CHAPITRE XXXV
Des causes de la décadence des esprits.
II ne reste plus, mon cher Térentianus, qu'une chose à examiner. C'est la question que lit il y a quelques jours un philosophe. Car il est hou de l'éclaircir; et je veux bien, pour votre satisfaction particulière, l'ajouter encore à ce traité.
Je ne saurais assez m'étonner, me disait ce philosophe, non plus que beaucoup d'autres, d'où vient que, dans notre siècle, il se trouve assez d'orateurs qui savent manier un raisonnement, et qui ont même le style oratoire; qu'il s'en voit, dis-je, plusieurs qui ont delà vivacité, de la netteté, et surtout de l'agrément dans leurs discours ; mais qu'il s'en rencontre si peu qui puissent s'élever fort haut dans le sublime : tant la stérilité maintenant est grande parmi les esprits! IN'est-ce point, poursuivait-il, ce qu'on dit ordinairement, que c'est le gouvernement populaire qui nourrit et forme les grands génies , puisque enfin jusqu'ici tout ce qu'il y a presque eu d'orateurs habiles ont fleuri et sont morts avec lui? En effet , ajoutait-il , il n'y a peut-être rien qui élève davantage i'ùme des grands hommes que la liberté, ni qui excite et réveille plus puissamment en nous ce sentiment naturel qui nous porte à l'émulation , et cette noble ardeur de se voir élevé au-dessus des autres. Ajoutez que les prix qui se proposent dans les républiques aiguisent, pour ainsi dire, et achèvent de polir l'esprit des orateurs , leur faisant cultiver avec soin les talents qu'ils ont reçus de la nature. Tellement qu'on voit briller dans leurs discours la liberté de leur pays.
Mais nous, continuait-il, qui avons appris dès nos premières années à souffrir le joug d'une domination légitime, qui avons été comme enveloppés par les coutumes et les façons de faire de la monarchie, lorsque nous avions encore l'imagination tendre et capable de toutes sortes d'impressions; en un mot , qui n'avons jamais goûté de cette vive et féconde source de l'éloquence, je veux dire de la liberté : ce qui arrive ordinairement de nous, c'est que nous nous rendons de grands et magnifiques flatteurs. C'est pourquoi il estimait, disait-il, qu'un homme même né dans la servitude était capable des autres sciences : mais que nul esclave ne pouvait jamais être orateur. Car un esprit, continua- 1- il, abattu et comme dompté par l'accoutumance au joug, n'oserait plus s'enhardir à rien. Tout ce qu'il avait de vigueur s'évapore de soi-même, et il
demeure toujours comme en prison. En un mot , pour me servir des termes d'Homère • ,
Le même jour qui met un homme libre aux fers Lui ravit la moitié de sa vertu première.
De même donc que, si ce qu'on dit est vrai, ces boîtes où l'on renferme les Pygmées, vulgairement appelés Nains, les empêchent non-seulement de croître, mais les rendent même plus petits, par le moyen de cette bande dont on leur entoure le corps : ainsi la servitude , je dis la servitude la plus justement établie, est une espèce de prison où L'âme décroît et se rapetisse en quelque sorte. Je sais bien qu'il est fort aisé à l'homme, et que c'est son naturel, de blâmer toujours les choses présentes : mais prenez garde que *.... Et certainement, poursuivisje, si les délices d'une trop longue paix sont capables de corrompre les plus belles âmes, cette guerre sans fin, qui trouble depuis si longtemps toute la terre, n'est pas un moindre obstacle à nos désirs. Ajoutez à cela ces passions qui assiègent continuellement notre vie , et qui portent dans notre âme la confusion et le désordre. Eu effet, continuai-je, c'est le désir des richesses dont nous sommes tous malades par excès; c'est l'amour des plaisirs, qui , à bien parler, nous jette dans la servitude , et , pour mieux dire, nous traîne dans le précipice où tous ■nos talents sont comme engloutis. Il n'y a point de passion plus basse que l'avarice; il n'y a point de vice plus infâme que la volupté. Je ne vois donc pas comment ceux qui font si grand cas des richesses , et qui s'en font comme une espèce de divinité , pourraient être atteints de cette maladie sans recevoir en même temps avec elle tous les maux dont elle est naturellement accompagnée. Et certainement la profusion, et les autres mauvaises habitudes, suivent de près les richesses excessives : elles marchent, pour ainsi dire, surleurs pas, et par leur moyen, elles ouvrent les portes des villes et des maisons; ellesyentrent, et elles s'y établissent. Mais à peine y ont-elles séjourné quelque temps, qu'elles y font leur nid, suivant la pensée des sages, et travaillent à se multiplier. Voyez donc ce qu'elles y produisent. Elles y engendrent le faste et la mollesse, qui ne sont point des enfants bâtards, mais leurs vraies et légitimes productions. Que si nous
1 Odyss. liv. XVII, v. 3.2-2. (BoiL.)
J II y a beaucoup » !• ■ choses qui manquent en cet endroit : après plusieurs autres raisons de la <i cadence deseaprita qu'apportait œ philosophe introduit ici par Longin, notre auteur vraisemblablement reprenait la parole, et m < tabll de nouvelles causes : c'est a >u\oir la guerre, qui était alors
t terre, et l'amour du taxe, comme la suite le fai: connaître. >Hoil.)
laissons une fois croître en nous ces dignes enfants des richesses, ils y auront bientôt fait éclore l'insolence, le dérèglement, l'effronterie, et tous ces autres impitoyables tyrans de l'âme.
Sitôt donc qu'un homme, oubliant le soin de la vertu, n'a plus d'admiration que pour les choses frivoles et périssables, il faut de nécessité que tout ce que nous avons dit arrive en lui : il ne saurait plus lever les yeux pour regarder au-dessus de soi , ni rien dire qui passe le commun : il se fait en peu de temps une corruption générale dans toute son âme. Tout ce qu'il avait de noble et de grand se flétrit et se sèche de soi-même, et n'attire plus que le mépris.
Et comme il n'est pas possible qu'un juge qu'on a corrompu juge sainement et sans passion de ce qui est juste et honnête, parcequ'un esprit qui s'est laissé gagner aux présents ne connaît de juste et d'honnête que ce qui lui est utile, comment voudrions-nous que dans ce temps , où la corruption règne sur les mœurs et sur les esprits de tous les hommes , où nous ne songeons qu'à attraper la succession de celui-ci , qu'à tendre des pièges à cet autre pour nous faire écrire dans son testament , qu'à tirer un infâme gain de toutes choses, vendant pour cela jusqu'à notre âme, misérables esclaves de nos propres passions-, comment, dis-je, se pourrait-il faire que, dans cette contagion générale, il se trouvât un homme sain de jugement et libre de passion , qui n'étant point aveuglé ni séduit par l'amour du gain, pût discerner ce qui est véritablement grand et digne de la postérité? En un mot, étant tous faits de la manière que j'ai dit , ne vautil pas mieux qu'un autre nous commande , que de demeurer en notre propre puissance, de peur que cette rage insatiable d'acquérir, comme un furieux qui a rompu ses fers, et qui se jette sur ceux qui l'environnent , n'aille porter le feu aux quatre coins de la terre? Enfin, lui dis-je, c'est l'amour du luxe qui est cause de cette fainéantise où tous les esprits , excepté un petit nombre, croupissent aujourd'hui. En effet, si nous étudions quelquefois, on peut dire que c'est comme des gens qui relèvent de maladie , pour le plaisir, et pour avoir lieu de nous vanter, et non point par une noble émulation, et pour en tirer quelque profit louable et solide. Mais c'est assez parlé là-dessus. Venons maintenant aux passions, dont nous avons promis de faire un traité à part. Car, à mon avis, elles ne sont pas un des moindres ornements du discours , surtout pour ce qui regarde le sublime.
RÉFLEXIONS CRITIQUES1