RÉFLEXION XII
« Car tout ce qui est véritablement sublime a cela de propre , « quand on l'écoute, qu'il élève l'Ame, et lui fart concevoir « une p!u.s haute opinion d'elle-même, la remplissant de « joie, et de je ne sai.-, quel noble orgueil, comme si c'était
« elle qui eut produit les choses quelle vient simplement « d'entendre. »
Paroles de Lonyin, chap. V.
Voilà une très-belle description du sublime, et d'autant plus belle qu'elle est elle-même très-sublime. Mais ce n'est qu'une description ; et il ne paraît pas que Longin ait songé dans tout son traité à en donner une définition exacte. La raison est qu'il écrivait après Cécilius, qui, comme il le dit luimême, avait employé tout son livre à définir et à montrer ce que c'est que le sublime. Mais \' livre de Cécilius étant perdu , je crois qu'on ne trouvera pas mauvais qu'au défaut de Longin j'en basarde ici une de ma façon, qui au moins en donne une imparfaite idée. Voici donc comme je crois qu'on le peut définir : « Le sublime est une certaine force de « discours propre à élever et à ravir Pâme, et qui « provient ou de la grandeur de la pensée et de la « noblesse du sentiment, ou de la magnificence des « paroles, ou du tour harmonieux, vif et animé « de l'expression; c'est-à-dire d'une de ces choses, « regardée séparément; ou, ce qui fait le parfait « sublime, de ces trois choses jointes ensemble. »
Il semble que, dans les règles, je devrais donner des exemples de chacune de ces trois choses ; mais il y en a un si grand nombre de. rapportés dans le traité de Longin et dans ma dixième Réflexion , que je crois que je ferai mieux d'y renvoyer le lecteur, afin qu'il choisisse lui-même ceux qui lui plairont davantage. Je ne crois pas cependant que je puisse me dispenser d'en proposer quelqu'un où toutes ces trois choses se trouvent parfaitement ramassées; car il n'y en a pas un fort grand nombre. M. Racine pourtant m'en offre un admirable dans la première scène de son Athalie , où Abner, un des principaux officiers de la cour de Juda, représente à Joad, le grand prêtre, la fureur où est Athalie contre lui et contre tous les lévites, ajoutant qu'il ne croit pas que cette orgueilleuse princesse diffère encore longtemps à venir attaquer Dieu jusqu'en son sanc-
' .£tieid. liv. VIII , v. 240. (BoiL.)
tuaire. A quoi ce grand prêtre, sans s'émouvoir, répond :
Celui qui met un frein à la fureur des flots
Sail aussi des méchants arrêt r les complots.
Soumis av c respect à sa volonté sainte,
Je crains Dieu , cher Aimer, el n'ai point d'autre crainte.
Ln effet, tout ce qu'il peut y avoir de sublime parait r.i semblé dan« ces quatre vers; la grandeur de la pensée , la noblesse du sentiment , la magnificence des paroles et l'harmonie de l'expression, si heureusement terminée par ce dernier vers:
Je crains Dieu , cher Abner, etc.
D'où je conclus que c'est avec très-peu de fondement que les admirateurs outrés de M. Corneille veulent insinuer que M. Racine lui est beaucoup inférieur pour le sublime ; puisque , sans apporter ici quantité d'autres preuves que je pourrais donner du contraire , il ne me paraît pas que toute cette grandeur de vertu romaine, tant vantée, que ce premier a si bien exprimée dans plusieurs de ses pièces, et qui a fait son excessive réputation, soit au-dessus de l'intrépidité plus qu'héroïque et de la parfaite confiance en Dieu de ce véritablement pieux, grand, sage et courageux Israélite.
LETTRE A M. PERRAULT