CONTRE LONGIN
« Ainsi le législateur des Juifs, qui n'était pas un bouuDe
« ordinaire, avant fort bien conçu la puissance et la ^ran-
iiinr de Dieu, l'a exprimée dans toute sa dignité au
« commencement île ses lois, par ces paroles : Dieu dit : u Que la lumière te fane; <t 'lie s> jit : Que la tir- n fasse ; et ta terre fut fuite. »
Paroles de Loii'jin , chap \ i
Lorsque je fis imprimer pour la première fois, il
1 Le prince de Conti, François-Louil dl Bourbon, ne le no avril lOGi , et mort a Paris le 22 février r
y a environ trente-six ans , la traduction que j'avais faite du Traité du Sublime de Longin , je crus qu'il serait bon, pour empêcher qu'on ne se méprît sur ce mot de sublime, de mettre dans ma préface ces mots qui ysont encore, et qui, par la suite du t m s, ne s'y sont trouvés que trop nécessaires : « Il faut « savoir que par sublime Longin n'entçnd pas ce que « les orateurs appellent le style sublime, mais cet « extraordinaire et ce merveilleux qui fait qu'un ou- « vrage enlève, ravit, transporte. Le style sublime ^ veut toujours de grands mots, mais le sublime « se peut trouver dans une seule pensée, dans une « seule ligure, dans un seul tour de paroles. Une « chose peut être dans le style sublime, et n'être « pourtant pas sublime. Par exemple : le souverain « Arbitre de la nature d'une seule parole forma la « lumière. Voilà qui est dans le style sublime; cela k n'est pas néanmoins sublime, parce qu'il n'y a « rien làde fort merveilleux, et qu'on ne pût aisément « trouver. Mais Dl u dit: Que la lumière se fasse ; « et la lumière se fit : ce tour extraordinaire d'ex- « pression, qui marque si bien l'obéissance de la a créature aux ordres du Créateur, est véritablement « sublime, et a quelque chose de divin. Il faut donc « entendre par sublime, dans Longin, l'extraordi- « naire, le surprenant, et, comme je l'ai traduit, a le merveilleux dans le discours. »
Cette précaution , prise si à propos, fut approuvée de tout le monde , mais principalement des hommes vraiment remplis de l'amour de l'Écriture sainte; et je ne croyais pas que je dusse avoir jamais besoin d'en faire l'apologie. A quelque temps de là, ma surprise ne fut pas médiocre lorsqu'on me montra dans un livre qui avait pour titre Démonstration évangeltque, composée par le célèbre M. Huet , alors sous-précepteur de monseigneur le dauphin , un endroit où non-seulement il n'était pas de mon avis , mais où il soutenait hautement que Longin s'était trompé lorsqu'il s'était persuadé qu'il y avait du sublime dans ces paroles: Dieu dit, etc. .l'avoue que j'eus delà peine à digérer que l'on traitât avec cette hauteur le plus fameux et le plus savant critique de l'antiquité; de sorte qu'en une nouvelle édition qui se fit quelques mois après de mes ouvrages , je ne pus m'empêcher d'ajouter dans ma préface ces mots : «J'ai rapporté ces paroles de la Genèse, comme « l'expression la plus propre à mettre ma pensée en « jour ; et je m'en suis servi d'autant plus volontiers, ■ que cette expression est citée avec éloge par Lon- . gin même, qui , au milieu des ténèbres du paga- « nisme , n'a pas laissé de reconnaître le divin qu'il « y avait dans ces paroles de l'Écriture. Mais que a dirons-nous d'un des plus savants hommes de no-
« tre siècle , qui , éclairé des lumières de l'Evangile , « ne s'est pas aperçu de la beauté de cet endroit ; qui « a ose, dis-je, avancer, dans un livre qu'il a t'ait « pour démontrer la religion chrétienne, que Longia « s'était trompe lorsqu'il avait cru que ces paroles « étaient s blim.es? •
Comme ce reproche était un peu fort, et, je l'avoue même, un peu trop fort, je m'attendais à voir bientôt paraître une réplique très-vive de la part de M. Huet, nomme environ dans ce temps-là à l'evêché d'Avranches; et je mepréparaisà y répondre le moins mal et le plus modestement qu'il me serait possible. Mais, soit que ce savant prélat eût changé d'avis, soit qu'il dédaignât d'entrer en lice avec un aussi vulgaire antagoniste que moi, il se tint dans le silence. Notre démêlé parut éteint, et je n'entendis parler de rien jusqu'en 1709, qu'un de mes amis me fit voir dans un dixième tome de la Bibliothèque J choisie de M. le Clerc, fameux protestant de Genève réfugié en Hollande , un chapitre de plus de I vingt-cinq pages où ce protestant nous réfute trèsimp rieusemeut , Longin et moi , et nous traitetous deux d'aveugles et de petits esprits, d'avoir cru qu'il y avait là quelque sublimité. L'occasion qu'il prend pour nous faire après coup cette insulte, c'est une prétendue lettre du savant M. Huet , aujourd'hui ancien évêque d'Avranches , qui lui est , dit-il , tombée entre les mains , et que, pour mieux nous foudroyer, il transcrit tout entière; y joignant néanmoins, afin de la mieux faire valoir, plusieurs remarques de sa façon, presque aussi longues que la lettre même; de sorte que ce sont comme deux espèces de dissertations ramassées ensemble, dont il fait un seul ouvrage.
Bien queces deux dissertations soient écrites avec assez d'amertume et d'aigreur, je fus médiocrement ému en les lisant , parce que les raisons m'en parurent extrêmement faibles ; que M. le Clerc , dans ce long verbiage qu'il étale, n'entame pas , pour ainsi dire, la question; et que tout ce qu'il y avance ne vient que d'une équivoque sur le mot de sublime , qu'il confond avec le style sublime, et qu'il croit entièrement opposé au style simple. .l'étais en quelque sorte résolu de n'y rien répondre; cependant mes libraires depuis quelque temps , à force d'importunités, m'ayant enfin fait consentir à une nouveile édition de mes ouvrages, il m'a semblé que cette édition serait défectueuse si je n'y donnais quelque signe de vie sur les attaques d'un si célèbre ad\ersaire. .le me suisdonc enfin déterminé ày répondre; et il m'a paru que le meilleur parti que je pouvais prendre , c'était d'ajouter aux neuf réflexions que j'ai déjà faites sur Longin , et où je crois avoir assez
RÉFLEXIONS CRITIQUES
bien confondu M. P***, une dixième réflexion où je répondrais aux deux dissertations nouvellement publiées contre moi. C'est ce que je vais exécuter ici ; mais, comme ce n'est point M. Huet qui a fait imprimer lui-même la lettre qu'on lui attribue, et que cet illustre prélat ne m'en a point parlé dans l'Académie française, où j'ai l'honneur d être son confrère, et où je le vois quelquefois , M. le Clerc permettra que je ne me propose d'adversaire que M. le Clerc ; et que par là je m'épargne le chagrin d'avoir J écrire contre un aussi grand prélat que .M. Huet, dont, en qualité de chrétien, je respecte fort la dignité; et dont, en qualité d'homme de lettres J'honore extrêmement le mérite et le grand savoir. Ainsi c'est au seul M. le Clerc que je vais parler; et il trouvera bon que je le fasse en ces termes :
Vous croyez donc, monsieur, et vous le croyez de bonne foi, qu'il n'y a point de sublime dans ces paroles de la Genèse : Dieu dit : Que la lumière se fasse; et la lumière se fit. A cela je pourrais vous répondre en général, sans entrer dans une plus grande discussion, que le sublime n'est pas proprement une chose qui se prouve et qui se démontre ; mais que c'est un merveilleux qui saisit, qui frappe, et qui se fait sentir. Ainsi personne ne pouvant entendre prononcer un peu majestueusement ces paroles : Que la lumière se fasse , etc. sans que Cela excite en lui une certaine élévation d'âme qui lui fait plaisir, il n'est plus question de >:avoirs'il y a du sublime dans ces paroles, puisqu'il y en a indubitablement. S'il se trouve quelque homme bizarre qui n'y en trouve point, il ne faut pas chercher des raisons pour lui montrer qu'il y en a, mais se borner à le plaindre de son peu de conception et de son peu de goût, qui l'empêche de sentir ce que tout le momie sent d'abord. C'est la, monsieur, ce que je pourrais mécontenter de vous dire; et je suis persil a h -que tout ce qu'il y a de genssensés avoueraient que, parce peu d i mots, je vous aurais répondu tout ce qu'il fallait vous répondre.
Mais puisque l'honnêteté nous oblige de ne pas refuser nos lumières à notre prochain, pour le tirer d'une erreur où il est tombe, je veux bien descendre dans un plus grand détail, et ne point épargner le peu de connaissance que je puis avoir du sublime, pour \ous tirer de l'aveuglement OÙ vous vous êtes jeté vous-même par trop de confiance en votre grande et hautaine érudition,
\\ ml que d'aller plus loin, souffrez, monsieur, que je vous demande comment il se peut faire qu'un aussi habile homme que vous, voulant écrire' contre un endroil de ma préface aussi considérable que l'est celui que vous attaquez . ne se soit pas donne la peine
de lire cet endroit , auquel il ne paraît pas même que vous ayez fait aucune attention ; car, si vous l'aviez lu, si vous l'aviez examiné un peu de près, me diriez-voue, comme vous faites, pour montrer que ces paroles : Dieu dit, etc. n'ont rien de sublime , qu'elles ne sont point dans le style sublime, sur c ■ qu'il n'y a point de grands mots , et qu'elles sont énoncées avec une très-grande simplicité? N'ai je pas prévenu votre objection, en assurant, comme je l'assure dans cette même préface, que par sublime, en cet endroit, Lougin n'entend pas ce que nom pelons le style sublime, mais cet extraordinaire et ce merveilleux qui se trouve souvent dans les paroles les plus simples, et dont la simplicité nui ne fait quelquefois la sublimité? ce que vous avez si peu compris, que même, à quelques pages de là, bien loin de convenir qu'il y a du sublime dans les paroles que Moïse fait prononcer à Dieu au commencement de la Genèse, vous prétendez que si .Moïse avait mis là du sublime, il aurait péché contre toutes les règles de l'art, qui veut qu'un commencement soit simple et sans affectation. Ce qui est très-véritable, mais ce qui ne dit nullement qu'il ne doit point v avoir de sublime, le sublime n'étant point opposé au simple , et n'y ayant rien quelquefois de plus sublime que le simple même, ainsi que je vous l'ai déjà fait voir, et dont, si vous doutez encore, je m'en vais vous convaincre par quatre ou cinq exemples auxquels je vous défie de répondre. Je ne !.. chercherai pas loin. Lon^in m'en fournit lui-même d'abord un admirable dans le chapitre d'où j'ai tiré cette dixième réflexion; car y traitant du sublime qui vient de la grandeur de la pensée, après avoir établi qu'il n'y a proprement que les grands hommes à qui il échappe de dire des choses grandes et extraordinaires : « Voyez, par exemple, ajoote-i-il , ce « que répondit Alexandre quand Darius lui lit offrir « la moitié de l'Asie , avec sa lille en mariage. Pour « moi, lui disait Parménion, si j'étais Alexandre, «j'accepterais ces offres. Et moi aussi, répliqua ce prince, si j'étais Parménion* » Sont-ce la de grandes paroles? I'eut-on rien dire de plus naturel, déplus simple et de moins affecté que ce mot? Uexandre ouvre-t-il une grande bouche pour le dire? Et cependant ne faut-il pas tomber d'accord que toute la grandeur de l'âme d' Uexaadres') fait voir? Il faut a cet exemple en joindre un autre de même nature, que j'ai allégué dans la préface de ma dernière édition de Longin; et je le vais rapporter dans les mêmes termes qu'il y est énonce, afin que l'on voie mieux que je n'ai point parié en l'air quand j'ai dit que M. le (".1ère, voulant combattre ma préface, ne s", *t pas donné la peine de la lire. Voici
en effet nies paroles : Dans la tragédie d'Horace du fameux Pierre Corneille • , une femme qui avait été présente au combat des trois Horaces contre les trois Curiaces, mais qui s'était retirée trop tôt, et qui n'en avait pas vu la On , vient mal à propos annoncer au vieil Horace leur père que deux de ses fils ont été tués , et que le troisième , ne se voyant plus en état de résister, s*est enfui. Alors ce vieux Romain, possédé de l'amour de sa patrie, sans s'amuser à pleurer la perte de ses deux fils morts si glorieusement, ne s'afflige que de la fuite honteuse du dernier, qui a, dit-il, par une si lâche action, imprimé un opprobre éternel au nom d'Horace : et leur sœur, qui était là présente, lui ayant dit :
Que vouliez-vous qu'il fit contre trois?
il répond brusquement :
Qu'il mourût
Voilà des termes fort simples ; cependant il n'y a personne qui ne sente la grandeur qu'il y a dans ces trois syllabes , qu'il mourût; sentiment d'autant plus sublime, qu'il est simple et naturel, et que parla on voit que ce héros parle du fond du cœur, et dans les transports d'une colère vraiment romaine. La chose, effectivement, aurait perdu de sa force si au lieu de dire, qu'il mourût, il avait dit : « Qu'il sui- « vît l'exemple de ses deux frères ; » ou , « qu'il sa- « crifiât sa vie à l'intérêt et à la gloire de son pays. » Ainsi c'est la simplicité même de ce mot qui en fait voir la grandeur. N'avais-je pas, monsieur, en faisant cette remarque , battu en ruine votre obj ection , même avant que vous l'eussiez faite ? et ne prouvaisje pas visiblement que le sublime se trouve quelquefois dans la manière de parler la plus simple? Vous me répondrez peut-être que cet exemple est singulier, et qu'on n'en peut pas montrer beaucoup de pareils. En voici pourtant encore un que je trouve à l'ouverture du livre , dans la Médée * du même Corneille, où cette fameuse enchanteresse, se vantant que, seule et abandonnée comme elle est de tout le monde, elle trouvera pourtant bien moyen de se venger de tous ses ennemis, Nérine, sa confidente, lui dit :
Perdez l'aveugle erreur dont vous êtes séduite , Pour voir en quel état le sort vous a réduite : Votre pays vous hait , votre époux est sans foi. Contre tant d'ennemis que vous reste-t-il?
ŒUVRES DE BOILEAl .
A quoi Médée répond :
Moi , dis-je , et c'est assez.
1 Acte III , se. vi. (Boil.) * Acte I, se. iv. (Boil.)
Moi.
Peut-on nier qu'il n'y ait du sublime, et du sublime le plus relevé , dans ce monosyllabe , moi ? Qu'est-ce donc qui frappe dans ce passage, sinon la fierté audacieuse de cette magicienne , et la conûance qu'elle a dans son art ? Vous voyez, monsieur, que ce n'est point le style sublime, ni par conséquent les grands mots , qui font toujours le sublime dans le discours , et que ni Longin ni moi ne l'avons jamais prétendu . Ce qui est si vrai par rapport à lui , qu'en son Traité du Sublime, parmi beaucoup de passages qu'il rapporte pour montrer ce que c'est qu'il entend par sublime , il ne s'en trouve pas plus de cinq ou six où les grands mots fassent partie du sublime. Au contraire , il y en a un nombre considérable où tout est composé de paroles fort simples et fort ordinaires; comme, par exemple, cet endroit de Démosthène, si estimé et si admiré de tout le monde , oit cet orateur gourmande ainsi les Athéniens : « Ne voulez- « vous jamais faire autre chose qu'aller par la ville « vous demander les uns aux autres: Que dit-on « de nouveau? Eh que peut-on vous apprendre de « plus nouveau que ce que vous voyez? Un homme « de Macédoine se rend maître des Athéniens, et « fait la loi à toute la Grèce. Philippe est-il mort? « dira l'un. Non, répondra l'autre, il n'est que « malade. Hé! que vous importe, messieurs, qu'il « vive ou qu'il meure? quand le ciel vous en aurait « délivrés, vous vous feriez bientôt vous-mêmes « un autre Philippe. » Y a-t-il rien de plus simple et de moins enflé que ces demandes et ces interrogations? Cependant qui est-ce qui n'en sent point le sublime? Vous, peut-être, monsieur, parce que vous n'y voyez point de grands mots, ni de ces ambitiosa ornamenta en quoi vous le faites consister, et en quoi il consiste si peu , qu'il n'y a rien même qui rende le discours plus froid et plus languissant que les grands mots mis hors de leur place. Ne dites donc plus, comme vous faites en plusieurs endroits de votre dissertation, que la preuve qu'il n'y a point de sublime dans le style de la Bible, c'est que tout y est dit sans exagération et avec beaucoup de simplicité, puisque c'est cette simplicité même qui en fait la sublimité. Les grands mots, selon les habiles connaisseurs , font en effet si peu l'essence entière du sublime , qu'il y a même dans les bons écrivains des endroits sublimes dont la grandeur vient de la petitesse énergique des paroles, comme on peut le voir dans ce passage d'Hérodote , qui est cité par Longin : « Cléomène étant dea venu furieux, il prit un couteau dont il se hacha « la chair en petits morceaux; et s'étant ainsi dé- « chiqueté lui-même , il mourut : » car on ne peut guère assembler de mots plus bas et plus petits que
RÉFLEXIONS CRITIQUES
ceux-ci, « se hacher la chair en morceaux, et se déchiqueter soi-même. » On y sent toutefois une certaine force énergique qui , marquant l'horreur de la chose qui y est énoncée, a je ne sais quoi de sublime.
Mais voilà assez d'exemples cités pour vous montrer que le simple et le sublime dans le discours ne sont nullement opposés. Examinons maintenant les paroles qui font le sujet de notre contestation, et, pour en mieux juger, considérons-les jointes et liées avec celles qui les précèdent. Les voici : « Aucom- « mencement, dit Moïse, Dieu créa le ciel et la « terre. La terre était informe et toute nue. Les té- « nèbres couvraient la face de l'abîme, et l'esprit « de Dieu était porté sur les eaux. » Peut-on rien voir, dites-vous, de plus simple que ce début? Il est fort simple, je l'avoue , à la réserve pourtant de ces mots : « Et l'esprit de Dieu était porté sur les eaux, » qui ont quelque chose de magnifique , et dont l'obscurité élégante et majestueuse nous fait concevoir beaucoup de choses au delà de ce qu'elles semblent dire. Mais ce n'est pas de quoi il s'agit ici. Passons aux paroles suivantes, puisque ce sont celles dont il est question. Moïse, ayant ainsi expliqué dans une narration également courte, simple et noble, les merveilles de la création , songe aussitôt à faire connaître aux hommes l'auteur de ces merveilles. Pour cela donc, ce grand prophète n'ignorant pas que le meilleur moyen de faire connaître les personnages qu'on introduit, c'est de les faire agir, il met d'abord Dieu en action, et le fait parler. Et que lui fait-il dire? Une chose ordinaire, peut-être? i\on; mais ce qui s'est jamais dit de plus grand , ce qui se peut dire de plus grand, et ce qu'il n'y a jamais eu que Dieu seul qui ait pu dire : Que la lumière se fasse. Puis tout à coup, pour montrer qu'alin qu'une chose soit faite il suflit que Dieu veuille qu'elle se fasse, il ajoute avec une rapidité qui donne à ses paroles mêmes une âme et une vie : et la lumière se fit, montrant parla qu'au moment que Dieu parle tout s'agite, tout s'émeut, tout obéit. Vous me répondrez peut-être ce que vous me répondez dans la prétendue lettre de AI. lluet, que vous ne voyez pas ce qu'il y a de sublime dans cette manière de parler : Que la lumière se fasse , etc. puisqu'elle est, dites-vous, très-familière et très-commune dans la langue hébraïque, qui la nb.it .1 chaque bout de champ. En effet , ajoutez-vous , si je disais : » Quand. je sortis, je dis ;> mes lois : Suivez-moi, « et ils me suivirent. Je priai mon ami de me prêter * son cheval, et il me le prêta, » pourrait-on soutenir (pie j'ai dit la quelque chose de sublime ? Non, sans doute , parce que cela serait dit dans une occa-
sion très-frivole, h propos de choses très-petites. Mais est-il possible , monsieur, qu'avec tout le savoir que vous avez, vous soyez encore à apprendre ce que n'ignore pas le moindre apprenti rhétoricien, que, pour bien juger du beau , du sublime , du merveilleux dans le discours, il ne faut pas simplement regarder la chose qu'on dit, mais la personne qui la dit, la manière dont on la dit, et l'occasion où on la dit; enfin, qu'il faut regarder, non qiddsit, ted quo loco sit ? Qui est-ce, en effet, qui peut nier qu'une chose dite en un endroit paraîtra basse et petite; et que la même chose, dite en un autre endroit, deviendra grande, noble, sublime, et plus que sublime? Qu'un homme, par exemple, qui montre a danser, dise à un jeune garçon qu'il instruit : Allez par là , revenez, détournez, arrêtez : cela est trèspuéril, et paraît même ridicule à raconter. Mais que le soleil, voyant son fils Phaéton qui s'égare dans les cieux sur un char qu'il a eu la folle témérité de vouloir conduire, crie de loin à ce fils à peu près les mêmes ou de semblables paroles, cela devient très-noble et très-sublime, comme on le peut reconnaître dans ces vers d'Euripide, rapportés par Longin :
Le père répondant , plein d'un trouble funeste , Le voil rouler de loin sur la plaine céleste ; Lui montre encor sa route, et du plus haut des cieux Le suit autant qu'il peut de la voix et des yeux : Va par là , lui dît-il , reviens , détourne , arrête.
Je pourrais vous citer encore cent autres exemples pareils, et il s'en présente à moi de tous les côtés. Je ne saurais pourtant, à mon avis, vous en alléguer un plus convaincant ni plus démonstratif que celui même sur lequel nous sommes en dispute. En effet, qu'un maître dise à son valet : « Apportez- « moi mon manteau; » puis qu'on ajoute : « et son « valet lui apporta son manteau : » cela est très-petit, je ne dis pas seulement en langue hébraïque, où vous prétendez que ces manières de parler sont ordinaires, mais encore en toute langue. Au contraire, que, dans une occasion aussi grande qu'est la création du monde, Dieu dise: Qtie latumicrescfasse, puis qu'on ajoute : et l<< lumière fut fait* : cela est non-seulement sublime , mais d'autant plus sublime que les termes en étant fort simples et pris du langage ordinaire, ils nous font comprendre admirablement, et mieux que tous les plus grands mots, qu'il ne coûte pas plus n Dieu de faire la lumière, le ciel et la terre, qu'à un maître de dire à son valet : « Apportez-moi mon manteau. » I) ou vient donc que cela ne vous frappe point ? Je vais vous le dire : c'est que n'y voyant point de grands mots ni d'ornements pompeux, et. prévenu comme vous l'êtes
ŒUVRES DE lîOILEAU.
que !e style simple n'est point susceptible de sublime, vous croyez qu'il ne peut y avoir là de vraie sublimité.
Mais c'est assez vous pousser sur cette méprise , qu'il n'est pas possible, à l'heure qu'il est, que vous ne reconnaissiez. Venons maintenant à vos autres preuves; car tout à coup retournant à la charge comme maître passé en l'art oratoire, pour mieux nous confondre, Longin et moi, et nous accabler sans ressource , vous vous mettez en devoir de nous apprendre à l*un et à l'autre ce que c'est que sublime. Il y en a, dites-vous, quatre sortes : le sublime des termes, le sublime du tour de l'expression, le sublime des pensées et le sublime des choses. Je pourrais aisément vous embarrasser sur cette division, et sur les définitions qu'ensuite vous nous donnez de vos quatre sublimes, ces divisions et ces définitions n'étant pas si correctes ni si exactes que vous vous le figurez. Je veux biennéanmoinsaujourd'hui, pour ne point perdre de temps, les admettre toutes sans aucune restriction. Permettez-moi seulement de vous dire qu'après celle du sublime des choses , vous avancez la proposition du monde la moins soutenable et la plus grossière. Car après avoir supposé, comme vous le suj posez très-solidement, et comme il n'y a personne qui n'en convienne avec vous, que les grandes choses sont grandes en elles-mêmes et par elles-mêmes, et qu'elles se font admirer indépendamment de l'art oratoire; tout d'un coup, prenant le change, vous soutenez que, pour être mises en œuvre, dans un discours , elles n'ont besoin d'aucun génie ni d'aucune adresse; et qu'un homme, quelque ignorant et quelque grossier qu'il soit ( ce sont vos termes ) , s'il rapporte une grande chose sans en rien dérober à la connaissance de l'auditeur, pourra avec justice être estimé éloquent et sublime. Il est vrai que vous ajoutez : « Non pas de ce sublime « dont parle ici Longin. » Je ne sais pas ce que vous voulez dire par ces mots, que vous nous expliquerez quand il vous plaira.
Quoi qu'il en soit, il s'ensuit de votre raisonnement que , pour être bon historien ( ô la belle découverte! ) il ne faut point d'autre talent que celui que Démétrius Phaléréus attribue au peintre Nicias , qui était de choisir toujours de grands sujets. Cependant ne paraît-il pas, au contraire, que, pour bien raconter une grande chose, il faut beaucoup plus d'esprit et de talent que pour en raconter une médiocre? En effet , monsieur, de quelque bonne foi que soit votre homme ignorant et grossier, trouverat-il pour cela aisément des paroles dignes de son sujet? saura-t-il même les construire? Je dis construire, car cela n'est pas si aisé qu'on s'imagine.
Cet homme enfin , fût-il bon grammairien , saurat-il pour cela, racontant un fait merveilleux, jeter dans son discours toute la netteté, la délicatesse, la majesté, et, ce qui est encore plus considérable, toute la simplicité nécessaire à une bonne narration ? Saura-t-il choisir les granles circonstances? saurat-il rejeter hjs superflues? En décrivant ie passage de la mer Rouge, ne s'amusera t-il point, comme le poète dont j ■ parle dans mon Art poétique, à peindre le petit enfant
Qui va, saute, revient, Et Joyeux , à sa mère offre un cai.lou qu'il tient?
— En un mot, saura-t-il, comme Moïse, dire tout ce qu'il faut, et ne dire que ce qu'il faut? Je vois quecette objection vous embarrasse. Avec tout cela, néanmoins, répondrez-vous : On ne me persuadera jamais que Moïse, en écrivant la Bible, ait songé à tous ces agréments et à toutes ces petites finesses de l'école : car c'est ainsi que vous appelez toutes les grandes figures de l'art oratoire. Assurément Moïse n'y a point pensé; mais l'esprit divin qui l'inspirait y a pensé pour lui, et les y a mises en œuvre avec d'autant plus d'art qu'on ne s'aperçoit point qu'il y ait aucun art; car on n'y remarque point de faux ornements, et rien ne s'y sent de l'enflure et de la vaine pompe des déelamateurs, plus opposée quelquefois au vrai sublime, que la bassesse même des mots les plus abjects; mais tout y est plein de sens, de raison et de majesté. De sorte que le livre de Moïse est en même temps le plus éloquent, le plus sublime et le plus simple de tous les livres. Il faut convenir pourtant que ce fut cette simplicité, quoique si admirable, jointe à quelques mots latins un peu barbares de la Vulgate, qui dégoûtèrent saint Augustin , avant sa conversion, de la lecture de ce divin livre, dont néanmoins depuis, l'ayant regardé de plus près et avec des yeux plus éclairés, il fit le plus grand objet de son admiration , et sa perpétuelle lecture.
Mais c'est assez nous arrêter sur la considération de votre nouvel orateur. Reprenons le fil de notre discours, et voyons où vous en voulez venir par la supposition de vos quatre sublimes. Auquel de ces quatre genres, dites-vous, prétend-on attribuer le sublime que Longin a cru voir dans le passage de la Genèse? est-ce au sublime des mots? mais sur quoi fonder cette prétention, puisqu'il n'y a pas dans ce passage un seul grand mot? Sera-ce au sublime de l'expression? l'expression en est très-ordinaire, et d'un usage très-commun et très-familier, surtout dans la langue hébraïque, qui la répète sans cesse. Le donnera-t-on au sublime des pensées? mais , bien
REFLEXIONS
loin d'y avoir là aucune sublimité dépensée, il n'y I a pas même de pensée. On ne peut, concluez- vous, ' l'attribuer qu'au sublime des choses, auquel Longin ne trouvera pas son compte, puisque l'art ni le discours n'ont aucune part à ce sublime. Voilà donc, ! par votre belle et savante démonstration, les premières paroles de Dieu, dans la Genèse, entièrement dépossédées du sublime que tous les hommes jusqu'ici av. lient cru y voir; et le commencement de la Bible reconnu froid, sec et sans nulle grandeur! Regarde/, pourtant comme les manières de j sont différentes ; puisque, si l'on me t'ait les mêmes interrogations que vous vous faites à vous-même , et si l'on me demande quel g lire de sublime se trouve dans le passage dont nous disputons, je ne répondrai pas qu'il y en a un des quatre que vous rapportez : je dirai que tous les quatre y sont dans leur plus haut degré de perfection.
En effet, pour en venir à la preuve, et pour commencer par le premier genre, bien qu'il n'y ait pas dans le passage de la Genèse des mots grands ni ampoules, les termes que le prophète y emploie , quoique simples, étant nobles, majestueux, convenables au sujet, ils ne laissent pas d'être sublimes, et si sublimes, que vous n'en sauiie/ suppléer d'autres, que le discours n'en soit considérablement affaibli : comme si, par exemple, au heu de ces mots : Dieu dit : Que la lumière se fasse ; et kl Lumière se fit , vous mettiez : « Le souverain Maître de toutes cho- « ses commanda à la lumière de se former; et en « même temps ce merveilleux ouvrage qu'on appelle « lumière se trouva formé : » quelle petitesse ne sentira-t-on point dans ces grands mots, vis-à-vis de ceux-ci : Dieu dit : Que la lumière se fasse ! etc. A l'égard du second genre, je veux dire du sublime du tour de l'expression, où peut-on voir un tour d'expression plus sublime quecelui de ces paroles: Dieu dU : Que la lumière se fasse ; et la lumière se fit, dont la douceur majestueuse , même dans les traductions grecques, latines et françaises, frappe si agréablement l'oreille de tout homme qui a quelque délicatesse et quelque godt? Quel effet donc ne
feraient-elles point si elles étaient prononcées dans leur langue originale, par une bouche qui les pûl prononcer, et écoulées par des oreilles qui les sussent entendre.' Pour ce qui est de ce que vous avance/., au sujet du sublime des pensées . que, bien loin qu'il y ait dans le passage qu'admire Longin aucune sublimité de pensée, il n'y a pas même de pensée, il faut que votre bon sens VOUS ait abandonne, quand vous avez parlé de cette manière. Quoi! monsieur, le «dessein que Dieu prend, immédiatement après avoir créé le ciel et la terre ,car c'est Dieu
qui parle en cet endroit; la pensée, dis-je qu'il conçoit de faire la lumière , ne \ mis paraît pas une pens ■' Et qu'est-ce donc que pensée, si ce n'en est là une des plus sublimes qui pouvaient, si en parlant de Dieu il est permis de se servir de ces termes, qui pouvaient, dis-je, venir a Dieu lui même? pensée qui était d'autant plus n ce saire, ; . • . -i elle ne fut venue à Dieu, l'ouvrage ae la création restait imparfait, et la terre demi m ait informe et vide, terra autan eratinanis et v ic "i. Confessez donc , monsieur, que les trois premiers -■■m- s de votre sublime sont excellemment renfermes dans le passade de Moïse. Pourlesublimedes choses, je ne vous en dis rien, puisque vous reconnaissez vous-même qu'il s'agit dans ce passage de la plus grande chose qui puisse être faite, et qui ait jamais été faite. Je ne sais si je nie trompe, mais il me semble quej'ai assez exactement répondu à toutes vos objections, tirées des quatre sublimes.
PT attendez pas, monsi sur, que je réponde ici avec la même exactitude a tous les vagues raisonnements et a toutes les vaines déclamations que vous me faites dans la suite de votre lo;ii r discours, et principalement dans le dernier article de la lettre attribuée à M. l'évêque d'Avranches, où, vous expliquant d'une manière embarrassée, vous donnez lieu aux lecteurs de penser que vous êtes p Tsuadéque Moïse et tous les prophètes, en publiant les louanges de Dieu, au lieu de relever sa grandeur, l'ont, ce sont vos propres termes , en quelque sorte avili et deshonoré : tout cela faute d'avoir assez bien démêlé une équivoque trés<rossiere et dont, pour ê;re parfaitement éciairci , il ne faut que se ressouvenir d'un principe avoué de tout le monde, qui est qu'une chose sublime aux yeux des hommes n'est pis pour cela sublime aux yeux de Dieu, devant lequel il n'y a de vraiment sublime que Dieu lui-même; qu'ainsi toutes ces manières figurées que les prophètes et les écrivains sacrés emploient pour l'exalter, lorsqu'ils lui donnent un visage, des veux. des oreilles; lorsqu'ils le font marcher, courir, s'asseoir; lorsqu'ils le i- pr sentent portésur l'aile d ■•> vents, lorsqu'ils lui donnent a lui-même des ail s: lorsqu'ils lui prêtent leurs expressions , leurs actions, leurs passions, et mille autres choses semblables . toutes ces choses sont fort petites devaut lu u, qui les souffre néanmoins et les agrée, parce qu'il sait bien que la faiblesse humaine ne le sa irait louer autreme.it. En même temps il faut reconnaître que ces même j , présentées auxveux des hommes
avec ile> Ggures et des paroles telles que celles de Moïse it des autres prophètes, non-seulement ne sont pas basses, mais encore qu'elles deviennent
nobles, grandes, merveilleuses, et dignes en quelque façon de la majesté divine. D'où il s'ensuit que vos réflexions sur la petitesse de nos idées devant Dieu sont ici très-mal placées, et que votre critique sur les paroles de la Genèse est fort peu raisonnable, puisque c'est de ce sublime, présenté aux yeux des hommes, que Longin a voulu et dd parler lorsqu'il a dit que Moïse a parfaitement conçu la puissance de Dieu au commencement de ses lois, et qu'il l'a exprimée dans toute sa dignité par ces paroles, Dieu dit, etc.
Croyez-moi donc , monsieur, ouvrez les yeux. Ne vous opiniâtrez pas davantage à défendre contre Moïse, contre Longin et contre toute la terre, une cause aussi odieuse que la vôtre, et qui ne saurait se soutenir que par des équivoques et par de fausses subtilités. Lisez l'Écriture sainte avec un peu moins de conflance en vos propres lumières, et défaites-vous de cette hauteur calviniste etsocinienne qui vous fait croire qu'il y va de votre honneur d'empêcher qu'on admire trop légèrement le début d'un livre dont vous êtes obligé d'avouer vous-même qu'on doit adorer tous les mots et toutes les syllabes; et qu'on peut bien ne pas assez admirer, mais qu'on ne saurait trop admirer. Je ne vous en dirai pas davantage. Aussi bien il est temps de finir cette dixième réflexion, déjà même un peu trop longue, et que je ne croyais pas devoir pousser si loin.
Avant que de la terminer, néanmoins , il me semble que je ne dois pas laisser sans réplique une objection assez raisonnable que vous me faites au commencement de votre dissertation, et que j'ai laissée à part pour y répondre à la fin de mon discours. Vous me demandez, dans cette objection, d'où vient que , dans ma traduction du passage de la Genèse cité par Longin , je n'ai point exprimé ce monosyllable u, quoi? puisqu'il est dans le texte de Longin, où il n'y a pas seulement, Dieu dit : Que la lumière se fasse; mais, Dieu dit : Quoi? Que la lumière se fasse. A cela je réponds, en premier lieu, que sûrement ce monosyllabe n'est point de Moïse, et appartiententièrement à Longin, qui, pour préparer la grandeur de la chose que Dieu va exprimer, après ces paroles, Dieu dit, se fait à soi-même cette interrogation, Quoi? puis ajoute tout d'un coup, Que la lumière se fasse. Je dis, en second lieu, que je n'ai point exprimé ce Quoi? parce qu'à mon avis il n'aurait point eu de grâce en français, et que non-seulement il aurait un peu gâté les paroles de l'Écriture, mais qu'il aurait pu donner occasion à quelques savants comme vous de prétendre mal à propos, comme cela est effectivement arrivé, que Longin n'avait pas lu le passage de la Genose,
dans ce qu'on appelle la Bible des Septante, mais dans quelque autre version où le texte étaitcorrompu. Je n'ai pas eu le mêmescrupule pources autres paroles que le même Longin insère encore dans le texte , lorsqu'à ces termes, Que la lumière se fasse, il ajoute , Que la terre se fasse; et la terre fut faite : parce que cela ne gâte rien, et qu'il est dit par une surabondance d'admiration que tout le monde sent. Ce qu'il y a de vrai pourtant, c'est que, dans les règles, je devais avoir fait il y a longtemps cette note que je fais aujourd'hui , qui manque , je l'avoue, à ma traduction. Mais enfin la voilà faite.
RÉFLEXION XL
« Néanmoins Aristote et Théophraste , afin d'excuser l'audace « de ces figures , pensent quil est bon d'y apporter ces adou- « cissements : Pour ainsi dire ; si j'ose me servir de ces a. termes; pour m'expliquer plus hardiment, etc. » Paroles de Longin, chap. xxvi.
Le conseil de ces deux philosophes est excellent, mais il n'a d'usage que dans la prose; car ces excuses sont rarement souffertes dans la poésie , où elles auraient quelque chose de sec et de languissant, parce que la poésie porte son excuse avec soi. De sorte qu'à mon avis, pour bien juger si une figure dans les vers n'est point trop hardie, il est bon de la mettre en prose avec quelqu'un de ces adoucissements ; puisque en effet si , à la faveur de cet adoucissement, elle n'a plus rien qui choque, elle ne doit point choquer dans les vers, destituée même de cet adoucissement.
M. de la Motte, mon confrère à l'Académie française, n'a donc pas raison en son Traité de l'Ode1 , lorsqu'il accuse l'illustre M. Racine de s'être exprimé avec trop de hardiesse dans sa tragédie de Phèdre, où le gouverneur d'Hippolyte, faisant la peinture du monstre effroyable que ISeptune avait envoyé pour effrayer les chevaux de ce jeune et malheureux prince, se sert de cette hyperbole :
Le flot qui l'apporta recule épouvanté ;
puisqu'il n'y a personne qui ne soit obligé de tomber d'accord que cette hyperbole passerait même dans la prose, à la faveur d'un pour ainsi dire, où d'un si j'ose ainsi parler.
D'ailleurs Longin, ensuite du passage que je viens de rapporter ici , ajoute des paroles qui justifient, encore mieux que tout ce que j'ai dit, les vers dont il est question. Les voici : « L'excuse, « selon le sentiment de ces deux célèbres philosophes,
1 Voyez ce traité imprimé , à la tête de différentes éditions des odes de la Motte , sous le titre de Discours sur la poésie en général , et sur l'ode en particulier.
RÉFLEXIONS CRITIQUES
o est un remède infaillible contre les trop grandes » hardiesses du discours; et je suis bien de leur
■ avis : mais je soutiens pourtant toujours ce que
• j'ai déjà avancé, que le remède le plus naturel « contre l'abondance et l'audace des métaphores,
• c'est de ne les employer que bien à propos, je « veux dire dans le sublime et dans les grandes passions.» En effet, si ce que dit là Longiû est vrai, If. Racine a entièrement cause gagnée : pouvait-il employer la hardiesse de sa métaphore dans une circonstance plus considérable et plus sublime que dans l'effroyable arrivée de ce monstre, ni au milieu d'une passion plus vive que celle qu'il donne à cet infortuné gouverneur d'Hippolyte , qu'il représente plein d'une horreur et d'une consternation que, par son récit, il communique en quelque sorte aux spectateurs mêmes ; de sorte que , par l'émotion qu'il leur cause, il ne les laisse pas en état de songer à le chicaner sur l'audace de sa figure? Aussi a-t-on remarqué que, toutes les fois qu'on joue la tragédie de Phèdre, bien loin qu'on paraisse choqué de ce vers :
Le II. il i|ui l'apporta recule épouvanté ,
on y fait une espèce d'acclamation ; marque incontestable qu'il y a là du vrai sublime , au moins si l'on doit croire ce qu'atteste Longin en plusieurs endroits, et surtout à la fin de son cinquième chapitre, par ces paroles : « Car, lorsque en un grand « nombre de personnes différentes de profession et
■ d'âge, et qui n'ont aucun rapport ni d'humeurs « ni d'inclinations, tout le monde vient à être frappé
également de quelque endroit d'un discours, ce
■ jugement et cette approbation uniforme de tant
• d'esprits si discordants d'ailleurs est une preuve certaine et indubitable qu'il y a là du merveilleux
« et du grand.
M. de la Motte néanmoins paraît fort éloigné de ces sentiments, puisque , oubliant les acclamations que je suis sûr qu'il a plusieurs fois lui-même, aussi bien que moi, entendu faire dans les représentations
de Phèdre, au vers qu'il attaque, il ose avancer qu'on ne peut souffrir ce vers , alléguant , pour une des raisons qui empêchent qu'on ne l'approuve, la raison même qui le fut le plus approuver, je veux dire l'accablement de douleur où est Théramène. I In est choqué, dit-il. de voir un homme accablé de douiein . comme est Théramène . si attentifà sa description,et si recherché d ins ses termes. M. de la Motte nous expliquera, quand il le jugera à propos, ce que
veulent dire ces mots, « si attentifà sa description, « et si recherché dans ses termes; » puisqu'il n'\ a en effet dans le vers de M. Racine aucun terme qui
ne soit fort commun et fort usité. Que s'il a voulu par la simplement accuser d'affectation et de trop de hardiesse la figure par laquelle Théramène donne un sentiment de frayeur au flot même qui a jeté sur le rivage le monstre envoyé pnr Neptune, son objection est encore bien moins raisonnable , puisqu'il n'y a point de figure plus ordinaire dans la poésie que de personnifier les choses inanimés, et de leur donner du sentiment, de la vie et des passions. M. de la Motte me répondra peut-être que cela est vrai quand c'est le poète qui parle, parce qu'il est supposé épris de fureur; mais qu'il n'en est pa- de même des personnages qu'on fait parler. J'avoue que ces personnages ne sont pas d'ordinaire supposés épris de fureur; mais ils peuvent l'être d'une autre passion , telle qu'est celle de Théramène , qui ne leur fera pas dire des choses moins fortes et moins exagérées que celles que pourrait dire un poète en fureur. Ainsi Enée , dans l'accablement de douleur où il est au commencement du second livre de l'Enéide, lorsqu'il raconte la misérable fin de sa patrie, ne cède pas en audace d'expression à Virgile même; jusque-là que se comparant à un grand arbre que des laboureurs s'efforcent d'abattre à coups de cognée , il ne se contente pas de prêter de la colère a cet arbre, mais il lui fait faire des menaces à ces laboureurs. « L'arbre indigné, dit-il, les menace en « branlant sa tête chevelue, »
Illa usque minatur, EttremefactacomamcoDcasso \ertice nutat.
Je pourrais rapporter ici un nombre infini d'exemples, et dire encore mille choses de semblable force sur ce sujet; mais en voila assez, ce me semble, pour dessiller les yeux de M. de la Motte, et pour le faire ressouvenir que , lorsqu'un endroit d'un discours frappe tout le inonde, il ne faut pas chercher des raisons, ou plutôt de vaines subtilités, pour s'empêcher d'en être frappé , mais faire si bien que nous trouvions nous-mêmes les raisons pourquoi il nous frappe. Je n'en dirai pas davantage pour cette fois. Cependant . afin qu'on puisse mieux prononcer sur tout ce que j'ai avance ici en faveur de M. Racine, je crois qu'il ne sera pas mauvais, avant que de finir cette onzième réflexion . de rapporter l'endroit tout entier du récit dont il s'agit. Le voici :
Cependant -ur le dos, de la plaine liquide S'élève I ^m> bouillons une montagne bomide :
i le approche , se brise , el vomit a nos yeux , Parmi de» Bots d*< cume, an monstre furieux. Son front large esl .> nue île cornes dm oacantes,
roui s.. h corps est couvert d'écaillés Jaunissant»; Indomptable taureau. , dragon impétueux.
s.i croope -'■ recourbe en replia tortueux : Ses longs mugissementi font trembler le rh
Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage; La terre s'en émeut, l'air en est infecté : Le flot qui l'apporta recule épouvanté. , Etc.
Refluit que exterritus amnis ».