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ŒUVRES DE MALHERBE
fut passi retenu, et voulut avoir port à leurs discours; M. le comte, s'en moquant, dit à M. de Vendôme : Allez dire à ce prince de votre sang qu'il s'ôte de là. Après fort peu de paroles, la reine lui dit qu'il s'allât débotter, et lui commanda qu'elle le vît après souper. Il s'en alla donc à son logis, à l'hôtel de Lyon, près la porte de Bussy, et y fut accompagné par M. de Guise et M. le chevalier son frère; ils pouvaient avoir chacun soixante ou quatre-vingts chevaux : ils y furent si peu, que je crois qu'ils ne firent que le mettre dans sa chambre. M. le Prince fut après souper voir la reine , avec soixante ou quatrevingts chevaux. Aujourd'hui, de matin, il s'est promené en carrosse, ayant M. le prince de Joinville auprès de lui, et près de quatre-vingts chevaux à l'entour de la carrosse; et l'après-dînée, à cheval , avec même suite. M. de Guise et ceux de sa maison sont parfaitement bien avec lui ; M. de Bouillon et M. de Sully sont encore de ce parti : pour moi, je crois que tout le monde sera sage, et que l'on en sera quitte pour l'augmentation des pensions. L'on m'a dit qu'il demande quatre cent mille livres, et l'état de connétable après la mort de M. le connétable. Je crois que de cela U pourra avoir cent mille écus de pension. M. d'Épernon est un peu piqué de ce que M. de Bequien a toujours été auprès de lui , et qu'il a dit tout haut qu'on lui avait fait injustice , et que la chose est de mauvais exemple. M. de Sully le fut trouver avec environ cent chevaux, entre lesquels furent M. de Créqui , le comte de Schomberg et M. de la Guelle, mestre de camp du régiment, à qui M. d'Épernon dit qu'il avait oublié son colonel ce jour-là, mais que son colonel l'oublierait toute sa vie. Il fit grande réception à M. de Sully. Comme j'écrivais ceci, est arrivé céans un gentilhomme qui l'a tout aujourd'hui accompagné, qui m'a dit qu'il a été voir M. le premier président de Thou et le président Mole; s'il se gouverne par ce conseil, ilne faut pas douter que tout n'aillebien. Ce matin la reine lui a fait présent de la maison de Gondy,dontmonsieurlechanceIier]uiaporté parole, et lui doit donner pour trente mille écus de meubles ; il a eu dès ce matin pour sept ou huit mille écus de vaisselle d'argent : la table est de quarante serviettes. Ce gentilhomme m'a dit qu'il a oui dire à M. de Biron qu'on lui a accordé quatre cent mille livres de pension , qui sont trois cent mille plus qu'il n'avait ; il doit avoir douze écuvers, à quatre cents livres de gages, deux chevaux et deux hommes défrayés; vingt-cinq gentilshommes à mille livres, un cheval et un laquais défrayé, et six à mille écus de gages. Avec cela , je ne crois pasqu'il puisse avoir sujet de se plaindre. La reine a promis à M. de Guise trois cent
mille livres pour aider à l'acquitter : il fait compte de vendre Montargis autant; si bien qu'il demeurera du tout quitte. Il recherche mademoiselle de Montpensier ; on tient qu'il a pour rival M. de Savoie ; on avait même parlé de M. le Prince : toutefois l'on tient qu'il ne se démariera point. Il vit madame la Princesse à Mariemont , quand il alla voir les archiducs ; mais ce fut de loin et sans parler à elle. L'infante lui ayant dit qu'elle lui voulait faire une requête, il lui répondit qu'il aimerait mieux être mort que de lui désobliger, mais qu'il la suppliait de ne lui parler point de voir sa femme : ainsi les choses sont encore en ces termes. Il donne à l'archiduc une épée de huit ou dix mille écus, et que certainement on dit être la plus belle chose qui se puisse voir; il donne au sieur Spinola deux poignards que l'on tient valoir deux mille écus; il lui voulut rendre quatre mille pistoles qu'il lui avait prêtées ; mais il lui fit réponse qu'il ne les pouvait reprendre , pource qu'il les avait déjà comptées au roi son maître. Le comte de Fuentes, qui lui avait prêté deux mille écus, ne les voulut non plus reprendre; tellement que lui qui ne leur voulut pas céder de générosité, ne pouvant faire autrement, donna tout cet argent à leurs officiers ; il donna à la gouvernante de l'infante un diamant de quinze cents écus.
Jeudi il vint un gueux au Louvre, qui, ayant été interrogé sur ce qu'il cherchait, répondit qu'il voulait parler à quelqu'un des gardes. On lui fit venir un de ceux de la reine, auquel il bailla un billet contenant avis à la reine de se garder soigneusement et ne se mettre plus de coton « aux oreilles. Il fut fort menacé pour savoir qui lui avait baillé ce billet; mais on n'en sut tirer autre chose sinon qu'un homme qu'il avait trouvé emmy la rue le lui avait baillé , et lui avait donné un quart d'écu pour le porter. Je pensais finir cette lettre : mais il me vient de souvenir d'une chose qui est digne d'être sue : c'est qu'un nommé Bazilly, gentilhomme de Poitou, a trouvé une invention de faire qu'un vaisseau percé à jour de coups de canon n'ira point à fond. La reine voulut que l'épreuve s'en fît aux Tuileries , à portes closes, en présence de M. de la Châtaigneraie , capitaine de ses gardes, en une petite nacelle qui est sur l'étang, laquelle on renversa la quille en haut et y fit-on tirer quatre coups de mousquet; et de plus M. de la Châtaigneraie , pour plus d'assurancce , fit,
1 Le père Coton ou Cotton , jésuite célèbre par ses talents oratoires et par la conversion du fameux Lesdiguières , jouissait alors d'un grand crédit à la cour.
avec une cognée , mettre ces quatre trous ensemble, de sorte qu'il y avait de l'ouverture pour passer la tête, sans que pour tout cela il y entrât une seule goutte d'eau, et n'y avait autre chose que je ne sais quoi qu'il lit mettre en l'un des bouts du vaisseau. Gemme ils en furent sortis, il fit prendre par son homme ce qu'il y avait mis, et tout aussitôt il alla au fond, où il est encore. L'on ne sait que s'imaginer : la commune opinion est que cela se fait par magie; pour moi, je n'en sais que dire : peut-être le saurat-on quand le secret aura été payé.
25 septembre 1610.
Je vous écrivis par M. Bejul, il n'y a que trois jours; depuis, le sieur Concini a été fait marquis <!" Uicre, lieutenant général de Péronne , Montdidier et Boye, premier gentilhomme de la chambre , par la résignation que lui en a faite M. le maréchal de Bouillon. Hier il bouffonnaitavecM.de Guise de son marquisat d' \ncre, et disait que cela s'était rencontre fort i propos, à cause qu'en Italie il est descendu des comtes de la Plume. M. de Guise lui répondit qu'avec une comté de Plume et un marquisat d'Ancre, il ne lui fallait plus qu'une devise de papier pour assortir tout l'équipage.
13 février 161 1.
Il y a deux jours que l'on trouva une affiche à la porte de l'arsenac : .Ifaison à louer pou?' le ternie de Pâqitea ; il sefaut adresser au marquis d' Ancre, au faubourg Saint- Germain. Vous avez su que M. le marquis d'Ancre est lieutenant de roi en Picardie : l'on dit qu'il offre cent mille écus à M. de Trigny delà citadelle d'Amiens; le reste, vous l'apprendrez de M. de Valavea ', ou des lettres de M. de Saint- Garai ,i monsieur le premier président. Sa diligence exacte me soulagera de ee côté-là , et pour cette fois vous m'excuserez a lui si je ne lui écris; car le messager part , à ce qu'il dit , présentement.
Jour de Pentecôte ren.
Le roi, avec une patience merveilleuse, a aujourd'hui touché les malades, que l'on tient avoir été
1 El non pas Valves, comme l'ont nommé lea derniers édilean < était le frère de Peirescqui, à son exemple, prit le nom d'an de* fieh de sa famille. (Voyez Gassendi, Devita P,irttkii, P trisUa, 1641 , in-t". p. 18.)
jitsques au nombre de onze cents. La dernière fois qu'il toucha, pour éviter que quelque malheureux ne fit rien de mal à propos, les malades, a mesure qu'il les touchait, étaient tenus par des archers qui étaient derrière eux; mais cette fois, pour ne faire paraître la défiance, on s'est contenté de leur faire joindre les mains. Il y avait eu avis qu'avec cette occasion un coquin devait entreprendre contre la personne du roi; et l'avis venait du sieur de Vousav, lieutenant de M. de Ghâteauvieux, à la Bastille : si bien que ce M. de Vousav a toujours été derrière le roi [pour prendre garde s'il verrait quelque visage semblable à celui que l'on lui avait dépeint. Tout s'est bien passé, grâce à Dieu.
Il s'est trouvé cette semaine un grand nombre de placards affichés aux coins des rues ; de vous dire les ordures dont ils étaient pleins, cela ferait mal au cœur : vous les devinerez bien. Il s'est trouvé aussi un homme perdu qui a fait un livre où il traite force belles questions. On l'a mis à la Bastille, où il fait le fou, croyant que cette échappatoire le garantisse; mais je tiens que son affaire est faite. Je ne vous dirai point de quoi parlait ce livre en particulier; je vous dirai en gros qu'il attaquait la reine, son mariage et sa régence. Cette chose est encore fort obscure, pource que l'on n'en parle qu'à l'oreille ; quand le temps l'aura éclaircie, je vous en écrirai ce qui s'en pourra écrire. Au demeurant , en dépit de toutes ces âmes damnahles, Leurs Majestés se portent fort bien, et verront la mort de tous ceux qui désirent la leur.
ni juillet ren.
Il y a quelques jours que, sous couleur de rencontre fortuite, il se fit un combat sur le Pont-Neuf : le tué, qui est un d'Arqués, gentilhomme de If. le
duc d'Aiguillon , a été depuis deux jours promené dans un tombereau par plusieurs endroits de la ville, et puis traîne à la voirie; le tueur, qui est un Baron ville, fils de Montecot, s'est sauve en Angleterre , par la recommandation, à ce que l'on dit, de M. le princede Joinville : il fera bien de s'y tenir, et. par le traitement que l'on a fait au mort, jugera ce que l'on ferait au vivant, s'il tombait entre les mains de la justice.
un
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V août ICII.
Le conte dit qu'il y a cinq à six jours que le comte de Brème, sur les onze ou douze heures du soir, étant allé à l'hôtel de Nemours , où madame d'Aumale est logée, il monta à la chambre de mademoiselle de Senectaire, qui y loge aussi, et ayant frappé à sa porte, comme on lui eut dit qu'elle était couchée, et qu'il se retirât, il appela une demoiselle nommée Chambonnez , qui est à mademoiselle de Senectaire, laquelle aussitôt lui ouvrit la porte, comme pour parler seulement à lui, pourceque ayant autrefois servi madame de Bouillon, mère du comte de Brème, elle se croyait obligée à ce respect envers lui. L'on dit que, comme il fut dedans, il se voulut jouer un peu insolemment avec mademoiselle de Senectaire, qui était au lit; elle se jeta à la ruelle, et se coucha contre terre. Toutefois, si le conte dit vrai, elle ne put pas si bien faire qu'il ne lui déchirât sa chemise depuis le haut jusqu'au bas, et ne prît tout plein d'avantages sur elle. Ce conte ayant été fait à la reine, même en présence du marquis de Psesle, cousin germain de mademoiselle de Senectaire, ce que ceux qui faisaient le conte ne savaient pas, il se crut obligé à en retirer raison ; et s'étant tous deux rencontrés à l'hôtel de Guise, comme le comte de Brème en fut sorti à pied, le marquis de Nesle le suivit de même ; et de quinze ou vingt pas ayant crié au comte qu'il tournât et mît la main à l'épée, il fit bien l'un, mais non pas l'autre, s'amusant à des satisfactions qui ne contentant pas le marquis de Nesle, il en voulut lui-même prendre une autre , et lui donna deux coups d'épée sur les oreilles : le cordon de son chapeau et son rabat en furent coupés. Les amis du comte de Brème lui ayant fait sentir cette lâcheté, et particulièrement M. le marquis de Manny, qui est brave gentilhomme, il s'est retiré d'ici , l'on ne sait pourquoi faire : les uns tiennent qu'il veut demander le combat, les autres en jugent autrement. Le marquis de INesle est demeuré ici avec une garde que la reine lui a baillée : le premier président l'a voulu faire prendre ; mais la défense de Sa Majesté y est intervenue, et devant cela l'assistance de M. de Guise, qui lui a bien servi. Il pensait qu'hier on le vînt prendre : si bien que tous ses amis s'allèrent enfermer avec lui en son logis, et nommément M. le prince de Joinville; mais depuis la défense de la reine, cette rigoureuse poursuite s'est adoucie : nous verrons où la chose aboutira.
Monsieur, J'ai reçu vos nouvelles avec le contentement que je devais, pource qu'elles viennent d'un bon auteur, et qu'elles m'assurent du bon succès des affaires du roi, qui est toujours une des principales passions des gens de bien, même en une cause si juste comme celle qui est aujourd'hui sur le tapis. Je voudrais bien pouvoir prendre quelque revanche de tant de faveurs ; mais que peut une fortune stérile comme la mienne , et en un lieu écarté comme celui où je suis ? J'attendrai le changement de l'un et de l'autre. Cependant je vous envoie un petit extrait que j'ai fait d'un cahier en parchemin que MM. les religieux de cette abbaye de Saint-Étienne m'ont fait voir. Ce qui m'y a semblé de meilleur est ce que je vous envoie ; le reste ne sont que donations qui leur ont été faites. J'ai aussi entre mes mains deux cahiers en parchemin dont le titre est : Incipiunt epi.stolx Lamfranci Dorobernensis archiepiscopi. Mais il n'y a que huit feuillets en l'un et quatorze en l'autre. Si vous désirez les voir, je les vous enverrai; sinon, je les leur rendrai. Je suis très-marri que je n'aie quelque chose de plus digne, et qui donne pius de prétexte à mes importunités; mais, s'il vous plaît, vous m'excuserez avec la même courtoisie dont vous m'obligez. Bonjour, monsieur; votre serviteur trèshumble et très-affectionné.
F. de Malherbe.
A Caen, ce 21 d'août 161 1.
Je vous supplie, monsieur, m'apprendre que c'est que l'affaire de M. Arnaud.
« Eo tempore quo genti îs'omannorum cornes Wilhelmus prseerat, qui et Anglos postmodum suo subjugavit imperio, princeps idem, sancta devotione preeventus, ecclesiam perpulchram etperamplam in honore beati protomartyris Stephani, in loco qui Cadomus dicitur, construi fecit. Qua ex parte decenter constructa, virum valde scientia imbutum, nomine Lamfrancum, de prioratu Becci, ad hoc opus perficiendum accepit, et eum ecclesiae quam construebat abbatem prasfecit. Sed cum non multo post cornes idem Angliam sibi armis subjugasset, abbatem eumdein totius Angliae archiepiscopum prima tem constituit; in loco vero ejus alium, nomine "Wilhelmum, ejusdem ecclesiae monachum , abbatem substituit. In cujus tempore cum praedictam miriflce consumasset ecclesiam , convocatis in unum Normannorum episcopis et principibus, accito quoque de transmarinis partibus archiepiscopo Lamfranco, ecclesiam
ipsani in honore gloriosissimi martyr» Stephani dedicari fecit; et qucccumquc illi mine dabit vel antea dederat, sua suorumque auctoritate, filiorum ac principum, in perpetuum habenda firmavit. Reliquias quoque pretiosissimi martyris Stephani pretio non parvo adquisivit : unam videlicet particulam de brachio ipsius, quod in civitate Bisuncio hahetur, et una ampullulain de sanguine illo qui de eodem brachio mire et veraciter fluxisse narratur. Capillorum etiam partem cum corio capitis, et lapide quo ipse martyr percussus fuit, rex idem gloriosus alio tempère comparavit. Qui videlicet capilli adbuc ita sunt pulchri et candidi , quasi modo de ejus capite fuissent incisi ; servantur autem in quodam pulcherrimo vasculo de crystallo inclusi. Est itaque totum pulchrum : capilli albi et pulchri; lapis etiam unde percussus fuit albus, vas pulchrum et album; et aspicientibus rem adeo pulchram , magnam faciunt admirationem. Tanto igitur thesauro comparato, beatissimi martyris Cadomensis ecclesia propriis margaritis, sui scilicet Stephani reliquiisest adornata.Cum autem postmodum abbatem Wilhelmum Cadomensem rex lieri decrevisset archiepiscopum Rothomagensem , alium quidem , nomine Gislebertum, in loco illius subrogavit. Sed non multo post tempore idem rex huievitac finem fecit : quamdiutanien rébus humanis interesse potuit ,dilectae sibi ecclesia? indefessus procurator permansit . et quos ibi congregaverat monacbos paterno affectu fovit et dilexit. Cum vero diem mortis suae sibi imminere sensisset, prececpit regni sui princîpibus, ut corpus illius Cadomum défèrent, atque in ecclesia sui dulcissimi domini, sancti scilicet Stephani, sepelirent. Principes autem illius, sicut prœceperat , cum defunctus fuisset, eum Cadonuiin attuferuot, atque in ecclesia sancti Stephani, quam ipse construxerat, coram oculis monachorum suorum, qui de illius eleemosyna vivunt , sepelierunt. Hoc autem ideo factum est , ut tanto dulcius pro anima illius misericordiam Creatoris exorarent, quanto frequentius iu praesentia sua corporis illius sepulturam qui eos ibi congregaveral inspicerent. »
Ce que dessus esl un cahier de parchemin contenant huit feuillets, en la quatorzième page, et vientjusquesàla moitié delà quinzième. Cette pièce est la dernière de celles qui sont audit cahier : elle n'a point de titre; les précédentes sont don, liions faites à ladite abbaye, tant par ledit Guillaume que plusieurs autres. L'écriture est fort ancienne, et toutefois si lisible qu'il n'y a rien dont l'on puisse douter.
s Janvier J6I3.
Je vous écrirai plus au long par le premier qui partira; celle-ci sera seulement pour vous dire que le baron de Luz, aujourd'hui une heure après-midi, a été tué par M. le chevalier de Guise, au bout de la rue de Grenelle, dans la rue de Saint-Honoré. Le baron de Luz était en son carrosse avec trois ou quatre des siens; M. le chevalier venait du Louvre, et avait avec lui M. de Cuges et M. le chevalier de Grignan , a cheval tous trois. Il a mis pied à terre, et a crié à M. de Luz qu'il en fit de même, et qu'il lui voulaitdireun mot. Le baron de Luz est descendu ; et ont fait dans l'autre côté de la rue deux ou trois tours de huit ou dix pas, ou environ, parlant ensemble. Ce qu'ils dirent, personne ne le peut rapporter; seulement on a vu que M. de Luz a voulu embrasser M. le chevalier, qui l'a repoussé d'un coup dans l'estomac, et luiadit qu'il mît la main à l'épée, ce qu'il a fait ; et ayant tire chacun deux ou trois coups, le baron de Luz a reçu de M. le chevalier un coup au-dessous du tétin gauche, et a commencé à chanceler. M. le chevalier est remonté achevai, et s'en est allé le petit pas vers la porte Saint-Honoré. Le baron de Luz est entré dans l'allée d'un cordonnier, entre /c Temps perdu et la Bannière de France, et au bout de l'allée a monté cinq à six marches dans le degré, là où il est tombé mort , en disant : Jesu , Maria ! Je venais alors du dîner de la reine, et l'avais laissée au second. Je suis sorti par la cour des cuisines, et m'en suis venu par la rue Jean-Saint-Uenis, au bout de laquelle , étant dans la rue Saint-Honoré, j'ai vu venir d'en bas quatre chevaux qui s'en venaient froidement et au petit pas, comme si rien ne fût avenu. Je me suis arrêté pour saluer M. le chevalier; et n'ai vu en lui aucune marque d'émotion, que le visage un peu pâle.
8 janvier 1 til 3.
J'ai aujourd'hui rencontre M. le marquis d'Ancre avec vingt-cinq ou trente chevaux a Pentour de sa carrosse' : je ne crois pas pourtant qu'il ait sujet de craindre : il fut voir madame la princesse de CODti,
et lui dit que M. le chevalier était un brave prince, et qu'il «'tait son serviteur. On m'a dit que la relions.'fut qu'en cette occasion on le verrait. Je voudrais bien que tout ceci fût passe: car jusqu'à ce
' Nous avons déjà remarqué que le mot mployait
alors Indifféremmenl au masculin on au féminin.
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que nous en soyons dehors , notre belle et bonne reine sera en mauvaise humeur : hors de cela tout est paisible. L'on m'a dit que le baron de Saugeon est encore prisonnier; celui qui l'a pris est ici : je veux savoir de sa propre bouche comme s'est passée cette affaire, et vous en donnerai avis. Nous avions ici un compagnon du moine Bourré, à qui on avait donné le nom de Tasteur : l'on dit que c'était un bon compagnon qui avait des gantelets de fer, et au bout des doigts des ergots de fer, de quoi il fouillait les femmes; et qu'il y en avait à tous les quartiers. Depuis quelques jours les dames se sont rassurées, car on dit que le Tasteur est prisonnier : il s'est fait là-dessus de bons contes, mais ce sont toutes inventions.
M. le chevalier de Guise, samedi veille des Rois, à trois heures après midi , dînant à la grande écurie , deux heures après qu'il eut tué le baron de Luz, récita le fait de cette façon :
« M'étant trouvé auprès de M. de Guise mon frère , il n'y aque deux jours, un gentilhomme lui vint donner avis que M. de Luz , entretenant M. du Maine , l'avait assuré qu'il s'était trouvé au conseil secret de Blois, où la mort de feu monsieur mon père avait été résolue, et qu'il avait empêché M. le maréchal de Brissac de l'en avertir : ce qui fut cause que, dès l'heure, je fis dessein de lui faire mettre l'épée à la main. Pour à quoi parvenir, ce matin j'ai fait prendre garde quand il sortirait de son logis. On m'est venu rapporter qu'il en était parti, et qu'il avait pris le chemin de la rue Saint-Antoine; je m'en suis donc allé de ce côté-là, accompagné du chevalier de Grignan, de mon écuyer, et de deux laquais. J'ai défendu aux deux gentilshommes de mettre la main à l'épée, si l'on ne voulait entreprendre sur moi ; et à mes deux laquais, qui n'avaient que chacun un bâton en la main , de se mêler d'autre chose que d'arrêter les chevaux du carrosse si d'aventure le baron de Luz , après que je l'aurais convié de mettre pied à terre, refusait de le faire et commandait à son carrossier de s'avancer. Ne l'ayant pointtrouvé au quartier de Saint-Antoine, je m'en suis venu au Louvre, où j'ai trouvé son carrosse à la porte ; j'y ai fait prendre garde, et suis allé donner le bonjour à madame la princesse de Conti, de laquelle j'ai ouï la messe. Cela fait, je suis sorti du Louvre , et y ayant encore vu le carrosse du baron de Luz , je m'en suis venu vers son logis , estimant bien qu'il ne faudrait pas de s'y en revenir. Comme j'ai eu fait quelque chemin dans la rue de Saint-Honoré, je suis retourné sur
mes pas; comme j'ai été revenu à l'entrée de la rue du Louvre, j'ai vu venir son carrosse; ce qui m'a fait tourner tout aussitôt comme pour aller vers la porte de Saint-Honoré. Comme j'ai été à la barrière des Sergents , je me suis tourné et l'ai vu à trente pas de moi. Je suis allé droit à lui ; et lui ai dit tout haut : « Monsieur, monsieur le baron, je vous supplie que « je vous die quatre paroles. » Il a répondu : « Oui , « tant qu'il vous plaira. » Il était au derrière de sa carrosse, et avait deux gentilshommes à chacune des portières, qui tous ont mis pied à terre ; moi et les miens en avons fait de même en même temps. Cela fait, je l'ai pris par la main, et l'ai tiré à part à dix pas de nos gens , et lui ai dit : « Monsieur, j'ai su que « vous avez dit à M. du Maine, en la présence de « plusieurs gentilshommes d'honneur, que vous fû- « tes du conseil de Blois, où il fut résolu de tuer mon- « sieur mon père , et qu'hier même vous le dites à la « reine Marguerite. Je ne veux point là-dessus de ré- « ponse de vous que l'épée à la main , si vous en avez « le courage : çà, l'épée à la main; il faut mourir. * Sur cela , il s'est voulu jeter sur moi ; je l'ai repoussé d'un coup de poing que je lui ai donné en l'estomac , et, me retirant deux pas en arrière, ai mis l'épée à la main. Il en a fait de même, et tirant l'un contre l'autre en même temps , j'ai paré son coup avec le bras que j'avais enveloppé de mon manteau ; le mien lui a porté dans le côté gauche assez avant , et tout aussitôt il s'est retiré dans une maison prochaine , et je m'en suis venu vers deçà. »
Voilà le récit qu'en fit, selon la vérité, M. le chevalier : ce qui est attesté de tous ceux qui l'ont vu. Un gentilhomme normand nommé Bellefontaine , l'un de ceux qui étaient dans le carrosse du baron de Luz, saisit par derrière M. le chevalier au collet; le chevalier de Grignan le colleta, et lui fit lâcher prise. M. le chevalier remonta à cheval , et les siens avec lui, et au petit pas s'en alla au Roule, cinq ou six cents pas hors du faubourg Saint-Honoré. M. de la Boulaye, lieutenant des chevau-légers de M. de Verneuil , qui survint à ce combat , et en a témoigné la vérité comme elle est ci-dessus récitée, l'accompagna jusqu'à la porte ; et ayant demandé à M. le chevalier ce qu'il voulait qu'il fit, et que son épéeet sa vie étaient à son service, il le pria de s'en aller au Louvre, et de témoigner atout le monde ce qu'il avait vu ; ce qu'il fit. J'avais oublié à dire que M. le chevalier, remontant à cheval, s'adressantau peuple qui était là amassé, leur dit : Messieurs, vous me serez témoins que personne n'a mis la main à l'épée que moi. Comme il se fut sépare de M. de la Boulaye, il envoya un laquais à la grande écurie voir si M. de Termes y était. M. de Termes à l'heure même
loi
tnontaà cheval, avec huit ou dix gentilshommes qui avaieut dîné avec lui, et le ratteijrnit environ les Feuillants. Avant t'ait quelque chemin avec lui, il le laissa aller, et s'en vint a l'hôtel de Guise conter l'affaire à M. de Guise, qui fut d'avis qu'il s'en revînt à Paris. M. de Termes s'en retourna donc le trouver, et l'amena diner à la grande écurie. Toutefois cet avis qu'il s'en revînt à Paris fut changé, et lui fut mandé qu'il ne revînt point qu'on ne le mandat. Ainsi, après qu'il eut dîné et changé de bottes, il s'en alla à Saint-Denis, où il a été quelques jours, et depuis à Meudon , attendant que sa paix soit faite avec la reine.
12 Janvier 1613.
J'avais oublié à vous dire qu'il y a un avis proposé et reçu par le conseil , à ce que m'a dit M. Florence, pour acquitter cinq millions de livres de rente que fait le roi, sans aucune surcharge ni exaction nouvelle. Le proposant est un nommé Bizet. Il m'a montré sa proposition, qui contient mille, belles choses pour l'embellissement de cette ville, et entre autres un pool neuf qui s'appellera le pont Saint- Fouis. pour passer du quai des Célestins à celui de la Tournelle vers la place Maubert, tel que celui de Chàtelleraut. Il s'en est proposé aussi un autre par M. de Lonsac, de faire venir tous les ans a Paris douze cent mille voies de bois d'Auvergne et quatre cent mille de charbon, pour laisser reposer les forêts du roi et autres qui se diminuent fort. Il doit bailler le boisa vingt sous de meilleur marché sur chaque voie. Là-dessus, il demande d'être dressé de quelques parties qu'il dit lui être dues; l'on m'a dit aussi que son avis a été reçu et sa demande accordée
21 janvier ioi3.
M le chevalier de Guise est en cette ville; mais c'est sans y rire, c'est-à-dire sans se faire voir. Il n'a point encore eteau Louvre ; l'entérinement de sa grâce sera que, la première fois qu'il verra la reine, il se mettra a genoui devant elle : cela s'appelle que qui est mort a tort, et qu'une autrefois quand un homme de cette qualité appellera quelqu'un pour sortir du carrosse et lui dire un mot, il faut faire le sourd, et sans descendre, lui répondre qu'on lira
trouver i son logis. L'ondil qweeette grâce esl faite
sur une d'un roi de Navarre, qui autrefois tua un comte d'Anjou. Je m'en rapporte a ce qui en est.
28 février ion.
Samedi dernier, environ deux heures après minuit, la garde-robe de la reine fut volée, et toutes ses robes emportées; il s'en est retrouvé quelquesunes qui tombèrent dans le cloître de Saint- Nicolas, derrière la cour des cuisines , et furent trouvées par les prêtres allant du matin au service : il en est encore demeuré deux , avec toutes les nippes et ; sachets de poudre. Il sera toutefois malaisé que les larrons en fassent leur profit, pource qu'il y aura sans doute quelque chose qui, en l'exposant, fera découvrir le reste. Dieu veuille que la fortune se contente de ce petit malheur, parmi tant de prospérités qu'elle donne à notre bonne reine! Puisque je suis sur les crimes, je vous dirai qu'un nommé Guinegaud, qui avait répondu pour M. du Maine pour dix ou douze mille écus, étant poursuivi du payement et exécuté en son bien, lit saisir le buffet de M. du Maine, le jour même qu'il devait faire tin à MM. les princes. M. du Maine. n'j p uvant autrement remédier, lui envoya des pierreries, et par ce moyen empêcha que sa vaisselle d'argent ne fût transportée. Il arriva, à trois ou quatre jours de là, que ce Guinegaud fut rencontre par deux la [uaJ£ qui lui ayant demandé s'il s'appelait pas Guinegaud, et lui ayant répondu qu'oui, lui donnèrent tant de coups de bâton que, jusqu'à cette heure on l'avait tenu pour mort. L'on dit que M. du Maine . étant prêt à partir, dit tout haut qu'on ne se devait point mettre en peine qui avait fait battre Guinegaud, et que c'avait été lui; l'on dit même, et l'a-t-on'dit en fort bon lieu , qu'il l'avait ainsi envoyé dire aux commissaires de la cour du parlement , qui en informaient, à la poursuite de Guinegaud.
i: septembre 1613.
Je fus samedi au soir a la comédie par commandement exprès de la reine; sans cela je m'étais résolu de ne les voir point qu'on ne fût de retour de Fontainebleau. Arlequin est certainement bien diflû renj de ce qu'il acte; aussi est Potrolinrlepremieracinqu intesix ans, et le dernier quatre-vingt-sept ; ce ne sont plus âges propres au théâtre : il j faut des humeurs gaies etdesjesprits délibérés, ce qui ne se trouve guère en de si vieux corps comme les leurs. Ils jouèrent la comédie qu'ils appellent Diù Simili, qui est les Mènechmes de riante. Je ne sais si les sauces étaient mauvaises ou mon goût corrompu, mais j'en sortis sans autre contentement que de l'honneur eue la
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reine me fitde vouloir que j'y fusse ; nous en verrons, s'il plaît à Dieu , davantage , et en jugerons avec plus tie loisir.
27 octobre 1613.
Je viens tout à cette heure de la comédie des Espagnols , qui ont aujourd'hui commencé à jouer à la porte Saint-Germain dans le faubourg; ils ont fait des merveilles en sottises et impertinences, et n'y a eu personne qui ne s'en soit revenu avec mal de tête-, mais pour une fois il n'y a point eu de mal de savoir ce que c'est. Je suis de ceux qui s'y sont excellemment ennuyés, et en suis encore si éperdu, que je vous jure que je ne sais ni où je suis ni ce que je fais: je n'avais que faire de le vous dire ; vous l'eussiez bien vu par ce discours , qui est devenu fâcheux par contagion des leurs.
Jeudi la reine fut faire prendre un clystère à .Monsieur : il y eut là un grand combat ; je n'y étais pas ; mais la reine, à son retour au cabinet, conta l'histoire. Elle lui dit qu'elle était venue pour le mener à Fontainebleau , mais que , devant que d'y venir, il fallait qu'il fut du tout gaillard, et que pour cet effet il prît un petit bouillon. Il répondit qu'il le prendrait. Là-dessus la reine lui dit qu'il le fallait prendre par derrière , et que , s'il le prenait , elle lui donnerait un petit crocheiin d'argent qu'elle lui montra. Il reconnut tout aussitôt ce que la reine voulait dire , et lui dit : Je vois bien que c'est que de votre bouillon à prendre par derrière, c'est un clystère déguisé ; je n'en veux point , je n'ai que faire de Fontainebleau ni de crochetin. A cette heure-là , la reine demanda des verges et le fit prendre comme pour le fouetter. Ces menaces ne servirent de rien , il en fallut venir à la force : elle le fit donc prendre par trois ou quatre, et le rendit immobile. Comme il se vit en cet état, il se disposa à faire ce que l'on voulut. Hier il prit un petit sirop : je ne veux pas attribuer à la médecine, à laquelle je ne crois pas beaucoup, la bonne disposition où il est, car je ne l'ai jamais vu que bien; mais, de quelque part que sa santé vienne, elle est fort bonne, grâces à Dieu. Je le vis hier au soir, deux heures, au cabinet, courant et jouant de la meilleure humeur que l'on pouvait désirer. La reine Marguerite vint sur les sept heures du soir dire adieu à la reine , qui l'était allée voir le jour de devant. Monsieur courut quand et quand vers elle; elle lui prit la main et la lui baisa. I.a reine lui dit qu'il ne baillât pas sa main, et qu'il l'embrassât et
la baisât; ce qu'il lit. Elle fut une heure au cabinet enparticulieur avec la reine, et sur les neuf heures se retira; la reine l'accompagna hors du cabinet jusques à la porte du cabinet du conseil , et là la baisa , et toutes deux se saluèrent avec beaucoup d'affection , comme certainement la reine l'aime et l'estime fort, comme fort disposée à tout ce qui est du bien de l'État .
27 novembre 1613.
M. le maréchal de Fervaques mourut la semaine passée; le lendemain que la nouvelle arriva, M. le marquis d'Ancre se trouva maréchal de France, lieutenant de roi en iSormandie, et M. le marquis de Villeroi , son prétendu gendre , lieutenant de roi en Picardie , aux places que ledit sieur marquis d'Ancre tient. Trois jours après, M. de Souvray est publié maréchal de France, et ne reste audit sieur marquis d'Ancre que la lieutenance de roi de Normandie ; et, depuis, tout cela est changé à la française : l'on en tenait un peu en bredouille. Mondit sieur le marquis d'Ancre est demeuré maréchal de France , et on a donné pour récompense à M. de Souvray soixante mille écus, la lieutenance de roi de Bordeaux donnée à M. de Montbazon. La reine a écrit aujourd'hui de sa main à madame la maréchale d'Ancre, en ces termes : A la maréchale d'Ancre , ma cousine... tout de sa main. Mademoiselle d'Aumale la jeune est morte; de manière que tient-on qu'à présent le mariage de M. le duc du Maine avec celle qui reste se parachèvera. Peu d'heures avant sa mort, parlant au chirurgien qui la traitait, elle dit qu'elle savait bien que ce serait lui qui l'ouvrirait : elle lui ordonna de la façon qu'elle voulait qu'il mit ses entrailles et son cœur, et lui dit qu'il disposât de ses affaires, que bientôt il la suivrait, et qu'il en fit état ; de manière que ce pauvre homme n'a point eu de bien depuis sa mort, et ne le peut-on résoudre qu'il ne meure dans peu de temps. Cela ne vous importe guère, mais je le vous dis pourceque je le connais, et que j'ai peine de le consoler. M. de Beaulieu-Rugé, premier et pi us ancien secrétaire d'État . a passé de cette à meilleure vie ; en quoi je fais une notable perte , pour être un de mes meilleurs seigneurs et amis. Je pris peine à voir l'abord à Fontainebleau de M. le Grand à M. le maréchal d'Ancre, lequel manqua tellement d'assurance, sentant sa conscience le toucher, et pour voir le peu de temps qu'il y avait qu'il venait de conjurer sa ruine, qu'il ne lui dit que ces cinq paroles : Vous soyez le bienvenu, monsieur: vous avez bien demeuré à venir; vous avez beaucoup de
gens ; combien sont-ils ? Je suis votre serviteur ; commandez-moi. A la première il lui fut répondu : Vous soyez bienvenu, monsieur; à l'autre : J'ai vu mon ami en passant, qui m'a fait retarder ; à la troisième : Ce sont mes amis qui ont voulu prendre la peine de m'accompagner ; puis il dit à la quatrième : Je ne les ai pas comptés; et à la lin : Adieu, monsieur. Je vous ai fait le discours de cet abord, pource qu'il me semble un peu étrange. La reine a commandé à M. le Grand de se tenir auprès de Sa Majesté. Le feu roi, que l'on disait absolu, commanda que l'on réimprimât les Métamorphoses cl' Ovide en belles et grandes lettres : il prévoyait bien, le bon prince, que l'on les pratiquerait après sa mort.
13 janvier 1614.
Le maréchal d'Ancre disait que le roi était servi en drôle, maisiju'il le ferait servir en roi. Toutefois, comme l'on a voulu en venir à la preuve, l'on a trouvé que les Français ne se laissent pas volontiers ranger à ce qui n'est ni de la coutume ni de leur buineur, et a-t-on laissé le moutier où il était. Vous avez eu des almanacbs de Morgart; il esta la Bastille, d'où il sera malaisé qu'il sorte que pour aller en c J'ai aujourd'hui eu l'honneur de diner avec madame de Longueville, qui ayant envoyé chez M. Rlangot savoir s'il était au logis, pource qu'elle avait affaire à lui , on lui a rapporté qu'il était à la Bastille : je crois que c'était pour cette affaire-là. Il n'v aura pas de mal de retrancher cette liberté des pronostiqueurs, qui parlent de la vie et des affaires des rois comme de celles des marchands. Si ce pauvre homme, devant que d'entreprendre son almanach , eût regardé ce qui lui en devait succéder, il se fut repose, a mon avis, plutôt que de travaillera ce prix-là.
Mercredi au soir, le roi étant allé à ses affaires , il fut crié par un ealel de chambre , selon la coutume, que ceux qui n'étaient point des affaires sortissent. Entre ceux qui demeurèrent, furent M. Pluvinelet M. Florence. Comme le roi tut au lit, et le rideau tiré, M. le maréchal d'Ancre dit tout haut que, puisqu'il ne gagnait rien de faire dire que l'on sortît,
il le dirait lui-même: et s'adressant a M. Florence ,
lui dit : c'est particulièrement pour tous que je le
dis; vous n'awv. que faire ici a cette heure. M. Florence lui ayanl répondu qu'il avail accoutumé d'j demeurer, et qu'il croyait que sa charge l'j obligeait,
M. le maréchal lui répliqua qu'il n'y avait que faire, et que, si le roi avait affaire de lui, on l'appellerait; qu'il ne se souciait pas de lui, et qu'il se mettrait bien aux bonnes grâces du roi sans lui. Cela fait . il s'adressa à M. Pluvinel , auquel il tint le même langage, sinon en paroles, du moins en substance. Toutefois cette humeur s'est passée; et depuis ils y ont toujours été, sans que M. le maréchal leur en ait rien dit. Le roi , durant ces discours , était au lit, où son aumônier le faisait prier Dieu , et ne dit autre chose.
16 jan\i<T lui i.
Hier, entre onze heures et le minuit , le pauvre de Porchères, se retirant, fut attaqué par trois hommes à cheval auprès de son logis, qui est en la rue de l'Arbre-Sec, et reçut quelques coups d'épée sur la tête, et un autre au corps; mais la boucle de sa ceinture lui sauva la vie : il fut jeté par terre , et l'un d'eux dit : Il est mort; allons-nous-en. Son laquais eut un doigt coupé. Il ne sait d'où cela peut venir, pource qu'il ne croit point avoird'ennemis. La rein'' ce soir a dit : Je me doute bien d'où cela vient , mais je ne le dirai pas. Madame la princesse de Conti a parlé à elle à l'oreille ; et s'est trouvé, à ce qu'a dit madame la princesse, que la reine et elle étaient de même opinion. M. d'Andelot et moi étions l'un auprès de l'autre derrière madame la princesse, qui nous sommes dit l'un à l'autre ce que nous en pensions, sans nous rien nommer, et croyons avoir pensé la même chose qu'elles : nous en avons trouvé d'autres de notre opinion ; mais le tout sans rien nommer, et pour cause. De quelque part que cela soit venu, le pauvre homme n'est pas bien. Il y a bien de la peine à vivre au monde.
27 jan\ier IGI4.
Cette nuit il s'est fait un combat de deux à deux dans la plue Royale. Voilà déjà le second qui s'y est fait ; et sans un empêchement qui fut donne à deux
autres qui s'y étaient assignés, ce serait le t nu Même. Le sujet de ce dernier est que M. des Marais, fils de madame de Sully, s'étant enfermé dans une chambre a l'arsenac pour voir le ballet avec quelques dames . défendit [U'onylaissât entrer homme du monde que M. de Saint-Maur. M. de Rouillac vient et frappe à la porte; M des Marais, croyant que ce fut Saint- Maur. ouvre la porte : il \ oit le marquis de Rouillac, et la referme. Il lui dit : Vous êtes bien cruel ; l'autre
ŒUVRES DE MALHERBE
lui répondit : Je ne suis pas beau. Le marquis de Rouillac se retira et rencontra Saint-Maur, à qui il i'onta ce refus , et lui dit qu'il n'avait pas eu envie d'entrer, mais de faire entrer un gentilhomme anglais qui était là présent, lequel il pria Saint-Maur de faire entrer, ce qui fut fait. Voilà l'attendant de la querelle; le suivant, c'est que, s'étant assignés à la place Royale, Rouillac contre des Marais, et Saint-Vincent contre Saint-Maur, Rouillac, s'étant jeté sur des Marais , le porta par terre, et lui donna force coups de pommeau d'épée ( car ils n'avaient dague ni les uns ni les autres ), pour lui faire demander la vie. L'on dit que des Marais lui dit qu'il fit ce que bon lui semblerait de lui , et que la dispute qu'ils avaient ne valait pas qu'il la lui ôtât , toutefois qu'il fît ce qu'il voudrait. Là-dessus, Saint-Vincent , second de Rouillac, ayant reçu un grand coup d'épée au travers du corps, et tel que son ennemi ne pouvait retirer son épée, cria à Rouillac qu'il était mal et qu'il le vînt secourir, ce qu'il flt , et donna à Saint-Maur, qui ne pouvait retirer son épée du corps de Saint- Vincent, un grand coup d'épée dans la souris du bras , dont il mourut trois heures après , n'y ayant jamais eu moyen de lui arrêter le sang. Rouillac se retira à l'hôtel de Guise , où l'on dit qu'il est encore, les autres disent que non.
Cette après-dînée le roi et Madame ont tenu l'enfant d'Arlequin. La fille de M. le maréchal d'Ancre a la petite-vérole.
Il y a en cette ville une femme sans pieds et sans mains, qui écrit, coud et enfile son aiguille avec la langue fort bien , et fait promptemeat , à ce que l'on dit. Quand je l'aurai vue, j'en écrirai plus particulièrement.
20 février 1614.
Hier au soir il arriva que M. de Vendôme, qui était gardé fort gracieusement, se sauva vers les sept heures. Ce M. des Ruaux était l'un de ceux qui en avaient la charge; de sorte qu'étant parti, tout le commandement demeura à un exempt nommé la Borderie , qui avait recherché cette commission et l'avait eue par l'instante poursuite qu'il en avait faite. En cette chambre de M. Vendôme, il y avait une antichambre; et tant la chambre que l'antichambre avaient porte sur une même montée , qui est celle qui va à la chambre de madame la princesse de Conti. La porte de la chambre demeurait fermée de sa serrure ordinaire, à laquelle l'on avait ajouté un cadenas : ainsi n'entrait-on que par la porte de l'antichambre, laquelle était gardée par-
dedans de huit archers qui n'entraient point dans la chambre de M. de Vendôme, mais seulement l'exempt qui les commandait. Comme le soir fut venu, M. de Vendôme dit qu'il ne se trouvait pas bien et qu'il ne voulait point souper; de manière que l'exempt , qui avait accoutumé de manger à sa table, s'en alla souper à son train. Étant de retour, M. de Vendôme, qui peut-être n'avait pas encore son cas prêt, le pria d'aller vers la reine la supplier très-humblement qu'il eût l'honneur de parler à elle avant qu'elle partît pour aller à Châlons, où elle devait aller le lendemain si la première résolution eut été suivie, et aussi qu'elle le fit garder en quelque chambre du côté de la galerie, afin qu'il eût la commodité de s'y promener; il lui donna encore quelques autres commissions pour lui donner sujet de demeurer plus longtemps hors de la chambre. L'exempt s'en va vers la reine, qui lui dit : Dites-lui que je lui permettrai de me voir avant que je parte, et que pour ce qu'il me demande, j'y aviserai et j'en résoudrai. L'exempt sort et s'amuse encore quelque temps ailleurs; enfin il s'en revient à la chambre de M. de Vendôme, où ayant jeté les yeux de tous côtés, et ne le voyant point, il demanda à madame Vendôme : Où est monsieur? Elle lui répondit : Me l'avez-vous baillé en garde? Là-dessus il s'écria qu'il était perdu, et descendit en bas, et se mit à crier : Fermez les portes, M. de Vendôme est sorti ! Les portes sont aussitôt fermées , et fut crié aux armes chez la reine. A ce bruit, tout le monde y courut; les compagnies des gardes qui l'ouïrent prirent les armes et s'en vinrent aux barrières, la pique bnsse : de sorte que M. de Guise , ie prince de Joinville, et M. le Grand, qui étaient à l'hôtel du Bouchage avec M. le cardinal de Joyeuse, eurent peine d'entrer au Louvre. Vous pouvez penser comme la reine fut en colère, et justement. La Borderie fut mis au For-1'Évêque , où il est encore ; et croit-on que le moindre mal qui lui en arrivera sera de perdre sa charge. Pour les soldats, leur justification est qu'ils avaient défense d'entrer dans la chambre de M. de Vendôme. Ce soir tout le monde contait des nouvelles à la reine, et une infinité se vantaient de l'avoir rencontré; mais plutôt pour se faire de fête que pour vérité qu'ils sussent de cette affaire; et entre autres j'ai ouï que la reine a répondu à l'un qui lui disait qu'il avait été rencontré sur les cinq heures du soir : Comme est-ce que cela se pourrait faire? il n'échappa qu'à sept. Tout ce que l'on en sait, c'est qu'il sortit par la porte des cuisines , et s'en alla par la rue de Saint-Thomas du Louvre se rendre à la porte de Saint-Honoré où l'on dit qu'il se botta , et
s'en alla au Bourget, qui est sur le chemin de Soissons où Ton croit qu'il soit allé.
6 avril [614.
Je vous dirai que le roi, hier au soir, venant au cabinet de la reine, lui lit voir un paquet qu'il venait de recevoir de M. de Boinville. Ce paquet fut à l'heure même ouvert, et dedans furent trouvées deux lettres , l'une au roi , l'autre à M. de Guise ; en celle du roi , qui fut, et l'autre aussi, lue tout haut par madame la princesse de Conti , anagnoste ordinaire du cabinet , il supplie le roi de lui permettre le combat avec le duc de Guise (ce sont ses termes) ; et pource que ledit duc pourrait s'arrêter sur les qualités , il supplie Sa Majesté de lui donner de la noblesse et de l'honneur assez pour s'égaler à lui. Dans cette lettre , il appelle M. de Guise notre ennemi, comme ennemi du roi et lesien. En unendroitde cette lettre, il y avait ces mots : Cette ingrate race de Lorraine. Comme madame la princesse en fut là, elle se mit à rire , et dit à la reine , en rougissant , de quoi l'on lui lit la guerre : Vraiment, il est bien ingrat des bons offices que je lui ai rendusauprès de Votre Majesté' D'après cela continua de lire; elle lut aussi celle qu'il écrivait à monseigneur de Guise , qui était un cartel. La plainte qu'il fait de lui, c'est que, durant sa prison, ayant eu loisir de penser à ses affaires, il a trouvé que M. de Guise lui avait fait de mauvais offices auprès de Sa Majesté. Cet entretien donna à rire à la compagnie durant un quart d'heure. La reine dit qu'il s'était fait huguenot. Je vous avais mandé qu'on faisait des habits pour la petite reine : c'est une robe qui se fait à l'hôtel de Luxembourg par des Turques, dont il y a deux lés de faits, et dit-on que c'est la chose du inonde la plus belle, .l'.ii su depuis du sieur Jacome, tailleur de la reine, que c'r>f pour madame la maréchale d'Ancre pour les noces du roi; mais qu'elle, ne désire pas que l'on le sache.
31 mai 1614.
Hier, entre huit et neuf heures du soir, un homme inconnu fut pris en la cour du Loin rc. près du petit degré qui va droit à la chambre de la reine. L'archer voyant cet homme de mauvaise mine, et qui s'abouchait, lui demanda ce qu'il demandait: il dit qu'il cherchait le roi : enquis ce qu'il lui voulait, il dit qu'il le voulait tuer. Là-dessusil tut saisi et mené en la chambre de M. de Vitrv. capitaine des gardes
du corps, qui est en quartier, là où il dit qu'il voulait tuer le roi; et sa raison était qu'il ne crovait pas que la paix pût être en France autrement. Il fut fouillé exactement, et ne lui fut trouvé dague, couteau, ni fer quelconque; et la-dessus, comme on lui demanda comme il le pensait tuer, il dit qu'il le voulait tuer de son haleine. Ce mot haleine a déjà été commenté , et a-t-on dit qu'il avait été saisi d'une longue alêne, dont il voulait tuer le roi. M. de Vitry, qui le fouilla et lit fouiller en sa présence, m'a dit qu'il n'avait chose quelconque propre à tuer : seulement avait-il force lettres dans ses poches, qui lui avaient été baillées à Metz , d'où il venait , adressantes à plusieurs personnes de cette ville. Les uns disent qu'il est de Metz, les autres de Nancy, Ouand il fut pris, il lui prit un grand tremblement et presque une défaillance. L'on dit qu'il avait dit qu'avec le roi il voulait tuer toute la maison de Lorraine, pour la même raison; que sans cela il ne pouvait pas y avoir de paix en France. Il fut à l'heure même mené au For-l'Evêque : l'on a assuré à madame de Guise, à son dîner, qu'il avait été mis entre les mains de la cour; mais cela était faux . c:ir il est encore au For-1'Évêque. Je crois qu'il soit fou, et ai cette opinion avec tout le monde; mais in 7nagnis stulti/ia luenda est aussi bien mia/ortuna. L'on n'a rien dit de tout ce que dessus au roi, de peur de l'intimider sans sujet.
I"juiu 16J4.
Celui qui fut pris pour avoir dit qu'il voulait tuer le roi s'appelle lsaac le Cardinal; il a dit être venu deux fois en la petite montée qui va à la chambre de la reine, en cette intention. C'est un homme noiraud, d'environ trente-quatre ou trente-cinq ans, de moyenne taille. Comme il fut mené en la chambre de M. de Vitrv . il commença en ses réponses à faire le fou, mais d'une façon que l'on connaissait qu'il y avait de l'artifice. Il fut mis nu en chemise pour être fouillé, et alors il se mit à danser; tantôt il s'agenouillait, tantôt il s'asseyait. Il commença a s'étonner lorsque le sieur de Fugneroies, enseigne des gardes du corps, qui est à cette heure en exercice, lui attacha les bras par derrière, et que l'on parla de l'envoyer en prison; et alors il dit (]iie c'était le diable qui l'avait tente. Il a été envoyé en la Bastille, du For-1'Évêque OÙ il avait été mis premièrement. Il est de Nancy, et avait tout plein d'alïaires en cette ville pour des marchands de Loiraine, comme l'on a VU dans toul plein de lettres qu'il avait dans un sac de cuir, lequel il avait quand il fut ^ris.
Tous ces marchands ne parlent point de îui autrement que d'un homme sage. Il était logé à la Truanderie, chez une madame Pasté, devant le Puits d'Amour. Depuis qu'il est en prison, il a dit qu'il avait un couteau, mais qu'il l'avait laissé choir. J'ai su tout ceci de la bouche du sieur de Fugneroles , qui fut celui qui l'interrogea et tourmenta en la chambre de M. de Vitry.
Comme M. de Longueville eut vu le roi, et lui eut tenu compagnie jusques à la moitié de son souper, il s'en alla aux Tuileries trouver la reine : elle était au bout de la grande allée, où elle oyait chanter le Villars et un page que la reine Marguerite y avait amenés; la reine était debout. M. de Longueville, après deux grandes révérences, lui baisa le bas de la robe. Elle lui fit signe avec la main qu'il se relevât, ce qu'il fit, et se retira deux pas en arrière sans dire mot quelconque. Lors la reine lui dit : D'où êtes-vous parti aujourd'hui? Il répondit qu'il était parti de Trie , à cinq postes d'ici. Puis elle lui dit que la barbe lui était venue, et qu'il la fallait couper : ce fut là tout le discours. La reine était masquée, qui fut cause que l'on ne put rien juger de sa passion par son visage.
4 juillet IGI4.
Je crois que vous avez su que madame de Remiremont, sœur du landgrave, qui était en cette ville il y avait fort longtemps , fut , par la menée de ses parents, qui n'étaient pas contents de sa vie, enlevée dans un carrosse le 15 du passé ; on l'a menée chez un sien beau-frère.
Il se fit une galanterie, il y a sept ou huit jours, de laquelle vous pouvez avoir ouï parler, qui est que l'on voulut enlever la fille d'un Barré, qui, pour la garder plus sûrement du comte de Montsoreau, qui la lui voulait enlever, l'avait emmenée de Tours, d'où il est, en cette ville. Il y a prise de corps contre M. le marquis de Mauny, Lesigny et un Fiesque, qui devait être le marié; il y avait quelques autres dans la carrosse, mais ils ne se sont point trouvés en l'information. Le père et la mère , avertis de l'entreprise, supposèrent pour leur fille une fille de chambre, qui, sortant de l'église, fut tout aussitôt enlevée et jetée dans la carrosse , duquel on avait subtilement arraché l'esse, tandis qu'il était devant l'église à attendre la demoiselle ; si bien qu'à cent pas de là la carrosse alla par terre ; ils se sauvèrent , et
la fille demeura. On a par arrêt défendu à M. Barré d'appointer ni transiger de cette affaire, à peine de dix mille livres. La fille a huit cent mille livres en mariage.
Le onzième du passé , il se fit en Bretagne un tour qui n'en doit rien à cettuy-là. Un nommé M. de Montbarrot , gentilbomme breton , qui peut avoir quatorze ou quinze mille livres de rente, n'a qu'une seule fille, qui est son héritière. Il était allé voir M. de Rohan à Saint-Jean d'Angély; un la Roche- Giffart, aussi gentilhomme breton, de huit ou dix mille livres de rente, se servant de cette commodité , assisté de cent chevaux , et peut-être se fiant de sa retraite aux troupes de M. de Vendôme, qui étaient à deux lieues de là, pource qu'il est des grands amis de M. de Vendôme, s'en vint de nuit mettre le pétard devant la maison de M. Montbarrot, et enleva cette héritière; laquelle il mena tout aussitôt chez sa mère, où l'on tâcha de lui persuader de le vouloir épouser. Elle n'en veut point ouïr parler, ni M. de Montbarrot, aussi. M. de Vendôme l'a envoyé quérir pour accommoder l'affaire : on ne croit pas qu'il le puisse.
5 octobre 1614.
Vous aurez ouï un bruit que M. le maréchal d'Ancre fut appelé hier ou soir de la part de M. de Longueville. Voici le fait et la vérité. Il y a quelques jours que ceux d'Amiens ayant remontré à M. de Longueville qu'un certain pont-levis qui est entre la citadelle et la ville, et que ceux de la citadelle lèvent tous lessoirs, leur est nécessaire, à cause que n'ayant autre passage pour aller à la porte de Montreuil , cette porte , s'il venait quelque alarme de nuit, demeurerait sans défense; M. de Longueville un matin s'en alla ouïr messe en une église voisine, et en même temps envoya des charpentiers et serruriers pour arracher les chaînes de ce pont. Ceux de la citadelle, au nombre de cinquante ou soixante mousquetaires, sortirent la mèche sur le serpentin , et pointèrent leurs canons vers la ville, disant qu'il fallait quitter le pont. M. de Longueville y voulut aller ; toutefois il fut conseillé de n'en rien faire , de peur de quelque mousquetade. Il se retira donc à son logis. Toute la ville se mit en armes contre la citadelle; mais il fit tant, en parlant aux uns et aux autres, que chacun se retira, et tout demeura en paix. Il en écrivit donc à la reine par un gentilhomme nommé Montigny, qui arriva il y a cinq jours. Le même jour qu'il arriva, il fut voir M. le maréchal d'Ancre, et lui demanda , de la part de M. de Lon-
LETTRES A M. DE PEIRKSC.
gueville, s'il avouait ce qu'avaient l'ait ses soldats. Il répondit qu'il était le très-humble serviteur de M de Longueville; mais que pour l'affaire dont il lui
parlait, c'était chose dont il ne savait du tout rien , et ou il s'en informerait pour lui en rendre réponse. La reine dit au gentilhomme qu'elle enverrait quelqu'un a Amiens savoir ce que c'était, pour, après en avoir su l'importance, en ordonner. Le gentilhomme fut la Feuillade, qui n'est parti que ce matin. Le gentilhomme de M. de Longueville hier au soir s'en alla trouver M. le maréchal d'Ancre, et lui dit qu'il pouvait avoir une réponse de la citadelle, et qu'il le priait derechef de lui dire ce qu'il rapporterait à son maître. Il lui dit que , pour l'intérêt du roi , c'était chose à quoi il ne voulait pas toucher, et que si ses soldats avaient fait quelque chose mal à propos, il le désavouait comme étant le très-humhle serviteur de M. de Longueville. Cependant M. le maréchal d'Ancre étant sorti hier, sur les neuf heures , de sa maison, avec son valet de chambre et Montbazon, qui est celui qui tua Prety et Condamine en deux duels , et ne se trouvant point encore a cette heure , l'on croit qu'il a été appelé.
Lundi on fit un conte à la reine a son dîner, que Monsieur avait demandé quand on le déclarerait majeur. Le sieur de Marillac, a qui il faisait cette demande, lui répondit que l'on ne faisait cela qu'aux rois. Lors il demanda s'il y avait point d'autre royaume que la France; on lui répondit que oui, mais qu'il y avait des rois partout. Il demanda s'il y avait pas un royaume de Turcs : on lui dit que oui; et alors il dit : C'est bien; mais que je sois grand, je vous en rendrai hon compte.
17 octobre loi i.
M. île Sully arriva mardi, ce me semble; et le lendemain de matin il fut trouver leroi aux Tuileries, qui le reçut si hien qu'il ne se pouvait mieux. Il le lit niettre dans son carrosse, et l'amena au Louvre, parlant toujours a lui par les chemins. La reine se coiffait au cahinet du lit : le roi entra seul , Bt dit ,i la reine que M. de Sully était la. I.a reine commanda qu'il entrât, et alla cinq ou six pasaudevanl de lui, et lui dit : M. de Sully, vous soyez le bienvenu, je suis bien aise de vous voir; et lui répéta ees paroles plusieurs fois. Il n'y a ici personne qui ne soit bien aise de sa venue, et qui ne désire qu'il rentre au maniement des affaires.
13 février 1615.
M. le prince fait un ballet avec douze conseillers du parlement; il l'a toujours répété jusqu'à cette heure toutefois il semble que l'ardeur s'en attiédisse. Si M. de Gordes a oublié à vous dire un bon mot que lui dit M. de Sully , je le vous dirai. M. le Prince avait convié plusieurs gentilshommes a son ballet, mais ils s'en excusèrent, si par faute d'argent, ou pour autres considérations , c'est à vous a le deviner : tant y a qu'en ayant parlé a .M. de Sully, alin que M. le marquis de Rosny voulût être de la partie, et M. de Sully lui ayant dit que son fils était marié et avait des enfants, que ce n'était plus à lui à danser, M. le Prince lui répliqua : Je vois bien que c'est, vous voulez faire de mon ballet une affaire d'Étal — .Nullement, monsieur, lui répondit M. de Sully; tout au contraire, je tiens vos affaires d'État pour des ballets.
28 mars ICI5.
J'oubliais a vous dire que la reine Marguerite mourut hier au soir à onze heures. M. de Valaves a été la voir; pour moi, je la tiens pour vue, car il y a une presse aussi grande qu'à un ballet, et n'y a pas tant de plaisir. La reine a dit qu'elle veut pa\ et ce que légitimement elle devra; et que si elle ne le faisait, elle aurait peur qu'elle ne la vînt tourmenter de nuit. Elle fait cas que les dettes n'iront qu'a quatre cent mille livres ; mais l'on tient qu'elle doit plus de deux cent mille écus. Ce matin, la chambre de la reine était si pleine de ses créanciers, que l'on ne s'y pouvait tourner.
17 juillet ICI5.
L,e roi. étant hier aprèsdiner aux Tuileries, dit qu'il boirait volontiers du cidre; on en alla tout aussitôt quérir chez le comte de Thoriimy. Cependant il continua de jouer dans les allées. M. de Souvray et M le Prince demeurèrent à se reposer, attendant que le cidre fut venu. L'on apporta deux bouteilles et deux verres; M. de Souvray et M. le Prince burent de l'une de ces bouteilles. Le roi , arrivant incontinent après, demanda s'il y avait du cidre: on lui dit que oui , et qu'il était fort excellent. Il demanda pourquoi on avait lui devant lui; m. de Souvray lui dit qu'on lui avait laisse une bouteille à laquelle on n'axait point touché: il lit mine de se contenter, puis demanda en quel verre ils avaient bu ; on le lui mon-
OEUVRES DE MALHERBE
tra. La fortune voulut que celui qui lit l'essai le fît en l'autre verre; de sorte que le roi, quelque remontrance que lui fît M. de Souvray que le feu roi son père buvait même avec les moindres soldats , ne voulut jamais boire. Il y eut bien de la contestation; enfin il ne but point , et s'en plaignit à la reine. M. de Souvray fit aussi sa plainte : les conclusions furent au désavantage du roi , mais elles ne furent pas exécutées.
Mardi au soir, le roi se voulant coucher, M. le marquis d'Ancre commença à le détacher. M. de Souvray dit à un valet de chambre : Détachez le roi. 11 s'approcha et se mit en devoir de le faire. M. le marquis , sans rien dire , le repoussa tout doucement de la main , et continua de vouloir détacher. Le valet de chambre se reculant , M. de Souvray lui dit derechef : Faites ce que je vous commande, détachez le roi; ce qu'il fit, et M. le marquis se retira.