LUCRECE
Tenez : la voilà clairement énoncée dans ces tablettes. Lisez.
pluton, lisant.
Toujours, ion. si. Mais, aimait, d'éternelles, hélas1, amour s. d'aimer, doux, il. point, serait, n'est. Qu'il. Que veut dire ce galimatias?
LUCBÈCE.
Je vous assure, Pluton, que je n'ai jamais rien dit de mieux, ni de plus clair.
PLUTON
Je vois bien que vous avez accoutumé de parler fort clairement. Peste soit de la folle! Oùa-t-on jamais parlé comme cela? Point, si. éternelles. Et où veut-elle que j'aille chercher un OEdipe pour m'expliquer cette énigme?
DIOGÈNE
Il ne faut pas aller fort loin. En voici un qui entre, et qui est fort propre à vous rendre cet office.
PLUTON
Qui est-il?
DIOGÈNE
C'est Brutus; celui qui délivra Rome de la tyrannie des Tarquins.
PLI TON
Quoi ! cet austère R omain , qui lit mourir ses enfants pour avoir conspiré contre leur patrie3? lui, expliquer des énigmes? Tu es bien fou, Diogène.
DIOGÈNE
Je ne suis point fou. Mais Brutus n'est pas non plus cet austère personnage que vous vous imaginez; c'est un esprit naturellement tendre et passionne.
i Tin I.im , Uv. I,C. i.viii.
> Voyez t /"'.< . part \\. \< W lui LlVJ , In II. C. v
qui fait de fort jolis vers, et les billets du monde les plus galants.
minos.
Il faudrait donc que les paroles de l'énigme fussent écrites , pour les lui montrer.
DIOGÈXE.
Que cela ne vous embarrasse point; il y a longtemps que ces paroles sont écrites sur les tablettes de Brutus. Des héros comme lui sont toujours fournis de tablettes.
PLUTOT
Eh bien, Brutus, nous donnerez-vous l'explica-' tion des paroles qui sont sur vos tablettes?
BBUTUS.
Volontiers. Regardez bien. Ne les sont-ce pas là? Toujours, l'on. si. Mais. etc.
PLUTOX.
Ce les sont là elles-mêmes.
BBUTUS.
Continuez donc de lire. Les paroles suivantes nonseulement vous feront voir que j'ai d'abord conçu la finesse des paroles embrouillées de Lucrèce , mais elles contiennent la réponse précise que j'y ai faite. Moi. nos. verrez, vous. de. permettez, d'éternelles, jours, qu'on, merveille. peut, amours, d'aimer, voir.
PliUTOW.
Je ne sais pas si ces paroles se répondent juste les unes aux autres; mais je sais bien que ni les unes ni les autres ne s'entendent, et que je ne suis pas d'humeur à faire le moindre effort d'esprit pour les concevoir.
DIOGÈXE.
Je vois bien que c'est à moi de vous expliquer tout ce mystère. Le mystère est que ce sont des paroles transposées ; Lucrèce , qui est amoureuse et aimée de Briitus, lui dit , en mots transposés :
Qu'il serait doux d'aimer, si l'on aimait toujours! Mais , hélas ! 11 n'est point déternelles amours ;
et Brutus , pour la rassurer, lui dit , en d'autres termes transposés :
Permettez-moi d'aimer, merveille de nos jours : Vous verrez qu'on peut voir d'éternelles amours.
PLUTOX.
Voilà une grosse finesse! Il s'ensuit de là que ce qui se peut dire de beau est dans les dictionnaires : il n'y a que les paroles qui sont transposées ! Mais est-il possible que des personnes du mérite de Brutus et de Lucrèce en soient venues à cet excès d'extravagance, de composer de semblables bagatelles!
DIOGÈXE.
C'est pourtant par ces bagatelles qu'ils ont fait
connaître l'un et l'autre qu'ils avaient infiniment d'esprit.
PLUTOX.
Et c'est par ces bagatelles, moi, que je connais qu'ils ont infiniment de folie. Qu'on les chasse. Pour moi, je ne sais tantôt plus où j'en suis. Lucrèce amoureuse ! Lucrèce coquette ! et Brutus son galant ! Je ne désespère pas un des ces jours de voir Diogène lui même galant.
DIOGÈNE
Pourquoi non? Pythagore l'était bien.
PLUTOX.
Pythagore était galant?
Oui , et ce fut de Théano sa fille, formée par lui à la galanterie , ainsi que le raconte le généreux Heriiîinius dans l'histoire de la vie de Brutus; ce fut, dis-je , de Théano que cet illustre Romain apprit ce beau symbole, qu'on a oublié d'ajouter aux autres symboles de Pythagore : Que c'est a pousser les beaux sentiments pour une maltresse ; et à faire l'amour, que se perfectionne le grand philosophe.
PLUTOX.
J'entends : ce fut de Théano qu'il sut que c'est la folie qui fait la perfection de la sagesse! O l'admirable précepte! Mais laissons là Théano. Quelle est cette précieuse renforcée que je vois qui vient à nous?
DIOGÈNE
C'est Sapho ' , cette fameuse Lesbienne , qui a inventé les vers saphiques.
PLLTON.
On me l'avait dépeinte si belle! Je la trouve bien laide.
DIOGÈNE
Il est vrai qu'elle n'a pas le teint fort uni, ni les traits du monde les plus réguliers; mais prenez garde qu'il y a une grande opposition du blanc et du noir de ses yeux, comme elle le dit elle-même dans l'histoire de sa vie.
PLUTOX.
Elle se donne là un bizarre agrément, et Cerbère, selon elle, doit donc passer pour beau, puisqu'il a dans les yeux la même opposition.
Je crois qu'elle vient à vous. Elle a sûrement quelque question à vous faire.