‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 358 sur 672 · A RACINE · texte numérisé non relu

A RACINE

Auteuil, le 26 mai 1687.

Je ne me suis point hâté de vous répondre , parce que je n'avais rien à vous mander que ce que je vous avais déjà écrit dans ma dernière lettre. Les choses sont changées depuis. J'ai quitté au bout de cinq semaines le lait d'ànesse, parce que non-seulement il ne me rendait point la voix, mais qu'il commençait à m'ôter la santé, en me donnant des dégoûts et des espèces d'émotions tirant à fièvre. Tout ce que vous a dit M. Dodart est fort raisonnable , et je veux croire sur sa parole que tout ira bien; mais , entre nous , je doute que ni lui , ni personne , connaisse bien ma maladie, ni mon tempérament. Quand je fus attaqué de la difficulté de respirer, il y a vingt-cinq ans, tous les médecins m'assuraient que cela s'en irait, et se moquaient de moi quand je témoignais douter du contraire. Cependant cela ne s'est point en «Hé, et j'en fus encore hier incommodé considérablement. Je sens que cette difficulté de respirer est au même endroit que ma difficulté de parler, et que c'est un poids fort extérieur que j'ai sur la poitrine, qui les cause l'une et l'autre. Dieu veuille qu'elles n'aient pas fait une société inséparable ! Je ne vois que des gens qui prétendent avoir eu le même mal que moi , et qui en ont été guéris; mais, outre que je ne sais au fond s'ils disent vrai , ce sont pour la plupart des femmes ou de jeunes gens qui n'ont point de rapport avec un homme de cinquante ans; et d'ailleurs, si je suis

1 Toussaint Roze, président au parlement, secrétaire de la chambre et du cabinet du roi, lun des quarante de l'Académie française.

2 Roger de Pardaillan de Gondrin, marquis de Termes, ami particulier de Boileau.

3 Chartes Brulart de Genlis , qui a occupé ce siège pendant quarante-six ans.

i Charles-Maurice le Tellier, frère de Louvois.

5 Jean- Jacques de Mesmes, de l'Académie française. Il mourut l'année suivante.

6 Guillaume Egon, prince de Furslemberg, évéque de Strasbourg. 11 avait été fait cardinal Tannée précédente.

1 Ou Saar-Bockenheim, petite ville du comté de Saar-YVerden, dans ce qu'on appelait la Lorraine allemande, et qui est aujourd'hui comprise dans le département de la Moselle.

original en quelque chose, c'est en infirmités, puis^ que mes maladies ne ressemblent jamais à celles des autres. Avec tout ce que je vous dis, je ne me couche point que je n'espère le lendemain m'éveiller avec une voix sonore; et quelquefois même, après mon réveil , je demeure longtemps sans parler pour m'entretenir dans mon espérance. Ce qui est de vrai, c'est qu'il n'y a point de nuit que je ne recouvre la voix en songe ; mais je reconnais bien ensuite que tous les songes, quoi qu'en dise Homère, ne viennent pas de Jupiter, ou il faut que Jupiter soit un grand menteur. Cependant je mène une vie fort chagrine et fort peu propre aux conseils de M. Dodart, d'autant plusqueje n'oserais m'appliquer fortement à aucune chose, etqu'il ne me sort rien du cerveau qui ne me tombe sur la poitrine, et qui ne me ruine encore plus la voix. Je suis bien aise, que votre mal de gorge vous laisse au moins plus de liberté, et ne vous empêche pas-de contempler les merveilles qui se font à Luxembourg1. Vous avez raison d'estimer comme vous faites M. de Vauban 2. C'est un des hommes de notre siècle , à mon avis , qui a le plus prodigieux mérite ; et , pour vous dire en un mot ce que je pense de lui , je crois qu'il y a plus d'un maréchal de France qui, quand il le rencontre, rougit de se voir maréchal de France. Vous avez fait une grande acquisition en l'amitié de M. d'Espagne, et c'est ce qui me fait encore plus déplorer la perte de ma voix , puisque c'est vraisemblablement ce qui m'a fait aussi manquer cette acquisition. J'écris à M. de Flamarens. Je veux croire que notre cher Félix est le plus malade de nous trois; mais, si ce que vous me mandez est véritable, l'affliction qu'il en a est une affliction a la puimorine 3 , je veux dire fort dévorante, et qui ne lui a pas fait perdre la mémoire des soles et des longes de veau. Faites-lui bien mes baisemains , aussi bien qu'à M. de Termes, à M. de jSyert ■* et à M. Moreau. Adieu, mon cher monsieur, aimez-moi toujours, et croyez que je vous rendrai bien la pareille.

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