environ demi-heure qu'elle a envoyé un des garçons de sa chambre en savoir des nouvelles. Cela montre qu'elle y pense, quelque mine qu'elle fasse. Dieu nous gardera, s'il lui plaît, une si bonne reine. Elle extrêmement grosse, et dit-on qu'elle ne le l'ut jamais tant. Elle disait hier au soir qu'elle ferait une lille, et que la chambre où elle devait accoucher y était fatale ;qu'elley avait fait madame Chrétienne; que la reine Elisabeth y avait fait sa lille, et en allégua encore quelques autres exemples. Elle commence demain une dévotion de trois jeudis. Son pavillon, pour la mettre quand elle aura accouché, est déjà pendu et dressé en sa ruelle , et celui de son travail est pendu au haut du plancher, troosse dans une enveloppe d'écarlate, comme l'on pend une lanterne pour être toute prête à laisser choir fuand on s'en voudra servir. Je ne vous ai entretenu qued'ac- COUChél a . mais c'est faute d'autres choses.
Je vous mandai dernièrement que le marquis de Rosny et mademoiselle de Créqui avaient été mariés; mais je ne vous mandai | as que l'épousée fut menée avec la mante, qui ne lui fut mise qu'à Charenton. L'on disait qu'elle se fui gâtée dans le carrosse : cela est remarqué, poureeque cet honneur ne se fait qu'aux duchesses. M. de Sully lui donna un ameublementde chambre de velours cramoisi violet . sans or, et j avait un dais qui ne se baille aussi qu'aux duchesses toutefois on dit que depuis il l'a fait ôter.
Je ne sais ce qui en est. Hier elle demanda le tabouret, au moins fut-il demandé pour elle. La réponse ne fut pas faite sur-le-champ; je ne sais pas si on l'a faite aujourd'hui.
I^e roi a été ici sept ou huit jours , et s'en est parti assez mal content de tous les sujets qui l'y avaient amené. La marquise lui a fait des demandes qu'il n'a pas jugé être à propos de lui accorder. L'on dit qu'elle demandait cinq villes, dont Metz en était l'une; on y met Caen, Calais, Antibes : mais de cela chacun en parle diversement. Tant y a qu'ils se sont séparés en mauvais ménage. Sa Majesté a vu Néry , qui a consenti à tout ce qu'il a voulu ; mais on dit que le roi ne s'y trouva pas bien disposé. Pour madame de la Haye, le roi n'a vu ni elle ni sa Qlle, dont elle est infiniment affligée. Monsieur le connétable a dit franchement au roi qu'il ne pouvait consentir au mariage de son fils avec mademoiselle de Verneuil, à cause du mal que fait la reine a madame la marquise. Pour mademoiselle de Vendôme, il la voudrait bien; mais on doute que le roi ne la destine ailleurs.
Madame de Mercoeur, avec cette même lil dit qu'elle suppliait tres-bumblement le roi de ne lui parler plus du mariage de M. de Vendôme avec - 1 fille, parce qu'elle n'en voulait point ouïr parler, et que de le faire était chose à quoi elle ne se pouvait résoudre. M. de Sully, qui porta cette parole, lui remontra qu'il faudrait doue payer les cent mille cens de dédit. Elle a répondu que tout son bien est au roi , qu'il en fera comme bon lui semblera, qu'elle se contenterait que le roi lui laissât, comme à sa lille, de quoi vivre.
M. le comte de la Roche-Guyon perdit l'autre jour cent mille écus contre M. le prince de .loinville et M. de Termes. On lui fera composition; mais il lui en coûtera toujours trente ou quarante mille cens. Sa mère, madame de Guercheville , était malade à Fontainebleau. Si elle sait cette nouvelle , c'est pour la faire mourir; on dit que la reine la lui a dite.
MONSIEIR.
Depuis mon paquet fermé, M. du Moustier m'a apporte sa réponse. Je la vus envoie, et vous dis derechef que les bruits de la guerre de Clèves i< vous gardent pas de boire frais. Dieu ne nous veut pas tant de mal. <t notre ici .si trop redoutable pour a\o:r peur de brouillerie, tant qu'il vivra. Je
ŒUVRES DE MALHERBE
prie Dieu que ce soit d'ici à cent ans , ou autant que les juurs de l'homme se peuvent étendre.
Bonsoir, monsieur; je suis et serai toujours votre très-humble serviteur.
F. de Malhebbe.
A Paris , ce 2 de décembre 1609.
5 janvier 1610.
Je suis allé tout exprès souper au Louvre pour apprendre des nouvelles; je commence ma lettre par là, pource que nous avons, ce me semble, fait trêve de cérémonies. Je m'assure qu'en l'état où sont les affaires on vous conte force billevesées par delà, et peut-être vous en dirai-je moi-même quelqu'une; mais au moins si je mens, c'est après des auteurs qui doivent savoir autre chose que ce qui se dit en la basse-cour. Je vous ai mis tout ce que j'en sais dans un papier à part, afin que plus aisément vous le puissiez communiquer à ceux que bon vous semblera. Je n'écris point à monsieur le premier président,pource que je me suis retiré trop tard. Vous m'excuserez, s'il vous plaît, en son endroit, et lui ferez voir les vers que je vous envoie. Le sujet vous apprendra pour qui ils sont faits. Ils ont été extrêmement agréables, et m'ont fait renouveler fort belles promesses : Dieu saitquandj'eo verrai quelque effet. Adieu, monsieur; le sommeil me presse. Avec plus de loisir, une autre fois vous aurez plus de discours.
Je me viens de souvenir qu'en votre dernière lettre vous me disiez qu'on faisait par delà des contes des amours d'un homme de robe longue et d'une belle veuve. Je vous jure , monsieur, que ce m'est un énigme '. Vous savez qu'en cette cour on ne parle point de gens qui portent cet habit-là , et que , parmi nos galants, il leur serait malaisé d'avoir bonne grâce auprès des dames. Si vous m'en écrivez plus clairement, je vous en ferai réponse plus particulière; mais, sans autre plus grande information, je vous puis dire qu'il ne se parle de rien à la cour qui soit ni près ni loin de ce que l'on vous en conte par delà. Vous mobligerez de me mander ce que c'est, afin que j'en rie comme je crois que vous en riez. J'ai tourné les yeux sur toutes les veuves de la cour, mais je n'y vois rien où je puisse soupçonner aucune recherche d'un homme de la qualité dont vous m'écrivez. J'ai montré votre lettre à M. de Valaves , qui
1 Énigme était alors du genre masculin.
en est aussi en peine comme moi; mais il n'y est pas tant comme pour la colère où vous êtes contre lui : je lui ai dit , et sais bien que j'ai dit vrai , que ce sont plaintes d'amour que les vôtres. Je m'assure que l'arrivée de M. de Bougean par delà vous aura satisfait surtout ce dont vous vous plaigniez, et vous aurez reçu par lui tout ce que vous désiriez. Il y a longtemps qu'il le vous eût envoyé; mais toutes personnes ne lui semblaient pas capables de porter sûrement et fidèlement des choses dont vous faites tant de cas. Pour le peu de fois que vous dites qu'il vous a écrit, il m'a juré que depuis son retour, et surtout depuis que la fin de son affaire lui a d onné quelque relâche, vous devez avoir eu plus d'une douzaine de ses lettres, si bien que je suis d'avis que la paix soit faite entre vous. Je vous avais dit que ma lettre serait courte, faute de loisir; mais je me démens pour le plaisir que j'ai de parler avec vous. Dieu veuille, monsieur, que ce soit quelque jour en présence, et cependant croyez que je n'estime amitié au monde plus que la vôtre : vous me la conserverez , s'il vous plaît , comme à votre plus humble et plus affectionné serviteur à jamais.
Les fêtes de Noël ont quelque chose de fatal à la fortune de M. de Sully: il avait demandé au roi un certain office de prévôt en Bourbonnais ; le roi lui dit qu'il l'avait baillé à madame de Mercosur pour M. de Vendôme, et qu'il le leur demandât. Madame de Mercœur et M. de Vendôme , aussitôt qu'ils le surent , le lui envoyèrent offrir. M. de Sully le lendemain manda au roi que madame de Mercœur les avait trompés tous deux. Il voulait dire que le roi, qui l'avait remis à elle , n'avait pas cru qu'elle fût si libérale , comme certainement il était vrai ; car il tança fort M. de Vendôme d'avoir donné une chose d'importance si légèrement. M. de Vendôme lui répondit que M. de Sully avait tant de puissance et d'autorité en France, qu'ils ne pouvaient faire leurs affaires sans lui , et que si l'office eût valu deux fois autant , ils le lui eussent baillé. La première fois que M. de Sully vint voir le roi , il lui dit l'offre que M. de Vendôme et madame de Mercœur lui avaient faite. Le roi lui dit qu'il se devait contenter que sa femme en avait trois mille écus, et son serviteur deux mille, et qu'il se lassait d'être dérobé ; avec une infinité d'autres tels discours : et là-dessus, le roi entrant dans la chambre de la reine , dit : Enfin cet homme est insupportable; il n'y a plus de moyen d'en endurer. Voilà les choses. Le lendemain le roi lui Ct meilleure chère que jamais. Madame la marquise de
LETTRKS A M. DE PEIRESC.
Verneuil a été encore un mois a une lieue de celte ville, en un village nommé Charonne. Le roi ne l'a jamais vue, encore qu'elle a été tout ce temps-là si près de cette ville pour voir si le roi changerait point d'avis; mais cela n'a de rien servi. Klle s'en va demain à Verneuil. Hier monsieur son fils la fut voir, et comme il prenait congé d'elle, elle lui dit : Mon fils, baisez très-humblement les mains au roi de ma part , et lui dites que si vous étiez à faire, il ne vous eût jamais fait avec moi. Nous avons mille drôleries ; mais je m'ennuie d'écrire; ce sera pour une autre luis. Voilà pour cette heure ce qu'il y a de plus r< levé.
La reine fait demain sa première sortie; elle fera ses pâques à l'église de Saint-Germain.
M. de Lesdiguières s'en va duc. Il s'en retourne , à ce qu'on dit , dans huit ou dix jours.
il janvier icio.
Vendredi dernier, M. le Dauphin jouant aux « il ifcs avec la Luzerne, qui est un de ses enfants d'honneur, la Luzerne lui donna échec et mat; M. le Dauphin en fut si fort piqué, qu'il lui jeta les échecs à la tête : la reine le sut , qui le fit fouetter par M. de Sommeray, et lui commanda de le nourrir à être plus gracieux; elle l'a jugé nécessaire pource que ce prince, extrêmement généreux, ne veut rien souffrir qui ne lui cède. Il fut à Parsenac il y a troisouquatre jours; j'ai oui dire à un gentilhomme qui vêtait présent que M. de Sully lui fit im grand accueil ; mais que , quoi qu'il lui fît Jamais il ne s'arrêta a lui et ne le regarda presque point. Il y a, depuis huit ou dix jours, au grand cabinet de la reine, un tableau où l'infante d'Kspagne est peinte de son lonu, avec cette inscription : Dona Anna Miiuiiciii <!' iustria ; l'autre soir, M. le Dauphin la montrait a quelques-uns de ces petits qui sont nourris auprès île lui , et leur disait : Voilà ma femme. M de Sommeray lui dit que peut-être les Espagnols ne la lui voudraient pas bailler; et il répondit tout aussitôt .- Kh ! il la faudra aller prendre. Ce prince est pour donner delà besogne a la jeunesse qui sera de son siècle : il est d'un nature! extrêmement bon; mais il veut être respecte, comme il est raisonnable.
Monsieur, Il \ a environ trois ans queje vous écrivis en faveur de M. Morant, pour une affaire qu'il avait en \otre parlement . a quoi vous étant eni|il<>\ e comme vous faites généralement a tout ce qui vient de ma
part, vous lui avez fait croire qu'après l'équité de sa cause il ne pourrait avoir en votre endroit une intercession de plus d'effet que la prière queje vous ferais de l'assister de votre protection. Il n'\ avait point d'apparence que lui ayant rendu cet office en un temps où je commençais seulement à le connaître, je le lui refusasse àcetteheure qu'il m'a obligé par une infinité de bienfaits. Vous souffrirez donc . monsieur, s'il vous plaît, queje craigne plus d'être ingrat en son endroit qu'indiscret au vôtre, et trouverez bon queje vous supplie bien humblement de continuer en cette occasion le témoignage de la bonne volonté que vous lui avez fait paraître. Vous n'obligerez point une personne courtoise et officieuse, mais la courtoisie et l'ofliciosité même , s'il m'est permis d'user de ce mot. Pour moi, j'ai renoncé avec vous aux cérémonies; et quoique \oi:s me fassiez en cela une faveur extraordinaire , je ne vous dirai point avec autres paroles que les accoutumées . queje suis à jamais votre plus humble et plus affectionné serviteur.
F. de Malhekbk.
A Paris, ce 13 de janvier 1610.
2i man
Le roi se porte fort bien, grâce à Dieu; aus-i f.;it la reine et M. le Dauphin, et le reste de MM. les enfants. M. d'Orléans a été fort mal d'une grosse dent qui lui perçait ; à cette heure il se porte très-bien et n'a plus de dents à percer. De tous les enfants du roi c'est celui , à ce que l'on dit , qui a le plus L'rand horoscope; mais rien qui soit venu d'un si grand père ne saurait être petit. Puisque nous sommes sur Y infanterie , je vous dirai d'un train que mademoiselle de Conti est décedée, et a laissé M. le prince son père fort affligé ; car ce pauvre père ne bougeait d'auprès du berceau; c'était, a ce (pie fondit , lapins belle et la plus grande enfant qui se pouvait voir; elle est décédée en l'abbaye de Saint-Germain, ou elle fut portée aussitôt qu'elle naquit. Madame la princesse avait résolu d'y faire sa couche, et y avait fait tout préparer pour cet effet; mais elle fut surprise de son accouchement dans le Louvre, OÙ elle est encore à cette heure ignorante de l'inconvénient qui lui est arrive. Dieu la consolera, s'il lui plaît . et l'espérance qu'elle aura d'un fils au bout d'un an.
I.a citadelle de Met/ est en l'état où elle était quand M. d'Épernon j alla, le roi avant voulu,
HO
ŒUVRES DE MALHERBE
quelques instantes prières que M. d'Épernonlui ait su faire , que celui qu'il en avait ôté y ait été rétabli. Ce n'est pas que M. d'Épernon ne soit fort bien avec le roi ; niais le roi veut être roi , et le sera tant qu'il vivra; si bien que je conseille à vos remueurs de Provence , qui faisaient des desseins sur l'opinion qu'ils avaient d'un changement, de ne se hâter pas tant une autre fois , s'ils ne veulent d'aventure se faire pendre ou couper le cou; car à ce prix-là tout est permis. Il y avait un livre sur la presse nommé la Chasse de la bête romaine, de quoi l'imprimeur est fort en peine. L'auteur est un jeune ministre de Poitou contre lequel on a décrété; s'il est pris, je crois qu'il fera un miracle des plus grands qui se soient jamais faits par homme de son métier, s'il n'y laisse le moule du bonnet ou du pourpoint.
24 mars 1610.
Le roi fut dimanche dernier ouïr le Portugais x à Saint-Nicolas des Champs; il arriva demi-heure après que le sermon fut commencé. Il entretint fort madame la marquise, et après le sermon il ouït vêpres et compiles avec elle , et lui donna encore assignation, à la sortie , au logis de madame sa mère, où l'un et l'autre se rendirent; ce fut la récompense de ne l'avoir point vue depuis dix mois. Je ne sais si ce feu se rallumera; il serait quasi à désirer, mais il est malaisé : elle dit qu'elle est la bête du roi ; et son explication , c'est qu'ordinairement on fait peur aux petits enfants de la bête , quand on ne peut en venir à bout d'autre façon, et que le roi fait de même d'elle; que, quand il veut fâcher le monde, il dit qu'il verra la marquise : elle a toujours des bons mots. Madame des Essarts est ici plus belle que jamais; mais pour cela il ne s'en parle pas autrement. Madame la comtesse de Moret est tout à la dévotion, encore qu'elle ne puisse persuader beaucoup de gens que ce soit à bon escient ; mais vous savez comme le monde est mal disant et mal pensant : cela a toujours été et sera toujours.
•ï.i avril IGIO.
Le couronnement se prépare toujours avec toute la diligence que l'on peut. Les boutiques du Palais sont transportées, les unes aux Augustins, les outres dans la cour du Palais, et font une rue depuis la porte du Palais qui est devant la Vieille-Draperie jusqu'au
1 Prédicateur célèbre en ce temps-la.
pied du grand degré; le passage des carrosses y est condamné par un pieu qu'on a planté au milieu de la porte. L'on fait compte de marquer les loçis dans la rue de Saint-Denis pour y mettre ceux de la cour; mais le petit peuple ne le trouve pasbon. pource qu'ils font compte que cette journée leur vaille un an entier : cela ne se fera pas sans quelque peu de tumulte ; pour moi , je me résous à une pistole pour ma place à une fenêtre.
6 mai I6JO.
Pour la guerre de Flandre, elle continue fort et ferme avec une dépense extrême, et particulièrement celle de l'artillerie , de qui l'équipage est le plus beau qui fut jamais , se monte, à ce que l'on dit, à cinq mille écus par jour; car les chevaux seuls, qui sont six mille, se montent, en raison de vingt-cinq sous les uns, et quarante sousles autres (pareequ'il y a deux sortes de marchés , le vieil et le nouveau) , à trois mille écus par jour. Il se fait une levée nouvelle de Suisses, qu'ils appellent aventuriers, pource qu'ils ne sont point de ceux que les cantons doivent par leurs traités, mais doivent servir aux assauts, escarmouches, et généralement en toutes sortes d'occasions; ce que ne font pas les autres. Nous avons nouvelles de Bourgogne qu'en la levée de six mille, il s'en est trouvé en la montre, à Saint-Jean de Lône, plus de deux mille davantage , qui sont gens volontaires qui viennent pour apprendre le métier. On fait compte , outre cela , d'environ quinze mille hommes de pied français ; et pour la cavalerie , il y aura trois mille chevaux payés , c'est-à-dire des gendarmes et chevau-légers, qui sont entretenus en temps de paix ; des compagnies comme celles du roi , de la reine , de M. le Dauphin; et autres cinq cents carabins, dont M. de Gray, frère de madame la marquise , a le commandement; et puis la cornette blanche, qui se montera à plus de quinze ou dix-huit cents chevaux. Les États fournissent douze mille hommes de pied ; savoir : quatre mille Français, quatre mille Anglais et quatre mille Hollandais , et quinze cents chevaux. Les Allemands de notre parti baillent vingt-cinq mille hommes de pied et quatre mille chevaux. Spinola se trouvera entre eux et nous; son armée est de quinze à seize mille hommes de pied et deux mille chevaux , et ce qui viendra de la part de l'empereur. L'ambassadeur de l'archiduc dit hier à quelqu'un, de qui je le tiens, que son maître avait retenu madame la princesse, pour obliger le roi etmonsieur le connétable, qui l'avait priéd'empêcberqu'ellen'allàten Espagneoùsonmarila voulait envoyer, et que, pour la
retenir, il avait promis a M. le Prince de la lui garder; desortequ'il n'yavait point d'apparence qu'il la renvoyât, et encore moins lui étant demandée avec menaces de lui faire la guerre s'il ne la rend. Il ajoute à cela qu'il se lève , outre l'armée de Flandre , une armée en Espagne et une autre en Italie, qui {feront sur pied dans un mois ; je ne sais ce qui en sera. Il vient un légat de la part du pape , que l'on dit devoir être ici dans huit ou dix jours. Le roi fait dépêcher le plus que l'on peut, afin qu'il soit déjà à l'armée quand il arrivera. Je pense qu'il accommodera ces affaires parla dissolution du mariage de M. le Prince ; à quoi tout semble assez disposé. On parle de le remarier à madame de Montpensier ; je dis qu'on en parle, mais je n'en assure rien.
19 mai IGIO.
Jeudi au soir, au retour du couronnement de la reine, un nommé la Brosse, qui a été médecin de M. de Soissons , dit à M. de Vendôme qu'il avertit le roi que le lendemain il courrait une grande fortune; que s'il en échappait, il irait encore jusques à vingtcinq ans. Cet avis fut donné au roi par M. de Vendôme ; mais il n'en lit que rire , et pensa qu'il en serait comme d'une infinité d'autres qu'il avait reçus sur le même sujet. La réponse fut : C'est un fou, et vous en êtes un autre. Le lendemain au matin, soit que le roi pensât à cet avis ou autrement, il pria Dieu extraordinairement, et même se fit apporter ses heures dans le lit ; de là il s'en alla aux Tuileries selon sa coutume, et ouït messe aux Feuillants. Après dîner, il fut quelque temps au cabinet de la reine, où il lit et dit mille bouffonneries avec madame de Guise et madame de la Châtre. Madame de Guise sortit pour s'en aller solliciter un procès, et lui un peu après pour s'en aller à l'arsenac. Il délibéra longtemps s'il sortirait , et plusieurs fois dit à la reine : M'amie, irai-je, n'irai-jepas? Il sortit même deux ou trois fois, et puis tout d'un coup retourna, et disait à la reine : M'. unie, irai-je encore? et faisait de nouvelles doutes d'aller ou de demeurer. Enfin il se résolut d'y aller, et ayant plusieurs fois baisé la reine, lui dit adieu : et entre autres choses que l'on a remarquées, il lui dit : Je ne ferai qu'aller et venir, et serai ici tout à cette heure même. Comme il fut en bas de la montée ou sa carrosse ' l'attendait, M. de Pras-
lin, son capitaine des gardes, le voulut suivre.U lui «lit Ulez-vous-en, je ne veux personne: allez faire
nre dp ce mot n'étail pas encore fixé, et on lui donnait indifféremment le masculin ou le féminin
1 il
vos affaires. Ainsi, n'ayant autour de lui que quelques gentilshommes et des valets de pied, il monta en carrosse , se mit au fond a la m un gauche, et fit mettre M. d'Épernon à la main droite; auprès de lui , à la portière, étaient M. de Môntbazon , M. de la Force; à la portière du coté de M. d'Épernon étaient M. le maréchal de Lavardin, .M. de Créqui ; au-devant, M. le marquis de Mirabeau et monsieur le premierécuyer. Comme il futàlaCroix-du-Tiroir, on lui demanda où il voulait aller; il commanda qu'on allât vers Saint-Innocent. Étant arrivé a la rue de la Ferronnerie , qui est la fin de celle de Saint-Honoré , pour aller à celle de Saint-Denis, devant la Salamandre, il se rencontra une charrette qui obligea la carrosse du roi a s'approcher plus près des boutiques de quinquailleux1 qui sont du côté de Saint-Innocent, et même d'aller un peu plus bellement sans s'arrêter toutefois, combien qu'un qui s'est hâté d'en faire imprimer le discours l'ait écrit de cette façon. Ce fut là qu'un abominable assassin, qui s'était rangé contre la prochaine boutique, qui est celle du Cœur couronné percé d'une flèche , se jeta sur le roi et lui donna , coup sur coup , deux coups de couteau dans le côté gauche : l'un prenant entre l'aisselle et I»- tétin, va en montant sans faire autre chose que glisser; l'autre prend contre la cinq et sixième côte, et, en descendant en bas, coupe une grosse artère, de celles qu'ils appellent veineuses. Le roi, par malheur, et comme pour tenter davantage ce monstre, avait la main gauche sur l'épaule de M. Môntbazon , et de l'autre s'appuyait sur M. d'Épernon, auquel il parlait. Il jeta quelque petit cri, et fit quelques mouvements. M. de Môntbazon lui ayant demandé: Qu'estce, Sire? il lui répondit : Cen'est rien, cen'est rien , par deux fois; mais la dernière, il le dit si bas qu'on ne le put entendre. Voilà les seules paroles qu'il dit depuis qu'il fut blessé. Tout aussitôt la carrosse tourna vers le Louvre. Comme il fut au pied de la montée où il était monté en carrosse, qui est celle de la chambre de la reine . on lui donna du vin. Pensez que quelqu'un était déjà couru devanl porter cette nouvelle. Le sieur de Cérizy, lieutenant de la compagnie de M. de Praslin , lui ayant soulevé la tête, il fit quelque mouvement des yeux , [mis les referma aussitôt sans les plus ouvrir. Il fut porté en haut par M. de Môntbazon , le comte deCurson en Quercy, et mis sur le lit de son cabinet, et .sur les deux heures, porté sur le lit de sa chambre . où il fut tout le lendemain et le dimanche ; un chacun allait lui donner de l'eau bénite. Je ne vous dis rien des pleurs de la reine, cela se doit imaginer. Pour le peuple de Paris, je
1 Quincailliers.
ŒUVRES DE MALHERBE
crois qu'il ne pleura jamais tant qu'à cette occasion. Tout le monde monta à cheval , les uns allant aux portes, les autres aux places, les autres aux ponts, avec une affection extrême de témoigner sa fidélité. L'on envoya quant et quant deux compagnies des gardes à M. de Sully pour conserver l'arsenac et la Bastille s'il en était besoin; mais tout cela fut inutile , car jamais il n'y eut autre trouble que celui de la douleur générale qu'apporta ce pitoyable inconvénient. On donna des gardes aux ambassadeurs, et nommément à celui d'Espagne, que le peuple voulait tuer à l'heure même ; et l'eût fait sans M. de Corbozon , qui l'en empêcha; les gardes lui furent levées devant-hier. Le lendemain , le roi et la reine allèrent au parlement, accompagnés de tout ce qu'il y avait de princes et de grands en cette cour, hormis de M. de Vendôme; madame sa femme y fut, qui contesta le rang avec madame de Longueville , qui lui demeura. Il s'y passa quelques autres particularités ; mais ce neserait jamais fait : il suffit de dire que, d'un consentement universel, le roi fut couronné, et la reine déclarée régente. Le jour même, il en fut fait de même àRouen etàOrléans, et partout généralement il ne se parle que de concorde et d'obéissance. Ce coquin est d'Angoulême, nommé François de Ravaillac, grand et puissant homme, âgé d'environ trentecinq ans, la barbe rouge et les cheveux noirs; il est extrêmement résolu et jusques ici n'avait rien dit, sinon que ce matin : on ne dit point ce qu'il a dit. On parle si diversement de lui , que je ne sais quasi qu'en écrire. M . d' A ix le fut voir, auquel il répondit de sorte que l'on dit qu'il ne jugeait pas qu'il fût à propos de le faire trop parler. Il dit qu'il était résolu à tout ce qu'on lui voudrait ou qu'on lui \ oudra faire endurer ; toutefois on lui a dit qu'on allait écorcher devant lui son père et sa mère , et de fait on les est allé quérir; cela lui a un peu attendri le cœur. Il fut trouvé saisi de quelques billets pleins de croix et caractères inconnus. M. de Vitry, qui le garda au commencement, dit qu'il en avait un où au-dessus était écrit : Stances pour empêcher de sentir les douleurs des supplices. Il dit que de tout autre jour il ne pouvait courir fortune qu'au vendredi , mais qu'il avait vu l'occasion trop belle pour la laisser perdre. Son couteau était une espèce de baïonnette qu'il dit avoir prise en un cabaret ; le manche en est blanc , il n'a qu'environ deux doigts de dos , le reste est tranchant des deux côtés. Il dit qu'il y a fort longtemps qu'il a cette résolution , et que plusieurs fois il l'a quittée , toutefois qu'elle lui est toujours revenue. Il s'est confessé, à ce qu'il dit, plusieurs fois d'un homicide volontaire, toutefois qu'il n'a jamais désigné a ses confesseurs que ce fut le roi , d'autant qu'il sait bien
qu'en matière de crime de lèse-majesté les confessions se révèlent; il a nommé entre ses confesseurs un jésuite nommé le père d'Aubigny. Il a été trois ans feuillant; mais ayant eu quelque vision qu'il révéla aux religieux , ils le chassèrent de leur couvent. Enquis d'où lui était arrivée premièrement cette méchante pensée , il dit que comme il fut en la conciergerie de cette ville, où il a été longtemps prisonnier (les uns disent à cause, d'un vol dont il se purgea; il dit qu'il y était pour six mille francs, auxquels il était condamné) , étant un soir dans sa chambre , seul , il vit voler près de sa chandelle un papillon qu'il jugea plus grand que les autres; que plusieurs fois il le voulut prendre, mais toujours il disparaissait : cela lui fit croire que c'était autre chose qu'un papillon. Après avoir rêvé quelque temps , il se coucha sur la paille; et s'étant endormi , il lui fut avis qu'il vovait soixante hommes armés de toutes pièces , qui se battaient auprès de lui, et qu'ayant discouru quelque temps là-dessus en lui-même, il jugea que c'était un préjugé de guerre, et que le moyen de continuer la paix était de tuer le roi. Comme on lui remontra que c'était au contraire le moyen d'allumer la guerre, il dit qu'il le reconnaissait bien à cette heure , mais que lors il ne le jugeait pas comme cela. Lorsque le bruit de la mort du roi fut porté chez M. de Beaulieu , il y avait un nommé Bouchet , qui a longtemps demeuré en Flandre , qui dit tout aussitôt qu'il se doutait bien qui avait fait le coup , et conta que , depuis environ un an, il y a en ce pays-là dix-huit ou vingt qui font pénitence publique , et tous les mercredis et samedis se battent emmy les rues ; le plus méchant d'entre eux s'appelle le roi , et est couronné d'épines. Ce sont tous gens qui , à en juger parleur pénitence, doivent avoir fait des méchancetés exécrables , et qui sont aisés à induire en leur proposant quoi que ce soit pour accourcir leur pénitence, et se soumettent de faire tout ce qui leur est commandé par un confesseur; il avait opinion que cela pouvait venir de quelqu'un de cette manière de gens, pource qu'il avait vu depuis quatre jours leur roi en cette ville. Ces gens s'appellent battus, et lui le roi des battus. Ce Bouchet fut tout aussitôt même reconnaître ce criminel; mais il trouva que ce n'était pas lui. Les uns disent qu'il a été maître d'école à Tours; les autres, à Montpellier ; les autres , qu'il a été des gardes de l'archiduc; les autres, son laquais; aucuns disent qu'il est marié à Bruxelles , et qu'il a trois enfants ; la plupart ne croient pas qu'il soit marié, bien tient-on pour certain qu'il a été maître d'école. Il a été pris trois ou quatre autres coquins, l'un pour avoir dit que le fils ne survivrait guère après l'autre; qu'il y avait beaucoup de gens qui priaient Dieu pour ce
maraud, et qu'il en était un, et que quant a lui il avait eu autrefois la même imagination. Il a été pris aussi un gentilhomme qui, voyant passer le roi, dit : Voilà un beau roi ! On ne parle que de telle peste, et cela , grâce à Dieu , est le plus grand trouble que nous ayons; car tout est aussi tranquille ici , et par tous les quartiers de deçà, que s'il n'était point arrivé de changement. On prépare les funérailles du roi; je crois que vendredi prochain l'effigie sera mise en public ; cette cérémonie se fera aux Tuileries pour empêcher que tout le monde ne vienne au Louvre, et aussi qu'il est plus à propos que cela se fasse hors du lieu où est le nouveau roi. Pour cette heure, le corps du roi est dans une bière de plomb, en la chambre qui va des cabinets à la galerie, sur un lit couvert de drap d'or frisé, avec une croix de satin blanc: deux archers du hoqueton blanc, l'un d'un coté, l'autre de l'autre, sont au chevet du lit; et au pied deux hérauts d'armes avec leurs cottes, qui sont celles mêmes qu'ils portaient au couronnement. A la main droite du lit est un autel où l'on dit messe tous les jours , et des deux côtés du lit il y a toujours dis religieux qui prient; le lit est entre les deux croisées qui regardent sur la Seine, les pieds viennent vers la cheminée. Le roi Henri troisième sera enterré quatre ou cinq jours auparavant : il y en avait qui proposaient de les enterrer l'un quand l'autre ; mais la reine ne l'a pas voulu. Je crois que , cela fait , le roi fera son entrée. Tous les arcs que l'on avait dressés demeurent, et en a-t-on seulement ôté les tableaux. Je suis las d'écrire, mais si vous dirai-je encore que M. de Guise a protesté à la reine qu'il ne permettrait plus que M. de Vendôme le précédât , et que ce qu'il en a fait autrefois, c'a été pour le respeet du roi. Ceci méfait ressouvenir d'un des points de la harangue que lit monsieur le premier président quand la reine l'ut déclarée régente, qui est que l'âge et l'expérience du feu roi, le bien qu'il avait fait à la France de l'avoir tirée de tant de misères, avait été cause qu'ils Ont passéau parlement beaucoup de choses contraires au bien du peuple; mais à l'avenir si on leur en proposai} de semblables, ils suppliaient le roi et la reine de les excuser s'ils en usaient d'autre façon. On a conseille à .M. de Sully de remettre ses charges; il dit qu'il le veut faire : ses amis l'en pres- ' ; et croit-on qu'iFfe fera, quoique la reineles lui ait confirmées. CommeM. deSoissonsfutvenu, il l'alla trouver, et l'accompagna au Louvre. J'avais dit qu'il n'y avait rien de changé; mais si a ; et , ne fûtce que cela . l'armée demeure debout jusqu'à ce que I "ii ait vu ce que diront les étrangers.
tfl mai icki.
Cet abominable, de qui le diable s'est servi en cette occasion, est d' tngouléme, nommé François de Ravaillac , homme de trente-cinq ans, les cheveux d'un châtain noir, la barbe rouge, huit el puissant, les épaules larges et l'estomac de même; il a les yeux gros et fort enfoncés en la tête, les narines forl ouvertes; et, à le prendre tout ensemble, il est extrêmement mal emminé. Il m'a été dépeint comme cela par ceux qui l'ont vu. Je suis allé après dîner a la Conciergerie pour le voir, si d'aventure on le menait devant Messieurs; mais cela avait déjà été fait des ce matin, tellement que ce sera , Dieu aidant . pour vendredi prochain.
Mai icio.
Les portes furent fermées , il y a trois ou quatre jours, pour chercher un qui avait dit que les choses iraient mieux qu'elles n'avaient fait durant la vie du roi. Je m'assure que l'on vous aura dit ce qui fut dit ici , que c'était un qui avait dit que le fils ne vivrait pas longtemps après le père, et que plutôt il le tui rait lui-même : quoi que c'en soit, il ne fut point pris. L'on avait cherché aussi le prévôtde Pluviers ' (c'est une petite villotte de la Beauce)j poureeque le jour que le roi fut tué, et a l'heure même, étant a jouer aux quilles en un jardin, il dit tout haut à la compagnie : Messieurs, à cette heure même le roi vient d'être tué ou fort blesse. Il en fut informe, et les informations apportées par deçà, .l'ai parlé à l'homme qui les a vues : il ne fut non plus pris que l'autre. Pour moi, je le crois innocent, poureeque le meurtrier même ne savait pas a quelle heure il aurait moyen de faire son coup. L'on nous a conte ici le même d'une religieuse de Picardie, près de Villers-Houdan, qui s'écria , à ce qu'ils disent , que l'on tuait le roi , à l'heure même (pie la chose se faisait; mais pource que en ces lieux-là il y naît force miracles , et bien souvent plus de bons que de mauv ais . j'ai peur qu'il n'y ait eu quelque mère Thérèse qui nous ait produit cettui-ci. Le meilleur et le plus beau que j'y voie, c'est que l'obéissance esl partout si grande que jamais elle ne le fui plus. Nous avons eu unmaud roi, nous avons une grande reine: Dieu soit loué que les choses sont allées d'une autre façon que les gens de bien n'avaient craint, et les méchants espéré. On se console partout; et jusques au Lou-
lujourd'hul Pithn iers On disait autrefois l'un el l'autre
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vre , ce sont des merveilles de la bénédiction de Dieu sur ce royaume.
26 juin 1610.
J'attendais à vous écrire que nous vissions la On de nos cérémonies ; mais puisque ce porteur s'offre , il ne s'en retournera point sans que je vous en écrive une partie : vous serez moins importuné de les lire a deux fois. L'effigie du roi a été en vue durant onze jours : elle en fut ôtée lundi au soir ; le mardi et le mercredi furent employés à ôter les tapisseries d'or et de soie de la salle basse, et y en mettre de serge noire avec une ceinture de velours noir tout à l'entour ; et lors le corps du feu roi fut mis sur des tréteaux, au lieu même où avait été l'effigie. Le jeudi , qui était le jour de la Saint-Jean, il ne se fit rien. Hier, qui était vendredi , le roi lui fut donner de l'eau bénite; il partit pour cet effet de l'hôtel de Longueville, et vint au Louvre en cet ordre : le grand prévôt, habillé de sa robe et chaperon de deuil, entra le premier avec ses archers, qui sous leurs casaques avaient des robes de deuil ; après venaient les cent gentilshommes avec leurs becs de corbin en la main ; ceux-ci étaient suivis de quatre-vingts ou cent gentilshommes, des principaux de la cour et de quelques officiers, tous avec la robe de deuil. Le roi était conduit par deux cardinaux. Joyeuse à main droite, et Sourdïs à gauche ; il était vêtu d'une robe de serge violette, et avait sur la tête un chaperon de même couleur : sa robe avait cinq queues ; celles de devant étaient portées par M. le chevalier de Guise à main gauche, et M. le prince de Joinville à main droite; les deux d'après, par M. le comte de Soissonsà main droite, et M. de Guise à gauche; celle du milieu, par M. le prince de Conti. L'entrée de la salle était à la porte du bout ; et pour cet effet le roi et le convoi entraient par la porte qui va au grand degré, où il était attendu par MM. les maréchaux de Lavardin, Brissac, et Bois-Dauphin, au bas de trois marches qu'il fallait qu'il montât; et au haut justement , et sous la porte, était M. le Grand; tous vêtus de robes de deuil , avec leurs colliers de l'ordre par-dessus. T^a queue de Monsieur était portée par M. de Béthune; celle de M. le duc, par M. le comte de Curson: derrière le roi et messieurs ses frères il n'y avait que MM. de Montbazon et d'Épernon, comme ducs; après eux il n'y avait que de la confusion. Le roi fut quelque temps dans la salle, et puis sortit avec sa suite par la porte du milieu de la salle qui est vis-à-vis de la porte du Louvre, et s'en alla à sa chambre par le degré du coin. Aujourd'hui, du
matin , le parlement et la cour des comptes , et quelques autres , y sont venus ; mais je me suis contenté d'y avoir vu le roi. Les ambassadeurs y doivent venir, qui dit après dîner, qui dit demain : tant y a que la basse-cour du Louvre demeure toujours tendue de quatre ceintures de serge et une ceinture de velours; les serges vont jusque devant la porte du Louvre, mais le velours n'est que dans la basse-cour. Je vous ai récité tout d'un trait cette cérémonie, je retourne à celle de l'effigie. Il se fit deux effigies par commandement, Dupré en fit l'une, et Grenoble l'autre ; il s'en fit unetroisième par M. Bourdin d'Orléans , qui se voulut faire de fête , sans en être prié : celle de Grenoble l'emporta , pource qu'il eut des amis; elle ressemblait fort à la vérité, mais elle était trop rouge, et était faite en poupée du Palais. Celle de Dupré, au gré de tout le monde, était parfaite ; je fus pour la voir, mais elle était déjà rendue. Je vis celle de Bourdin , qui n'était point mal : cette effigie fut vêtue d'un pourpoint de satin cramoisi rouge, d'une robe de velours violet, fleurdelisée et doublée d'hermine, et d'un manteau de même; un bonnet de satin cramoisi en tête, et une couronne par-dessus; les bottines étaient de velours violet fleurdelisé , les semelles de velours cramoisi rouge ; le lit sur lequel elle était en son séant, avec des carreaux de drap d'or qui lui soutenaient le dos , était couvert d'un drap d'or frisé, bordé à l'entour de velours violet fleurdelisé, qui couvrait jusques au bas des trois marches du haut dais sur lequel l'effigie était relevée. Des deux côtés de l'effigie étaient deux carreaux de drap d*or, sur l'un desquels , à main droite , était le sceptre , et sur l'autre , à main gauche, la main de justice. Des deux côtés de l'effigie étaient deux autels où il y avait à chacun deux cierges de cire blanche , brûlant continuellement ; et au pied de l'effigie en étaient quatre autres, puis un siège avec un carreau auprès pour s'agenouiller quand on viendrait prier Dieu pour le roi ; etunpeu plus loin en était un autre couvert de drap d'or, tout de même que l'autre, sur lequel il y avait un bénitier pour donner de l'eau bénite. Du côté droit de l'effigie étaient de longs bancs couverts de drap d'or, sur lesquels se mettaient ceux qui étaient de garde; et de l'autre , à main gauche , étaient les gens d'église : au bout de ces bancs qui étaient vers l'effigie, étaient, près chaque premier banc, deux chaises de drap d'or pour les grands qui seraient de garde. J'y fus à l'heure du souper de l'effigie, mais il n'y avait personne; quand j'y arrivai, M. de Vendôme vêtait, mais il était sur le point de partir, et n'était que sur le banc : madame d'Angoulême y vint, mais elle ne fit que donner de l'eau bénite et s'en aller. Tout ce
qui- dessus était séparé du reste de la salle par des barrières; il y avait une entrée au milieu, et deux aux deux bouts. La salle était toute tendue de tapissi ries d'or et de soie, et ces grandes étaies de bois que vous y avez vues étaient couvertes de drap d'or. La table du souper était à cinq ou six pas de l'effigie, entre deux piliers; le service en fut fait ni plus ni inoins que le roi était servi lorsqu'il vivait , sans que l'on criât ni grand panetier, ni grand sommelier, comme on se le faisait croire. A toutes les croisées de la salle, qui sont douze ou quinze, il y avait un Intel à chacune, et s'y disait cent messes par jour, devant que l'effigie fût mise en la salle. Le roi, depuis sa mort , avait été continuellement en sa chambre sous un lit couvert d'un drap d'or et une grande ■ n. p. «le satin blanc au milieu, avec deux autels des deux côtés, et deux bancs au pied du lit, pour ceux qui étaient de garde et pour les religieux qui y chantaient continuellement. Chaque grand de la cour, prince, maréchal ou officier, avait deux heures de service à l'effigie , avec dix ou douze gentilshommes a la fois. Le corps esta cette heure sur des tréteaux, dans un coffre, cou vert d'un drap d'or et une grande croix de satin blanc; sur le coffre, à l'endroit de la tète, sont deux carreaux de drap d'or l'un sur l'autre, et dessus une couronne d'or. Je ne sais si j'oublie quelque chose; si je le fais, excusez ma mémoire, qui ne vaut rien. Pour la cérémonie du couronnement, le récit en est hors de saison, comme est celui de l'exécution du coquin. Je vous avais mande que la 15 rosse avait fait avertir le roi que le lendemain Userait tué, ou courrait la plus grande fortune qui se peut courir sans mourir; mais il n'en est rien; celui qui l'avait dit tout haut dans la chambre de la reine, et qui se vantait que la Brosse s'était adressée lui , se donnait cette vanité, comme depuis il s'est vérifié : l'on dit qu'il est assez coutumier de taire de semblables traits. Je vous avais écrit du prévôt dePIuviers: depuis il a été pris; et craignant que ses affaires n'allassent pas bien, non pour aucun dessein contre le roi , mais pour magie et fausse monnaie dont il était accus.', tranglé dans la prison, et fui brûlé publiquement il \ a aujourd'hui huit jours. Le livre de Mariana a aussi été brûlé publiquement; et semble que les jésuites sont beaucoup déchus de leur crédit . parce qu'on leur impute cette doctrine de tuer les tyrans le ne sais ce qui en est , mais les cures déclament fort haut contre eux ; et s'ils ont fait ce qu'on dit, d'avoir voulu divertir M. le maréchal de la Châtre d'aller en Clèves, ce sera pis que jamais. Monsieur le
maréchal les excuse tant qu'il peut, cl dit que ce qu'il en avait «lit était choses qu'il avait imaginées; |
NAUUQUtt.
maison croit le premier a\is. Tant y a qu'il est parti. Son armée est de ciiKj mille hommes de pied français. trois mille Suisses et douze cents chevaux ; les douze mille hommes de pied et quinze cents chevaux de Hollande le viennent joindre vers Trêves, et de là ils s'en vont joindre nos alliés. Il demanda une faveur à la reine , comme ayant l'honneur d'être son premier capitaine; elle lui donna une chaîne de diamants de cinq ou six cents écus. Le roi Henri III fut enterré mardi au soir a Saint- Denis, dans le caveau de cettechapelle que lareine sa mère avait fait faire. Le mercredi le service fut fait par M. le cardinal de Joyeuse, qui y alla le mardi au soir pour cet effet. M. le Grand et M. d'Épernon allèrent, il va aujourd'hui huit jours, à Compiegne, quérir le corps avec quatre-vingtsà cent chevaux. L'on pensait mettre la feue reine mère au même caveau , mais il y eut de la peine à y mettre le roi son fils ; il faudra du temps pour ranger les coffres qui y sont, et lui faire place; elle est cependant dans un coffre de plomb, recouvert d'un autre de bois , sans drap , sans cierge , et sans autre chose que ce qu'aurait une bien chéti\e demoiselle. La fortune se joue des rois en leur vie et en leur mort , afin qu'ils se souviennent qu'ils sont du nombre des hommes.
ITjuillet 1610.
Jeudi au soir la reine fit faire nouveau serment à messieurs les maréchaux, envoya quérir les capitaines
des gardes , à qui elle défendit d'obéir ni reconnaître autre que le roi, elle et leur colonel; cequ ils lui promirent. M. le comte de Soissons, deux ou trois heures devant que AI. le Prince arrivât, s'en vint au Louvre aveedeux cents chevaux et plus même; il avait été commande aux habitants d'être en armes, et à ceux qui n'en avaient point d'en acheter. Aujourd'hui. gràceàDieu, l'on reconnaît que ces ombrages étaient sans fondement , et n'a-t-on autre espérance que do repos par les actions et langages de M. le Prince. II salua le roi et la reine dans la chambre de la reine, ou elle l'attendait au coin de la cheminée qui est au pied du lit du roi. Il ne se lit devant le monde, qui était infini dans cette chambre . autre chose qu'une simple salutation, en laquelle M. le Prince mit le genou fort bas; il y en a qui disent qu'il le mit a terre; la reine dit elle-même qu'elle n'en sait rien. Cela fait, elle entra dans l< cabinet. ou il la suivit.-! parlèrent ensemble autant que i ousserezà lire cette page, monsieur le comte, M. de Vendôme et quelques autres étaient dans le m |me cabinet, qui ne s'approchèrent point : bien y eut-il un cardinal qui ne