‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 174 sur 672 · A M. DE VALINCOUR · texte numérisé non relu

A M. DE VALINCOUR

Oui, l'honneur, Valincour, est chéri dans le monde: Chacun, pour l'exalter, en paroles ahonde; A s'en voir revêtu chacun met son bonheur; Et tout crie ici-bas : L'honneur ! vive l'honneur !

Kntendons discourir, sur les bancs des galères, Ce forçat abhorré même de ses confrères; Il plaint, par un arrêt injustement donné , L'honneur en sa personne a ramer condamné. En un mot, parcourons et la mer et la terre; Interrogeons marchands, financiers, gens de guerre, Courtisans, magistrats : chez eux, si je les croi, L'intérêl ne peut rien, l'honneur seul t'ait la loi. ( lependant, lorsqu'aux yeux leur portant la lanterne 2, J'examine au ^rand jour l'esprit qui les gouverne , Je n'aperçois partout que folle ambition , Faiblesse, iniquité, fourbe, corruption, Que ridicule org util de soi-même idolâtre. Ce monde, a mon avis, est comme un grand théâtre, Ou chacun en public , l'un par l'autre abusé , Souvint à < e qu'il est joue un rôle opposé Tous ii b jours on y voit, orné d'un faux visage, Impudemmenl le fou représenter le sage; L'ignorant s'ériger en savant fastueux, Ci le plus vil faquin trancher du vertueux. Mais, quelque fol espoir dont leur orgueil les berce, Bientôl on les connaît, et la vérité perce. On a beau se farder aux yeux de l'univers : A la lin sur quelqu'un de nos vices couverts Le publie malin jette un œil inévitable; El bientôt la censure, au regard formidable, Sait, le crayon en main, marquer nos endroits faux, l'.t nous développer avec tous nos défauts. Du mensonge toujours le vrai demeure maître.

Pour paraître honnête homme, eu un mot, il fautl'êl'.t jamais , quoi qu'il fasse , un mortel ici-bas [tre : Ne peut aux yeux du monde être ce qu'il n'est pis. En vain ce misanthrope, aux yeux tristes et sombres,

Veut , par un air riant , en éclair cir les ombres : Ce ris mii son vis Igeest en mauvaise humeur; L'agn -i ni ... sei traits, ses caresses tout peur; Ses mots les plus flatteurs paraissent des rudesses, Et i.i vanité brille en toutes ses bassesses. Ce DSturel toujours sort , et sait se montrer :

' Boileau parle de M. de \ alincour dans la préface de 1701 i cette prérace.

Illusion an mol il.' Diogène le Cynique, qui portait une lanterne en plein jour, et qui disait qu ,i cherchait un homme.

Vainement on l'arrête, on le force a rentrer;

II rompt tout , perce tout , et trouve enfin passage.

Mais loin de mon projet je sens que je m'engage. Revenons de ce pas a mon texte égaré.

L'honneur partout, di -: du monde admiré;

Mais l'honneur eu effet qu'il faut que l'on admire, Quel est-il, Valincour? pourras-tu nie le dire? L'ambitieux le met souvent a tout brûler ; L'avare, à voir chez lui le Pactole rouler ■ ; Un faux brave , à vanter sa prouesse frivole ; I H vrai fourbe, a jamais ne garder sa parole; Ce poète, à noircir d'insipides papiers; Ce marquis, a savoir frauder ses créanciers; Un libertin, à rompre et jeunes et carême; Un fou perdu d'honneur, a braver l'honneur même. L'un d'eux a-t-il raison? Qui pourrait le penser? ser ? Qu'est-ce donc que l'honneur que tout doit embras- Est-ce de voir, dis-moi , vanter notre éloquence; D'exceller en courage, en adresse, en prudence; De voir à notre aspect tout trembler sous les deux ; De posséder enfin mille dons précieux?

Mais avec tous ces dons de l'esprit et de l'âme, t n roi même souvent peut n'être qu'un infâme, Qu'un Iferode, un Tibère effroyable a nommer. Oùdonc est cet honneur qui seul doit nous charmer? Quoi qu'en ses beaux discours Saint-ÉT remonl noua prône1, Aujourd'hui j'en croirai Seneque avant Pelrone.

I )ans le monde il n'est rien de beau que l'équité : Sans elle la valeur, la force, la bout >, Et toutes les vertus dont s'éblouit la terre . >"esont que fauxbrillants, et que morceaux de Terre. Un injuste guerrier, terreur de l'univers 3 , Qui, sans sujet , courant chez cent peuples divers, S'en va tout ravager jusqu'aux rive-; du Gange", tTesl qu'on plos grand voleur que du Terteel Saint- Anj Du premier des Césars on vante les exploits; Mais dans quel tribunal Juge suivant les lois, Eût-il pu disculper son injuste manie?

Qu'on livre son pareil en France à la Reynie Danstrois jours nous verrons lephénixdes guerriers Laisser sur l'échafaud sa tête et s is lauriers. C'est d'un roi " que l'on tient cette maxime auguste,

•Fleuve de Lydie, où Poh trouve de rbr, ainsi qui plusieurs autr s Q< uve Bon..)

,i une dlssertati lans laquelle il

donne la préférence à Pétrone sur Séoéque. Bon — « Marqueté! ou Marg i istel . de Saint-Denis, seigneur de S K\ remonl . naquit a Saint-Denis leGuasI . pr - d< < >>ut en 1613, mourut à Londres en 1703, et fut enttrrc dans l'abbaye ,1,'W esûntaster, parmi : i\ reaOntètti

a en trois v olumi Alexandre, Bon , • Fameux voleurs de grands chemins. Bon»)

bn lieutenant générât de police a Paris. B '■ igésilas, roi de Sparte. [Bon .

Que jamais on n'est grand qu'autant que l'on est juste. Rassemblez à la fois Mithridate et Sylla; Joignez-y Tamerlan, Genséric , Attila :

Tous ces fiers conquérants, rois, princes, capitaines, Sont moins grands à mes yeux que ce bourgeois d'Athènes ' Qui sut , pour tous exploits , doux , modéré , frugal , Toujours vers la justice aller d'un pas égal.

Oui, la justice en nous est la vertu qui brille : Il faut de ses couleurs qu'ici-bas tout s'habille; Dans un mortel chéri tout injuste qu'il est, C'est quelque air d'équité qui séduit et qui plaît. A cet unique appas l'âme est vraiment sensible : Même aux yeux de l'injuste un injuste est horrible , Et tel qui n'admet point la probité chez lui Souvent à la rigueur l'exige chez autrui. Disons plus : il n'est point d'âme livrée au vice Où l'on ne trouve encor des traces de justice. Chacun de l'équité ne fait pas son flambeau ; Tout n'est pas Caumartin,Bignon, ni d'Aguesseau2: Mais jusqu'en ces pays où tout vit de pillage, Chez l'Arabe et le Scythe, elle est de quelque usage; Et du butin acquis eu violant les lois , C'est elle entre eux qui fait le partage et le choix.

Mais allons voir le vrai jusqu'en sa source même. Un dévot aux yeux creux , et d'abstinence blême , S'il n'a point le cœur juste, est affreux devant Dieu. L'Évangile au chrétien ne dit en aucun lieu : Sois dévot; elle3 dit : Sois doux , simple, équitable. Car d'un dévot souvent au chrétien véritable La distance est deux fois plus longue, à mon avis , Que du pôle antarctique au détroit de Davis 4. Encor par ce dévot ne crois pas que j'entende Tartuffe, ou Molinos5 et sa mystique bande : J'entends un faux chrétien, mal instruit, mal guidé, Et qui, de l'Évangile en vain persuadé , N'en a jamais conçu l'esprit ni la justice; Un chrétien qui s'en sert pour disculper le vice; Qui toujours près des grands , qu'il prend soin d'abu- Sur leurs faibles honteux sait les autoriser, [ser, Et croit pouvoir au ciel , par ses folles maximes , Avec le sacrement faire entrer tous les crimes. Des faux dévots pour moi voilà le vrai héros.

Mais , pour borner enfin tout ce vague propos , Concluons qu'ici-bas le seul honneur solide , C'est de prendre toujours la vérité pour guide; De regarder en tout la raison et la loi ;

1 Socrate. (Boil.)

2 Magistrats célèbres par leurs talens et leurs vertus. J Le mot Évangile était alors des deux genres.

' Détroit sous le pôle arctique, près de la Nouvelle-Zemble. Boil.) — Ce détroit prit le nom de Jean Davis, navigateur anglais, qui, en I5S5 , tenta le premier de passer de la mer du Nord dans celle du Groenland.

Sur Molinos, voyez la satire précédente.

D'être doux pour tout autre, et rigoureux pour soi; D'accomplir tout le bien que le ciel nous inspire ; Et d'être juste enfin : ce mot seul veut tout dire. Je doute que le flot des vulgaires humains A ce discours pourtant donne aisément les mains; Et, pour t'en dire ici la raison historique , Souffre que je l'habille en fable allégorique.

Sous le bon roi Saturne, ami de la douceur, L'Honneur, cher Valincour, et l'Équité sa sœur, De leurs sages conseils éclairant tout le monde, Régnaient , chéris du ciel , dans une paix profonde. Tout vivait en commun sous ce couple adoré : Aucun n'avait d'enclos ni de champ séparé. La vertu n'était point sujette à l'ostracisme « , Ni ne s'appelait point alors un **** 2. [ments ,

L'Honneur, beau par soi-même et sans vains orne- N'étalait point aux yeux l'or ni les diamants , Et jamais ne sortant de ses devoirs austères , Maintenait de sa sœur les règles salutaires. Mais une fois au ciel par les dieux appelé , Il demeura longtemps au séjour étoile.

Un tourbe cependant, assez haut de corsage, Et qui lui ressemblait de geste et de visage, Prend son temps , et partout ce hardi suborneur S'en va chez les humains crier qu'il est l'Honneur ; Qu'il arrive du ciel, et que, voulant lui-même Seul porter désormais le faix du diadème , De lui seul il prétend qu'on reçoive la loi. A ces discours trompeurs le monde ajoute foi. L'innocente Équité, honteusement bannie, Trouve à peine un désert où fuir l'ignominie. Aussitôt sur un trône éclatant de rubis L'imposteur monte , orné de superbes habits. La Hauteur , le Dédain , l'Audace , l'environnent . Et le Luxe et l'Orgueil de leurs mains le couronnent. Tout fier il montre alors un front plus sourcilleux : Et le Mien et le Tien , deux frères pointilleux, Par son ordre amenant les procès et la guerre, En tous lieux de ce pas vont partager la terre; En tous lieux , sous les noms de bon droit et de tort, Vont chez elle établir le seul droit du plus fort. Le nouveau roi triomphe , et , sur ce droit inique , Bâtit de vaines lois un code fantastique ; Avant tout aux mortels prescrit de se venger; L'un l'autre au moindre affront les force à s'égorger, Et dans leur aine, en vain de remords combattue, Trace en lettres de sang ces deux mots : Meurs ou A lors , ce fut alors , sous ce vrai Jupiter , [Tue. Qu'on vit naître ici-bas le noir siècle de fer.

1 Loi par laquelle les Athéniens avaient droit de reléguer tel de leurs citoyens qu'ils voulaient. vBoiL.)

2 Brosselte a cru que Boileau avait sous-entendu ici le mot jansénisme.

SATIRES

T,c frère au même instant s'arma contre le frère; Le fils trempa ses mains dans le sang de son père ; La soi!' de commander enfanta les tyrans, Du Tanaïs au Nil porta les conquérants ■ ; L'ambition passa pour la vertu sublime; Le crime beureux fut juste , et cessa d'être crime : On ne vit plus que haine et que division , Qu'envie, effroi, tumulte , horreur, confusion.

Le véritable Honneur sur la voûte céleste Est enfin averti de ce trouble funeste. I! part sans différer, et, descendu des deux, Va partout se montrer dans les terrestres lieux : Riais il n'y fait plus voir qu'un visage incommode ; On n'y peut plus souffrir ses vertus hors de mode; Et lui-même, traité de fourbe et d'imposteur, Est contraint de ramper aux pieds du séducteur. Enfin , las d'essuyer outrage sur outrage, Il livre les humains à leur triste esclavage; S'en va trouver sa soeur, et dès ce même jour Avec elle s'envole au céleste séjour.

l)c|iuis , toujours ici riche de leur ruine, Sur les tristes mortels le faux Honneur domine, Gouverne tout, fait tout, dans ce bas univers; Et peut-être est-ce lui qui m'a dicté ces vers. Mais en fût-il l'auteur, je conclus de sa fable [ble. (>ue ce n'est qu'en Dieu seul qu'est l'honneur vérita-

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