‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 256 sur 672 · SAPHO · texte numérisé non relu

SAPHO

Je vous supplie , sage Pluton , de m'expliquer fort au long ce que vous pensez de l'amitié, et si vous

' Mademoiselle de Scudéri parait ici sous le nom de Sapho, qui lui avait été donné par les poètes de son temps.

PIÈCES DIVERSES

croyez qu'elle soit capable de tendresse aussi bien que l'amour. Car ce fut le sujet d'une généreuse conversation que nous eûmes l'autre jour avec le sage Démocède et l'agréable Pliaon. De grâce, oubliez donc pour quelque temps le soin de votre personne et de votre Etat; et, au lieu de cela, songez à me bien délinir ce que c'est que cœur tendre , tendresse d'amitié, tendresse d'amour, tendresse d'inclination , et tendresse de passion. MINOS.

Ob! celle-ci est la plus folle de toutes : elle a la mine d'avoir gâté toutes les, autres.

PLUTON

Mais regardez cette impertinente! C'est bien le temps de résoudre des questions d'amour, que le jour d'une révolte!

DIOGENE

Vous avez pourtant autorité pour le faire ; et tous les jours, les béros que vous venez de voir, sur le point de donner une bataille où il s'agit du tout pour eux , au lieu d'employer le temps à encourager les soldats , et à ranger leurs armées , s'occupent à entendre l'histoire de ïimarète ou de Bérelise, dont la plus haute aventure est quelquefois un billet perdu, ou un bracelet égaré.

PLUTON

Ho bien ! s'ils sont fous , je ne veux pas leur ressembler, etprincipalement àcette précieuse ridicule.

S M'IIO.

Eh! de grâce, seigneur, défaites- vous de cet air grossier et provincial de l'enfer, et songez à prendre l'air de la belle galanterie de Carthage et de Capoue. A vous dire le vrai , pour décider un point aussi important que celui que je vous propose, je souhaiterais fort que toutes nos généreuses amies et nos illustres amis fussent ici ; mais en leur absence le sage Minus représentera le discret Phaon, et l'enjoué Diogène le galant Ésope.

PLI TON

Attends, attends, je m'en vais te faire venir ici une personne avec qui lier conversation. Qu'on m'appelle Tisiphone*

SM'IIO.

Qui? Tisiphone? Je la connais, et vous ne serez peut-être pas fâché que je vous en fasse voir le portrait quej'ai déjà compose par précaution, dans le dessein où je suis de l'insérer dans quelqu'une des histoires (pie nous autres faiseurs el faiseuses de romans sommes obligés de raconter a chaque livre de notre roman.

PLI ION

Le portrait d'une finie! voilà un étrange projet.

Il n'est pas si étrange que vous pensez. En effet . cette même Saplio que vous voyez a peint dans ses ouvrages beaucoup de ses généreuses amies, qui ne surpass -ut guère en beauté Tisiphone, et qui néanmoins, à la faveur des mots galants, et des façons de parler élégantes et précieuses qu'elle jette dans leurs peintures, ne laissent pas de passer pour de dignes héroïnes de roman.

MINOS

Je ne sais si c'est curiosité ou folie, mais je vous avoue que je meurs d'envie de voir un si bizarre portrait.

PLUTOM.

Eh bien donc! qu'elle vous le montre, j'y consens. Il faut bien vous contenter, rs'ous allons voir comment elle s'y prendra pour rendre la plus effrovable des Euménides agréable et gracieuse.

DIOGEXE.

Ce n'est pas une affaire pour elle, et elle a déjà fait un pareil chef-d'œuvre, en peignant la \irtueuse Arricidie. Écoutons donc : car je la vois qui tire le portrait de sa poche.

sapho, lisant.

1 L'illustre fdle dont j'ai à vous entretenir a en toute sa personne je ne sais quoi de si furieusenv ni extraordinaire , et de si terriblement merveilleux , que je ne suis pas médiocrement embarrassée , quand je songe à vous en tracer le portrait.

MINOS

Voilà les adverbes furieusement et terriblement qui sont , à mon avis, bien placés , et tout à fait en leur lieu!

sapho , continue de lire.

Tisiphone a naturellement la taille fort baute. et passant beaucoup la mesure des personnes de sexe; mais pourtant si dégagée, si libre, et si bien proportionnée en toutes ses parties, que son énormite même lui sied admirablement bien. Elle a les yeux petits, mais pleins de feu ; vifs, perçants, et bordes d'un certain vermillon qui en relevé prodigieusement l'éclat. Ses cheveux sont naturellement boucles et amu les ; et l'on peut dire que ce sont autant de: serpents qui s'entortillent les uns Bans les autres el se jouent nonchalamment autour de son visage. Son teint n'a point cette couleur fade et blanchâtre des femmes de Scythie; mais il tient beaucoup de ce brun mâle et noble que donne l< solnl aux africaines, qu'il favorise le [dus près de sis regards. Son sein < -t composé de deux demiglobes, brûles par le bout, comme ceux des Ama-

1 Portrait de mademoiselle de Scudéri elle-même.

zones, et qui , s'éloignant le plus qu'ils peuvent de sa gorge , se vont négligemment et languissamment perdre sous ses deux bras. Tout le reste de son corps est presque composé de la même sorte. Sa démarche est extrêmement noble et fière. Quand il faut se hâter, elle vole plutôt qu'elle ne marche ; et je doute qu'Atalante la pût devancer à la course. Au reste, cette vertueuse fille est naturellement ennemie du vice , surtout des grands crimes , qu'elle poursuit partout, un flambeau à la main, et qu'elle ne laisse jamais en repos ; secondée en cela par ses deux illustres sœurs , Alecto et Mégère , qui n'en sont pas moins ennemies qu'elle : et l'on peut dire de toutes ces trois sœurs que c'est une morale vivante.

Eh bien ! n'est-ce pas là un portrait merveilleux ?

PLUTOT

Sans doute ; et la laideur y est peinte dans toute sa perfection, pour ne pas dire dans toute sa beauté. Mais c'est assez écouter cette extravagante. Continuons la revue de nos héros ; et , sans nous plus donner la peine , comme nous avons fait jusqu'ici , de les interroger l'un après l'autre, puisque les voilà tous reconnus véritablement insensés , contentons-nous de les voir passer devant cette balustrade , et de les conduire exactement de l'œil dans mes galeries, afin que je sois sûr qu'ils y sont. Car je défends d'en laisser sortir aucun, que je n'aie précisément déterminé cequeje veux qu'on en fasse. Qu'on les laisse donc entrer; et qu'ils viennent maintenant tous en foule. En voilà bien , Diogène! Tous ces héros sont-ils connus dans l'histoire ?

DIOGÈWE.

Non-, il y en a beaucoup de chimériques, mêlés parmi eux.

PLUTON

Des héros chimériques ! et sont-ce des héros ?

DIOGÈNE

Comment! si ce sont des héros ! ce sont eux qui ont toujours le haut bout dans les livres , et qui battent infailliblement les autres.

PLUTON

Nomme-m'en par plaisir quelques-uns.

DIOGÈNE

Volontiers. Orondate , Spitridate', Alcamène, Mélinte, Britomare, Mérindor, Artaxandre1, etc.

Et tous ces héros-là ont-ils fait vœu , comme les autres , de ne jamais s'entretenir que d'amour ?

1 Personnages des romans de la Calprenéde el de mademoiselle de Scudcri.

DIOGÈNE

Cela serait beau qu'ils ne l'eussent pas fait! Et de quel droit se diraient-ils héros, s'ils n'étaient point amoureux ? N'est-ce pas l'amour qui fait aujourd'hui la vertu héroïque?

PLUTON

Quel est ce grand innocent, qui va des derniers , et qui a la mollesse peinte sur le visage ? Comment t'appelles-tu?

ASTBATE.

Je m'appelle Astrate '.

PLUTON

Que viens-tu chercher ici ?

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