‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 276 sur 672 · CHAPITRE VÏH · texte numérisé non relu

CHAPITRE VÏH

De la sublimité qui se tire des circonstances.

Voyons si nous n'avons point encore quelque autre moyen par où nous puissions rendre un discours sublime. Je dis donc que, comme naturellement rien n'arrive au monde qui ne soit toujours accompagné de certaines circonstances , ce sera un secret infaillible pour arriver au grand, si nous savons faire à propos le choix des plus considérables, et si en les liant bien ensemble nous en formons comme un corps. Car d'un côté ce choix , et de l'autre cet amas de circonstances choisies , attachent fortement l'esprit.

\insi. quand Sapho veut exprimer les fureurs de l'amour, elle ramasse de tous côtés les accidents qui suivent et qui accompagnent en effet cette passion. Mais où son adresse parait principalement , c'est à choisir de tous ces accidents ceux qui marquent davantage l'excès et la violence de l'amour, et à bien lier tout cela ensemble.

Heureux qui, (ires de loi, pour loi seule soupire; Qui jouit du plaisir de l'entendre parler; Qui te \<>it quelquefois doucement lui sourire! Les dieux dans son bonheur peuvent-ils l'égaler?

Je -m, de veine en veine une subtile flamme Courir par tout mon corps sitôt que je te vois;

Et dans les doux transports ou s'égare mon aine , Je ne saurais trouver de langue ni de voix.

Un nuage conTu- • ir ma vue;

Je n'entends plus; je tombe I n de douces langueurs,

Et, pale ', sans haleine, interdite , éperdue,

Un frisson me saisit ?- , je tombe , je me meurs.

Mais quand on n'a plus rien , il faut tout hasarder, etc.

N'admirez-vous point comment elle ramasse toutes ces choses, l'âme, le corps, l'ouïe, la lanL la vue, la couleur, comme si c'étaient autant de personnes différentes et prêtes a expirer? Voyez de combien de mouvements contraires elle est agite.'. Elle gelé, elle brûle, elle est folle, elle est sage; ou elle est entièrement hors d'elle-même 3, ou elle vu mourir. En un mot, on dirait qu'elle n'est pas éprise d'une simple passion, mais que son âme est un rendez-vous de toutes les passions. Et c'est en effet ce qui arrive à ceux qui aiment. Vous voyez donc bien, comme j'ai déjà dit, que ce qui fait la principale beauté de son discours, ce sont toutes ces grandes circonstances marquées à propos et ramassées avec choix. Ainsi quand Homère veut faire la description d'une tempête, il a soin d'exprimer tout ce qui peut arriver de plus affreux dans un'1 tempête; car, parexemple, l'auteur ■* du poème <1 -. A 'ri inaspic ns 5 pense dire des choses fort étonnantes , quand il s*eerie :

O prodige étonnant '. ô fureur incroyable !

Des hommes insensés, sur de frêles vaisseaux .

S'en vont loin de la terre habiter sur les eaux ;

Et suivant sur la mer une route incertaine ,

Courent chercher bien loin le travail et la peine :

Hs ne goûtent jamais de paisible rep

Ils ont les yeux au ciel, et l'espril sur tes flots;

Elles bras étendus . les entrailles émues .

Ils font souvent aux dieux de.- prières perdues

Cependant il n'y a personne, comme je pense, qui ne voie bien que ce discours est en effet plus i et plus fleuri que grand et sublime. Voyons donc comment fait Homère, et considérons cet endroit entre plusieurs autres :

Comme l'on voit les flots soulevés par l'orage •.

1 Le grec ajoute, comme l'herbe ; mais cela ne se dit poin*. en français. Bon..)

2 II y a dans le grec, une sueur froide ; mai- le mol I»

en français ne peut jamais être agréable, et laisse une vilain* idée a l'esprit. (Bon..)

3 C'est ainsi que j'ai traduit (•cScîtou, et c'est ainsi qu'il |« faut entendre, comme Je le prouverai aisément, -'t\ i -

saiie. EEorace, qui esl amoureux des héllénismes, emploie le mol de metui en ce même gens dans l'ode lui rhum in »•■ motis, quand il dit : Bvot recenli mena trépidât tnetu; cai

cela veut dire, n Je Bdls encore plein de 11 Sainte horreur du

.. dieu qui m'a transporte. Bou i Lristée. \'-^n .

i u] les de Sej thie. 'Bon..

•\ \ \ . v U BOIL.

Fondre sur un vaisseau qui s'oppose à leur rage ; Le vent avec fureur dans les voiles frémit ; La mer blanchit d'écume , et l'air au loin gémit ; Le matelot troublé , que son art abandonne , Croit voir dans chaque flot la mort qui l'environne

trop s'arrêter aux petites choses , cela gâte tout : et c'est comme du moellon ou des plâtras qu'on aurait arrangés et comme entassés les uns sur les autres , pour élever un bâtiment.

Aratus a tâché d'enchérir sur ce dernier' vers, en disant :

Un bois mince et léger les défend de la mort.

Mais en fardant ainsi cette pensée, il l'a rendue basse et fleurie, de terrible qu'elle était. Et puis renfermant tout le péril dans ces mots ,

Un bois mince et léger les défend de la mort,

il l'éloigné et le diminue plutôt qu'il ne l'augmente. Mais Homère ne met pas pour une seule fois devant les yeux le danger où se trouvent les matelots ; il les représente , comme en un tableau , sur le point d'être submergés à tous les flots qui s'élèvent , et imprime jusque dans ses mots « et ses syllabes l'image du péril. Archiloque ne s'est point servi d'autre artifice dans la description de son naufrage, non plus que Démosthène dans cet endroit où il décrit le trouble des Athéniens, à la nouvelle de la prise d'Élatée, quand il dit : // était déjà fort tard, etc. 2. Car ils n'ont fait tous deux que trier, pour ainsi dire, et ramasser soigneusement les grandes circonstances, prenant garde à ne point insérer dans leurs discours des particularités basses et superflues, ou qui sentissent l'école. En effet, de

1 II y a dans le grec , « et joignant par force ensemble des « prépositions qui naturellement n'entrent point dans une « même composition, ù-' i/. ôavocTOW, par cette violence » qu'il leur fait, il donne à son vers le mouvement môme de « la tempête, et exprime admirablement la passion ; car, par « la rudesse de ces syllabes qui se heurtent l'une l'autre, il » imprime jusque dans ses mots l'image du péril , 0-' ïv. 8x- ■i vârcto ttc'pcvra'.. Mais j'ai passé tout cela, parce qu'il est « entièrement attaché à langue grecque. (BoiL.)

2 L'auteur n'a pas rapporté tout le passage , parce qu'il est un peu long. Il est tiré de l'oraison pour Ctésiphon. Le voici : « Il était déjà fort tard , lorsqu'un courrier vint apporter au « Prytanée la nouvelle que la ville d'Élatée était prise. Les « magistrats, qui soupaient dans ce moment, quittent aussitôt « la table. Les uns vont dans la place publique ; ils en chas-

sent les marchands, et, pour les obliger de se retirer, ils « brûlent les pieux des boutiques ou ils étaient. Les autres 'i envoient avertir les officiers ds l'armée : on fait venir le hé- « raut public. Toute la ville est pleine de tumulte. Le lendeii main , des le. point du jour, les magistrats assemblent le sé- « nat. Cependant, Messieurs, vous couriez de toutes parts >< dans la place publique; et le sénat n'avait encore rien ordon- « né, que tout le peuple était déjà assis. Dès que les sénateurs " furent entrés, les magistrats tirent leur rapport. On entend le « courrier. Il continue la nouvelle. Alors le héraut commence à » crier : Quelqu'un veut-il haranguer le peuple? mais per- •< sonne ne lui répond. Il a beau répéter la même chose ■i plusieurs fois , aucun ne se lève ; tous les officiers, tous les « orateurs étant présents aux yeux de la commune patrie, .< dont on entendait la voix crier : N'y a-t-il personne qui ail « uu conseil à me donner pour mou salut? » (BoiL.)

Page 1