LES HÉROS DE ROMAN
minos , sortant du lieu où il rend la justice, proche le palais de Pluton.
Maudit soit l'impertinent harangueur qui m'a tenu toute la matinée ! Il s'agissait d'un méchant drap qu'on a dérobé à un savetier en passant le fleuve, et jamais je n'ai tant ouï parler d'Aristote. II n'y a point de loi qu'il ne m'ait citée.
PLUTON
Vous voilà bien en colère, Minos!
MINOS
Ah ! c'est vous , roi des enfers ? Qui vous amène ?
PLUTON
Je viens ici pour vous en instruire; mais auparavant , peut-on savoir quel est cet avocat qui vous a si doctement ennuyé ce matin : est-ce que Huotet Martinet sont morts?
Non , grâce au ciel : mais c'est un jeune mort , qui a été sans doute à leur école. Bien qu'il n'ait dit que des sottises, il n'en a avancé pas une qu'il n'ait appuyée de l'autorité de tous les anciens; et, quoi-
" Madeleine de Scudéri mourut à Paris , le 2 juin 1701 âgée
de quatre-vingt-quinze ans. g
' Voyez la lettre de Boileau à Brossette du 27 mar» i7oi.
qu'il les fît parler de la plus mauvaise grâce du monde, il leur a donné à tous en les citant de la galanterie , de la gentillesse et de la bonne grâce : Platon dit galamment » dans son Timée, Sénèque est joli dans son Traité des Bienfaits, Ésope a bonne grâce dans un de ses apologues....
PLUTO.V.
Vous me peignez là un maître impertinent ; mais pourquoi le laissiez-vous parler si longtemps? Que ne lui imposiez-vous silence?
MINOS
Silence, lui? C'est bien un homme qu'on puisse faire taire, quand il a commencé à parler! J'ai eu beau faire semblant vingtfois de me vouloir lever de mon siège ; j'ai eu beau lui crier : Avocat , concluez, de grâce; coucluez , avocat ! il a été jusqu'au bout, et a tenu à lui seul toute l'audience. Pour moi , je ne vis jamais une telle fureur de parler; et si ce désordre-là continue, je crois que je serai obligé de quitter la charge.
PLUTON
Il est vrai que les morts n'ont jamais été si sots qu'aujourd'hui. Il n'est pas venu ici depuis longtemps une ombre qui eut le sens commun : et sans parler des gens de palais, je ne vois rien de si impertinent que ceux qu'ils nomment gens du monde. Ils parlent tous un certain langage qu'ils appellent galanterie : et quand nous leur témoignons , Proserpine et moi, que cela nous choque, ils nous traitent de bourgeois , et disent que nous ne sommes pas galants. On m'a assuré même que cette pestilente galanterie avait infecté tous les pays infernaux, et même les Champs-Elysées; de sorte que les héros , et surtout les héroïnes qui les habitent , sont aujourd'hui les plus sottes gens du monde , grâce à certains auteurs qui leur ont appris , dit-on , ce beau langage, et qui en ont fait des amoureux transis. A vous dire le vrai , j'ai bien de la peine à le croire ; j'ai bien de la peine, dis-je, à m'imaginer que les Cyrus et les Alexandre soient devenus tout à coup , comme on me le veut faire entendre, des Tyrsis et des Céladon. Pour m'en éclaircir donc moi-même par mes propres yeux , j'ai donné ordre qu'on fit venir ici aujourd'hui des Champs-Elysées, et de toutes les autres régions de l'enfer, les plus célèbres d'entre ces héros; et j'ai fait préparer, pour les recevoir, ce grand salon, où vous voyez que sont postés mes gardes : mais où est Rhadamanthe?
MINOS
Qui, Rhadamanthe? Il est allé dans le Tartare
' Manière de parler de ce temps-là , fort commune au barreau. Bon..;
PIÈCES DIVERSES
pour y voir entrer un lieutenant-criminel « , nouvellement arrivé de l'autre monde , où il a , dit-on , été , tant qu'il a vécu, aussi célèbre par sa grande capacité dans les affaires de judicature que diffamé par son excessive avarice.
PLUTOX.
N'est-ce pas celui qui pensa se faire tuer une seconde fois pour une obole qu'il ne voulut pas payer à Caron en passant le fleuve?
MINOS
C'est celui-là même. Avez-vous vu sa femme? C'était une chose à peindre que l'entrée qu'elle lit ici. Elle était couverte d'un linceul de satin.
PLUTOX.
Comment! de satin! Voilà une grande magnificence !
Au contraire, c'est une épargne ; car tout cet accoutrement n'était autre chose que trois thèses cousues ensemble, dont on avait fait présent à son mari en l'autre monde1. 0 la vilaine ombre! Je crains qu'elle n'empeste tout l'enfer. J'ai tous les jours les oreilles rebattues de ses larcins. Elle vola avant-hier la quenouille de Clothon ; et c'est elle qui avait dérobé ce drap dont on m'a tant étourdi ce matin, à unsavetier qu'elle attendait au passage. De quoi vous êtes-vous avise de charger les enfers d'une si dangereuse créature?
PLUTON
11 fallait bien qu'elle suivit son mari. Il n'aurait pas été bien damné sans elle. .Mais à propos de Rhadamanthe, le voici lui-même, si je ne me trompe, qui vient à nous. Qu'a-t-il? Il parait tout effrayé.
KHADAMANTHE.
Puissant roi des enfers, je viens vous avertir qu'il faut songer tout de bon à vous défendre, vous et votre royaume. Il y a un grand parti formé contre vous dans le Tartare. Tous les criminels , résolus de ne vous plus obéir, ont pris les armes. J'ai rencontre là-bas Prométhée avec son vautour sur le poing; Tantale est ivre comme une soupe; Ixion a violé une furie; et Sisyphe, assis sur son rocher, exhorte tous ses voisins à secouer le joug de votre domination.
Ml NOS.
O les scélérats! Il y a longtemps que je prévoyais ce malheur.
PLUTOX.
Ne craignez rien , Minos. Je sais bien le moven de
* Le lieutenant criminel Tardieu et sa femme avalent ele assassinés à Paris, la même année que je Gis ce dialogue, c'esl a lavoir en icci. (Bon..) — (Voyez la sat. x.)
' Satire \ , v.324.
les réduire; mais ne perdons point de temps. Qu'on fortifie les avenues ; qu'on redouble la sarde de mes furies ; qu'on arme toutes les milices de l'enfer; qu'on lâche Cerbère. Vous, Hhadamanthe, allezvous-en dire à Mercure qu'il nous fasse venir l'artillerie de mon frère Jupiter. Cependant vous, Minos, demeurez avec moi. Voyons nos héros, s'ils sont en état de nous aider : j'ai été bien inspiré de les mander aujourd'hui. Mais quel est cet homme qui vient à nous avec son bâton et sa besace? \h! c'est ce fou de Diogène. Que viens-tu chercher ici ? DIOGÈNE.
J'ai appris la nécessité de vos affaires; et comme votre fidèle sujet, je viens vous offrir mon bâton.
PLUTON
Nous voilà bien forts avec ton bâton ! DIOGÈNE.
Ne pensez pas vous moquer. Je ne serai peut-être pas le plus inutile de tous ceux que vous avez envoyé chercher.
PLUTON
Hé! quoi! Nos héros ne viennent-ils pas?
Oui, je viens de rencontrer une troupe de fous là-bas : je crois que ce sont eux. Est-ce que vous avez envie de donner le bal?
PLUTOX.
Pourquoi le bal ?
DIOGÈNE
C'est qu'ils sont en fort bon équipage pour danser. Ils sont jolis, ma foi; je n'ai jamais rien vu de si dameret , ni de si galant.
PLUTOX.
Tout beau, Diogène : tu te mêles toujours de railler. Je n'aime point les satiriques; et puis ce sont des héros pour lesquels on doit avoir du respect.
DIOGÈNE
Vous en allez juger vous-même tout à l'heure; car je les vois déjà qui paraissent. Approchez, fameux héros; et vous aussi héroïnes encore plus fameuses, autrefois l'admiration de toute le terre. Voici une belle occasion de vous signaler : venez ici tous en foule.
PU TON"
Tais-toi. Je veux que chacun vienne l'un après l'autre, accompagné tout au plus de quelqu'un de ses confidents. Mais, avant tout, Minos, passons, vous et moi, dans ce salon que j'ai fait, comme je vous ai dit, préparer pour les recevoir, et oiï j'ai ordonne qu'on in'! uns sièges, avec une balustrade qui nous sépare du reste de l'assemblée. Entrons ; bon : voilà tout dispose, ainsi que je le souhaitais.
Suis-nous, Diogène : j'ai besoin de toi pour nous dire le nom des héros qui vont arriver; car, de la manière dont je vois que tu as fait connaissance avec eux , personne Jie me peut rendre ce service que toi.
DIOGÈNE
Je ferai de mon mieux.
PLUTON
Tiens-toi donc ici près de moi. Vous, gardes, au moment que j'aurai interrogé ceux qui seront entrés, qu'on les fasse passer dans les longues et ténébreuses galeries qui sont adossées à ce salon , et qu'on leur dise d'y aller attendre mes ordres. Assayons-nous. Qui est celui qui vient le premier de tous, nonchalamment appuyé sur son écuyer ?
DIOGÈNE
C'est le grand Cyrus.
PLUTOT
Quoi! ce grand roi qui transféra l'empire des Mèdes aux Perses, qui a tant gagné de batailles? De son temps les hommes venaient ici tous les jours par trente et quarante mille : jamais personne n'y en a tant envoyé.
DIOGÈNE
Au moins ne l'allez pas appeler Cyrus.
PLUTON
Pourquoi ?
Ce n'est plus son nom. Il s'appelle maintenant Artamène1.
PLUTON
Artamène! Et où a-t-il péché ce nom-là? Je ne me souviens point de l'avoir jamais lu.
DIOGÈNE
Je vois bien que vous ne savez pas son histoire.
PLUTON
Qui? moi? Je sais aussi bien mon Hérodote qu'un autre.
DIOGÈNE
Oui : mais avec tout cela , diriez-vous bien pourquoi Cyrus a tant conquis de provinces , traversé l'Asie, la Médie, l'Hyrcanie, la Perse, et enfin plus de la moitié du monde?
PLUTON
Belle demande! c'est que c'était un prince ambitieux , qui voulait que toute la terre lui fut soumise.
DIOGÈNE
Point du tout : c'est qu'il voulait délivrer sa princesse, qui avait été enlevée.
1 Artamène ou le grand Cyrus, roman de mademoiselle de Sfeudéri. Paris, |650, 10 vol. petit in-8", de douze à treize cents pages chacun.
PLUTON
Quelle princesse?
Mandane.
PLUTON
Mandane?
DIOGÈNE
Oui. Et savez-vous combien elle a été enlevée de fois?
PLUTON
Où veux-tu que je l'aille chercher?
DIOGÈNE
Huit fois.
MINOS
Voilà une beauté qui a passé par bien des mains!
DIOGENE
Cela est vrai ; mais tous ses ravisseurs étaient les scélérats du monde les plus vertueux. Assurément ils n'ont pas osé lui toucher.
PLUTON
J'en doute. Mais laissons là ce fou de Diogène ; il faut parler à Cyrus lui-même. Eh bien! Cyrus, il faut combattre : je vous ai envoyé chercher pour vous donner le commandement de mes troupes. 11 ne répond rien! Qu'a-t-il? Vous diriez qu'il ne sait où il est.
CYBUS.
Eh! divine princesse!
Quoi?
CYBUS.
Ah! injuste Mandane!
PLUTON
Plaît-il ?
CYBUS.
Tu me flattes, trop complaisant Feraulas : es-tu si peu sage que de penser que Mandane, l'illustre Mandane, puisse jamais tourner les yeux sur l'infortuné Artamène? Aimons-la toutefois.... Mais aimerons-nous une cruelle ? servirons-nous une insensible? adorerons-nous une inexorable? Oui, Cyrus, il faut aimer une cruelle; oui, Artamène, il faut servir une insensible: oui, fils de Cambyse, il faut adorer l'inexorable fille de Cyaxare.
PLUTON
Il est fou. Je crois que Diogène a dit vrai.
DIOGÈ.NE.
Vous voyez bien que vous ne saviez pas son histoire; mais faites approcher son écuyer Feraulas; il ne demande pas mieux que de vous la conter. Il sait par cœur tout ce qui s'est passé dans l'esprit de son maître, et a tenu un registre exact de toutes les paroles que son maître a dites en lui-même depuis
PIÈGES DIVERSES
qu'il est au monde, avec un rouleau de ses lettres, qu'il a toujours clans sa poche. A la vérité vous êtes en danger de bailler un peu; car ses narrations ne sont pas fort courtes.
PLUTON
Oh ! j'ai bien le temps de cela !
CYBUS.
Mais, trop engageante personne...
PLUTON
Quel langage! A-t-on jamais parlé de la sorte? Mais dites-moi , vous , trop pleurant Artamène , estce que vous n'avez pas envie de combattre?