‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 175 sur 672 · SATIRE XII · texte numérisé non relu

SATIRE XII

AVERTISSEMENT

Quelque heureux succès qu'aient eu mes ouvrages, j'avais résolu, depuis leur dernière édition, de ne plus rien donner an public ; et quoiqu'à mes heures perdues, il y a environ cinq ans,1 j'eusse encore fait contre l'équivoque une Batire que tous ceux & qui je l'ai communiquée ne jugeaient pas inférieure à mes autres écrits, bien loin delà publier, j<' la t< nais soigneusement cachée et je ne croyais pas que, moi rivant, elle dût jamais voir le jour. Ainsi

donc, aussi soigneux désormais de me l'aire oublier que j'avais été autrefois curieux de taire parler de moi, je jouissais, a mes infirmités près , d'une assez, grande tranquillité, lorsque tout d'un coup j'ai appris qu'on débitait dans le monde, BOUS mon nom, quantitedeinei liants écrits, et entre autres une pièce eu rencontre les jésuites ' , également odieuse et insipide, où l'on me faisait, en mon propre

nom, dire a toute leur société les injures les plus atroces et les plus grossières. J'avoue que cela m'a donné un liesgrand) bagrin; car, bien que tous les gens sensés aient connu

1 i i ranali ni un tleuve du pays des Scythes. (Bon,.) » En l

1 l Ile est Intitulée, / raleauxRR. PP. Jésuites,

el cm partie du pamphlet, Boileau aux prises avec les Je-

mit I

sans peine que la pièce n'était point de moi, et qu'il n'y ait que de très-petits esprits qui aient pn -unie que j'en pouvais être l'auteur, la vérité est pourtant que je n'ai \ ■ regardé comme un médiocre affront de me voir soupçonné même par des ridicules, d'avoir l'ail un ouvrage audicnle.

J'ai donc cherché les moyens les plus propres pour me laver de cette infamie; et, tout bien considéré, je n'ai point trouvé de meilleur expédient que de faire imprimer ma satire contre l'ÉQorvOQUE; pane qu'en la lisant, les moins éclairés, môme de ces petits esprits, ouvriraient peut-être les yeux, et verraient manifestement le peu de rapport qu'il y a de mon style, même en l'âge ou je suis, au style bas et rampant de l'auteur de ce pitoyable écrit. Ajoutez a cela que je pouvais mettre à la tète de ma satire , en la donnant au puhlic, un avertissement en manière de préface, où je me justifierais pleinement , et tirerais tout le monde d'erreur. C'est ce que je fais aujourd'hui ; et j'espère que le peu que je viens de dire produira l'effet que. je me suis proposé. 11 ne me reste donc plus maintenant qu'à parler de la satire pour laquelle est fait ce discour-.

Je l'ai composée par le caprice du monde le plus bizarre , et par une espèce de dépit et de colère poétique, s'il faut ainsi dire , qui me saisit à l'occasion de ce que je 1 ais raconter. Je me promenais dans mon jardin à Auleuil, et nev ûs en marchant à un poème que je voulais faire contre les mauvais critiques de notre siècle. J'en avais même déjà composé quelques vers dont j'étais assez content. Mais voulant continuer, je m'aperçus qu'il y avait dans ces vers une équivoque de langue; et, m'étant sur-le-champ m s en devoir de la corriger, je n'en pus jamais venir à bout. Cela m'irrita de telle manière, qu'au lieu de m'appliqua davantage à réformer cette équivoque, et de poursuivie mon poème contre les faux critiques, la folle pensée me vint de faire contre l'équivoque même une satire qui put me venger de tous les chagrins qu'elle m'a eau -es depuis que je me mêle d'écrire. Je vis bien que je ne rencontrerais pas de médiocres difficultés à mettre en vers un sujet si sec, et même il s'en présenta d'abord une qui m'arrêta tout court : ce fut de savoir duquel des deux g< ores . m isculin ou féminin, je ferais le mol $ équivoque, beaucoup d'habiles écrivains, ainsi que le remarque Vaugelas,le faisant masculin. Je me déterminai pourtant ;nv z v île au féminin , comme au plus usité des deux : et , bien loin que cela empêchât l'exécution de mon projet , je cuis que ce n ■■ serait pas une méchant,' plaisanterie de commencer ma satire par cette difficulté même. C'est ainsi que je m'engageai dans la composition de cet ouvrage. Je croyais d'abord

faire tout au plus cinquante 00 soixante vers ; mas ensuite

les pensées me venant en foule, el les chos - que j'avais à reprocher à l'équivoque se multiplimt a mes yeux, j'ai ■ ces vers jusqu'à pics de bois cent cinquante. C'est au public maintenant a voir si j'ai bien ou mal réussi. Je n'emploierai point ici, non plus que dans les pi éfaces de mes antres écrits, mon adresse et ma rhéto rique a le prévenir en ma faveur. Tout ce que je puis lui dire, c'est que j'ai travaillé cette pièce av» le même soin que tout. > mes autres po< sies. I ne i hose pourtant dont il esl on que les jésuites soient avertis, c'est qu'en attaquant

l'équivoque je n'ai pas pris ce mot dans toute l'étroite rigueur de sa signification grammaticale : le mot d'équivoque, en ce sens-là, ne voulant dire qu'une ambiguilé de paroles ; mais que je l'ai pris , comme le prend ordinairement le commun des hommes, pour toutes sortes d'ambiguités de sens , de pensées , d'expression , et enfin pour tous ces abus et toutes ces méprises de l'esprit humain qui font qu'il prend souvent une chose pour une autre. Et c'est dans ce sens que j'ai dit que l'idolâtrie avait pris naissance de l'équivoque; les hommes, à mon avis, ne pouvant pas s'équivoquer plus lourdement que de prendre des pierres, de l'or et du cuivre , pour Dieu. J'ajouterai à cela que la Providence divine , ainsi que je l'établis clairement dans ma satire, n'ayant permis chez eux cet horrible aveuglement qu'en punition de ce que leur premier père avait prêté l'oreille aux promesses du démon , j'ai pu conclure infailliblement que l'idolâtrie est un fruit , ou , pour mieux dire, un véritable enfant de l'équivoque. Je ne vois donc pas qu'on me puisse faire sur cela aucune bonne critique , et surtout ma satire étant un pur jeu d'esprit , où il serait ridicule d'exiger une précision géométrique de pensées et de paroles.

Mais il y a une autre objection plus importante et dIus considérable qu'on me fera peut-être , au sujet aes propositions de morale relâchée que j'attaque dans la dernière partie de mon ouvrage ; car, ces propositions ayant été , à ce qu'on prétend, avancées par quantité de théologiens, même célèbres , la moquerie que j'en fais peut , dira-t-on , diffamer en quelque sorte ces théologiens , et causer ainsi une espèce de scandale dans l'Église. A cela je réponds , premièrement, qu'il n'y a aucune des propositions que j'attaque qui n'ait été plus d'une fois condamnée par toute l'Église, et tout récemment encore par deux des plus grands papes qui aient depuis longtemps rempli le saint Siège. Je dis en second lieu qu'à l'exemple de ces célèbres vicaires de Jésus-Christ, je n'ai point nommé les auteurs de ces propositions, ni aucun de ces théologiens dont on dit que je puis causer la diffamation , et contre lesquels même j'avoue que je ne puis rien décider, puisque je n'ai point lu ni ne suis d'humeur à lire leurs écrits : ce qui serait pourtant absolument nécessaire pour prononcer sur les accusations que l'on forme contre eux; leurs accusateurs pouvant les avoir mal entendus , et s'être trompés dans l'intelligence des passages où ils prétendent que sont ces erreurs dont ils les accusent. Je soutiens en troisième lieu qu'il est contre la droite raison de penser que je puisse exciter quelque scandale dans l'Église, en traitant de ridicules des propositions rejetées de toute l'Église, et plus dignes encore, par leur absurdité, d'être sifflées de tous les fidèles, que réfutées sérieusement. C'est ce que je me crois obligé de dire pour me justifier. Que si, après cela, il se trouve encore quelques théologiens qui se figurent qu'en décriant ces propositions j'ai eu en vue de les décrier eux-mêmes, je déclare que cette fausse idée qu'ils ont de moi ne saurait venir que des mauvais artifices de l'équivoque , qui , pour se venger des injures que je lui dis dans ma pièce , s'efforce d'intéresser dans sa cause ces théologiens , en me faisant penser ce que je n'ai pas pensé , et dire ce que je n'ai point dit.

Voilà , ce me semble , bien des paroles , et peut-être trop de paroles employées pour justifier un aussi peu considérable ouvrage qu'est la satire qu'on va voir. Avant néanmoins que de finir, je ne crois pas me pouvoir dispenser d'apprendre aux lecteurs qu'en attaquant , comme je fais dans ma satire, ces erreurs, je ne me suis point fié à mes seules lumières , mais qu'ainsi que je l'ai pratiqué il y a environ dix ans , à l'égard de mon épître de l'Amour de Dieu , j'ai non-seulement consulté sur mon ouvrage tout ce que je connais de plus habiles docteurs , mais que je l'ai donné à examiner au prélat de l'Église qui, par l'étendue de ses connaissances et par l'éminence de sa dignité , est le plus capable et le plus en droit de me prescrire ce que je dois penser sur ces matières ; je veux dire M. le cardinal de ISoailles , mon archevêque. J'ajouterai que ce pieux et savant cardinal a eu trois semaines ma satire entre les mains , et qu'à mes instantes prières , après l'avoir lue et relue plus d'une fois , il me l'a enfin rendue en me comblant d'éloges , et m'a assuré qu'il n'y avait trouvé à redire qu'un seul mot, que j'ai corrigé sur-le-champ , et sur lequel je lui ai donné une entière satisfaction. Je me flatte donc qu'avec une approbation si authentique , si sûre et si glorieu se, ie puis marcher la tête levée, et dire hardiment des critiques qu'on pourra faire désormais contre la doctrine de mon ouvrage , que ce ne sauraient être que de vaines subtilités d'un tas de misérables sophistes , formés dans l'école du mensonge, et aussi affidés amis de l'équivoque qu'opiniâtres ennemis de Dieu , du bon sens et de la vérité.

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