‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 251 sur 672 · DISCOURS SUR CE DIALOGUE · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR CE DIALOGUE

Le dialogue qu'on donne ici au public a été composé à l'occasion de cette prodigieuse multitude de romans qui parurent vers le milieu du siècle précédent, et dont voici en peu de mots l'origine. Honoré d'Urfé « , homme de fort grande qualité dans le Lyonnais , et très-enclin à l'amour, voulant faire valoir un grand nombre de vers qu'il avait composés pour ses maîtresses, et rassembler en un corps plusieurs aventures amoureuses qui lui étaient arrivées, s'avisa d'une invention très-agréable. Il feignit que dans le Forez, petit pays contigu à la Limagne d'Auvergne, il y avait eu, du temps de nos premiers roisJ, une troupe de bergers et de bergères qui habitaient sur les bords de la rivière du Lignon, et qui, assez accommodés des biens delà fortune, ne laissaient pas néanmoins, par un simple amusement , et pour leur seul plaisir, de mener paître eux-mêmes leurs troupeaux. Tous

1 Comte de Cliàti-au-Neuf, et marquis de Vairomey, était le cinquième des lils de Jacques Ier du nom , seimicur d'Urfé, de la Bas!i>- , et de Saint-Just, chevalier de l'ordre du roi , lieutetenant de M. le dauphin , gouverneur et bailli de Forez , et de Renée de Savoie , marquise de Beaugé, et petit-lils de Claude , seigneur d'Urfé, chevalier de l'ordre du roi , gouverneur de la personne, ensuite chef et surintendant de la maison du roi Henri H , gouverneur et bailli de Forez, ambassadeur à Rome et au concile de Trente. 11 fut d'abord chevalier de Malte, et fit même ses vœux. Ensuite il épousa Diane de Chàteau-Morand, séparée d'avec son frère pour cause d'impuissance, de laquelle il était amoureux depuis longtemps, et qu'il a désignée dans son roman s. .lis les noms S"Astrè et de Diane, comme il s'y est caché lui-même sous ceux de Céladon et de Sylvattdre. Il mourut vers l'an 1624, âgé d'environ cinquaDte-deux ans.

2 A la lin du cinquième siècle et au commencement du sixième.

PIÈCES DIVERSES

ces bergers et toutes ces bergères étant d'un fort grand loisir , l'Amour, comme on le peut penser, et comme il le raconte lui-môme, ne tarda guère à les y venir troubler, et produisit quantité d'événements considérables. D'Urfé y lit arriver toutes ses aventures, parmi lesquelles il en mêla beaucoup d'autres, et enchâssa les vers dont j'ai parlé, qui, tout méchants qu'ils étaient, ne lai ièrent pas d'être soufferts, et de passer, à la faveur de l'art avec lequelil les mit en œuvre. Car il soutint tout cela d'une narration également vive et fleurie, de iictioiis très-ingénieu- 6es,et de caractères aussi finement imaginés qu'agréablement variés et bien suivis. Il composa ainsi un roman qui lui acquit beaucoup de réputation, et qui fut fort estimé, même des gens du goût le plus exquis, bien que la morale en fut fort vicieuse, ne prêchant que l'amour et la mollesse, et allant quelquefois jusqu'à blesser un peu la pudeur. Il en fit quatre volumes1, qu'il intitida Astrée J, du nom de la plus belle de ses bergères : et sur ces entrefaites étant mort, Daro son ami3, et, selon quelques-uns, son domestique, en composa, sur ses mémoires, un cinquième tome, qui en formait la conclusion, et qui ne fut guère moins bien reçu que les quatre autres volumes. Le grand succès de ce roman échauffa si bien les beaux esprits d'alors, qu'ils en firent à son imitation quantité de semblables, dont il y en avait même de dix et douze volumes : et ce fut quelque temps comme une espèce de débordement sur le Parnasse. On vantait surtout ceux de Gombervielle'', de la Calprenède, de Desmarets et de Scudéri; mais ces imitateurs, s'efférçant mal à propos d'enchérir sur leur original, et prétendant ennoblir ses caractères, tombèrent, à mou avis, dans une très-grande puérilité. Car, au lieu de prendre comme lui pour leurs héros des bergers occupés du seul soin de gagner le cœur de leurs maîtresses, ils prirent, pour leur donner cette étrange occupation, non-seulement des princes et des rois, mais les plus fameux capitaines de l'antiquité, qu'ils peignirent pleins du même, esprit que ces bergers, ayant, à leur exemple, fait connue une espèce de vœu de ne parler jamais et de n'entendre jamais parler que d'amour. De sorte qu'au lieu que d'Urfé, dans son ASTRÉE, de bergers très-frivoles avait fait des héros de roman considérables, ces auteurs, au contraire, des héros les plus considérables de l'histoire firent des bergers très-frivoles, et quelquefois même des bourgeois5, encore plus frivoles que ces

1 Le premier parut en 1610; le second, dix ans après; le troisième, quatre ou cinq ans après le second. La quatrième partie était achevée lorsque l'auteur mourut

1 C'était Diane de Chateau-Morand. Voyez les Éclaircissements de M. l'alrn sur V Histoire du V Astrée, et la Dissertation Ml de M. Huet.

'BalthazarBaro, qui avait été son : icrétalre, selon l'auteur de V Histoire de l'Académie française, et qui publia la cinquième partie de V tstréeen 1627, était de Valence en Dauphlné. Il se maria a Paris, el ftil g mtilh tome de mademoiselle Anne-Marie-Louise d'Orléans, fille de Gaston. Outre le cinquième tome de v. -titra -, nous avons de lui plusieurs pièce» de théâtre.

'Marin le Roi, rieur de Gomberville, auteur du ' dre de la Cythérée, et lYAlcidiane, mourut le m Juin tC7i, d'environsoixante-quatorze ans. (Voyez le supplément au ge de l'on 1,

k Les auteurs de ce? romans, fous le nom de ers héioa.

bergers. Leurs ouvrages néanmoins ne laissèrent pas de trouver un nombre infini d'admirateurs, et eurent longtemps une fort grande vogue. Mais ceux qui s'atlirerc-nt le pins d'applaudissement, ce furent le Cïrls et la Cléi.ie de mademoiselle de Scudéri, sœur de l'auteur du nom. Cependant non-seulement elle tomba dans la même puérilité, mais elle la poussa encore a un plus grand excès. Si bien qu'au lieu de .-.- , comme

elle devait, dans la personne deCyrus, un roi promis par les prophètes , tel qu'il est exprimé dans la Bible; ou, comme le peint Hérodote, le plus grand conquérant que l'on eût encore vu; ou enfin tel qu'il est figuré dans Xénophon, qui a fait, aussi bien qu'elle, un roman de la vie de ce prince; au lieu, dis-je, d'en faire un modèle de toute perfection, elle en composa un Arlamène, plus fou que tous les Céladon et tous les Sylvandre1 ; qui n'est occupé que du seul soin de sa Mandane, qui ne fait du matin au soir que lamenter, gémir, et liler le parfait amour. Elle a encore fait pis dans sou autre roman, intitulé Clélie, où elle représente tous les 1 de la république romaine naissante, les Horatius Codes, les Mutius Scévola , les Clélie, les Lucrèce, les I'.iutus, encore plus amoureux qu'Artamène, ne s'occupant qu'à tracer des cartes géographiques d'amour*; qu'à s>e proposer les uns aux autres des questions el es galantes; en un mot, qu'à faire tout ce qui paraît le plus opposé au caractère et à la gravité héroïque de ces premiers Romains. Comme j'étais fort jeune dans le temps que tous ces romans, tant ceux de madem iis< Ile de deri que ceux de la Calprenède, et de tous les autres, faisaient le plus d'éclat, je les lus, ainsi que les lisait tout le monde, avec beaucoup d'admiration, et je les regardai comme des chefs-d'œuvre de notre langue, enfin mes aimées étant accrues, et la raison nf ayant ouvert les yeux, je reconnus la puérilité de ces ouvrages. Si bien que l'esprit satirique commençant à dominer en moi, je ne me donnai point de repos que je n'eusse fait contre ces romans un dialogue à la manière de Lucien, où j'attaquais non-seulement leur peu de solidité, mais leur afféterie précieuse de langage, leurs conversations y; et frivoles; les portraits avantageux faits, à chaque bout de champ , de personnes de très-médi >cre beauté, el quelquefois même laides par excès; et loul ce long verbiage d'amour, qui n'a poinl de fin. Cependant, comme mademoiselle de Scudéri était alors vivante, je me contentai de composer ce dialogue dans . t, bien loin de le faire imprimer, je gagnai même sur moi de ne point l'écrire, et de ne le poinl 1 ù ser voir sur le papier, ne voulant pas donner ce chagrin a une fille qui . après toul . avait beaucoup de mérite, el qui, s'il en faut noire tous

i qui l'ont connue, nonobstant la mauvaise m enseig rvail encore plus de probité* t

d'honneur que d'esprit. Mais aujourd'hui qu'enfin la mort

peignaient quelquefois le caractère de leurs amis particulier- . gens de p< u de con Bon..)

1 Berger du roman de VAstrèe.

i La c dans la première parti, du

l'a rayée du nombre des humains1, elle et tous les autres compositeurs de romans, je crois qu'on ne trouvera pas mauvais que je donne au public mon dialogue, tel que je l'ai retrouvé dans ma mémoire. Cela me paraît d'autant plus nécessaire, qu'en ma jeunesse, l'ayant récité plusieurs fois dans des compagnies où il se trouvait des gens qui avaient beaucoup de mémoire, ces personnes en ont retenu plusieurs lambeaux dont elles ont ensuite composé un ouvrage qu'on a depuis distribué sous le nom de Dialogue de M. Despréa ux 2 , et qui a été imprimé plusieurs fois dans les pays étrangers; mais enfin le voici donné de ma main. Je ne sais s'il s'attirera les mômes applaudissements qu'il s'attirait autrefois dans les fréquents récits que j'étais obligé d'en fane. Car, outre qu'en le récitant je donnais à tous les personnages que j'y introduisais le ton qui leur convenait , ces romans étant alors lus de tout le monde, on concevait aisément la finesse des railleries qui y sont : mais maintenant que les voilà tombés dans l'oubli, et qu'on ne les lit presque plus, je doute que mon Dialogue fasse le même effet. Ce que je sais pourtant à n'en point douter, c'est que tous les gens d'esprit et de véritable vertu me rendront justice, et reconnaîtront sans peine que, sous le voile d'une fiction en apparence extrêmement badine, folle, outrée, où il n'arrive rien qui soit dans la vérité et dans la vraisemblance, je leur donne peut-être ici le moins frivole ouvrage qui soit encore sorti de ma plume.

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