‹ uvres complètes de Boileau DespréauxChapitre 365 sur 672 · RACINE A ROILEAU · texte numérisé non relu

RACINE A ROILEAU

Paris, 17 août IC87.

J'allai hier au soir à Versailles, et j'y allai tout exprès pour voir .M. Fagon et lui donner la consultation de M. Bourdier. Je la lus auparavant avec .M. Félix, et je la trouvai très-savante, dépeignant votre tempérament et votre mal en termes très-énergiques, j'y croyais trouver en quelque page :

Numéro deus impare gaudet1.

M. Fagon me dit que, du moment qu'il s'agissait de la vie, et qu'elle pouvait être en compromis, il s'étonnait qu'on mit en question si vous prendriez le demi-bain. Il en écrira à M. Hourdier ; et cependant il m'a chargé de vous écrire au plus vite de ne point vous baigner, et même, si les eaux vous ont incommodé, de le.s quitter entièrement, et de vous en revenir. Je 'nus avais déjà mandé son avis là-dessus , et il y persiste toujours. Tout le monde crie que vous devriez revenir : médecins, chirurgiens, hommes, femmes Je vous avais mandé qu'il fallait un miracle pour sauver M. Dessein; il est sauvé, et c'est votre bon ami le quinquina qui a t'ait ce miracle. I.'emetique l'avait mis à la mort : M. FagOO arriva fort à propos, qui, le croyant à demi-mort, ordonna au plus vite le quinquina. Il est présentement sans lièvre; je l'ai même tantôt fait rire jusqu'à la convul-

1 VlltciLE. Ed. VIII, V. 7i

sion, en lui montrant l'endroit de votre lettre où vous parlez en bachelier du curé et du barbier. Vous dites qu'il vous manque une nièce; voudriezvous qu'on vous envoyât mademoiselle Despréaux ' ? Je m'en vais ce soir a Marly. M. Félix a demandé permission au roi pour moi, et j'y demeurerai jusqu'à mercredi prochain.

M. le duc deCbarost1 m'a tantôt demandé de vos nouvelles . d'un ton de voix que je \ ous souhaiterais de tout mon cœur. Quantité de gens de nos amis sont malades, entre autres M. le duc de Chewvuse et M. de Chamlai3 : tous deux ont la lièvre doubletierce. M. de Chamlai a déjà pris le quinquina ; M. de Chevreuse le prendra au premier jour. On ne voit à la cour que des gens qui ont le ventre plein de quinquina. Si cela ne vous excite pas a y revenir, je ne sais plus ce qui vous peut en donner envie. M. Hessein ne l'a point voulu prendre des apothicaires , mais de la propre main de Smith. J'ai \ u ce Smith chez lui; il a le visage vermeil et boutonné, et a bien \ lus l'air d'un maitre cabaretier que d'un médecin. M. Hessein dit qu'il n'a jamais rien bu de plus agréable , et qu'à chaque fois qu'il en prend , il sent la vie descendre dans son estomac. Adieu, mon cher monsieur; je commencerai et finirai toutes mes lettres en vous disant de vous hôter de revenir.

A RACINE

Bourbon, ce 19 août 1687.

Vous pouvez juger, monsieur, combien j'ai été frappé de la funeste nouvelle que vous m'avez mandée de notre pauvre ami *. En quelque état pitoyable néanmoins que vous l'avez laissé, je ne saurais in'empêcher d'avoir quelque rayon d'espérance, tant que vous ne m'aurez point écrit, // est mort ; et je me flatte même qu'au premier ordinaire j'appren Lrai qu'il est hors de danger. A dire le vrai , j'ai bon besoin de me flatter ainsi, surtout aujourd'hui que j'ai pris une médecine qui m'a fait tomber quatre fois en faiblesse, et qui m'a jeté dans unabattenunt dont même les plus agréables nouvelles ne seraient pas capables de me relevi r. le vous avoue pourtant que si quelque chose pouvait me rendre la santé et la joie, ce serait la honte qu'a Sa .Majesté de s'en-

1 Fille de Jérôme Boileau, le greffier, mort en 187». Sa femme était il.- L'humeur la plus bizarre, et la tille ressemblait a la mère, qui a fourni au poète plusieurs ir.:it- de sa satire contre les femmejB.

\i". in I de Béthuns, duc de Charos! . gendre du surint'-nd.iiit Fouquet

3 « Chamlai avait isse pour le meilleur maréchal

,1 ■> louis d'une armi e.

• m. BeaaeJn.

quérir de moi toutes les fois que vous vous présentez devant lui. 11 ne saurait guère rien arriver de plus glorieux, je ne dis pas à un misérable comme moi , mais à tout ce qu'il y a de gens plus considérables à la cour; et je gage qu'il y en a plus de vingt d'entre eux qui , à l'heure qu'il est , envient ma bonne fortune, et qui voudraient avoir perdu la voix, et même la parole, à ce prix, .le ne manquerai pas, avant qu'il soit peu, de profiter du bon avis qu'un si grand prince me donne, sauf à désobliger M. Bourdier, mon médecin, et M. Baudière mon apothicaire, qui prétendent maintenir, contre lui, que les eaux de Bourbon sont admirables pour rendre la voix; mais je m'imagine qu'ils réussiront dans cette entreprise à peu près comme toutes les puissances de l'Europe ont réussi à lui empêcher de prendre Luxembourg et tant d'autres villes. Pour moi , je suis persuadé qu'il fait bon suivre ses ordonnances, en fait même de médecine, .l'accepte l'augure qu'il m'a donné, en vous disant que la voix me reviendrait lorsque j'y penserais le moins. Un prince qui a exécuté tant de choses miraculeuses est vraisemblablement inspiré du ciel, et toutes les choses qu'il dit sont des oracles. D'ailleurs j'ai encore un remède à essayer, où j'ai grande espérance, qui est de me présenter à son passage dès que je serai de retour; car je crois que l'envie que j'aurai de lui témoigner ma joie et ma reconnaissance me fera trouver de la voix, et peut-être même des paroles éloquentes. Cependant je vous dirai que je suis aussi muet que jamais, quoique inondé d'eaux et de remèdes. Nous attendons la réponse de M. Fagon sur la relation que M. Bourdier lui a envoyée. Jusque-là, je ne puis rien vous dire sur mon départ. On me fait toujours espérer ici une guérison prochaine, et nous devons tenter le demi-bain, supposé que M. Fagon persiste toujours dans l'opinion qu'il me peut être utile. Après cela, je prendrai mon parti.

Vous ne sauriez croire combien je vous suis obligé de la tendresse que vous m'avez témoignée dans votre dernière lettre : les larmes m'en sont presque venues aux yeux; et, quelque résolution que j'eusse faite de quitter le monde , supposé que la voix ne me revînt point, cela m'a entièrement fait changer d'avis; c'est-à-dire, en un mot, que je me sens capable de quitter toutes choses, hormis vous. Adieu, mon cher monsieur : excusez si je ne vous écris pas une plus longue lettre; franchement je suis fort abattu. Je n'ai point d'appétit; je traîne les jambes plutôt que je ne marche; je n'oserais dormir, et je suis toujours accablé de sommeil. Je me flatte pourtant encore de l'espérance que les eaux de Bourbon me guériront. M. Amiot est homme d'esprit, et me

rassure fort. Il se fait une affaire très-sérieuse de ma guérir, aussi bien que les autres médecins. Je n'ai jamais vu de gens si affectionnés à leur malade, et je crois qu'il n'y en a pas un d'entre eux qui ne donnât quelque chose de sa santé pour me rendre la mienne. Outre leur affection, il y va de leur intérêt, parce que ma maladie fait grand bruit dans Bourbon. Cependant ils ne sont point d'accord, et M. Bourdier levé toujours des yeux très-tristes au ciel quand on parle de bain. Quoi qu'il en soit, je leur suis obligé de leurs soins et de leur bonne volonté; et quand vous m'écrirez , je vous prie de me dire quelque chose qui marque que je parle bien d'eux.

M. de la Chapelle m'a écrit une lettre fort obligeante, et m'envoie plusieurs inscriptions sur lesquelles il me prie de dire mon avis. Elles me paraissent toutes fort spirituelles; mais je ne saurais pas lui mander, pour cette fois, ce que j'y trouve à redire : ce sera pour le premier ordinaire. M. Boursault1, que je croyais mort, me vint voir il y a cinq à six jours, et m'apparut le soir assez subitement. Il me dit qu'il s'était détourné de trois grandes lieues du chemin de Mont-Luçon, où il allait, et où il est habitué, pour avoir le bonheur de me saluer. 11 me fit offre de toutes choses, d'argent, de commodités, de chevaux. Je lui répondis avec les mêmes honnêtetés, et voulus le retenir pour le lendemain à dîner; mais il me dit qu'il était obligé de s'en aller dès le grand matin : ainsi nous nous séparâmes amis à outrance. A propos d'amis, mes baisemains, je vous prie, à tous nos amis communs. Dites bien à M. Quinault* que je lui suis infiniment obligé de son souvenir, et des choses obligeantes qu'il a écrites de moi à M. l'abbé de Sales. Vous pouvez l'assurer que je le compte présentement au rang de mes meilleurs amis, et de ceux dont j'estime le plus le cœur et l'esprit. Ne vous étonnez pas si vous recevez quelquefois mes lettres un peu tard, parce que la poste n'est point à Bourbon, et que souvent, faute de gens pour envoyer à Moulins, on perd un ordinaire. Au nom de Dieu, mandez-moi avant toutes choses des nouvelles de M. Hessein.

1 Boursaull était alors receveur des fermes à Mont-Luçon , d'où, à l'occasion de son emploi, il écrivit une lettre assez connue. Boileau l'avait attaqué dans ses satires. Boursault, pour s'en venger, fit imprimer contre lui une comédie intitulée Satire des satires. Cependant , quand il sut Boileau malade à Bourbon, il alla le voir, et lui offrit sa bourse. Boileau, sensible a ce trait de générosité, ôta dans la suite, de ses satires, le nom de Boursault (L. R.)

s Cet endroit doit détromper ceux qui croient que Boileau a toujours été l'ennemi de Quinault. (L. R.)

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