LIVRE II, STANCES
F.t la source déjà commençant à s'oinrir A lâché les ruisseaux qui font bruire leur trace, Entre tant de malheurs estimant une grâce Qu'un monarque si grand les regarde courir.
Ce miracle d'amour, ce courage invincible, Qui n'espérait jamais une chose possible Que rien finît sa foi que le même trépas, De vaillant fait couard , de fidèle fait traître , Aux portes de la peur abandonne son maître, Et jure impudemment qu'il ne le connaît pas.
A peine la parole avait quitté sa bouche, Qu'un regret aussi prompt en son âme le touche; Il , mesurant sa faute à la peine d'autrui , Voulant faire beaucoup, il ne peut davantage Que soupirer tout bas , et se mettre au visage Sur le feu de sa honte une cendre d'ennui.
Les arcs qui de plus près sa poitrine1 joignirent , Les traits qui plus avant dans le sein l'atteignirent , Ge fui quand du Sauveur il se vit regardé : Les yeux furent les arcs, les œillades les flèches Qui percèrent son âme, et remplirenl de brèches Le rempart qu'il avait si lâchement gardé.
Cet assaut, comparable à l'éclat d'une foudre, Pousse et jette d'un coup ses défenses en poudre; \< laissant rien chez lui que le même penser D'un homme qui, tout nu de glaive2 et de courage, Voit de ses ennemis la menace et la rage, Qui le fer en la main le viennent offenser.
Ces beaux yeux souverains qui traversent la terre
Mieux que les yeux mortels ne traversent le verre,
Il qui n'ont rien de clos à leur juste courroux,
Entrent victorieux en son âme étonnée,
( lomme dans une place au pillage donnée,
Et lui font recevoir plus de morts que de coups.
La mera dans le sein moins de vagues courantes3
Qu'il n'a dans le cerveau de formes différentes, El n'a rien toutefois qui Le mette en repos; Car aux flots de la peur sa navire I qui tremble
' <v mot est fort beau, et ceux qui font difficulté de s'en servir, parce que l'on dit une poitrinede mouton, une poitrine de veau, sont ridicules. (Mi v
/. /. /■ . h poudre , nu de glaive . expressions nobles . har qui font oublier la faiblesse des deux stances précédantes.
1 Cette comparaison est familière aux poètes. Virgile adlt : Vagno curarum fluctuât eestu. Les pensées et les passions »onl comme des vents c|ui agitent l'esprit. Mi s.)
1 Noua avons déjà remarqué que du temps de M< nage le mol navire prenait encore le genre féminin dans la haute poésie
Ne trouve point de port, et toujours il lui semble Que des yeux de son maître il entend ce propos :
Eh bien! où maintenant est ce brave langage, Cette roche de foi ■ , cel acier de cour.. Qu e t le feu de ton zèle au besoin devenu? Où sont tant de serments qui juraii ut une fable! Comme tu fus menteur, suis-je pas \critable? Et que t'ai-je promis qui ne soit avenu ?
Toutes les cruautés de ces mains qui m'attachent , Le mépris effronté que ces bouches me crachent. Les preuves que je fais de leur impiété , Pleines également de fureur et d'ordure, ATe me sont une pointe aux entrailles si dure comme le souvenir de ta déloyauté.
Je sais bien qu'au danger les autres de ma suite Ont eu peur de la mort, et se sont mis en fuite; Mais toi, que plus que tous j'aimai parfaitement ' . Pour rendre en me niant ton offense plus grande . Tu suis mes ennemis, t'assembles a leur bande. Et des maux qu'ils me font prends ton ébattement.
Le nombre est infini des paroles empreintes Que regarde l'apôtre en ces lumières3 saintes; Et celui seulement que sous une beauté Les feux d'un œil humain ont rendu tributaire Jugera sans mentir quel effet a pu faire Des rayons immortels l'immortelle clarté.
Il est bien assuré que l'angoisse qu'il p
Ne s'emprisonne pas sous les clefs d'une porte,
Et que de tous côtés elle suivra ses]
Mais, pour^equ'il la voit dans les yeux de son maître.
Il se veut absenter, espérant que peut-être
Il la sentira moins en ne la voyanl pas.
La place lui déplaît où la troupe maudite Son Seigneur attaché par outrage dépite; El craint tant de tomber en un autre forfait, Qu'il estime déjà ses oreilles coupables D'entendre cr qui sort de leurs bouches damnablea . I.t ses yeux d'assister aux tourments qu'on lui fait.
1 Puisqu'on dit un couraij ne peut-on |
' nt je ne pui> iiiYinpOcher de trou-
ver éti | irlci < ostar.)
I ne chose parfaite est une chose accomplie ; parfath ment ne peut donc être Joint à un comparatif, comme l'a fait ici Malherbe; el moins encore avec un superlatif, comme remploient a m qui lini>^' ni leur- lettres par ces mots <otrt très-humble s< rr/7< ur. < < Ile fauti ordinaire a tous les faiseurs de lettres, el mèi épistolier M. de B ' ■ M
1 Les 1 atins dls< ni de h» dm ! mina . el II s Italiens lunn poui signifier U s ■•
OEUVRES DE MALHERBE
Il part; et la douleur qui d'un morne silence Entre les ennemis couvrait sa violence , Comme il se voit dehors, a si peu de compas ', Ou'il demande tout haut que le sort favorable Lui fasse rencontrer un ami sccourable Qui , touché de pitié, lui donne le trépas.
En ce piteux état il n'a rien de fidèle
Que sa main qui le guide où l'orage l'appelle ;
Ses pieds, comme ses yeux, ont perdu la vigueur;
Il a de tout conseil son âme dépourvue ,
Et dit en soupirant que la nuit de sa vue
Ne l'empêche pas tant que la nuit de son cœur.
Sa vie, auparavant si chèrement gardée,
Lui semble trop longtemps ici-bas retardée;
C'est elle qui le fâche et le fait consumer;
Il la nomme parjure, il la nomme cruelle;
Et , toujours se plaignant que sa faute vient d'elle ,
Il n'en veut faire compte et ne la peut aimer.
Va , laisse-moi , dit-il , va , déloyale vie ; Si de te retenir autrefois j'eus envie, Et si j'ai désiré que tu fusses chez moi , Puisque tu m'as été si mauvaise compaigne, Ton infidèle foi maintenant je dédaigne; Quitte-moi , je te quitte et ne veux plus de toi.
Sont-ce tes beaux desseins, mensongère et méchante, Qu'une seconde fois ta malice m'enchante, Et que, pour retarder d'une heure seulement La nuit déjà prochaine à ta courte journée, Je demeure en danger que l'âme, qui 2 est née Pour ne mourir jamais , meure éternellement?
Non, ne m'abuse plus d'une lâche pensée;
Le coup encore frais de ma chute passée
Me doit avoir appris à me tenir debout ,
Et savoir discerner de la trêve la guerre ,
Des richesses du ciel les fanges de la terre,
Et d'un bien qui s'envole un qui n'a point de haut.
Si quelqu'un d'aventure en délices abonde,
Il te perd aussitôt , et déloge du monde;
Qui te porte amitié, c'est a lui que tu nuis;
Ceux qui te veulent mal sont ceux que tu conserves,
Tu vas à qui te fuit , et toujours le réserves
A souffrir, en vivant, davantage d'ennuis.
On voit par ta rigueur tant de blondes jeunesses ,
1 On dit la rèr/Je, la mesure des actions; et on ne dit point le compas: par caprice de l'usage. (M.vp.monti i.. |
2 Cet hiatus est d'autant plus remarquable, que Malherbe a toujours regardé le concours des voyelles, en vers, comme une grande, négligence. (Mes.)
Tant de richesgrandenrs,tantd'heureuses vieillesses. En fuyant le trépas, au trépas arriver : Et celui qui chétif1 aux misères succombe, Sans vouloir autre bien que le bien de la tombe, N'ayant qu'un jour à vivre il ne peut l'achever.
Que d'hommes fortunés en leur â?e première, Trompés de l'inconstance à nos ans coutumière, Du depuis se sont vus en étrange langueur, Qui fussent morts contents , si le ciel amiable *, Ne les abusant pas en ton sein variable , Au temps de leur repos eût coupé ta longueur!
Quiconque de plaisir a son âme assouvie, Plein d'honneur et de bien , non sujet à l'envie, Sans jamais en son aise un malaise éprouver, S'il demande à ses jours davantage de terme, Que f:iit-il ignorant , qu'attendre de pied ferme De voir à son beau temps un orage arriver?
Et moi , si de mes jours l'importune durée Ne m'eût en vieillissant la cervelle empirée, Ne devais-je être sage , et me ressouvenir D'avoir vu la lumière aux aveugles rendue, Rebailler3 aux muets la parole perdue, Et faire dans les corps les âmes revenir?
De ces faits non communs la merveille profonde , Qui , par la main d'un seul , étonnait tout le monde , Et tant d'autres encor, me devaient avertir Que, si pour leur auteur j'endurais de l'outrage, Le même qui les fit , en faisant davantage, Quand on m'offenserait , me pouvait garantir.
Mais , troublé par les ans , j'ai souffert que la crainte, Loin encore du mal , ait découvert ma feinte; Et sortant promptement de mon sens et de moi , Ne me suis aperçu qu'un destin favorable M'ofiToit en ce danger un sujet honorable D'acquérir par ma perte un triomphe à ma foi.
Que je porte d'envie à la troupe innocente De ceux 4 qui , massacrés d'une main violente , Virent dès le matin leur beau jour aceourci! Le fer qui les tua leur donna cette grâce, Que, si de faire bien ils n'eurent pas l'espace5; Us n'eurent pas le temps de faire mal aussi.
1 Chétif est ici pour malheureuse. Les Italiens emploient cattivo dans le même sens.
2 Ce mot a été relégué dans le style du palais : partage amiable, amiable composition.
3 II semble que Malherbe ait toujours, en prose et en vers, préféré bailli r à donner.
s Les Innocents, sacriliés à la fureur dHérode. 5 Espace se dit aujourd'hui du lieu seulement , intervalle du temps.