A MON JARDINIER
Laborieux valet du plus commode maître
Qui pour te rendre heureux ici-bas pouvait naître ,
Antoine, gouverneur de mon jardin d'Auteuil,
Qui diriges chez moi l'if et le chèvrefeuil ,
Et sur mes espaliers, industrieux génie,
Sais si bien exercer l'art de la Quintinie6;
Oh! que de mon esprit triste et mal ordonné,
Ainsi que de ce champ par toi si bien orné ,
Ne puis-je faire ôter les ronces, les épines,
Et des défauts sans nombre arracher les racines î
Mais parle : raisonnons. Quand, du matin au soir, Chez moi , poussant la bêche, ou portant l'arîosoir, Tu fais d'un sable aride une terre fertile, Et rends tout mon jardin à tes lois si docile , Que dis-tu de m'y voir rêveur, capricieux, Tantôt baissant le front , tantôt levant les yeux , Des paroles dans l'air par élans envolées Effrayer les oiseaux perchés dans mes allées?
» A Auteuil. (Boil.)
3 Ignace de Loyola , gentilhomme biscaïen , fonda l'ordre des Jésuites en 1540. La France a vu se former dans le sein de cet ordre un grand nombre d'écrivains distingués.
3 M. Arnauld a fait une dissertation ou il me justifie contre mes censeurs. (Boil.)
4 Fleuve des Indes. (Boil.)
5 II se nommait Antoine Riquié.
6 Célèbre directeur des jardins du Roi. (Boil.)
Ne soupçonnes-tu point qu'agité du démon Ainsi que ce cousin ■ des quatre fils Aimon Dont tu lis quelquefois la merveilleuse histoire, Je rumine en marchant quelque endroit du grimoire ? Mais non : tu te souviens qu'au village on t'a dit Que ton maître est nommé pour coucher par écrit Les faits d'un roi plus grand en sagesse , en vaillance, Que Charlemagne aidé des douze pairs de France. Tu crois qu'il y travaille, et qu'au long de ce mur, Peut-être en ce moment il prend Mons et Namur.
Que penserais-tu donc , si l'on fallait apprendre Que ce grand chroniqueur des gestes d'Alexandre , Aujourd'hui méditant un projet tout nouveau , S'agite, se démène, et s'use le cerveau , Pour te faire à toi-même en rimes insensées Un bizarre portrait de ses folles pensées? Mon maître, dirais-tu , passe pour un docteur; Et parle quelquefois mieux qu'un prédicateur : Sous ces arbres pourtant , de si vaines sornettes Il n'irait point troubler la paix de ces fauvettes , S'il lui fallait toujours , comme moi , s'exercer, Labourer, couper, tondre, aplanir, palisser; Et, dans l'eau de ces puits sans relâche tirée, De ce sable étancher la soif démesurée.
Antoine , de nous deux tu crois donc , je le voi , Que le plus occupé dans ce jardin, c'est toi? Oh! que tu changerais d'avis et de langage, Si deux jours seulement, libre du jardinage, Tout à coup devenu poète et bel esprit, Tu t'allais engager à polir un écrit Qui dit, sans s'avilir, les plus petites choses; Fît des plus secs chardons des œillets et des roses ; Et sût, même aux discours delà rusticité, Donner de l'élégance et de la dignité ; [mes ,
Un ouvrage , en un mot , qui , juste en tous ses ter- Sût plaire à d' Aguesseau * , sût satisfaire Termes 3 ; Sût, dis-je, contenter, en paraissant au jour, Ce qu'ont d'esprits plus fins et la ville et la cour ! Bientôt de ce travail revenu sec et pâle , Et le teint plus jauni que de vingt ans de hâle , Tu dirais , reprenant ta pelle et ton râteau : J'aime mieux mettre encor cent arpents au niveau , Que d'aller follement, égaré dans les nues , Me lasser à chercher des visions cornues , Et, pour lier des mots si mal s'entr'accordants, Prendre dans ce jardin la lune avec les dents.
1 Maugis. (Boil.) — Cet enchanteur joue un grand rôle dans la vierveillcuse Histoire des quatre fils Aimon.
3 Alors avocat général , et maintenant procureur général. (Boil.) — Cette note, comme toutes celles de Boileau qui précèdent, est extraite de l'édition de 170 1.
3 Roger de Pardaillan de Gondrin, marquis de Termes.