AU MÊME
Bourbon, le 21 juillet 1687.
Depuis ma dernière lettre, j'ai été saigné, pur-
1 On fortifiait alors cette place , dont le roi s'était rendu maître en 1684.
2 Sébastien le Prestre, seigneur de Vauban, maréchal de France en 1703, mort en 17U7. Fontenelle a dit de lui : « C'é- <c tait un Boniain qu'il semblait que notre siècle eut dérobé « aux plus heureux temps de la république. »
3 Pierre Boileau de Puimorin , frère de Despréaux , aimait les plaisirs de la table.
* Premier valet de chambre du roi. C'est à lui que la Fontaine adressa son épi ire sur l'opéra.
se, etc. Il ne me manque plus aucune des formalités prétendues nécessaires pour prendre les eaux. La médecine que j'ai prise aujourd'hui m'a fait, à ce qu'on dit, tous les biens du monde; car elle m'a fait tomber quatre ou cinq fois en faiblesse , et m'a mis en tel état qu'a peine je puis me soutenir. C'est demain que se doit commencer le grand chef-d'œuvre; je veux dire que demain je dois commencer à prendre des eaux. M. Bourdier, mon médecin, me remplit toujours de grandes espérances; il n'est pas de l'avis de M. Fagon ' pour le bain, et cite même des e.vmples de gens , non-seulement qui n'ont pas recouvré la voix, mais qui l'ont même perdue pour s'être baignés. Du reste on ne peut pas faire plus d'estime de M. Fagon qu'il en fait, et il le regarde comme l'Esculape de ce temps. J'ai fait connaissance avec deux ou trois malades qui valent bien des gens en santé. J'en ai trouvé un même avec qui j'ai étudié autrefois, et qui est fort galant homme. Ce ne sera pas une petite affaire pour moi que la prise des eaux , qui sont, dit-on, fort endormantes , et avec lesquelles néanmoins il faut absolument s'empêcherde dormir : ce sera un noviciat terrible; mais que ne fait-on pas pour contredire M. Charpentier?
Je n'ai point encore eu de temps pour me remettre à l'étude, parce que j'ai été assez occupé des remèdes, pendant lesquels on m'a défendu surtout l'application. Les eaux, dit-on, me donneront plus de loisir; et, pourvu que je ne m'endorme point, on me laisse toute liberté de lire, et même de composer. Il y a ici un trésorier de la Sainte-Chapelle, grand ami de M. de Lamoignon, qui me vient voir fort souvent; il est homme de beaucoup d'esprit; et s'il n'a pas la main si prompte à répandre les bénédictions que le fameux M. de Coutances 2 , il a en récompense beau.-oup plus de lettres et de solidité. Je suis toujours fort affligé de ne vous point voir; mais franchement le séjour de Bourbon ne m'a point Mm, jusqu'à présent , si horrihle que je me l'étais imaginé : j'ai un jardin pour me promener; et je mit us préparé ;i une si grande inquiétude, que je n'en ai pas la moitié de ce que j'en croyais avoir. Celui qui doit porter cette lettre à Moulins me près: e fort : c'est ce qui tait que je me hâte de vous dire que je n'ai pas mieux conçu combien je vous aime que depuis notre triste séparation. Mes recommandations au cher M. Félix; et je vous supplie, quand Berne je l'aurais oublié dans quelqu'une de mes
1 (.ni ( rescent Fagon, médecin des i niants de France. Le toi lr nomma ion premier médecin m (693.
1 Claude luvry, ancien évéqae île Coutances, était trésorier .le i., Sainte-Chapelle lors île la querelle qui tu! I Ou poomo du Lutrin.
lettres, de supposer toujours que je vous ai parle du lui , parce que mon cœur l'a fait, si ma main ne l'a pas écrit. Je vous embrasse de tout mon cœur.