II. XXIII, v
(BOIL
2 Je ne sais pourquoi M. Lefèbvre veut changer cet endroit , qui, à mon avis, s'entend fort bien, sans mettre tïxvtwç au lieu de Trav«ç , surmonte tous ceux qui Vécoutent, se mette au-dessus de tous ceux qui Vécoutent. (Bon..)
ne fait que les affaiblir, et leur donner une certaine sécheresse qui les rend maigres et décharnés ; mais je soutiens qu'à bien prendre les choses , on verra clairement tout le contraire.
Et, à dire vrai, quoique la nature ne se montre jamais plus libre que dans les discours sublimes et pathétiques, il est pourtant aisé de reconnaître qu'elle ne se laisse pas conduire au hasard , et qu'elle n'est pas absolument ennemie de l'art et des règles. J'avoue que, dans toutes nos productions, il la faut toujours supposer comme la base , le principe et le premier fondement. Mais aussi il est certain que notre esprit a besoin d'une méthode pour lui enseigner à ne dire que ce qu'il faut, et à le dire en son lieu ; et que cette méthode peut beaucoup contribuer à nous acquérir la parfaite habitude du sublime : car, comme les vaisseaux 1 sont en danger de périr lorsqu'on les abandonne à leur seule légèreté, et qu'on ne sait pas leur donner la charge et le poids qu'ils doivent avoir, il en est ainsi du sublime, si on l'abandonne à la seule impétuosité d'une nature ignorante et téméraire. Notre esprit assez souvent n'a pas moins besoin de bride que d'éperon. Démosthène dit en quelque endroit que le plus grand bien qui puisse nous arriver dans la vie, c'est d'être heureux ; mais qu'il y en a encore un autre qui n'est pas moindre, et sans lequel ce premier ne saurait subsister, qui est de savoir se conduire avec prudence. « Nous en pouvons dire autant 2 à l'égard
1 II faut suppléer au grée, ou sous-entendre irXcîa , qui veut dire des vaisseaux de charge, *at wî ÈTrociv^uvoTepa aura rcXoïa, etc. et expliquer dcvEp^aTurra dans le sens de M. Lefèbvre et de Suidas, des vaisseaux qui flottent, manque de sable et de gravier, dans le fond , qui les soutienne, et leur donne le poids qu'ils doive» t a voir ; a uxqucls on n'a pas don né le lest; autrement, il n'y a point de sens. (BoiL.)
2 J'ai suppléé la reddition de la comparaison , qui manque en cet endroit dans l'original.... Telles sont ces pensées* , etc. I! y a ici une lacune considérable. L'auteur, après avoir montré qu'on peut doaner des règles du sublime, commençait à traiter des vices qui lui sont opposés, et, entre autres, du style enflé, qui n'est autre chose que' le style trop poussé. Il en faisait voir l'extravagance par le passage d'un je ne sais quel poète tragique, dont il reste encore ici quatre vers. Mais comme ces vers étaient déjà fort galimatias d'eux-mêmes, au rapport de Longin, ils le sont devenus encore bien davantage par la perte de ceux qui les précédaient. J'ai donc cru que le plus court était de les passer, n'y ayant dans ces quatre vers qu'un des trois mois que l'auteur raille dans la suite. En voila pourtant le sens confusément (c'est quelque Capanée qui parle dans une tragédie ) : Et qu'ils arrêtent la flamme qui sort à longs flots de la fournaise. Car si je trouve le mattre de la maison seul, alors, d'un seul torrent de flamme entortillé, j'embraserai la maison, et la réduirai tout en cendre; mais cette noble musique ne s'est pas encore fait ouïr. J'ai suivi ici l'interprétation de Langbaine. Comme cette tragédie est perdue, on peut donner à ce passage tel sens qu'on voudra; mais Je doute qu'on attrape le vrai sens. Voyez les notes de M. Dacier. (Boil.)
* L'auteur avait parlé du style enflé , et citait à propos de cola les sottises d'un pol'te tragique , dont voici quelques restes. (Boil.)
TRAITÉ DU SUBLIME
« du discours. La nature est ce qu'il y a de plus né- « cessaire pour arriver au grand : cependant , si « l'art ne prend soin de la conduire, c'est une aveu- « gle qui ne sait où elle va.... »
Telles sont ces pensées : Les torrents entortillés de flammes; Vomir contre le ciel ; Faire de Borée son joueur de flûte : et toutes les autres façons de parler dont cette pièce est pleine; car elles ne sont pas grandes et tragiques, mais enflées et extravagantes. Toutes ces phrases ainsi embarrassées de vaines imaginations troublent et eâtent plus un discours, qu'elles ne servent à l'élever; de sorte qu'à les regarder de près et au grand jour, ce qui paraissait d'abord si terrible devient tout à coup sot et ridicule. Que si c'est un défaut insupportable dans la tragédie, qui est naturellement pompeuse et magnifique, que de s'enfler mal a propos, à plus forte raison doit-il être condamné dans le discours ordinaire. De là vient qu'on s'est raillé de Gorgias, pour avoir appelé Xerxès le Jupiter des Perses , et les vautours, des sépulcres animés '. On n'a pas été plus indulgent pour Callisthène, qui, en certains endroits de ses écrits, ne s'élève pas proprement, mais se guindé si haut qu'on le perd de vue. De tous ceux-là pourtant je n'en vois point de si enflé que Clitarque. Cet auteur n'a que du vent et de l'écorce; il ressemble à un homme qui, pour me servir des termes de Sophocle , « ouvre une grande bouche « pour souffler dans une petite flûte 2. » Il faut faire le même jugement d'Amphicrate , d'Hégésias ,
1 Hermogèneva plusloin,ettrouvecelui qui a dit cette pensée digne des sépulcres dont il parle. Cependant je doute qu'elle déplut aux poètes de notre siècle , et elle ne serait pas en effet si condamnable dans les vers. (Bon,.) — (Voyez Lucrèce, liv. V, \. 291 ; et Lucien, diai. vi.)
2 J'ai traduit ainsi 'joposiàc S' arep, afin de rendre la chose intelligible. Pour expliquer ce que veut dire cp' pSa tôt, il faut savoirque la flûte, chez les anciens, était fort différente de la flûte d'aujourd'hui; car on entirait un son bien plus éclatant , •'l pareil au son delà trompette '.tnbœque œmula, dit Horace. Il fallait donc, pour en jouer, employer une bien plus grande force d'haleine, et par conséquent, s'enfler extrêmement les Joues, qui «tait unechose désagréable à la vue. Ce fut en effet ce qui en dégoûta Minerve et Alcibiade. Pour obvier à cette difformité , ils Imaginèrent une espèce de lanière ou courroie qui s'appliquait sur la bouche, et se liait derrière la tète, ayant au milieu un petit trou, par où l'on embouchait la flûte. Plutarque prétend que Marsyas en fut l'inventeur. Ils appelaient ici te lanière 90 poîiàv, et elle faisait deux différents effets; car, outre qu'en serrant les joues elle les empêchait de s'enfler, elle donnait bien plus de force à l'haleine, qui, étant repoussée, sortait avec plus d'impétuosité et d'agrément. L'auteur donc, pour exprimer un poêle enflé, qui souffle et se démène sans faire de bruit, le compare à un homme qui joue de la flûte sans cette lanière. Mais comme cela n'a point de rapport a la flûte d'aujourd'hui, puisqu'à peine on serre les lèvres quand on enjoué, j'ai cru qu'il valait mieux mettre une pensée équivalente, pourvu qu'elle ne s'éloignât point trop de la chose, afin que I.- lecteur, qui ne se soucie pas fort des antiquailles, puisse passer, sans être obligé, pour m'entendre, d'avoir recours aux remarques. (Bon I
r.oiiiM
et de Matris. Ceux-ci quelquefois s'imagi riant qu'ils sont épris d'un enthousiasme et d'une fureurdivine, au lieu de tonner, comme ils pensent , ne font que niaiser et badiner comme des enfants.
Et certainement, en matière d'éloquence, il n'y a rien de plus difficile à éviter que l'enllure : car, comme en toutes choses naturellement nous cherchons le grand, et que nous craignons surtout d'être accusés de sécheresse ou de peu de force, il arrive, je ne sais comment, que la plupart tombent dans ce vice, fondés sur cette maxime commune :
Dans un noble projet on tombe noblement.
Cependant il est certain que l'enflure n'est pas moins vicieuse dans le discours que dans les corps. Elle n'a que de faux dehors et une apparence trompeuse; mais au dedans elle est creuse et vide, et fait quelquefois un effet tout contraire au grand ; car, comme on dit fort bien , « il n'y a rien de plus sec « qu'un hydropique. »
Au reste, le défaut du style enflé, c'est de vouloir aller au delà du grand. II en est tout au contraire du puéril ; car il n'y a rien de si bas , de si petit , ni de si opposé à la noblesse du discours.
Qu'est-ce donc que puérilité? Ce n'est visiblement autre chose qu'une pensée d'écolier, qui , pour être trop recherchée, devient froide. C'est le vice où tombent ceux qui veulent toujours dire quelque chose d'extraordinaire et de brillant , mais surtout ceux qui cherchent avec tant de soin le plaisant et l'agréable; parce qu'à la fin, pour s'attacher trop au style figuré, ils tombent dans une sotte affectation.
Il y a encore un troisième défaut opposé au ^rand, qui regarde le pathétique. Théodore l'appelle une fureur hors de saison, lorsqu'on s'échauffe nul .1 propos, ou qu'on s'emporte avec excès, quand le sujet ne permet que de s'échauffer médiocrement. En effet, on voit très-souvent des orateurs qui, comme s'ils étaient ivres, se laissent emporter à des passions qui ne conviennent point à leur sujet , niais qui leur sont propres, et qu'ils ont apportées de l'école; si bien que, comme on n'est point touche de ce qu'ils disent, ils se rendent à la fin odieux et insupportables; c'est ce qui arrive nécessairement a ceux qui s'emportent et se débattent mal à propos devant des gens qui ne sont point du tout émus. Mais nous parlerons en un autre endroit de ce qui concerne les passions.