‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 270 sur 672 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Du style froid.

Pour ce qui est de ce froid ou puéril dont nous parlions, Timée en est tout plein. Cet auteur est assez habile homme d'ailleurs; il ne manque pas quelquefois par le grand et le sublime : il sait beaucoup , et dit même les choses d'assez bon sens * : si ce n'est qu'il est enclin naturellement à reprendre les vices des autres , quoique aveugle pour ses propres défauts, et si curieux au reste d'étaler de nouvelles pensées , que cela le fait tomber assez souvent dans la dernière puérilité. Je me contenterai d'en donner ici un ou deux exemples, parce que Cécilius en a déjà rapporté un assez grand nombre. En voulant louer Alexandre le Grand : « Il a, dit-il, con- « quis toute l'Asie en moins de temps qu'Isocrate « n'en a employé à composer son panégyrique 2. » Voilà, sans mentir, une comparaison admirable d'Alexandre le Grand avec un rhéteur 3! Par cette raison, Timée, il s'ensuivra que les Lacédémoniens le doivent céder à Isocrate , puisqu'ils furent trente ans à prendre la ville de Messène, et que celui-ci n'en mit que dix à faire son panégyrique.

Mais à propos des Athéniens qui étaient prisonniers de guerre dans la Sicile, de quelle exclamation penseriez-vous qu'il se serve? Il dit que c'était une « punition du Ciel , à cause de leur impiété envers « le dieu Hermès, autrement Mercure, et pour « avoir mutilé ses statues : vu principalement qu'il « y avait un des chefs de l'armée ennemie qui tirait « son nom d'Hermès 4 de père en fils , savoir Her- « mocrate , fils d'Hermon. » Sans mentir, mon cher Térentianus , je m'étonne qu'il n'ait dit aussi de

1 Èiï'-voriTixoî veut dire un homme qui imagine, qui pense sur toutes choses ce qu'il faut penser; et c'est proprement ce qu'on appelle un homme de bon sens. (Boil.)

2 Le grec porte : «à composer son panégyrique pour la guerre » contre les Perses. » Mais si je l'avais traduit de la sorte, on croirait qu'il s'agirait ici d'un autre panégyrique, que du panégyrique d'Isocrate, quiestun mot consacré en notre langue [Bon..)

3 II y a dans le grec « du Macédonien avec un sophiste. » A l'égard du Macédonien, il fallait que ce mot eût quelque grâce en grec, et qu'on appelât ainsi Alexandre par excellence, comme nous appelons Cicéron V orateur romain; mais le Macédonien, eu français, pour Alexandre, serait ridicule. Pour le mot de sophiste , il signifie bien plutôt en grec un rhéteur qu'un sophiste, qui en français ne peut jamais être pris en bonne part, et signifie toujours un homme qui trompe par de fausses raisons , qui fait des sophismes , cavillatôrem ; au lieu qu'en grec, c'est souvent un nom honorable. (Boil.)

4 Le grec porte qu'tm tirait son nom du dieu qu'on avait offensé; mais j'ai mis d'Hermès, afin qu'on vit mieux le jeu de mots. Quoi que puisse dire M. Dacier, je suis de l'avis de Langbaine,etnecroispoinlque5; à-rco TcÙ7Tapav(;jJ.r,8=vTc;r,v veuille dire autre chose que qui tirait son nom de pèreenfils du dieu qu'on avait offensé. (Bon..)

Denys le Tyran , que les dieux permirent qu'il fût chassé de son royaume par Dion et parHéraclide, à cause de son peu de respect à l'égard de Dion et d'Héraclès, c'est-à-dire de Jupiter et d'Hercule. Mais pourquoi m'arrêter après Timée? Ces héros de l'antiquité, je veux dire Xénophon et Platon, sortis de l'école de Socrate , s'oublient bien quelquefois eux-mêmes, jusqu'à laisser échapper dans leurs écrits des choses basses et puériles. Par exemple, ce premier, dans le livre qu'il a écrit de la république des Lacédémoniens : « On ne les entend, dit- « il , non plus parler que si c'étaient des pierres. Ils « ne tournent non plus les yeux que s'ils étaient de « bronze. EnQn vous diriez qu'ils ont plus de pu- « deur que ces parties de l'œil ■ que nous appelons « en grec du nom de vierge. » C'était à Amphicrate, et non pas à Xénophon, d'appeler les prunelles, des vierges pleines de pudeur. Quelle pensée, bon Dieu! parce que le mot de cobé, qui signilie en grec la prunelle de l'œil , signifie une vierge, de vouloir que toutes les prunelles universellement soient des vierges pleines de modestie; vu qu'il n'y a peut-être point d'endroit sur nous où l'impudence éclate plus que dans les yeux! Et c'est pourquoi Homère, pour exprimer un impudent : « Homme chargé de vin, « dit-il, qui as l'impudence d'un chien dans les « yeux2.... » Cependant Timée n'a pu voir une si froide pensée dans Xénophon sans la revendiquer comme un vol 3 qui lui avait été fait par cet auteur. Voici donc comme il l'emploie dans la Vie d'Agathocle. « N'est-cepas une chose étrangequ'il ait ravi « sa propre cousine qui venait d'être mariée à un « autre; qu'il l'ait, dis-je, ravie le lendemain même « de ses noces? car qui est-ce qui eût voulu faire cela, « s'il eût eu des vierges aux yeux , et non pas des pru- « nelles impudiques? » Mais que dirons-nous de Platon, quoiquedivin d'ailleurs, qui , voulant parler de ces tablettes de bois de cyprès où l'on devait écrire les actes publics , use de cette pensée : « Ayant « écrit toutes ces choses , ils poseront dans les tem- « pies ces monuments de cyprès 4? » Et ailleurs, à

1 Ce passage est corrompu dans tous les exemplaires que nous avons de Xénophon, où l'on a mis ôxXâwsi; pour c-rÛx>.uoîç, faute d'avoir entendu l'équivoque de x.ôçr,. Cela fait voir qu'il ne faut pas aisément changer le texte d'un auteur. (Boil.)

2 Iliad. liv. I, V.225.

3 C'est ainsi qu'il faut entendre u;tpwp!ijTL/:: ibxiïTo'pevc;, et non pas sans lui en/aire une espèce de vol, tunquùmj'urtum quoddam altinycns; car cela aurait bien moins de sel. (Boil.)

4 Le froid de ce mot consiste dans le terme de monument mis avec cyprès. C'est comme si on disait, à propos des registresdu parlement :«Ils poseront dans le greffe ces monuments « de parchemin. » M. Dacier si- trompe fort sur cet endroit. (Boil.) — Le passage dont il s'agit ici setrouvedans le Traité des lois, liv. V.

TRAITE DU SUBLIME

propos des murs « : Pour ce qui est des murs, ditce il , •Nlégillus, je suis de l'avis de Sparte1, de les lais- * ser dormir à terre , et de ne les point fait lever ? » Il y a quelque chose d'aussi ridicule dans Hérodote, quand il appelle les belles femmes le mal des yeux z. Ceci néanmoins semble en quelque façon pardonnable à l'endroit où il est, parce que ce sont des barbares qui le disent dans le vin et dans la débauche ; mais ces personnes n'excusent pas la bassesse de la chose, et il ne fallait pas, pour rapporter un méchant mot , se mettre au hasard de déplaire à toute la postérité.

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