CHAPITRE XXXII
(Que l'harmonie n'est pas simplement un agrément que la nature a mis dans la voix de l'homme pour persuader et pour inspirer le plaisir, mais que , dans les instruments même inanimés , etc. ) M. Despréaux assure, dans ses remarques, que ce passage doit être entendu comme il l'a expliqué; mais je ne suis pas de son avis, et je trouve qu'il s'est éloigné de Longin en prenant le mot grec organum pour un instrument, comme une flûte, une lyre, au lieu de le prendre pour un organe, comme nous disons, pour une cause, un moyen. Longin dit clairement : « L'harmonie n'est pas seulement un moyen naturel « à l'homme pour persuader et pour inspirer le « plaisir, mais encore un organe, un instrument « merveilleux, pour élever le courage et pour « émouvoir les passions. » C'est, à mon avis, le véritable sens de ce passage ; Longin vient ensuite aux exemples de l'harmonie de la flûte et de la lyre , quoique ces organes pour émouvoir et pour persuader n'approchent point des moyens qui sont propres et naturels à l'homme, etc.
( Cependant ce ne sont que des images et de simples imitations de la voix , qui ne disent et ne persuadent rien. ) Longin, à mon sens, n'a garde de dire que les instruments, comme la trompette, la lyre, la flûte, ne disent et ne persuadent rien. Il dit : « Cependant ces images et ces imitations ne « sont que des organes bâtards pour persuader, et « n'approchent point du tout de ces moyens qui, « comme j'ai déjà dit, sont propres et naturels à « l'homme.» Longin veut dire que l'harmonie qui se tire des différents sons d'un instrument, comme
REMARQUES DE M. DACIER
de la lyre ou de la flûte , n'est qu'une faible image de celle qui se forme par les différents sons et parla différente flexion de la voix; et que cette dernière harmonie, qui est naturelle à l'homme , a beaucoup plus de force que l'autre pour persuader et pour émouvoir. C'est ce qu'il serait fort aisé de prouver par des exemples.
( Et l'expérience en fait foi.... ) Longin rapporte , après ceci, un passage de Démosthène, que M. Despréaux a rejeté dans ses remarques , parce qu'il est entièrement attaché à la langue grecque ; le voici : Toùto to tj/vi çi<T|/.a rôv to'té ttj reo'Xet TrEj'.rcrâvTa xîvouvcv wapeXOeïv iminw warcep v='cpo;. Comme ce rhéteur assure que l'harmonie de la période ne cède point à la beauté de la pensée, parce qu'elle est toute composée de nombres dactyliques , je crois qu'il ne sera pas inutile d'expliquer ici cette harmonie et ces nombres, vu même que le passage de Longin est un de ceux que l'on peut traduire fort bien au pied de la iettre, sans entendre la pensée de Longin, et sans connaître la beauté du passage de Démosthène. Je vais donc tacher d'en donner au lecteur une intelligence nette et distincte , et , pour cet effet , je distribuerai d'abord la période de Démosthène dans ses nombres dactyliques, comme Longin les a entendus.
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ra] Kîv&jvov ] TïapsÀôcïv ] èno'vn ] W ] iôa-ii vç'tpoç. ] Voilà neuf nombres dactyliques en tout. Avant que de passer plus avant, il est bon de remarquer que beaucoup de gens ont fort mal entendu ces nombres dactyliques pour les avoir confondus avec les mètres ou les pieds que l'on appelle dactyles. Il y a pourtant bien de ladifférence.Pourlenombredactylique, on n'a égard qu'au temps et à la prononciation; et pour le dactyle, on a égard à l'ordre et à la position des lettres ; de sorte qu'un même mot peut être un nombre dactylique sans être pourtant un dactyle , comme cela paraît par [<|nâfwpLa] rç wo'Xei] irapaXÔeîv.] Mais revenons à notre passage. Il n'y a plus que trois difficultés qui se présentent : la première , que ces nombres devant être de quatre temps, d'un long qui en vaut deux , et de deux courts, le second nombre de période ^r,o\au.x , le quatrième , le cinquième, et quelques autres, paraissent en avoir cinq, parce que dans «jiiiftaua la première syllabe étant longue, en vaut deux; la seconde étant aussi longue, en vaut deux autres ; et la troisième brève , un, etc. \ cela je réponds que, dans les rythmes ou nombres , comme je l'ai déjà dit, on n'a égard qu'au temps et à la voyelle, et qu'ainsi y.; est aussi bref que [>■■>.. C'est ce qui paraîtra clairement par ce seul
exemple de Quintilien, qui dit que la seconde syllabe (Tagrestis est brève. La seconde difficulté naît de ce précepte de Quintilien, qui dit, dans le chapitre iv du livre IX, que « quand la période com- « menée par une sorte de rythme ou de nombre, « elle doit continuer dans le même rythme jusqu'à « la fin. » Or, dans cette période de Démosthène, le nombre semble changer, puisque tantôt les longues et tantôt les brèves sont les premières; mais le même Quintilien ne laisse aucun doute là-dessus , si l'on prend garde à ce qu'il a dit auparavant , qu'il « est indifférent au rythme dactylique d'avoir les « deux premières ou les deux dernières brèves, parce « que l'on n'a égard qu'aux temps, et à ce que « son élévation soit de même nombre que sa posi- « tion. » Enfin, la troisième et dernière difficulté vient du dernier rythme ômrep vé<po« que Longin fait de quatre syllabes, et par conséquent de cinq temps, quoique Longin assure qu'il se mesure par quatre. Je réponds que ce nombre ne laisse pas d'être dactylique comme les autres , parce que le temps de la dernière syllabe est superflu et compté pour rien, comme les syllabes qu'on trouve de trop dans les vers quide là sont appelés hypermètre s. On n'a qu'à écouter Quintilien : « Les rythmes reçoivent plus fa- « cilement des temps superflus; quoique la même « chose arrive aussi quelquefois aux mètres. » Cela suffit pour éclaircir la période de Démosthène et la pensée de Longin. J'ajouterai pourtant encore que Démétrius Phaléréus cite ce même passage de Démosthène, et qu'au lieu de irepwïswTa; il a lu èrtiovTa ; ce qui fait le même effet pour le nombre. ( Philiste est de ce nombre.) Le nom de ce poète est corrompu dans Longin; il faut lire Philiseus , et non pas Philistus. C'était un poète comi que ; mais on ne saurait dire précisément en quel temps il a vécu.