CHAPITRE XXXI
(Les paraboles et les comparaisons approchent fort des métaphores , et ne diffèrent d'elles qu'en un seul point....) Ce que Longin disait ici de la différence qu'il y a des paraboles et des comparaisons aux métaphores, est entièrement perdu; mais on en peut fort bien suppléer le sens par Aristote, qui dit, comme Longin, qu'elles ne différent qu'en une chose : c'est en la seule énonciation : par exemple, quand Platon dit que « la tête est mw citadelle, » c'est une métaphore dont on fera aisément une comparaison en disant que « la tête est comme une citadelle, li manque encore après cela quelque chose de ce que Longin disait de la juste borne des hyperboles, et jusqu'où il est permis de les pousser. La suite et le passage de Démosthène, ou plutôt d'Hégésippe son collègue, font assez comprendre quelle était sa pensée. Il est certain que les h\ perboles sont dangereucomme Aristote l'a fort bien remarque, i Iles ne sont presque jamais supportables que dai 1ère et dans la passion.
(Telle est cette hyperbole : Supposé que votre esprit soit dans votre tête, et que vous ne le fouliez pas sous vos talons.) C'est dans l'oraison de Halo eso, que l'on attribue vulgairement a Démosthène, quoiqu'elle soit d'Hégésippe son collègue. Longin citece passage sans doute pour en condamner l'hyperbole, qui est en effet très-vicieuse; car un esprit foulé sous les talons est une chose bien étrange. Cependant Jlermogène n'a pas laissé de la louer. Mais ce n'est pas seulement par ce passage que l'on peut voir que le jugement de Longin est souvent plus sûr que celui d'Hermogène et de tous les autres rhéteurs.
(Les Siciliens étant descendus en ce lieu, etc.. Ce passage est pris du septième livre. Thucydide parle ici des Athéniens, qui, en se retirant sous la conduite de ISicias, furent attrapés par l'armée de Gylippe et par les troupes des Siciliens près du fleuve Asinarus, aux environs de la ville Neetum; mais dans le texte, au lieu dédire les Siciliens étant descendus , il faut, les Lacédémoniens étant descendus. Thucydide écrit aï te neXfcrowriatoi Ëmxaraêecvtêç, et non pas xî ~\ <y*p Supaxoûoioi, comme il y a dans Longin. Par ces Péloponésiens , Thucydide entend les troupes de Lacédémone conduites par Gylippe ; et il est certain que , dans cette occasion . les Siciliens tiraient sur Vicias de dessus les bords du fleuve, qui étaient hauts et escarpés : les seules troupes de Gylippe descendirent dans le fleuve, et y tirent tout ce carnage des Athéniens.
(Ils se défendirent encore quelque temps en ce lieu avec les armes qui leur restaient, et avec les mains et lesdents , jusqu'à ceque les barbares , tirant toujours, les eussent comme ensevelis sous leurs traits.) M. Despréaux a expliqué ce passage au pied de la lettre , comme il est dans Longin ; et il assure, dans sa remarque, qu'il n'a point été entendu ni par lesinterprètesd'IIérodote,ni parceuxde Longin, et que M. Lefcbvre, après bien du changement , n'y a su trouver de sens. Nous allons voir si l'explication qu'il lui a donnée lui-même est aussi sûre et aussi infaillible qu'il l'a cru. Hérodote parle de ceux qui au détroit des Thermopyles, après s'être retranchés sur un petit poste élevé, soutinrent tout l'effort des Perses, jusqu'à ce qu'ils furent accablés et comme ensevelis sous leurs traits. Comment peut-on donc concevoir que des gens postés et retranchés sur une hauteur se défendent avec les dei en-
nemis qui tirent toujours, et qui ne les attaquent que de loin? M. Lefèbvre, à qui cela n'a pas paru possible, a mieux aime suivre toutes les éditions de cethistorî 5e est ponctué d'une autre
manière, et comme je le mets ici : «
X,tôsfi> âXeÇop-évouç u.%-/%î?r,<Ji -rwi aÙ7=wv, tt.1 hù*[vavov ert ircf.soîjtjat, xoù yj?<s\ **î errOfMHn KaTe/waav cl pâsoapoi paXXoVreç; et au lieu de xepffl x.xî (rro'JMMn, il a cru qu'il fallait corriger xepjto&oiç *ai *ôpaat, en le rapportant à xa-rs'xwffav ; « comme ils se défendaient « encore dans le même lieu avec les épées qui leur « restaient , les barbares les accablèrent de pierres « et de traits. » Je trouve pourtant plus vraisemblable qu'Hérodote avait écrit, Xôsn *ew Si?*?: ; il avait sans doute en vue ce vers d'Homère, du IIIe livre de l'Iliade :
icïcîv Te TiTuaxou.£voi Xoceaot t' éëaXXov. « Ils les chargeaient à coups de pierres et de traits. » La corruption de Xstsat en yiw. étant très -facile. Quoi qu'il en soit, on ne peut pas douter que ce ne soit le véritable sens : et ce qu'Hérodote ajoute le prouve visiblement. On peut voir l'endroit dans la section 225 du livre VII. D'ailleurs Diodore, qui a décrit ce combat, dit que les Perses environnèrent les Lacédémoniens, et qu'en les attaquant de loin ils les percèrent tous à coups de flèches et de traits. A toutes ces raisons, M. Despréaux ne saurait opposer que l'autorité de Longin , qui a écrit et entendu ce passage de la même manière dont il l'a traduit. Mais je réponds, comme M. Lefèbvre , que, dès le temps même de Longin , ce passage pouvait être corrompu ; que Longin était homme , et que par conséquent il a pu faillir aussi bien que Démosthène , Platon et tous ces grands héros de l'antiquité, qui ne nous ont donné des marques qu'ils étaient hommes , que par quelques fautes et par leur mort. Si on veut encore se donner la peine d'examiner ce passage, on cherchera , si je l'ose dire, Longin dans Longin même. En effet, il ne rapporte ce passage que pour faire voir la beauté de cette hyperbole : « des hommes se défendent avec les dents contre des « gens armés ; » et cependant cette hyperbole est puérile, puisque lorsqu'un homme a approché son ennemi , et qu'il l'a saisi au corps , comme il faut nécessairement en venir aux prises pour employer les dents, il lui a rendu ses armes inutiles, ou même plutôt incommodes. De plus, ceci : « des hommes « se défendent avec les dents contre des gens ar- « mes, » ne présuppose pas que les uns ne puissent être armés comme les autres; et ainsi la pensée de Longin est froide , parce qu'il n'y a point d'opposition sensible entre des gens qui se défendent avec les dents , et des hommes qui combattent armés. Je n'ajouterai plus que cette seule raison : c'est que, si l'on suit la pensée de Longin, il y aura encore une fausseté dans Hérodote, puisque les historiens remarquent que les barbares étaient armés à la légère
avec de petits boucliers, et qu'ils étaient par conséquent exposés aux coups des Lacédémoniens , quand ils approchaient des retranchements, au lieu que ceux-ci étaient bien armés, serrés en peloton et tout couverts de leurs larges boucliers.
( Et que tant de personnes soient ensevelies sous les traits de leurs ennemis. ) Les Grecs dont parle ici Hérodote étaient en fort petit nombre : Longin n'a donc pu écrire , et que tant de personnes, etc. D'ailleurs , de la manière que cela est écrit , il semble que Longin trouve cette métaphore excessive, plutôt à cause du nombre des personnes qui sont ensevelies sous les traits, qu'à cause de la chose même; et cela n'est point , car au contraire Longin dit clairement : « Quelle hyperbole , combattre avec les dents « contre des gens armés! et celle-ci encore, être « accablé sous les traits! Cela ne laisse pas néants moins , » etc.