CHAPITRE XXVII
Si l'on doit préférer le médiocre parfait au sublime qui a quelques défauts.
Peut-être ne sera-t-il pas hors de propos d'examiner ici cette question en général , savoir : lequel vaut mieux , soit dans la prose, soit dans la poésie, d'un sublime qui a quelques défauts , ou d'une médiocrité parfaite et saine en toutes ses parties, qui ne tombe et ne se dément point; et ensuite lequel , à juger équitablement des choses, doit emporter le prix de deux ouvrages dont l'un a un plus grand nombre de beautés , mais l'autre va plus au grand et au sublime : car ces questions étant naturelles à notre sujet, il faut nécessairement les résoudre. Premièrement donc je tiens pour moi qu'une grandeur au-dessus de l'ordinaire n'a point naturellement la pureté du médiocre. En effet, dans un discours si poli et si limé, il faut craindre la bassesse; et il en est de même du sublime que d'une richesse immense, où l'on ne peut pas prendre gaïde à tout de si près, et où il faut, malgré qu'on en ait, négliger quelque chose. Au contraire il est presque impossible , pour l'ordinaire , qu'un esprit bas et mé-
TRAITE DU SUBLIME
diocre fasse des fautes : car, comme il ne se hasarde et ne s'élève jamais, il demeure toujours en sûreté; au lieu que le grand de soi-même, et par sa propre grandeur, est glissant et dangereux. Je n'ignore pas pourtant qu'on me peut objecter d'ailleurs que naturellement nous jugeons des ouvrages des hommes par ce qu'ils ont de pire, et que le souvenir des fautes qu'on y remarque dure toujours, et ne s'efface jamais : au lieu que ce qui est beau passe vite, et s'écoule bientôt de notre esprit. Mais bien que j'aie remarqué plusieurs fautes dans Homère et dans tous les plus célèbres auteurs, et que je sois peutêtre l'homme du monde à qui elles plaisent le moins, j'estime, après tout, que ce sont des fautes dont ils ne se sont pas souciés , et qu'on ne peut appeler proprement fautes , mais qu'on doit simplement regarder comme des méprises et de petites négligences qui leur sont échappées , parce que leur esprit, qui ne s'étudiait qu'au grand , ne pouvait pas s'arrêter aux petites choses. En un mot, je maintiens que le sublime, bien qu'il ne se soutienne pas également partout, quand ce ne serait qu'à cause de sa grandeur, l'emporte sur tout le reste. En effet, Appollonius, par exemple, celui qui a composé le poème des Argonautes, ne tombe jamais; et dans Théocrite, ôtez quelques endroits où il sort un peu du caractère de l'églogue, il n'y a rien qui ne soit heureusement imaginé. Cependant aimeriez-vous mieux être Appollonius ou Théocrite, qu'Homère? L'Érigone d'hratosthène est un poème où il n'y a rien à reprendre. Direz-vous pour cela qu'Ératosthène est plus grand poète qu' Archiloque , qui se brouille, à la vérité, et manque d'ordre et d'économie en plusieurs endroits de ses écrits, mais qui ne tombe dans ce défaut qu'à cause de cet esprit divin dont il est entraîné, et qu'il ne saurai! régier comme il veut? Et même pour le lyrique, chosiiriez-vous plutôt d'être Bacchylide que Pindare; ou pour la tragédie, Ion, ce poète de Chio , que Sophocle? En effet, ceux-là ne font jamais de faux pas, et n'ont rien qui ne soit écrit avec beaucoup d'élégance et d'agrément. Il n'en est pas ainsi de Pindare et de Sophocle; car au milieu de leur plus grande violence, durant, qu'ilstonnent et foudroient, pour ainsi dire, souvent leur ardeur vient mal à proposa s'éteindre, et ils tombent malheureusement. El toutefois y a-t-il homme de bon sens qui daignât comparer tous les ouvrages d'Ion ensemble au seul Œdipe de Sophocle ?