CHAPITRE XXXIV
De la bassesse des termes.
Une des choses encore qui avilit autant le discours, c'est la bassesse des termes. Ainsi nous voyons dans Hérodote « une description de tempête, qui est divine pour le sens ; mais il y a mêlé des mots extrêmement bas , comme quand il dit : « La « mer commençant à bruire 2. » Le mauvais son de ce mot bruire fait perdre à sa pensée une partie de ce qu'elle avait de grand. « Le vent, dit-il en un « autre endroit , les ballotta fort ; et ceux qui furent « dispersés par la tempête , firent une fin peu agréa- « ble. » Ce mot ballotter est bas , et l'épithète de peu agréable n'est point propre pour exprimer un accident comme celui-là.
De même l'historien Théopompus a fait une peinture de la descente du roi de Perse dans l'Egypte, qui est miraculeuse d'ailleurs 3 : mais il a tout gâté par la bassesse des mots qu'il y mêle. « Y a-t-il une « ville , dit cet historien , et une nation dans l'Asie , « qui n'ait envoyé des ambassadeurs au roi? Y a-t- » il rien de beau et de précieux qui croisse ou qui se « fabrique en ces pays, dont on ne lui ait fait des pré- « sents? Combien de tapis et de vestes magnifia ques , les unes rouges , les autres blanches , et les « autres historiées de couleurs? Combien de tentes « dorées et garnies de toutes les choses nécessaires « pour la vie ? Combien de robes et de lits somp- « tueux? Combien de vases d'or et d'argent enrichis de « pierres précieuses, ou artistement travaillés ? Ajou- « tez à cela un nombre infini d'armes étrangères et
1 Liv. VII , p. 446 et 448 , édit. de Francfort. (Boil.)
2 II y a dans le grec commençant à bouillonner, X,t<2&<rt,', ; mais le mot de bouillonner n'a point de mauvais son en notiv langue , et est au contraire agréable à l'oreille. Je me suis donc servi du mot bruire , qui est bas , et qui exprime le bruit que fait IVau quand elle commence à bouillonner. (Boil.)
» Livre perdu. ,Boil.)
« à la grecque; une foule incroyable de bêtes de « voiture , et d'animaux destinés pour les sacrifices ; « des boisseaux remplis de toutes les choses pro- « près pour réjouir le goût « ; des armoires et des « sacs pleins de papier, et de plusieurs ustensiles; « et une si grande quantité de viandes salées de « toutes sortes d'animaux, que ceux qui les voyaient « de loin , pensaient que ce fussent des collines qui « s'élevassent de terre. »
De la plus haute élévation, il tombe dans la dernière bassesse , à l'endroit justement où il devait le plus s'élever. Car mêlant mal à propos dans la pompeuse description de cet appareil , des boisseaux , des ragoûts et des sacs , il semble qu'il fasse la peinture d'une cuisine. Et comme si quelqu'un avait toutes ces choses à arranger, et que parmi des tentes et des vases d'or, au milieu de l'argent et des diamants, il mît en parade des sacs et des boisseaux, cela ferait un vilain effet à la vue : il en est de même des mots bas dans le discours; et ce sont comme autant de taches et de marques honteuses qui flétrissent l'expression. Il n'avait qu'à détourner un peu la chose, et dire en général, à propos de ces montagnes de viandes salées , et du reste de cet appareil : Qu'on envoya au roi des chameaux et plusieurs bêtes de voiture chargées de toutes les choses nécessaires pour la bonne chère et pour le plaisir; ou des monceaux de viandes les plus exquises , et tout ce qu'on saurait imaginer de plus ragoûtant et de plus délicieux : ou , si vous voulez , tout ce que les officiers de table et de cuisine pouvaient souhaiter de meilleur pour la bouche de leur maître. Car il ne faut pas d'un discours fort élevé passer à des choses basses et de nulle considération, à moins qu'on n'y soit forcé par une nécessité bien pressante. Il faut que les paroles répondent à la majesté des choses dont on traite; et il est bon en cela d'imiter la nature, qui en formant l'homme, n'a point exposé à la vue ces parties qu'il n'est pas honnête de nommer, et par où le corps se purge : mais , pour me servir des termes de Xénophon 1 , « a caché et « détourné ces égouts le plus loin qu'il lui a été pos- « sible, de peur que la beauté de l'animal n'en fût « souillée. » Mais il n'est pas besoin d'examiner de si près toutes les choses qui rabaissent le discours. En effet , puisque nous avons montré ce qui sert à l'élever et l'ennoblir, il est aisé de juger qu'ordinairement le contraire est ce qui l'avilit et le fait ramper.
1 Voyez Athénée, liv. II, p. 67, édit. de Lyon. (Boil.) i Liv. I des Mémorables, p. 726 , édit. de Leuncl. (Boil.)
TRAITÉ DU SUBLIME