‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 279 sur 672 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

De l'Imitation.

Pour retourner à notre discours , Platon , dont le style ne laisse pas d'être fort élevé, bien qu'il coule sans être rapide et sans faire de bruit , nous a donné une idée de ce style , que vous ne pouvez ignorer, si vous avez lu les livres de sa République. « Ces « hommes malheureux, dit-il quelque part ', qui ne « savent ce que c'est que de sagesse ni de vertu, et « qui sont continuellement plongés dans les festins « et dans la débauche, vont toujours de pis en pis, « et errent enfin toute leur vie. La vérité n'a point « pour eux d'attraits ni de charmes : ils n'ont jamais « levé les yeux pour la regarder; en un mot, ils « n'ont jamais goûté de pur ni de solide plaisir. Ils « sont comme des bêtes qui regardent toujours en « bas, et qui sont courbées vers la terre. Ils ne son- « gent qu'à manger et à repaître , qu'à satisfai re leurs « passions brutales ; et dans l'ardeur de les rassa- « sier, ils regimbent, ils égratignent, ils se battent « à coups d'ongles et de cornes de fer, et périssent « à la fin parleur gourmandise insatiable. ■

Au reste , ce philosophe nous a encore enseigné un autre chemin , si nous ne voulons point le négliger, qui nous peut conduire au sublime. Quel est ce chemin? C'est l'imitation et l'émulation des poètes et des écrivains illustres qui ont vécu avant nous. Car c'est le but que nous devons toujours nous mettre devant les yeux.

Et certainement il s'en voit beaucoup que l'esprit d'autrui ravit hors d'eux-mêmes, comme on dit qu'une sainte fureur saisit laprétressed' \pollon sur le sacré trépied. Car on tient qu'il y a une ouverture en terre , d'où sort un souffle , une vapeur toute 1 1 leste , qui la remplit sur-le-champ d'une vertu divine , et lui fait prononcer des oracles. De même, ces grondes beautés que nous remarquons dans les ouvrages des anciens, sont comme autant de sources sacrées , d'où il s'élève des vapeurs heureuses qui se répandent dans l'âme de leurs imitateurs, et animent les esprits même naturellement lès moins échauffés: si bien que dans ce moment ils sont comme ravis et emportes de l'enthousiasme d'autrui. Ainsi ▼oyonsnous qu'Hérodote, et avant lui Stesichore et Archiloque, ont été grands imitateurs d'Homère. Platon néanmoins est celui de tous qui l'a le plus imite; car

h, • ,i. 'ix, p 586, édition de H. Estieone, Bon ,

i! a puisé dans ce poète , comme dans une vive source , dont il a détourné un nombre infini de ruisseaux, et j'en donnerais des exemples , si Ammonius n'en avait déjà rapporté plusieurs '.

Au reste , on ne doit point regarder cela comme un larcin, mais comme une belle idée qu'il a eue, et qu'il s'est formée sur les mœurs , l'invention et les ouvrages d'autrui. En effet, jamais, à mon avis , il n'eût mêlé tant de si grandes choses dans ses traités de philosophie , passant , comme il fait , du simple discours à des expressions et à des matières poétiques, s'il ne fût venu, pour ainsi dire, comme un nouvel athlète, disputer de toute sa force le prix d'Homère , c'est-à-dire , à celui qui avait déjà reçu les applaudissements de tout le monde. Car bien qu'il ne le fasse peut-être qu'avec un peu trop d'ardeur, et, comme on dit, les armes à la main, cela ne laisse pas néanmoins de lui servir beaucoup , puisqu' enfin , selon Hésiode,

La noble jalousie est utile aux mortels.

Et n'est-ce pas en effet quelque chose de bien glorieux et bien digne d'une âme noble , que de combattre pour l'honneur et le prix de la victoire, avec ceux qui nous ont précédés, puisque dans ces sortes de combat on peut même être vaincu sans honte?

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