DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
MONSIEDB,
Puisque le public a été instruit de notre démêlé, il est bon de lui apprendre aussi notre réconciliation, et de ne lui pas laisser ignorer qu'il en a été de notre querelle sur le Parnasse comme de ces duels d'autrefois, que la prudence du roi a si sagement réprimés , où après s'être battu à outrance , et s'être quelquefois cruellement blessé l'un l'autre, on s'embrassait et on devenait sincèrement amis. Notre duel grammatical s'est même terminé encore plus noblement; et je puis dire, si j'ose vous citer Homère, que nous avons fait comme Ajax et Hector dans l'Iliade, qui aussitôt après leur long combat , en présence des Grecs et des Trovens , se comblent d'honnêtetés et se font des présents. En effet, monsieur, notre dispute n'était pas encore bien finie, que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer vos ouvrages, et que j'ai eu soin qu'on vous portât les miens. >"ous avons d'autant mieux imité ces deux
1 Cette lettre, écrite en 1700, et insérée dans l'édition que l'auteur donna l'année suivante, tixe le véritable point de la controverse sur les anciens et les modernes.
LETTRE A M. PERRAULT
héros du poëme qui vous plaît si peu, qu'en nous faisant ces civilités nous sommes demeurés , comme eux, chacun dans notre même parti et dans nos pémes sentiments, c'est-à-dire, vous toujours bien résolu de ne point trop estimer Homère ni Virg le, et moi toujours leur passionné admirateur. Voila de quoi il est bon i|ii»' le public soit informé; et c'était pour commencer à le lui faire entendre que, peu de temps après notre réconciliation , je composai une épigramme qui a couru et que vraisemblablement vous avez vue. La voici :
Toul le trouille poétique A Paris s'en \.i cesser :
Perrault l'anli-pindarique El Despréaux l'homérique Consentent de s'embrasser.
Quelque aigreur qui les anime, Quand , malgré l'emportement, Comme eux l'un l'autre on s'estime, L'accord Be lait aisément Mon embarras est comment On pourra linir la guerre De Pradon et du parterre.
Vous pouvez reconnaître, monsieur, par ces vers où j'ai exprimé sincèrement ma pensée, la différence que j'ai toujours faite de fous el de ce poète de théâtre, dont j'ai mis le nom en œuvre pour égayer la !in de mon épigramme. Aussi était-ce l'homme du monde qui vous ressemblait le moins.
Mais maintenant que nous voilà bien remis, et qu'il ne leste plus entre nous aucun le\ ain d'anmnosite ni d'aigreur, oserais-je , comme votre ami , vous demander ce qui a pu, depuis si longtemps, vous irriter et vous porter à écrire contre tous les plus célèbres écrivains de l'antiquité? Est-ce le peu de cas qu'il vous a paru que l'on faisait parmi nous des bons auteurs modernes? Mais ou avez-vous vu qu'on les méprisât ' Dans quel siècle a-t-on plus volontiers applaudi aux bons livres naissants que dans le nôtre? Quels éloges n'y a-t-on point donnés aux ouvrages de M. Des, Mites, de M. Arnauld , de M. Nicole, et de tanl d'autres admirables philosophes et théologiens que la France a produits depuis soixante ans, et qui sont eu si grand nombre, qu'on pourrait faire un petit volume delà seule liste de leurs écrits? Hais pour ne nous arrêter iei qu'aux seuls auteurs qui nous touchent \ous et moi de plus près , je veux dire aux poètes, quelle gloire ne s'j sont point acquise les Malherbe, les Racan , les Maynard ? Lvec quels battements de mains n'y a-t-on point reçu les ouvrages de Voiture, de Sarrazin el de la fontaine ? Quels honneurs n'y a-t-on point . pour ainsi dire, rendus à M. de Corneille et à M. Racine ? et qui est-ce qui u.i point admire les comédies de Molière? Vousmême, monsieur, pouvez-VOUS vous plaindre qu'on
n'y ait pas rendu justice à votre Diatoguede l'Amour etde l'Amitié: a votre poème sur la Peinture, a votre Kpitiesur M. de laQuintinie, el a ta m itresexeel- I ni ^ ; lèces de votre façon ? <>.. n'y a pas véi itablemenl forl estimé ni s poèmes héroïques : mais a-t-on eu tort? et ne e -vous pas vous-même, en
quelque endroit de vos Parallèles, que le meilleur de ces poèmes ' est si dur et si forci-, qu'il n'est pas possible de le lire?
Quel est donc le motif qui vous a tant fait crier contre les anciens:' Est-ce la peur qu'on ne en les imitant? Mais pouve/.-\ous nier que ce ne soit au contraire a cette imitation-là même que nos plus grands poètes sont redevables du succès de leurs écrits.' Pouvez-VOUS nier que ce ne soit dans Tite- Live , dans Dion Cassius, dans Plutarque, dans Lucain et dans Sénèque , que M. de Corneille a pris ses plus beaux traits, a puisé ces grandes idées qui lui ont fait inventer un nouveau genre de tragédie, inconnu a Aristote? Car c'est sur ce pied, à mon avis, qu'on doit regarder quantité de ses plus belles pièces de théâtre, où, se mettant au-dessus des règles de ce philosophe, il n'a point songé, comme les poètes de l'ancienne tragédie, a émouvoir la pitié et la terreur, mais à exciter dans l'âme îles spectateurs, par la sublimite des pensées, et par la beauté des sentiments, une certaine admiration , dont plusieurs personnes, et les jeunes gens surtout, s'accommodent souvent beaucoup mieux que des \ci itables passions t ragiques. Enfin , monsieur, pour finir cette période un peu longue, et pour ne me point écarter de mon sujet, pouvez-vous ne pas convenir que ce sont Sophocle et Euripide qui ont formé M. Racine? Pouvez-vous ne pas avouer que c'est dans Plante et dans Térence que Molière a appris les plus grandes finesses de son art ?
D'où a pu donc venir votre chaleur contre les anciens ? .le commence, si je ne m'abuse, à l'apercer oir. Vous avez vraisemblablement rencontré, il y a longtemps, dans le monde, quelques-uns de ces \m\ savants, tels que le président de vos dialogues, qui ne s'étudient qu'à enrichir leur mémoire, et qui. n'ayant d'ailleurs ni esprit . nijugemenl . ni goût . n'estuu. ut les anciens que parce qu'ils sont anciens: ne pensent pas que la raison puisse parler une autre langue que la grecque ou la latine, el condamnent d'abord tout ouvrage en langue vulgaire, sur ce fondemenl seul , qu'il est en langue vulgaire. Ces ridicules admirateurs de l'antiquité vous ont révolté contre tout ce que l'antiquité a de plus merveilleux : vous n'avez pu vous résoudre d'être du sentiment de gens si de-
• Lu Pucellc.
ŒUVRES DE BOTLEAU.
raisonnables , dans la chose même où ils avaient raison. Voilà , selon toutes les apparences , ce qui vous a fait faire vos Parallèles. Vous vous êtes persuadé qu'avec l'esprit que vous avez, et que ces gens-là n'ont point; avec quelques arguments spécieux, vous déconcerteriez aisément la vaine habileté de ces faibles antagonistes ; et vous y avez si bien réussi , que , si je ne me fusse mis de la partie, le champ de bataille , s'il faut ainsi parler, vous demeurait , ces faux savants n'ayant pu, et les vrais savants , par une hauteur Un peu trop affectée, n'ayant pas daigné vous répondre. Permettez-moi cependant de vous faire ressouvenir que ce n'est point à l'approbation des faux ni des vrais savants que les grands écrivains de l'antiquité doivent leur gloire, mais à la constante et unanime admiration de ce qu'il y a eu dans tous les siècles d'hommes sensés et délicats , entre lesquels on compte plus d'un Alexandre et plus d'un César. Permettez-moi de vous représenter qu'aujourd'hui même encore ce ne sont point , comme vous vous le figurez , les Schrevelius , les Peraredus , les Menagius , ni , pour me servir des termes de Molière, les savants en us, qui goûtent davantage Homère, Horace, Cicéron , Virgde. Ceux que j'ai toujours vus le plus frappés de la lecture des écrits de ces grands personnages, ce sont des esprits du premier ordre; ce sont des hommes de la plus haute élévation. Que s'il fallait nécessairement vous en citer ici quelques-uns, je vous étonnerais peut-être par les noms illustres que je mettrais sur le papier ; et vous y trouveriez non-seulement des Lamoignon, des d'Aguesseau, des Troisville1, mais des Condé, des Conti, et des Turenne.
Ne pourrait-on point donc, monsieur, aussi galant homme que vous l'êtes, vous réunir de sentiments avec tant de si galants hommes ? Oui, sans doute , on le peut ; et nous ne sommes pas même , vous et moi , si éloignés d'opinion que vous pensez. En effet, qu'est-ce que vous avez voulu établir par tant de poèmes , de dialogues et de dissertations sur les anciens et sur les modernes ? Je ne sais si j'ai bien pris votre pensée; mais la voici, ce me semble: Votre dessein est de montrer que pour la connaissance surtout des beaux-arts, et pour le mérite de belles-lettres, notre siècle, ou, pour mieux parler, le siècle de Louis le Grand, est non-seulement comparable, mais supérieur à tous les plus fameux siècles de l'antiquité, et même au siècle d'Auguste. Vous allez
1 Henri-Joseph de Pyre, comte de Troisville ou Téville, ayant quitté la profession des armes en 1667, vécut ensuite dans la retraite, et s'y appliqua uniquement à l'étude et à la piété. 11 mourut à Paris, au mois d'août 1708, âgé de soixantesix ans.
donc être bien étonné , quand je vous dirai que je suis sur cela entièrement de votre avis ; et que même, si mes infirmités et mes emplois m'en laissaient le loisir, je m'offrirais volontiers de prouver comme vous cette proposition, la plume à la main. A la vérité, j'emploierais beaucoup d'autres raisons que les vôtres , car chacun a sa manière de raisonner; et je prendrais des précautions et des mesures que vous n'avez point prises.
Je n'opposerais donc pas , comme vous avez fait, notre nation et notre siècle seuls à toutes les autres nations et à tous les autres siècles joints ensemble; l'entreprise, à mon sens, n'est pas soutenable. J'examinerais chaque nation et chaque siècle l'un après l'autre; et après avoir mûrement pesé en quoi ils sont au-dessus de nous, et en quoi nous les surpassons , je suis fort trompé si je ne prouvais invinciblement que l'avantage est de notre côté. Ainsi , quand je viendrais au siècle d'Auguste , je commencerais par avouer sincèrement que nous n'avons point de poètes héroïques ni d'orateurs que nous puissions comparer aux Virgile et aux Cicéron. Je conviendrais que nos plus habiles historiens sont petits devant les Tite-Live et les Salluste. Je passerais condamnation sur la satire et sur l'élégie ; quoiqu'il y ait des satires de Régnier admirables, et des élégies de Voiture, de Sarrazin et de la comtesse de la Suze1, d'un agrément infini. Mais en même temps jeferais voir que, pour la tragédie, nous sommes beaucoup supérieurs aux Latins, qui ne sauraient opposer à tant d'excellentes pièces tragiques que nous avons en notre langue, que quelques déclamations plus pompeuses que raisonnables d'un prétendu Sénèque, et un peu de bruit qu'ont fait en leur temps le Thyeste de Varius et la Médée d'Ovide. Je ferais voir que, bien loin qu'ils aient eu dans ce siècle-là des poètes comiques meilleurs que les nôtres, ils n'en ont pas eu un seul dont le nom ait mérité qu'on s'en souvînt : les Plaute, les Cécilius et les Térence étant morts dans le siècle précédent. Je montrerais que, si pour l'ode nous n'avons point d'auteurs [si parfaits qu'Horace, qui est leur seul poète lyrique, nous en avons néanmoins un assez grand nombre qui ne lui sont guère inférieurs en délicatesse de langue et en justesse d'expression, et dont tous les ouvrages mis ensemble ne feraient peut-être pas dans la balance un poids de mérite moins considérable que les cinq livres d'odes qui nous restent de ce grand
1 Henriette de Coligny, comtesse de la Suze , célèbre , dans son temps, par son esprit et par ses élégies, se tit catholique parce que son mari était huguenot, et s'en sépara, afin , disait la reine Christine, de ne voir son mari dans ce monde-ci, ni danB Vautre. Elle mourut en 1673.
LETTRE A M. PERRAULT
poëte. Je montrerais qu'il y a des genres de poésie où non-seulement les Latins ne nous ont point surpassés, mais qu'ils n'ont pas même connus : comme, par exemple, ces poèmes en prose que nous appelons romans, et dont nous avons chez nous des modèles qu'on ne saurait trop estimer ; à la morale près , qui y est fort vicieuse et qui en rend la lecture dangereuse aux jeunes personnes. Je soutiendrais hardiment qu'à prendre le siècle d'Auguste dans sa plus grande étendue , c'est-à-dire depuis Cicéron jusqu'à Corneille Tacite, on ne saurait pas trouver parmi les Latins un seul philosophe qu'on puisse mettre pour la physique en parallèle avec Descartes, ni même avec Gassendi. Je prouverais que, pour le grand savoir et la multiplicité de connaissances, leur Varron et leur Pline, qui sont leurs plus doctes écrivains, paraîtraient de médiocres savants devant nos Bignon, nos Scaliger, nos Saumaise, nos père Sirmond , et nos père Petau '. Je triompherais avec vous du peu d'étendue de leurs lumières sur l'astronomie, sur la géographie et sur la navigation. Je les délierais de me citer, à l'exception du seul Yitruve, qui est même plutôt un hon docteur d'architecture qu'un excellent architecte; je les défierais, dis-je, de me nommer un seul habile architecte, un seul habile sculpteur, un seul habile peintre latin, ceux qui ont fait du bruit a Rome dans tous ces arts étant des Grecs d'Kurope et d'Asie, qui venaient pratiquer chez les Latins des arts que les Latins, pour ainsi dire , ne connaissaient point , au lieu que toute la terre aujourd'hui est pleine de la réputation el dis ouvrages de nos Poussin2, de nos Lebrun, de nos Girardon et de nos Mansard. Je pourrais ajouter encore à cela beaucoup d'autres choses ; mais ce que j'ai dit est suffisant , je crois , pour vous faire entendre comment je me tirerais d'affaire à l'égard du siècle d'Auguste. Que si de la comparaison des gens de lettres et des illustres artisans il fallait passer à celle des héros et des grands princes , peut-être en sortirais-je avec encore plus de succès. Je suis bien sdr au moins que je ne serais pas fort embarrassé à montrer que l'Auguste des Latins ne l'em-
1 Jérôme Bignon , enfant d'honneur du dauphin, depuis Louis XII! . fui successivement avocal an parlement , avocat général au grand conseil, enfin avocat général au parlement, conseiller d'Étal et grand maître de la Bibliothèque du Roi, mourut en 1556, âgé de soixante-six ans.
Les deux Scaliger, Claude Saumaise, le P. Sirmond et le P. Min, ont rendu de grands services aux lettres, et fait preuve d'une érudition immense dans les nombreux ouvrage» qu'ils ont publiés.
1 Nicolas Poussin , né aux Andelys en 1594 , mourut a Rome en I(i(i5. — Charles Lebrun, premier peintre du roi, naquit n Paris en [618; il y mourut le [2 de Janvier 1690. —François Girardon, excellent sculpteur, ne a Troyesen 1027, mourut a Pari* le I" septembre 1715.
porte pas sur l'Auguste des Français. Par tout ce que je viens de dire, vous voyez, monsieur, qu'à proprement parler nous ne sommes point d'avis différent sur l'estime qu'on doit faire de notre nation et de notre siècle, mais que nous sommes différemment de même avis. Aussi n'est-ce point votre sentiment que j'ai attaqué dans vos Parallèles, mais la manière hautaine et méprisante dont votre abbé et votre chevalier y traitent des écrivains pour qui, même en les blâmant, on ne saurait, à mon avis, marquer trop d'estime, de respect et d'admiration. Il ne reste donc plus maintenant , pour assurer notre accord, et pour étouffer entre nous toute semence de dispute , que de nous guérir l'un et l'autre , vous , d'un penchant un peu trop fort à rabaisser les bons écrivains de l'antiquité; et moi, d'une inclination un peu trop violente à blâmer les méchants et même les médiocres auteurs de notre siècle. C'est à quoi nous devons sérieusement nous appliquer; mais quand nous n'en pourrions venir à bout, je vous réponds que , de mon côté , cela ne troublera point notre réconciliation ; et que , pourvu que vous ne me forciez point à lire le Clovis ni la Pucelle , je vous laisserai tout à votre aise critiquer l'Iliade et l'Enéide ; me contentant de les admirer, sans vous demander pour elles cette espèce de culte tendant a l'adoration, que vous vous plaignez, en quelqu'un de vos poèmes1, qu'on veut exiger de vous, et que Stace semble en effet avoir eu pour l'Enéide , quand il se dit à lui-même :
Nec tu divinam .Eneida tenta :
Sed longe sequere, et vestigia t-euiper adora *.
Voilà, monsieur, ce que je suis bien aise que le public sache ; et c'est pour l'en instruire à fond que je me donne l'honneur de vous écrire aujourd'hui cette lettre, que j'aurai soin de faire imprimer dans 13 nouvelle édition qu'on fait en grand et en petit de mes ouvrages. J'aurais bien voulu pouvoir adoucir en cette nouvelle édition quelques railleries un peu fortes qui me sont échappées dans mes réflexions sur Longin; mais il m'a paru que cela serait inutile, à cause des deux éditions qui l'ont précédée, auxquelles on ne manquerait pas de recourir, aussi bien qu'aux fausses éditions qu'on en pourra faire dans les pays étrangers, où il y a de l'apparence qu'on prendra soin de mettre les choses en l'état qu'elles étaient d'abord. J'ai cru donc que le meilleur moyen d'en corriger la petite malignité, c'était de vous marquer ici, comme je viens de le faire, mes vrais sentiments pour vous. J'espère que
1 Dans son poPme intitulé tr Sirrlc de Louii le Grand. 1 Theb.ii'l. XII, V. 820.
vous serez content de mon procédé, et que vous ne vous choquerez pas même de la liberté que je me suis donnée de faire imprimer dans cette dernière édition la lettre que l'illustre M. Arnauld vous a écrite au sujet de ma dixième satire.
Car, outre que cette lettre a déjà été rendue publique dans deux recueils des ouvrages de ce grand homme, je vous prie, monsieur, de faire réflexion que, dans la préface de votre Apologie des femmes, contre laquelle cet ouvrage me défend, vous ne me reprochez pas seulement des fautes de raisonnement et de grammaire; mais que vous m'accusez d'avoir dit des mots sales, d'avoir glissé beaucoup d'impuretés, et d'avoir fait des médisances. Jevoussupplie, dis-je, de considérer que ces reproches regardant l'honneur, ce serait en quelque sorte reconnaître qu'ils sont vrais que de les passer sous silence; qu'ainsi je ne pouvais pas honnêtement me dispenser de m'en disculper moi-même dans ma nouve.le édition, ou d'y insérer une lettre qui m'en disculpe si honorablement. Ajoutez que cette lettre est écrite avec tant d'honnêteté et d'égards , pour celui même contre qui elle est écrite, qu'un honnête homme, à mon avis, ne saurait s'en offenser. J'ose donc me flatter, je le répète, que vous la verrez sans chagrin; et que, comme j'avoue franchement que le dépit de me voir critiqué dans vos dialogues m'a fait dire des choses qu'il serait mieux de n'avoir point dites, vous confesserez aussi que le déplaisir d'être attaqué dans ma dixième satire vous y a fait voir des médisances et des saletés qui n'y sont point. Du reste , je vous prie de croire que je vous estime comme je dois, et queje ne vous regarde pas simplement comme un très-bel esprit, mais comme un des hommes de France qui a le plus de probité et d'honneur.
Je suis, monsieur,
Votre, etc.
REMARQUES DE M. DACIER
SUR LE TRAITE DU SUBLIME
PREFACE
De tons les auteurs grecs, il n'y on a point de plus difficiles à traduire que les rhéteurs, surtout quand on débrouille le premier leurs buvcagesi Cela n'a pas empêché que M. Despréaux, en nous donnant Longin en français, ne nous ait donné une des plus belles traductions que nous ayons en notre langue. 11 a non-seulement pris la naïveté et la simplicité du style didactique de cet excellent auteur,
il en a môme si bien attrapé le sublime, qu'il fait valoir aussi heureusement que lui toutes les grandes figures dont il traite , et qu'il emploie en les expliquant. Comme j'avais étudié ce rhéteur avec soin, je lis quelques découvertes en le relisant sur la traduction, et je trouvai de nouveaux sens dont les interprètes ne s'étaient point avisés. Je me crus obligé de les communiquer à M. Despréaux. J'allai donc chez lui , quoique je n'eusse pas l'avantage de le connaître. Jl ne recul pas mes critiques en auteur, mais en homme d'esprit et eu galant homme : il convint de quelques endroits, nous disputâmes longtemps sur d'autres; mais, dans ces endroits mômes dont il ne tombait pas d'accord, il ne laissa pas de faire quelque estime de mes remarques, et il me témoigna (pie, si je voulais, il les ferait imprimer avec les siennes dans une seconde édition. C'est ce qu'il fait aujourd'hui. Mais, de peur de grossir son livre, j'ai abrégé le plus qu'il m'a été possible, et j'ai tâché de m'expliquerenpeudem >ts. Il ne s'agit ici que de trou\er la vérité; et, comme M. Despréaux consent que, si j'ai raison, l'on suive mes remarques, je serai ravi que, s'il a mieux trouvé le sens de Longin, on laisse mes remarques pour s'attacher à sa traduction , que je prendrais moi-même pour modèle, si j'avais entrepris de traduire un ancien rhéteur .